SPÉCIAL NEURO-FOOT

Depuis quand joue-t-on au football ?

 

Si ce sport existe dans sa forme moderne depuis le milieu du xixe siècle, sa pratique est en fait l’une des plus anciennes traditions européennes. Mais il était initialement plus proche du rugby en terme de combat physique...

 

Une partie de calcio storico fiorentino

Marseille, juin 2016. Un après match Angleterre-Russie entre supporters anglais et russes a  de terribles conséquences : un jeune Anglais s’est retrouvé entre la vie et la mort. S’agit-il là d’un phénomène nouveau ? Non, l’histoire du football, dont nous parle l’historien Wolfgang Behringer de l’Université du Pays de Sarre à SaarBrücken, concerne un jeu très ancien mélangeant jeu de pied et bagarre, en d’autres termes football, rugby et… après match actuels. Et pourtant, cela fait des siècles que l'on s'efforce de civiliser le jeu de balle.

L’observateur attentif remarquera que dans certaines villes italiennes et anglaises, les anciennes fenêtres sont équipées de grille, même si elles se trouvent très en hauteur. Pourquoi ? Parce qu’il était pas question de risquer les très onéreuses vitres des fenêtres, étant donné que l’on jouait à la balle dans la rue ! Pas de doute : le football est bien plus ancien que ce que l’on croît généralement. Wolfgang Behringer en a retrouvé de très nombreuses attestations dans d’anciennes lettres, journaux intimes et autres mémoires européens. Les plus anciennes sont médiévales.

Dès lors, peut-on se demander, à quand remonte le football ? Tout dépend de ce que l’on entend par là. Les sources médiévales ne parlent que de « jeux de balle », sans autre précision. La forme de jeu de balle la plus populaire était le pallone, c’est-à-dire le « ballon » en italien, un jeu ressemblant plutôt au volleyball qu’au football. Comme toutes les sources le citant en parlent comme s’il existait déjà depuis longtemps, il est difficile de spéculer sur la période de son invention. Toutefois, la plus ancienne preuve de son existence remonte à l’année 1137 et elle est triste : il s'agit déjà d'un rapport sur la mort lié à un jeu de balle d’un jeune Anglais.

« Au Moyen-Âge, les pays du jeu de balle étaient l’Angleterre, l’Italie et la France, explique Wolfgang Behringer. Une partie durait en général tant qu’il y avait de la lumière, c’est-à-dire de l’aube au crépuscule. Les terrains de jeu pouvaient mesurer des kilomètres  et les portes de ville servaient souvent de but. » De là, peut-être, le fait qu’une appellation du gardien de but en français est « portier » ? Le mardi gras et le mercredi des cendres (le lendemain du mardi gras) étaient souvents des jours de grands tournois. Il n’y avait pas de limite au nombre de joueurs et l’on ne jouait pas de façon douce. « Si le meurtre et l’homicide étaient formellement interdits, il n’y avait guère de règles, souligne Wolfgang Behringer. Les bagarres générales et les accidents mortels étaient courants, ainsi que les vengeances qu’ils entrainaient. » C’est pourquoi, du reste, le jeu de balle était souvent interdit. Wolfgang Behringer a compté : entre 1314 et 1667, il l’a été pas moins de 30 fois et en 1424, une amende pécuniaire fut même instaurée pour qui jouerait au jeu de balle.

En France, tout particulièrement en Picardie, le jeu prenait la forme de la soule, un ancêtre présumé du football, mais aussi du rugby, dont il semble plus proche. Les deux équipes partageaient souvent le même but. Elles pouvaient être constituées de tous les hommes valides, répartis en équipes de diverses façons, par exemple les hommes mariés contre les non mariés.

C’est en Italie que se sont produites les premières tentatives de pacification du jeu, même si à l’origine, le « calcio » y était violent, puisque des quartiers ou des villages entiers en affrontaient d’autres. Toutefois, selon un passionné de sport de la Renaissance, rapporte Wolfgang Behringer, « les Medicis, participaient eux-mêmes au jeu et en firent même le jeu national de Florence. Ces hauts princes aimant pratiquer une forme de jeu plus courtoise, ils civilisèrent le jeu en le dotant de règles précises, même s'il resta tout de même rude. » Désormais, les 27 joueurs de chaque équipe luttaient pour faire passer la balle par la porte de l’équipe adverse. La balle ? En cuir blanc, elle était gonflée d’air.

Les grandes parties de jeu de balle se déroulant régulièrement à Florence sur la Piazza Santa Croce, devant l’Église de Santa Maria Novella (voir l'image ci-contre), cette place est aujourd'hui associée à l'origine de ce que l’on nomme en italien le calcio storico Fiorentino, c’est-à-dire le « football historique florentin ». Toute occasion d’organiser un grand calcio était bonne, par exemple une visite d’État, un mariage ou n’importe quel jour de fête, explique Wolfgang Behringer, et cette tradition perdure (voir l’illustration ci-dessus). En hiver, on transférait le jeu sur la glace, du moins est-ce ce qui s’est produit à Florence en 1491 quand l’Arno gela : « Comme les grands terrains dégagés manquaient pour jouer, explique Wolfgang Behringer, on transforma aussitôt la surface gelée du fleuve en terrain de jeu. »

Ce n’est qu’en 1863 que le football, codifié pour servir de sport dans les écoles britanniques, apparut sous sa forme actuelle. La version orientée vers le combat physique fut définie en rugby et le jeu de balle au pied en football, de sorte que l'ancien jeu de balle se dédoubla en deux sports. Ceux-ci furent admis (pour le football) ou pressentis (pour le rugby à 15) comme sport olympique dès 1900 aux jeux olympiques de Paris, où l’Angleterre remporta la compétition de football tandis que la France gagnait au rugby. Tous ces efforts pour définir le football, l'encadrer par des règles et en faire un sport civilisé n'empêchent pas qu'il continue à entraîner des morts. Mais c'est désormais l'extérieur du terrain qu'il faut pacifier les comportements…

François Savatier

Deux parties de calcio storico sur la Piazza Santa Croce, l'une actuelle (à gauche) et l'autre en 1688.

Une partie de soule en Basse Normandie en 1852, d'après un Croquis de M. J. L. de Condé.

Les qualités des grands sportifs

 

Existe-t-il un profil unique de personnalité qui caractérise le sportif de haut niveau ? Non ! En revanche, des études récentes ont montré que certaines aptitudes mentales sont indispensables à la performance sportive.

 

1. Être consciencieux et sociable

Chaque individu se caractérise par différents traits de personnalité, que l'on peut mettre en évidence à l'aide de questionnaires. Nous sommes tous plus ou moins aimables, consciencieux, extravertis… Mais chacun a sa propre personnalité ! Toutefois, plusieurs études récentes ont montré que les sportifs de haut niveau sont en général très consciencieux et ont tendance à ressentir des émotions positives.

En effet, les athlètes les plus consciencieux utilisent de meilleures stratégies pour se préparer, mentalement et physiquement, font plus d'efforts et prennent moins de risques inconsidérés. En outre, ceux qui ressentent souvent des émotions positives se remettent mieux d'une défaite ou d'un échec et gèrent mieux leur stress.

Par ailleurs, les sportifs extravertis (sociables, ils ont tendance à se tourner vers les autres) sont souvent ceux qui s'intègrent le mieux à une équipe (comprenant leurs coéquipiers, leur entraîneur et le personnel technique et médical).

2. Gérer ses émotions

Un soir d'été en 2006, lors de la finale de la Coupe du monde de football opposant la France à l'Italie, Zinédine Zidane porte un coup de tête sur la poitrine d'un adversaire italien ; cet acte et ses conséquences représentent un douloureux souvenir pour les joueurs et les spectateurs. Mais cela illustre parfaitement une caractéristique essentielle de la personnalité d'un grand sportif : savoir gérer ses émotions, malgré la fatigue et le stress, afin de faire face à la pression et aux enjeux. C'est un élément essentiel de sa réussite.

À l'Université allemande du sport de Cologne, nous avons montré que l'intelligence émotionnelle – la capacité à maîtriser ses émotions et celles des autres – contrecarre les conséquences physiologiques négatives du stress. Ainsi, plus des handballeurs étaient émotionnellement « intelligents », moins leurs pulsations cardiaques augmentaient quand ils étaient confrontés à une situation de doute et que le public les sifflait. Ils semblaient mieux gérer leur stress. De même, on a « mentalement » stressé des joueurs de tennis : ceux ayant une intelligence émotionnelle élevée présentaient aussi la plus faible concentration salivaire en cortisol, une hormone du stress.

3. Savoir se mettre sur pilote automatique

Un joueur de tennis s'apprête à servir pour sauver une balle de match. Mais il commence à s'interroger sur son geste : « À quelle hauteur dois-je lancer la balle ? Comment orienter ma raquette, mes épaules ? » Normalement, le sportif réalise ses gestes de façon si automatique, après les milliers d'heures d'entraînement, qu'il ne se pose pas ces questions. Mais à ce moment précis du match, il porte une attention démesurée à son service – c'est ce que l'on nomme du « réinvestissement ». Cette attitude inhibe l'exécution automatique du geste, de sorte que le joueur risque malheureusement de commettre une faute. Il joue « petit bras » – et perd le match. Il aurait pu sauver cette balle s'il était resté sur « pilote automatique ».

En effet, quand un sportif apprend un nouveau mouvement, il est d'abord très attentif à son exécution (une bonne technique augmente la performance). Puis, à mesure des entraînements, le geste devient automatique, ce qui est une clé de son efficacité. Mais dans certaines conditions, quand la pression est importante par exemple, certains joueurs ont tendance à « réinvestir » leurs connaissances (c'est-à-dire qu'ils font attention à la façon de réaliser le geste), ce qui enraye la belle mécanique automatisée.

4. Augmenter sa force mentale

La force mentale correspondrait à plusieurs aptitudes qui rendraient les athlètes « durs au mal » : être optimiste, résilient et persévérant.

Avec des chercheurs de l'Université de Las Palmas aux Canaries, nous avons estimé la force mentale de près de 1 000 sportifs venant de 34 disciplines. Tous avaient une force mentale bien supérieure à celle des personnes ne pratiquant aucun sport. Nos travaux ne révèlent pas si la pratique d'un sport augmente la force mentale. Il est possible que les individus « naturellement » plus forts mentalement soient davantage attirés par les activités sportives. Mais les résultats de cette étude sont encourageants : plus les sportifs s'entraînaient longtemps, plus ils devenaient mentalement forts.

5. Savoir prendre la bonne décision

Sur un terrain de sport, tout va très vite, tout est en mouvement. L'athlète doit rapidement juger la situation, puis prendre une décision. Imaginons un joueur de handball qui court vers le but et visualise mentalement ses différentes possibilités d'action : « Bon, maintenant, que dois-je faire du ballon ? Le passer à mon ailier ? Prendre en “un contre un” le défenseur ? Tenter le tir ? » Le temps de trouver la meilleure solution, il est fort probable qu'un adversaire se soit emparé du ballon…

Or nous avons montré que les joueurs de handball les plus intuitifs prennent les meilleures décisions, le plus rapidement. Pourquoi l'intuition augmente-t-elle la performance ? Elle repose sur l'hypothèse selon laquelle « la première option est souvent la meilleure ». Un sportif devient expert dans son domaine quand il a mémorisé de nombreuses situations de jeu et leurs conséquences dans différentes conditions. De sorte qu'il peut vite prendre la bonne décision… souvent celle qui lui vient à l'esprit en premier.

Sylvain Laborde et Fabrice Dosseville

À quoi pensent les arbitres ?

 

On critique souvent l'arbitre quand il fait une erreur – qui avantage l'adversaire… Pourtant, l'arbitre fait partie du jeu et sa tâche est compliquée : il doit prendre en compte de multiples informations pour juger, puis décider.

 

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Les arbitres tiennent une place particulière dans le monde du sport. Souvent jugés, parfois critiqués, ils sont au cœur de débats passionnés. Ainsi, quelques décisions arbitrales ont marqué à jamais des générations de Français : la passivité de l'arbitre néerlandais, Charles Corver, après l'agression d'Harald Schumacher sur Patrick Battiston lors de la Coupe du monde de football en 1982 ; le but validé après la main de Thierry Henry en 2010 qui qualifia la France pour la Coupe du monde. S'il est facile de discuter une décision arbitrale a posteriori, à grand renfort d'images et de ralentis vidéo, il est important de comprendre comment un arbitre juge et prend une décision. Il s'agit de savoir pourquoi il lui arrive de se tromper ou plutôt en quoi son jugement a été « biaisé ».

Le public et les médias se focalisent la plupart du temps sur la décision arbitrale, celle que l'on peut observer, discuter, voire critiquer. Mais cette décision est la conséquence d'un jugement que l'arbitre doit effectuer dans des conditions particulières, souvent difficiles. On peut classer les athlètes lors d'une course en athlétisme ou en natation, car on dispose de mesures objectives – le temps qu'ils ont réalisé. On peut aussi valider la victoire d'une équipe sur une autre en comparant leurs nombres de buts ou de points marqués. Le jugement et la décision sont alors rationnels, indépendants du « décideur » et du contexte. Le choix est relativement simple : accorder le but s'il passe la ligne, valider un saut en hauteur si l'athlète ne fait pas tomber la barre, ou mesurer la distance entre l'aire de lancement et le point d'impact du poids ou du javelot pour obtenir un classement final.

Mais quand on doit juger une prestation en gymnastique ou la validité d'un contact entre deux joueurs de football, cette approche rationnelle ne convient plus. En effet, le jugement devient parfois subjectif : les dimensions cognitives et affectives de l'arbitre, à savoir ses pensées et ses émotions, peuvent jouer un rôle déterminant dans le processus décisionnel. Certaines actions de jeu sont plus complexes à juger avec des contraintes spatiales, émotionnelles et temporelles importantes, et des environnements riches (ou pauvres) en informations souvent ambiguës. La décision suit alors une approche plus « naturaliste » ou intuitive : elle dépend du décideur et du contexte où se déroule l'action. Un « bon » arbitre est-il celui qui arrive à mettre de côté ses émotions et ses pensées pour prendre la décision juste ? Comment peut-il juger avec tant de contraintes et de pressions ?

L'arbitrage est-il une science ou un art ?

En théorie, l'arbitre est neutre et n'est pas concerné par le résultat d'une rencontre sportive. Mais il reste un être humain, avec ses limites, et peut se laisser influencer par l'enjeu, le public, le stress…

Au début des années 2000, la communauté scientifique a été témoin d'un échange passionné entre Henning Plessner, de l'Université allemande d'Heidelberg, et Duncan Mascarenhas, de l'Université Glyndwr en Écosse. Par articles interposés, ces chercheurs en psychologie du sport se sont interrogés sur le processus arbitral. D'un côté, l'Écossais affirmait qu'un arbitre de football devait appliquer la règle à la lettre. Ce qui correspond à l'approche rationnelle : une faute, une sanction. De l'autre, l'Allemand suggérait que l'arbitre devait tenir compte d'un certain nombre de facteurs influençant de façon plus ou moins consciente son jugement et donc sa décision. Pour lui, l'arbitre dirigeait la rencontre comme un véritable manager.

Ainsi s'opposaient l'arbitre « scientifique », appliquant la loi, une sorte de superordinateur traitant et analysant toutes les informations, et l'arbitre « gestionnaire », tenant compte du contexte et des particularités des actions. Quelques années après, Plessner et Mascarenhas se mirent d'accord en publiant ensemble un article où ils montraient que les deux facettes de l'arbitrage interagissaient.

Puis Plessner développa un cadre de référence, qui aujourd'hui permet aux chercheurs d'étudier l'arbitrage : le modèle de la cognition sociale. Ce modèle correspond à l'approche cognitiviste en psychologie, où les interactions sociales intègrent les mécanismes cognitifs – perception, mémorisation, intégration des informations. Ainsi, on étudie les activités mentales de traitement de l'information qui permettent à l'arbitre de penser et de construire le réel.

D'après ce modèle, les pensées et les jugements reposent sur des savoirs préalables composés notamment de valeurs et de croyances. Cela signifie que nous jugeons une scène en simplifiant les informations que nous percevons, en les schématisant et donc en en réduisant la complexité. Ce qui est bien utile à l'arbitre qui n'a que quelques centièmes de secondes pour prendre une décision ! Ces raccourcis mentaux – que l'on nomme des « heuristiques de jugement » – sont la plupart du temps salutaires. Ils nous permettent de voir un monde plus structuré, mieux organisé, plus explicable et contrôlable. Mais le risque avec le réel « schématisé » est que ces raccourcis biaisent parfois notre jugement.

En général, nous percevons une situation, catégorisons les événements perçus, puis intégrons l'ensemble des informations pour juger puis prendre la décision qui nous semble la plus appropriée. Dans le cas de performances sportives, une décision erronée provient parfois de la prise en compte d'une donnée incorrecte lors de l'une de ces étapes du traitement de l'information.

Par exemple, un mauvais positionnement de l'arbitre sur le terrain peut affecter son jugement, car il n'a alors pas vu correctement la scène. Mais les biais sont encore plus nombreux lors de la phase de catégorisation. Une fois l'information perçue, l'arbitre l'encode et l'interprète en s'appuyant sur ses connaissances stockées en mémoire. Ces données personnelles sont organisées en réseaux cérébraux hiérarchisés et complexes. Elles sont activées dès que l'individu ne peut pas traiter toutes les informations (parfois ambiguës) dans un laps de temps réduit. Ainsi, il est plus facile et rapide d'utiliser ces raccourcis mentaux. Mais ils nous transforment aussi en de véritables « avares » cognitifs et biaisent souvent nos jugements en simplifiant la réalité.

Comme tout être humain, l'arbitre dispose d'un grand nombre de connaissances qui sont autant de croyances, de valeurs ou même de stéréotypes. Par exemple, il connaît la réputation des joueurs du match qu'il doit juger ; il sait que certains sont des « simulateurs » (ils tentent de faire croire que l'adversaire a commis une faute sur eux), d'autres sont brutaux. Pour mettre en évidence l'impact de la réputation d'un joueur sur la décision d'un arbitre, des chercheurs de l'Université de Staffordshire en Angleterre ont proposé à deux groupes d'arbitres de regarder un match de football. Pour le premier groupe, aucune indication n'était donnée. Mais pour le second, on précisait que l'une des équipes (évoluant en bleu) jouait habituellement de façon agressive. À la fin du match, le nombre de décisions prises dans chacun des deux groupes d'arbitres était le même. En revanche, les arbitres à qui l'on avait signalé l'agressivité de l'équipe bleue la sanctionnaient plus sévèrement que ne le faisaient les arbitres ne sachant rien.

Chaque arbitre a mémorisé des expériences non seulement de sa vie quotidienne (par exemple, il n'apprécie pas les personnes belliqueuses), mais aussi lors de sa pratique sportive et arbitrale (par exemple, il connaît bien les règles du football et sait reconnaître les simulateurs) ; ces connaissances engendrent des croyances et des attentes. Des travaux ont montré que d'autres facteurs influencent un arbitre : la taille d'un joueur (c'est souvent le plus grand qui a tort) ; les stéréotypes de genre (selon le sexe de l'athlète, ce qui pourrait s'apparenter à une forme de sexisme hostile ou bienveillant) ; ou même tout ce que l'arbitre a observé ou ressenti au cours de sa vie, par exemple lors de sa propre carrière sportive. D'ailleurs, une étude à l'Université de Caen a montré que les arbitres de judo s'appuyaient sur leur expérience de judoka pour prendre une décision, ainsi que sur des facteurs plus contextuels, telle la domination d'un combattant sur l'autre.

Ces connaissances aident donc l'arbitre à diriger le match. Mais elles peuvent aussi, si l'arbitre n'en est pas suffisamment conscient et si la pression temporelle est importante, avoir un impact négatif sur son jugement. L'arbitre doit s'adapter aux situations et aux multiples pressions (temporelle, du public, et parfois physique) tout en ressentant des émotions parfois lourdes à gérer.

Un être émotionnel

En réalité, ce n'est pas tant l'état affectif de l'arbitre qui importe, mais plutôt ce qu'il en fait. Doit-il tenter d'ignorer ses émotions ? Ou doit-il essayer d'en prendre conscience pour mieux les intégrer à son analyse de la situation ? C'est de cette idée qu'est apparue la notion de compétences émotionnelles (ou d'intelligence émotionnelle). Ce concept est séduisant, car ces aptitudes peuvent être développées et se révéler utiles sur le terrain. Elles regroupent la capacité d'identifier ses propres émotions ainsi que celles d'autrui, de comprendre leurs causes et leurs conséquences, de les exprimer de façon socialement acceptable, de les réguler, et enfin de les utiliser à bon escient.

Par exemple, un arbitre moins stressé provoquerait moins de tensions chez les joueurs. Mais comment les émotions de l'arbitre influent-elles sur la conduite, voire le résultat, d'une rencontre sportive ? Les travaux sur cette question restent aujourd'hui rares et peu convaincants. La recherche sur la communication verbale et non-verbale (posture, expression faciale) entre les différents acteurs du monde sportif et sur leurs attentes n'en est qu'à ses balbutiements. Elle devrait apporter, à terme, de nouvelles pistes pour la formation des arbitres.

Une autre qualité est importante pour faire un bon arbitrage : rester constant tout au long de l'événement. Qu'il soit directeur de jeu en football, rugby, handball, ou juge en sports de combat, l'arbitre doit opérer de la même façon tout au long de la rencontre. Toute perte de contrôle – quand les émotions prennent le dessus – est à éviter ! L'essentiel est de montrer à l'ensemble des acteurs, dès les premières secondes de la rencontre, sur quel « ton » elle est arbitrée.

Fabrice Dosseville et Sylvain Laborde

Les footballeurs trichent-ils toujours ?

 

Non. Une étude montre que les simulations sont assez peu fréquentes. Cependant, d'autres types de triche existent. Il reste à les quantifier...

 

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Les hauts faits de tricherie appartiennent à la légende du football. Citons par exemple le but décisif marqué de la main par Diego Maradona, lors de la rencontre entre l'Argentine et l'Angleterre, à la coupe du monde de 1986. Si la triche semble « payer » au football, c'est que les moyens de la détecter ne sont pas totalement fiables. En un clin d'œil, l'arbitre, aidé par ses assistants, doit détecter la main et décider si elle est volontaire – seul cas où elle est sanctionnable. Lors d'une chute, il doit juger si elle est simulée, provoquée par un tacle régulier (une glissade un pied en avant touchant d'abord le ballon), ou la conséquence d'une faute. La décision laisse une large place à l'interprétation et à la discussion. La tentation de la simulation est grande et les supporteurs ne manquent pas d'incriminer la tricherie des autres quand les leurs ont été battus sur un score serré.

Les footballeurs trichent-ils aussi souvent qu'on le dit ? Non, selon une étude publiée en 2011 et menée par Gwendolyn David et ses collègues de l'Université du Queensland, en Australie. Les chercheurs, des biologistes spécialisés dans la tricherie au sein du monde animal, ont visionné 60 matchs de six grands championnats européens et analysé 2 803 chutes de joueurs. Ils classent ces chutes en différentes catégories : chute volontaire sans contact avec l'adversaire (simulation), chute provoquée par un tacle, chute involontaire sans contact (due par exemple à une perte d'équilibre), etc. Ils analysent aussi leur fréquence en fonction du score, de l'endroit du terrain et de la position plus ou moins éloignée de l'arbitre.

Leurs conclusions sont sans équivoque. Dans leur échantillon, seules 169 chutes sont des plongeons, où la faute est manifestement simulée, soit seulement six pour cent des cas ; aucun des simulateurs n'a été récompensé par un coup franc. Dans 94 pour cent des cas, même si elle est parfois exagérée, la chute est provoquée par un tacle régulier ou par une faute. Ainsi, les plongeons intentionnels sont minoritaires.

Pour rendre compte de ce résultat, les chercheurs recourent à la théorie des jeux, qui analyse les stratégies optimales dans une compétition (ludique, sportive, politique, économique...). Ils attribuent un coût aux tricheries, correspondant au risque d'être sanctionné pour simulation (par une faute ou un carton jaune) : ce coût augmente avec le nombre de tricheries, car l'arbitre se méfie de plus en plus. Le bénéfice est la probabilité d'obtenir un coup franc utile. Des tricheries trop fréquentes auraient un coût bien supérieur à leur bénéfice.

Autre résultat, les tricheries sont plus nombreuses à proximité des buts adverses et lorsque les deux équipes sont à égalité. Là encore, la théorie des jeux l'explique : à coût égal, le bénéfice est plus élevé dans ces deux cas.

Si les simulations restent assez rares, la tricherie s'exprime aussi par des maillots tirés, des joueurs déséquilibrés de façon déloyale, des fautes de main, etc. Il serait intéressant d'étendre l'étude à ces différentes tricheries, particulièrement fréquentes dans le football, et plus généralement dans les sports collectifs. Dans les autres sports, les athlètes ne sont soumis qu'à des « juges » d'une implacable rigueur : des instruments mesurant les distances au centimètre près pour les épreuves de saut et de lancer, le chronomètre, précis au millième de seconde, pour les courses... La tricherie y est impossible pendant la compétition et se limite aux phases antérieures, par le biais du dopage et de la corruption.

Bien que moins importante qu'on ne le croit souvent, la tricherie reste présente dans le football. Elle participe sans doute à la fascination exercée par ce sport. Il exalte le mérite individuel, la performance, l'acquisition d'un statut par le travail et la solidarité, mais il révèle également le rôle notable de la chance, de la tricherie et d'une justice – celle de l'arbitre – parfois discutable. Le football illustre parfaitement les ressorts contradictoires de la réussite aujourd'hui.

Christian Bromberger

Le sport est-il source de violence ?

 

Les équipes de football les plus violentes sont aussi celles qui gagnent plus souvent. Certaines formes de violence sont encouragées par les entraîneurs et moins sanctionnées par les arbitres.

 

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Dans ses Annales, l’historien romain Tacite rapporte une rixe qui a eu lieu en 59 à Pompéi. Lors d’un spectacle de gladiateurs organisé par Livenius Regulus, les spectateurs des colonies de Nucérie et de Pompéi commencèrent à s’insulter, à se jeter des pierres et finalement en vinrent à se battre. Le combat fit de nombreux morts et blessés au point que les habitants de Pompéi furent interdits de manifestations sportives durant dix ans et les associations de « supporters » dissoutes. Au risque d’employer un terme anachronique, ces spectateurs furent les premiers hooligans romains ! La violence dans le sport, que ce soit sur le terrain (et les jeux de gladiateurs n’avaient rien à envier aux matches de football d’aujourd’hui !) ou parmi les spectateurs, semble être née avec les grandes manifestations sportives.

Bien que le contexte sportif soit souvent présenté comme un lieu de socialisation et d’apprentissage des valeurs morales, telles que le fair-play, la coopération, l’entraide, le respect d’autrui ou le respect des règles, les médias se font régulièrement l’écho de phénomènes de violence sur les terrains ou dans les tribunes, voire de plus en plus souvent à l’extérieur des enceintes sportives.

La violence est-elle intrinsèque aux manifestations sportives ? Est-elle encouragée par les joueurs eux-mêmes ? Par les arbitres ? Par les spectateurs ? Par les médias ? En fait, comme nous l’examinerons ici, chaque acteur des rencontres sportives a sa part de responsabilité. Commençons par le rôle des joueurs.

Le sport entretient avec la violence qui se manifeste sur les terrains et dans les tribunes des relations complexes. Pour désigner la violence des terrains, les psychologues utilisent généralement le terme d’agression, qui désigne tout comportement – verbal ou non – qui transgresse le règlement de l’activité considérée et qui est émis avec l’intention de causer un dommage – physique ou psychologique – à autrui.

Une augmentation de la violence avec l’âge

La littérature relative aux conduites violentes dans la pratique sportive des jeunes permet d’identifier un certain nombre de comportements que l’on retrouve dans toutes les équipes, quel que soit le pays concerné. Ainsi, à mesure qu’ils vieillissent, les joueurs ont tendance à utiliser davantage de conduites agressives et à les considérer comme légitimes. Par exemple, en 1983, le sociologue canadien Michael Smith a rapporté que la proportion des joueurs impliqués dans des bagarres lors de matches de hockey sur glace augmente progressivement d’une catégorie d’âge à l’autre, passant de 13 pour cent pour les 12-13 ans, à 22 pour cent pour les 14-15 ans pour atteindre 69 pour cent pour les 18-21 ans.

Soulignons qu’au contraire, les conduites violentes non sportives diminuent progressivement avec l’âge. Tout se passe comme si la pratique sportive favorisait le développement d’une morale autonome, c’est-à-dire indépendante des autres contextes de la vie sociale : les pratiquants mettraient parfois leurs considérations morales « entre parenthèses ». Ainsi, les conduites agressives prendraient avec le temps un caractère de normalité. La recherche de la victoire deviendrait un déterminant essentiel dans le rapport que les sportifs entretiennent avec la violence.

Un exemple de cette violence sur les stades est le coup de tête que Zinédine Zidane a donné à un adversaire lors de la finale de la coupe du monde de 2006, le dernier geste de sa carrière de footballeur professionnel. Cet exemple permet d’aborder une distinction essentielle proposée depuis plus d’une cinquantaine d’années dans le champ de la psychologie entre deux fonctions de l’agression. Si la forme renvoie à la manière dont la violence est perpétrée (sur un mode physique ou verbal, de manière directe ou indirecte, déplacée, immédiate ou différée), sa fonction désigne la motivation qui sous-tend le comportement de l’agresseur.

Agression hostile ou instrumentale

On distingue l’agression instrumentale et l’agression hostile. Cette dernière est souvent liée à une réaction émotionnelle, déclenchée par la colère ou la frustration, et qui vise à infliger un dommage à une personne en particulier. Zinédine Zidane a longuement expliqué combien les insultes répétées de son adversaire avaient fini par déclencher sa réaction agressive.

Au contraire, la violence instrumentale n’est pas dirigée vers une personne. Elle est davantage stratégique : le dommage causé (ou recherché) est utilisé comme un moyen pour atteindre une autre fin. En d’autres termes, ce type de comportement est le fruit d’un calcul visant à acquérir un avantage ou à éviter que l’adversaire n’en obtienne un. C’est le cas par exemple d’un joueur de football en position de dernier défenseur qui heurte volontairement la cheville d’un adversaire pour l’empêcher de se présenter seul face au gardien adverse. La violence vise à annihiler l’occasion de but, mais le joueur n’en veut pas personnellement à sa victime. Toutefois, les deux types d’agression sont parfois intriqués.

Les enjeux économiques et médiatiques, de plus en plus importants dans la pratique du sport de haut niveau, ne suffisent-ils pas à expliquer la violence sur les terrains ? Non, puisque les comportements d’agression se manifestent à tous les niveaux de pratique. En fait, dans la plupart des sports collectifs, une utilisation efficace de la violence serait nécessaire pour atteindre l’objectif, c’est-à-dire remporter la victoire. Ainsi, de nombreux travaux ont établi que les équipes qui utilisent le plus de comportements d’agression sont celles qui obtiennent le plus de succès, et que les équipes évoluant à haut niveau se montrent plus agressives que celles évoluant à des niveaux de pratique inférieurs.

Pour autant, la violence ne favorise pas toujours la performance collective. En effet, si l’agression instrumentale semble augmenter la performance, l’agression hostile va souvent à l’encontre de l’intérêt collectif. Par exemple, pour son geste violent, Zinédine Zidane a reçu une sanction qui a mis son équipe en infériorité numérique jusqu’à la fin de la partie. Sans cet incident, l’issue de la rencontre aurait-elle été la même ?

La violence, qu’elle adopte l’une ou l’autre des deux formes évoquées, est fréquente chez les professionnels. Or, nous l’avons évoqué, les conduites violentes augmentent avec l’âge. Les entraîneurs inculquent-ils aux jeunes qu’ils suivent l’agressivité, l’esprit d’équipe ou l’intérêt personnel ? Il n’est pas rare d’entendre d’anciens joueurs dénonçant le fait d’avoir été parfois encouragés par leur environnement sportif à utiliser la violence à l’encontre d’un adversaire pour permettre à l’équipe de gagner. La Commission des sports amateurs du Minnesota a récemment indiqué que 8,2 pour cent des jeunes athlètes ont admis avoir ressenti une forme de pression les incitant à agresser un adversaire au cours de leur pratique. En 2000, nous avons ainsi montré que les entraîneurs ne désapprouvent la violence de leurs athlètes que si ce comportement se révèle être négatif pour l’équipe.

Nous avons observé les joueurs et les entraîneurs de 12 équipes au cours de rencontres de handball issues de la catégorie « minimes » (âgés de 13 à 15 ans). Nous avons montré que 20 pour cent des comportements violents sont suivis d’un renforcement positif de la part de l’entraîneur (il encourage ce type de comportements). Une analyse plus fine souligne que, pour cette tranche d’âge et au plus haut niveau de pratique, 68 pour cent des comportements d’agression de nature instrumentale sanctionnés par les arbitres sont néanmoins suivis d’un renforcement positif de la part de l’entraîneur.

Dans quels cas les entraîneurs émettent-ils des renforcements négatifs (critiques ou sanctions) ? Surtout en cas de violences hostiles (73 pour cent des cas). Les violences instrumentales ne sont renforcées négativement que dans neuf pour cent des cas. Ainsi, la violence instrumentale, rarement sanctionnée, serait encouragée, car, contrairement à la violence hostile, elle participerait à la performance collective.

Ainsi, l’athlète se retrouve parfois « piégé » dans un environnement qui le conditionne. Le groupe sportif développe au fil du temps des normes collectives définissant les comportements agressifs qu’il juge légitimes. Il ressort de nombreuses études que la perception des normes de l’équipe en matière de conduites violentes est l’indicateur qui prédit le mieux la tendance d’un joueur à utiliser ce type de conduites, quel que soit le niveau de pratique.

Dans les sports collectifs, divers travaux ont montré que plus les joueurs perçoivent que l’environnement de l’équipe est orienté vers la recherche du succès, plus ils ont la conviction que l’entraîneur les encourage à utiliser des comportements violents, plus ils adoptent un « jeu dur » et des comportements d’intimidation et plus ils utilisent de violences instrumentales.

Les filles sont-elles épargnées par la violence ?

Jusqu’ici, nous avons essentiellement envisagé des sports à prédominance masculine et rapporté des résultats concernant des joueurs masculins. Les filles adoptent-elles des comportements similaires à ceux des hommes ? Comparativement aux hommes, et quels que soient le type de sport considéré et l’âge des pratiquants, les filles tendent à accorder davantage d’importance au fair-play, à admettre moins facilement que les comportements violents sont légitimes, et elles les utilisent moins. Par exemple, nous avons observé les comportements violents de joueurs et joueuses de football et handball au cours de différentes rencontres. Il ressort de cette étude que les garçons manifestent davantage d’agressions instrumentales que les filles (11 contre 3,5 en football et 33,5 contre 25 en handball sur des périodes de 15 minutes).

Comment peut-on expliquer ces pratiques sportives différentes ? Sans doute en grande partie en raison d’un processus de socialisation, qui produit des attentes différentes à l’égard des rôles sociaux des filles et des garçons. Les attentes concernant le genre (ou rôle sexué) sont si solidement ancrées dans les mentalités qu’elles peuvent modifier notablement les comportements. Dès lors, que ce soit de façon consciente ou inconsciente, les comportements ou attitudes considérés comme appropriés au groupe social de référence tendent à être renforcés et encouragés, tandis que les comportements et attitudes jugés inappropriés sont inhibés. Ainsi, en handball, après un comportement violent, les arbitres sanctionnent plus souvent et plus sévèrement les joueuses que les joueurs.

La récente Coupe du monde de football féminin a permis de constater que la violence des terrains épargne les joueuses. Pour combien de temps encore ? Le fait que ce soit le sport masculin par excellence et que les enjeux de la victoire soient encore réduits limite sans doute les comportements d’agression chez les femmes. Néanmoins, il ne serait pas surprenant d’assister dans un avenir proche à une augmentation de ces comportements dans la pratique du football féminin, notamment au plus haut niveau, en raison de la féminisation de ce sport et d’une augmentation de sa médiatisation, ce qui, selon nous, conduit à adopter le modèle de jeu le plus « efficace », c’est-à-dire le plus violent.

Nous l’avons déjà évoqué, l’arbitre est un autre acteur important du jeu et de la violence réelle ou perçue. En effet, les comportements violents ne sont pas sanctionnés de façon systématique. Tout se passe comme si l’application de la règle était assujettie à une certaine marge de tolérance, chez les joueurs et les entraîneurs, mais également chez les arbitres et les instances dirigeantes.

L’arbitre, catalyseur de violence ?

Les systèmes de répression sont-ils efficaces pour prévenir et contrôler la violence ? Lors des coupes du monde de football de 1986 et 1990, les psychologues Gilbert Avanzini et Richard Pfister ont observé les comportements d’agression des joueurs et les décisions des arbitres concernant ces violences, lors de 32 rencontres (à partir des huitièmes de finale). Cette étude a révélé que les comportements violents ont été moins fréquents lors de la coupe de 1990, mais que les arbitres les ont davantage sanctionnés – dans 54 pour cent des cas contre 36 pour cent lors de la coupe précédente. Lors de ces deux coupes du monde, les règlements étaient identiques, mais en 1990, les arbitres avaient été invités, lors de réunions préalables, à se montrer plus sévères envers les comportements agressifs.

Si les punitions peuvent réduire efficacement les agressions, elles sont néanmoins susceptibles de conduire aussi à une augmentation des agressions : les décisions arbitrales suscitent parfois chez les joueurs un sentiment d’injustice, lequel exacerbe dans certains cas les attitudes agressives vis-à-vis de l’arbitre ou des adversaires. C’est l’arbitre lui-même qui, paradoxalement, devient « l’instigateur » de la tendance agressive.

Par ailleurs, bien que les arbitres soient supposés prendre leurs décisions en toute impartialité, ils doivent le faire alors qu’ils sont soumis à une pression importante. Le bruit de la foule, la réputation agressive de l’équipe, la taille des joueurs ou encore la couleur des maillots sont autant d’éléments susceptibles de biaiser leurs jugements. Pour prendre leurs décisions, ils utilisent notamment ce que l’on nomme des heuristiques de jugement. N’ayant ni le temps ni les ressources cognitives pour mémoriser tout ce qui se passe sur le terrain, l’arbitre enregistre des éléments qu’il associe plus ou moins consciemment et qui, grâce à l’expertise acquise, lui permettent de décider si une faute a ou non été commise. Mais il peut se laisser influencer, malgré lui, par des indices qui ne sont pas liés au comportement des joueurs. Ainsi, Mark Frank et Thomas Gilovich, de l’Université Cornell, à New York, ont montré que, par rapport aux équipes qui portent un maillot blanc, celles qui évoluent en maillot noir sont perçues par les arbitres comme plus agressives et sont davantage pénalisées.

Il nous reste à étudier le dernier des acteurs de la violence : le spectateur. La violence dont peuvent faire preuve les spectateurs est le plus souvent due à la déception liée au résultat du match, aux erreurs d’arbitrage ou encore aux comportements que la foule catalyse. Selon l’un d’entre nous (D. Bodin), l’émergence du hooliganisme a marqué « le passage d’une violence ritualisée et dionysiaque, relative à la logique du jeu et aux antagonismes qu’il suscite, à une violence préméditée ».

Cette violence délibérée, organisée, structurée est le fait d’oppositions sociales et culturelles qui ont pris corps dans le contexte de l’Angleterre des années 1960. Elle reflète une réalité sociale britannique qui se transforme et admet en son sein des rapports de force et de violence dont le football est à la fois le théâtre et le témoin. Cette violence peut se manifester dans le stade, mais les groupes de supporters sont souvent repoussés assez loin à l’extérieur en raison du contrôle social mis en œuvre aujourd’hui, et qui se traduit par un périmètre de sécurité imposé, la présence de « stadiers », de policiers, la vidéosurveillance, voire des procédures de comparution immédiate. Pour rendre compte de ces nouvelles formes de violence, un journaliste a dénommé hoolihan les spectateurs violents, du nom d’une famille irlandaise décapitée sous le règne de la reine Victoria pour ses comportements antisociaux d’une extrême violence lors d’émeutes. Mais nul ne sait à quel moment, ni même pourquoi hoolihan est devenu hooligan... Une erreur d’imprimerie, le h et le g se côtoyant sur les claviers d’ordinateurs ? Quoi qu’il en soit, le hooliganisme était né.

L’émergence du hooliganisme

Dans l’imaginaire collectif, le hooligan a longtemps été un Anglais, jeune, mal inséré socialement, délinquant, imbibé d’alcool, qui prend prétexte du match de football pour venir commettre ses méfaits dans le stade. De nombreux événements montrent que la réalité du phénomène est plus complexe : le hooliganisme est multiforme et concerne l’Europe entière. Il n’est pas non plus possible de réduire le hooliganisme à une classe sociale : si la majeure partie des hooligans semble bien issue des milieux défavorisés, toutes les personnes en situation de précarité sociale, assistant à des matches de football, ne se transforment pas en hooligans ou délinquants.

Kris Van Limbergen et ses collègues, de l’Université de Louvain, ont étudié la question de l’exclusion sociale des hooligans belges et ont mis en évidence des difficultés familiales et sociales récurrentes : 40 pour cent d’entre eux ont eu une scolarité courte ; 16 pour cent seulement de ceux qui étaient en âge scolaire se rendaient régulièrement en cours ; très souvent en situation sociale et matérielle précaire, ils s’opposent aux valeurs bourgeoises traditionnelles (politesse, discipline, respect des lois) ; enfin, 75 pour cent d’entre eux sont répertoriés depuis leur plus jeune âge par les services de police pour des affaires de délinquance.

Aujourd’hui, le hooliganisme est défini comme une violence exercée d’une manière organisée, structurée et préméditée. Cette définition, pour objective qu’elle paraisse, n’indique pas comment des individus, bien souvent ordinaires, en arrivent à commettre leurs méfaits. Toutefois, il convient de ne pas réduire le hooliganisme à la seule violence physique au risque d’exclure d’autres facteurs explicatifs qui sont aujourd’hui mis en exergue quand il s’agit de délinquance juvénile : les joutes oratoires, la provocation, le poids des antagonismes passés, etc. Enfin, il faut aussi prendre en compte les violences morales et symboliques. Chez les hooligans, être capable de faire peur aux adversaires au point qu’ils s’enfuient sans même chercher l’affrontement suffit à la gloire de celui qui y parvient.

Dans la Grande-Bretagne des années 1960, on ne se rend plus au stade comme au spectacle pour partager avec les membres de sa famille une passion commune qui relie les générations. Les tribunes situées à l’extrémité des stades rectangulaires anglo-saxons – l’équivalent des virages des stades ovoïdes de la plupart des autres pays européens – deviennent le territoire de jeunes qui progressivement se regroupent en fonction du club qu’ils soutiennent, mais surtout de leur quartier d’origine et de la culture dont ils se revendiquent. En se regroupant, ils forment des communautés distinctes, chacune ayant son identité, ses rites, emblèmes, symboles, solidarités, signes de reconnaissances et codes vestimentaires, qui serviront de fondement à la construction des groupes de supporters.

Il ne leur manque plus pour être des groupes tels que nous les connaissons aujourd’hui qu’à s’affubler d’un nom, à s’octroyer un territoire qu’il faudra identifier (avec une bâche) et protéger (contre les autres supporters), et à « envahir » par jeu, provocation ou esprit de domination le territoire des autres groupes. Pour lutter contre les violences des supporters dans les stades, un rapport anglais préconise de séparer les supporters en installant des grillages dans les stades. Chaque groupe, dans un désir et une volonté de se distinguer, de s’opposer, d’afficher sa supériorité, d’être vu et reconnu, pour venger la défaite ou prolonger la victoire, cherche à conquérir les territoires adverses. La violence devient un moyen parmi d’autres de la construction identitaire. Si la mise en place d’un périmètre de sécurité autour des stades, associée à cette politique d’engrillagement, a réduit les violences à l’intérieur des enceintes sportives, elle n’a pas pour autant réussi à les faire disparaître et n’a pas atteint son objectif de prévention.

Des mesures inefficaces

Les hooligans ont également importé dans le stade des idéologies politiques et xénophobes, ainsi que des gangs de combat. L’esprit festif qui accompagnait jusqu’alors les rencontres sportives a laissé place à des rivalités sportives doublées d’antagonismes identitaires, culturels et sociaux, mais parfois aussi racistes et xénophobes. Ainsi, une nouvelle forme de soutien à son équipe a vu le jour ; plus active, plus engagée et plus inconditionnelle, elle a créé une culture dont le sport a cessé d’être la préoccupation et qui se caractérise surtout par son opposition à la société dans son ensemble.

Pour combattre le hooliganisme, les journalistes anglo-saxons ont créé la « ligue des voyous » (thugs league). Il s’agissait de combattre les groupes hooligans en les stigmatisant. Mais ce classement a été récupéré par ces jeunes supporters en quête de visibilité sociale. L’objectif de chacun des groupes rivaux de hooligans est de devenir le premier de la ligue des voyous. Cet effet pervers entretient la concurrence et les violences intergroupes. Si les médias ne sont pas la cause du hooliganisme, ils ont contribué à sa diffusion, sa promotion et sa valorisation. La visibilité sociale offerte aux jeunes hooligans a favorisé non seulement le phénomène des violences accompagnant les rencontres de football, mais aussi l’extension du problème à toute l’Europe.

Les hooligans sont bien des supporters de football !

Et pourtant, quelles que soient les approches retenues, les différentes études ont mis en évidence que le hooliganisme est bien le fait d’authentiques supporters et non d’individus extérieurs au football. Les hooligans appartiennent tous à des groupes structurés et ce sont d’authentiques supporters. Dès 1968, il avait été mis en évidence que les hooligans arrêtés en Grande-Bretagne, souvent érudits, âgés de moins de 21 ans, avaient une connaissance approfondie du football, de leur club, des joueurs, de la technique, et qu’ils arboraient les insignes distinctifs de leurs groupes respectifs.

Le hooliganisme n’est pas le fait d’individus extérieurs au football, qui viendraient commettre leurs méfaits dans le stade uniquement pour en découdre, mais la forme extrême d’un « supportérisme jusqu’au-boutiste » que le football a encouragé parce qu’ils apportaient une ambiance festive dans les stades. Ce laisser-faire ou ce laisser-aller a favorisé un contexte d’anomie sociale – une désintégration des normes qui assurent l’ordre social – où tous les excès deviennent possibles. Les lois successives ou les déclarations politiques, dans la plupart des pays européens, loin d’annihiler ces comportements violents, les ont rendus plus volatils (ils se déroulent parfois dans des endroits inattendus), plus violents (il faut régler ses comptes tout de suite), plus invisibles (entraînant les supporters à se dissimuler encore plus pour échapper aux contrôles). Cette évolution a été encouragée par le contrôle social mis en œuvre, sur lequel il conviendrait de s’interroger...

Ainsi, dans l’inconscient collectif, les valeurs du sport sont l’esprit d’équipe, le respect de l’autre, la solidarité, le dépassement de soi, l’école de la volonté, la fierté de gagner honnêtement, etc. Si l’on se limite à l’approche que nous avons adoptée ici, c’est-à-dire la place de la violence dans le sport, ces valeurs semblent malmenées. Mais d’autres aspects sont – sans doute ? – plus positifs, sinon comment expliquer l’engouement des sociétés de ce début du XXIe siècle pour le sport, qu’il s’agisse de ceux qui pratiquent une activité sportive ou de ceux qui assistent à des compétitions sportives, et qui sont souvent les mêmes !

Olivier Rascle

Jeu universel, enjeux nationaux

 

Le match de football est l'un des derniers rites où l'on peut se sentir pleinement Français, Allemand, Italien... Devant le recul des autres instances de socialisation nationale que sont l'école et l'armée, il permet la création de communautés émotionnelles réunies autour des grandes fêtes médiatiques.

 

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Un expatrié modèle. Chez lui en Europe. Cultivé et multilingue, sensible aux différences culturelles et doté des outils théoriques pour les analyser avec pertinence. Européen convaincu, qui se sait définitivement guéri du nationalisme, ce fléau d'un autre âge qui a empoisonné l'époque de ses parents et grands-parents. Il se considère heureux d'être immunisé contre ces réflexes chauvins.

Mais arrive le mois de juin des années paires, toutes ses certitudes volent en éclat. Il est obligé de s'avouer vaincu, désespérément impuissant contre cet irrésistible appel à la mobilisation des sentiments nationaux qui émane de son écran de télévision dès que l'équipe nationale de son pays d'origine entre en compétition lors de la Coupe du monde de football ou du Championnat d'Europe des nations.

Une béquille pour identités fragiles

Comment ne pas s'étonner tous les deux ans devant la puissance émotive du football ? D'où vient ce pouvoir qu'il possède de réveiller des sentiments qu'on croyait enfouis sous les décombres du passé ? Quels sont les ressorts de ce conditionnement quasi pavlovien du spectateur, peu importe sa catégorie socioprofessionnelle ?

Passe encore pour les nations « difficiles » de certaines régions du globe : on comprend facilement le lien traditionnel entre affranchissement postcolonial et célébration du football en Amérique latine, le rôle que peut jouer l'équipe nationale dans l'autoperception des pays africains en proie à des clivages ethniques ou encore dans la construction nationale qui est à l'œuvre dans les nouveaux États issus de l'ancien Empire soviétique. Mais en Europe de l'Ouest ? Sans aller jusqu'à proclamer l'avènement du « postnational », ne serait-on pas en droit de s'attendre à trouver, dans nos États nations établis et pacifiés – tous dotés de régimes démocratiques et libéraux mondialement respectés, forts d'une stabilité territoriale incontestée, et engagés de plein gré dans un processus d'intégration supranationale depuis des décennies – un rapport plus « décontracté » ou « serein » avec leur identité nationale ?

Et pourtant, à chaque grande compétition, on voit resurgir ces réflexes nationalistes individuels et collectifs. Quels sont les besoins et les désirs qui s'expriment dans ces manifestations massives d'affir-mation identitaire ? Afin de mieux comprendre les multiples facettes de l'impact du football sur nos sentiments nationaux, il faut emprunter un chemin résolument pluridisciplinaire, quitte à se faire adresser le reproche du dilettantisme. Il convient de construire son étude sur les fondements de la sociologie, certes, mais sans craindre de chercher des apports du côté de la psychologie, de l'ethnologie, des sciences politiques, voire de la linguistique. Et il s'agit de l'enrichir par une enquête de terrain auprès des divers protagonistes du football européen, qu'il s'agisse de joueurs, d'entraîneurs, de managers, ou encore des représentants des fédérations, des médias, des partenaires économiques et de la politique.

Une instance de socialisation

Comme l'a très justement relevé Christian Bromberger dans son ouvrage désormais « classique » Le match de football, les fonctions latentes et instrumentales du football cachent « des processus à plusieurs sens, mouvants, contradictoires, rétifs à toute interprétation univoque ». Dès lors, on n'est pas surpris que la puissance émotive et identitaire qu'il exerce encore aujourd'hui sur nos états d'âme d'Européens du xxie siècle ne se laisse aborder qu'à travers des éléments d'explication multiples et complémentaires.

Il y a d'abord les caractéristiques intrinsèques du jeu lui-même. Le football a souvent été qualifié de simulacre de guerre, que ce soit dans l'intention de le dénoncer comme spectacle fascisant ou, au contraire, pour le glorifier comme exutoire bienfaisant et indispensable. Ce qui est sûr, c'est qu'à l'instar d'autres jeux collectifs, il ne peut se concevoir qu'en opposition binaire. Comme tout sport d'équipe, il invite le spectateur, notamment quand ce dernier se sait accompagné de millions d'autres qui « vibrent » comme lui, à projeter des représentations collectives sur les équipes présentes, à les charger de symbolisations souvent excessives.

Le football, produit phare de l'univers médiatique

Ses qualités scéniques et ressorts dramatiques, mais aussi la disposition spatiale et fonctionnelle des équipes qui lui sont propres, font des grands matches autant de batailles symboliques entre endogroupe et exogroupe. Chacun définit dans sa vie quotidienne les frontières entre le groupe auquel il appartient ou souhaite appartenir (l'endogroupe) et les autres groupes (les exogroupes). Et aucune confrontation ne suscite aussi efficacement l'identification avec notre endogroupe – même auprès de personnes peu intéressées par ce sport lui-même – que les matches entre nations.

La mise en scène d'une équipe nationale de football, avec toute la panoplie de symboles nationaux qu'elle mobilise, participe directement à la constitution même du groupe national que l'équipe emblématique est censée représenter.

Traditionnellement, la « nationalisation des masses » (pour reprendre l'expression de l'historien américain George Mosse) par le haut qui a été conduite avec ô combien de succès durant la deuxième moitié du xixe siècle et presque toute la première moitié du xxe s'appuyait prioritairement sur trois grandes institutions chargées de cimenter le sentiment national dans les populations.

Ce sont d'abord les systèmes d'éducation. L'école a toujours été le pilier central dans le dispositif d'apprentissage du national. Elle avait pour mission autant la transmission des connaissances que l'inculcation d'un sentiment d'appartenance à la nation. En deuxième lieu, ce sont les armées de conscription, le service national, qui forme des soldats-citoyens. Finalement, ce sont les médias au sens le plus large qui ont contribué à créer un espace identitaire national : l'historien anglo-américain et spécialiste des nationalismes, Benedict Anderson, a décrit avec minutie la cérémonie de masse que constitue la lecture de la presse nationale depuis ses débuts, et le rôle des « grandes messes » nationales du journal télévisé du soir a souvent été souligné par des chercheurs comme Dominique Wolton, directeur de recherches au cnrs. Mais par « média », on peut dans ce contexte également entendre les liturgies nationales des fêtes publiques, commémorations et autres « traditions inventées » selon la formule consacrée de l'historien britannique Eric Hobsbawm.

Écoles, armées, médias – force est de constater que deux volets de ce triptyque de l'autel national sont aujourd'hui perçus comme affaiblis, banalisés. Partout en Europe occidentale, le système éducatif est considéré – à tort ou à raison – comme étant en crise quant à sa capacité à transmettre des valeurs communes. Quant à l'armée de conscription, elle est destinée, si ce n'est déjà fait, à être transformée en une armée professionnelle qui n'aura pas plus un rôle de formateur du corps national que n'importe quelle autre grande entreprise ou organisation.

Ce qui reste donc, ce sont les médias. De plus en plus présents dans notre univers quotidien, les mass media sont obsédés par deux objectifs : produire de l'émotion, et rassembler le plus grand nombre de consommateurs possible. On comprend alors facilement pourquoi le football est devenu le produit phare de l'univers médiatique. Et contrairement aux événements ponctuels et rares qui peuvent rivaliser avec lui en émotivité – attentats, catastrophes, deuils collectifs –, il permet une diffusion régulière et répétitive selon le calendrier des compétitions.

Le seul fait qu'aujourd'hui l'expérience jouissive et euphorisante que peut procurer le football aux collectifs nationaux éclipse de plus en plus souvent les matches eux-mêmes dans les conversations et les commentaires du lendemain – l'éphémère fraternisation « black-blanc-beur » sur les Champs-Élysées a dépassé en importance le 3-0 contre le Brésil – révèle à quel point nos sociétés, à la recherche de leur cohésion perdue, sont assoiffées de ces cristallisations ponctuelles de « communautés imaginées ».

Devant ces réflexions sur les instances de socialisation au national, il est dès lors plausible d'affirmer que pour un très grand nombre d'individus, la première véritable prise de conscience de leur appartenance à une nation s'opère devant un écran de télévision lors d'un match opposant des équipes nationales. C'est à ce moment-là que, pour un jeune individu, la catégorie nationale prend une dimension concrète, car émotionnelle. Le fait que ces « initiations à la nation sportive » sont souvent vécues en famille ne peut que rajouter à l'intensité de l'identification naissante à son groupe national.

Le vase clos du discours sportif national

L'effet « nationalisant » du football est renforcé par deux caractéristiques immuables du discours sportif. D'abord sa tendance à se produire dans le vase clos hermétique d'un espace linguistique et culturel donné. Les Panthéons de la mémoire collective sportive sont avant tout remplis de héros nationaux, et les mythes et les légendes qui les entourent et qui sont évoqués de manière répétitive et insistante – ah ! la demi-finale du Mondial 1982 entre la France et l'Allemagne à Séville ! – restent difficilement décodables pour toute personne étrangère à la communauté nationale.

Deuxièmement, le discours sportif a quasi systématiquement recours à des grilles de perception (et d'autoperception) issues du contexte extrasportif. Des stéréotypes bien ancrés dans l'histoire des relations internationales sont réactivés avec une grande continuité à travers le prisme national.

On est là en face d'un phénomène de « construction circulaire des croyances », au cours de laquelle un discours affirmatif est alimenté en permanence par les acteurs eux-mêmes, les commentateurs, sans oublier tous les « experts » du champ sportif. Grâce à ce processus de pédagogie de masse, le discours finit par être pérennisé et s'imposer « tout naturellement » à tous. Et le public est très réceptif à un tel discours, puisqu'il répond à un besoin fort de singularisation nationale, essentielle pour la construction de l'identité collective.

Souvent, cette identification se fait, au football comme ailleurs, par la négative. On existe en tant que groupe avant tout par opposition à ce qu'on ne veut pas être. L'hétérogénéité du collectif national ne peut se constituer en unité cohérente que par rapport à l'homogénéité perçue des différents exogroupes. Dans le football, cela se ressent le plus fortement dans les présumés styles nationaux. On aurait du mal à décrire avec précision ce qui fait la singularité du style de l'équipe française, mais on est sûr d'une chose : en aucun cas, il ne ressemble au style allemand, britannique, ou italien !

Effets de sacralisation

Une évolution bien spécifique de l'univers du football international a contribué très fortement, ces dix dernières années, à accentuer encore le rôle des équipes nationales dans la conscience collective. Il s'agit de l'approfondissement du fossé entre les deux faces du football. D'un côté, il y a le développement qu'a connu depuis le début des années 1990 le monde des grands clubs. Grâce à la libéralisation forcée du paysage médiatique, exploitée avec génie à l'aide de la création de la Ligue des champions, les clubs professionnels sont entrés dans une phase de commercialisation à outrance. Les plus grands d'entre eux cherchent désormais à se gérer en marques mondiales de l'industrie du spectacle. En même temps, une décision de la Cour de justice des Communautés européennes (l'arrêt Bosman) a accéléré la mobilité transnationale des joueurs, produisant un brassage multiculturel illimité au sein des équipes. Il n'est pas rare de voir le Bayern de Munich aligner seulement deux joueurs allemands contre une équipe d'Arsenal Londres sans le moindre Anglais sur le terrain.

En face, il y a les équipes nationales qui se différencient très nettement de cette réalité souvent déconcertante et regrettée par les nostalgiques d'un mythique âge d'or du football. Les fédérations, pour qui les sélections sont souvent la seule source significative de revenus, ont désormais tout intérêt à positionner l'équipe nationale comme « pure » – « qui ne contient aucun élément étranger » selon le Petit Robert – « authentique » et « désintéressée », c'est-à-dire en dehors du processus de commercialisation et non soumis au règne du tout-argent.

À une époque marquée par les grandes incertitudes provoquées par le processus de globalisation perçue comme entièrement soumise à l'ordre néolibéral, les équipes nationales sont érigées en sanctuaires de valeurs ancestrales, refuges du sacré dans un quotidien souillé par un processus de profanation angoissante. Il est difficile de se soustraire à l'attraction émotive qu'elles exercent dans une telle configuration.

La puissance du football en tant que vecteur d'identité nationale soulève bien des questions. N'alimente-t-il pas le cercle vicieux des réflexes nationalistes dont nous pensions pouvoir nous émanciper après les expériences des générations précédentes ? Le discours stéréotypé se reproduira-t-il à l'infini ? La force d'attraction de la communauté imaginée à laquelle le football contribue massivement n'est-elle pas l'obstacle majeur à l'émergence d'une identité européenne ?

Une ironie naissante ?

Il convient de nuancer. Le football continue d'évoluer et les foules dans les stades aussi. Il est de plus en plus possible de discerner, dans l'affublement, dans les chants et dans le comportement des spectateurs lors des compétitions entre nations, un zeste d'ironie rafraîchissante. Peut-être faudrait-il, cet été, étudier de près l'usage ironique des symboles et l'appropriation qu'ils font des stéréotypes : que disent réellement une baguette ou un chapeau de Napoléon arboré avec le sourire dans un stade de Coupe du monde ? Les amateurs de football de 2006 ne sont-ils pas moins dupes de leurs propres désirs et besoins identitaires que ceux d'il y a seulement 20 ans ? Les sociologues postmodernistes parleraient volontiers de la « réflexivité » du savoir généré par les sciences sociales, c'est-à-dire d'une capacité de l'individu contemporain de s'interroger sur ses déterminismes, sur son appartenance sociale, sur sa trajectoire dans la société. L'éternelle répétition des mêmes affiches ne finit-elle pas par définition par être productrice d'ironie ? Les nouveaux titres de la presse spécialisée qui traitent le football avec un humour de second degré (So Foot ou encore Les cahiers du football) sont-ils un phénomène passager ou annoncent-ils une véritable évolution des mœurs ?

Pour suivre le cours de cette évolution : rendez-vous au mois de juin cet été et tous les deux ans, devant vos écrans !

Albrecht Sonntag

Le stress : l'ennemi des tirs au but ?

 

Même les plus grands footballeurs peuvent rater un tir au but, décisif, en finale de Coupe du monde. Les chercheurs ont étudié les mécanismes cognitifs en jeu lors du tir et ont un conseil à donner : surtout, ne penser à rien !

 

David Trezeguet après avoir raté son tir au but lors de la finale de la coupe du monde 2006

La planète football retient son souffle tous les quatre ans au moment de la Coupe du monde. Et quand deux équipes sont toujours à égalité au score après les 90 minutes du match et les 30 minutes de prolongations, la pression est à son comble lors de la séance des tirs au but. La chance est-elle la clé de la réussite lors de cette épreuve redoutée ? Si l'on s'en tient aux statistiques de l'article L'Angleterre et la psychose des pénos, publié dans le magazine So Foot, les Anglais sont particulièrement malchanceux : ils sortent vainqueurs de seulement 14 pour cent des séances de tir au but, alors que les Français gagnent 50 pour cent des séances, les Brésiliens 60 pour cent et les Allemands 83 pour cent.

Le principe d'un tir au but en fin de match, comme d'un pénalty (celui-ci est sifflé pendant un match en cas de faute dans la surface de réparation), est simple : envoyer le ballon rond dans un but large de 7,32 mètres et haut de 2,44 mètres, situé à une distance de 11 mètres du point dit de réparation. En général, l'entraîneur sélectionne ses cinq meilleurs joueurs qui, l'un après l'autre, affrontent en duel le gardien adverse. Sur le papier, la situation est à l'avantage du tireur : il a le temps de se préparer et le gardien est seul pour protéger une surface de près de 18 mètres carrés. Et pourtant…

Le 21 juin 1986, Guadalajara, au Mexique : c'est au tour de Michel Platini, triple Ballon d'or (récompense attribuée chaque année au meilleur joueur du monde), de marquer lors des tirs au but opposant la France au Brésil en quart de finale de la Coupe du monde (le « match du siècle » d'après Pelé, l'un des plus grands footballeurs brésiliens). Le mythique n° 10 de l'équipe de France quitte le rond central et s'avance lentement vers le point de réparation, sous les regards des 65 000 supporters du stade Jalisco et de plusieurs millions de téléspectateurs à travers le monde. Platini embrasse le ballon, le pose sur le point de réparation, recule de quelques pas… Il s'élance et frappe la balle… qui s'envole 50 centimètres au-dessus de la barre transversale !

Trop de pression ?

Un scénario impensable s'est produit : le meilleur joueur des années 1980 « loupe les cages » à un moment décisif de la partie. La France oubliera momentanément ce « raté » (devenu historique depuis) grâce au tir réussi de Luis Fernandez qui offrit alors à la France sa qualification en demi-finale (perdue face à la République fédérale d'Allemagne). Une maladresse similaire est arrivée à l'Italien Roberto Baggio lors de la finale de la Coupe du Monde 1994 face au Brésil : sa frappe envoya le ballon directement dans les tribunes au grand désespoir de millions de tifosis italiens, permettant ainsi à la Seleção brésilienne de décrocher le titre suprême.

Pourquoi les meilleurs footballeurs du monde ratent-ils parfois leurs tirs au but ? Quelle est la cause d'une telle chute de performance sous pression, nommée breakdown under pressure ? Les explications souvent avancées sont que les jambes du tireur ont tremblé, que son moral a flanché ou que la pression était trop forte… Pour aller plus loin, des chercheurs en psychologie et en sciences du sport se sont emparés de la question des effets du stress sur la performance. En particulier, ils ont examiné la question suivante : pourquoi les situations engendrant du stress conduisent-elles les sportifs à rater des gestes relativement simples et automatisés grâce à des milliers d'heures d'entraînement ? Nous allons présenter quelques éléments de réponse et voir si nous pouvons mieux comprendre ce qui se passe dans la tête des sportifs quand ils ratent un tir à cause de l'importance de l'enjeu.

409 tirs au but examinés

En 2007, Geir Jordet et ses collègues, de l'École norvégienne des sciences du sport à Oslo, ont estimé l'influence relative de trois facteurs susceptibles de modifier la performance au moment des tirs au but : le stress psychologique, l'habileté à marquer des buts et la fatigue. Ils ont analysé les 409 tirs au but des 41 séances enregistrées entre 1976 et 2004 lors des trois compétitions les plus importantes : la Coupe du monde, le championnat d'Europe des nations et la Copa américa. Pour chaque tir, ils ont attribué un « poids » à chacun des trois facteurs grâce à plusieurs paramètres ; le facteur stress psychologique dépendait du rang du tir au but (sur les dix tirs au but de chaque séance, les quatre derniers sont souvent plus décisifs que les quatre premiers) et du prestige de la compétition (la Coupe du monde est plus prestigieuse qu'une coupe intracontinentale telle la Copa américa ou le championnat d'Europe des nations) ; le facteur habileté à marquer des buts dépendait de la place du joueur sur le terrain (en faisant l'hypothèse que plus les joueurs occupent des postes d'attaquants, plus ils ont l'habitude de marquer des buts) et de son expérience (en prenant en compte son âge) ; et le facteur fatigue dépendait du temps de jeu du joueur sur les 120 minutes du match. G. Jordet et ses collègues ont déterminé comment ces facteurs permettaient de prévoir le succès ou l'échec des tirs au but.

Ainsi, le facteur psychologique serait la cause principale des buts manqués des footballeurs. En effet, la proportion moyenne de tirs réussis dépend de l'importance de la compétition : elle est de 85 pour cent lors des compétitions intracontinentales, mais de 71,2 pour cent lors de la Coupe du monde. Et plus on s'approche de la fin de la séance de tirs – ce qui correspond à une augmentation de la pression psychologique –, plus les échecs sont nombreux : le premier tireur réussit son tir dans 86,6 pour cent des cas (ce qui ne scelle pas immédiatement l'issue de la partie), alors que les joueurs de la sixième à la neuvième positions n'y arrivent que dans 64,3 pour cent des cas (ces derniers tirs, s'ils sont ratés, sont potentiellement synonymes de défaite de l'équipe).

Le dernier tireur a-t-il moins de chances ?

En y regardant de plus près, on constate une chute progressive de la proportion de succès en fonction de la position des tireurs de chaque équipe : 86,6 pour cent de réussite en première position, 81,7 pour cent en deuxième, 79,3 pour cent en troisième, moins de 75 pour cent en quatrième. Mais en cinquième position, la proportion remonte à 80 pour cent de réussite. Les deux autres facteurs – l'habileté du joueur et la fatigue – jouent un rôle négligeable, voire inexistant, dans la réussite aux tirs au but.

Comment expliquer l'augmentation de cinq pour cent de la réussite lors du cinquième tir au but ? Les tireurs éprouveraient-ils paradoxalement moins de pression au moment crucial de l'épreuve ? Peut-être que oui… selon le sélectionneur de l'équipe de France 1986, Henri Michel, qui, à propos du tir réussi de Luis Fernandez, a dit : « S'il (Luis Fernandez) rate, on parle de lui, et s'il marque, c'est le dieu et on parle de lui. » Une autre explication est qu'à ce moment de la partie, Luis Fernandez aurait vécu ce que le psychologue hongrois Mihály Csikszentmihalyi nomme le flow ou expérience optimale ; le flow représente un sentiment de facilité et de plénitude que les individus éprouvent parfois quand ils sont totalement immergés dans des situations ou activités difficiles et stressantes.

Pour identifier les mécanismes cognitifs responsables des chutes de performance en situation de stress, Rich Masters, de l'Université de York en Angleterre, a étudié en 1992 une tâche sportive : le putting au golf, c'est-à-dire le coup d'approche consistant à faire rouler la balle sur l'herbe rase afin de la faire entrer dans le trou, au moyen d'un club, le putter. R. Masters a demandé à des étudiants n'ayant jamais joué au golf (des novices) d'apprendre le putting en effectuant quatre séries de 100 essais (ou putts) à 1,5 mètre de distance du trou. Mais en même temps, il a « manipulé » les pensées des novices en les plaçant dans l'une des trois conditions suivantes : la condition implicite, la condition explicite et la condition contrôle.

Dans la condition implicite, les étudiants énoncent des lettres à haute voix, à une cadence imposée par un métronome, tout en effectuant les 100 putts. Cette manipulation a pour objectif de bloquer la création et l'utilisation de connaissances verbales, les connaissances explicites d'ordre technique sur la façon de faire (« Je garde mes deux pieds bien à plat ») ou d'ordre stratégique (« Si la balle est partie trop à gauche, je la taperai davantage sur la droite au prochain essai »). Cette inhibition devrait favoriser le développement et l'utilisation de connaissances non verbales (ou implicites).

Dans la condition explicite, avant chaque série de 100 putts, les participants lisent une dizaine d'instructions relatives aux règles techniques de réussite au putting. Cette manipulation favorise le développement et l'utilisation de connaissances verbales pendant le mouvement. La condition contrôle ressemble à la condition explicite à la différence qu'aucune instruction technique n'est fournie. Enfin, R. Masters demandait aux étudiants d'effectuer une dernière série de 100 putts en situation stressante : il leur expliquait que cette série était filmée et que le film de leurs performances serait visionné et évalué par des golfeurs selon deux critères, la technique utilisée et la réussite aux putts. Et cette évaluation servirait à calculer le montant de leur récompense financière reçue à la fin de l'expérience.

R. Masters a observé une augmentation du nombre de putts réussis de la première à la quatrième série de 100 putts dans les trois conditions de pratique (implicite, explicite et contrôle). Cette amélioration des performances suggère que, quelle que soit la condition, les mécanismes mentaux permettant de réaliser le mouvement s'effectuent de façon de plus en plus automatique, c'est-à-dire en mobilisant de moins en moins d'attention. L'analyse de questionnaires recueillis après les 400 essais de pratique confirme l'efficacité de la manipulation des pensées : les novices de la condition implicite rapportent avoir utilisé peu de connaissances verbales, alors que ceux des conditions explicite et contrôle disent en avoir utilisé beaucoup.

En outre, les résultats montrent qu'en condition stressante, la performance des participants de la condition explicite et de la condition contrôle chute, alors qu'elle augmente encore chez les participants de la condition implicite. D'après R. Masters, l'automatisme du geste acquis avec la pratique serait détérioré par les connaissances verbales chez les participants en condition explicite et en condition contrôle. En d'autres termes, le fait de penser au geste n'est plus efficace quand on est en même temps stressé. En revanche, de telles connaissances étant peu nombreuses chez les participants du groupe implicite, elles ne nuiraient pas aux performances. On dit que les connaissances sont – ou non – réinvesties.

D'autres études ont confirmé la validité de l'hypothèse du réinvestissement selon laquelle l'utilisation de connaissances verbales nuit à la réalisation d'un comportement sous-tendu par des mécanismes automatiques.

En 2002, Sian Beilock, de l'Université du Michigan, et ses collègues ont demandé à des footballeurs débutants et confirmés de slalomer le plus vite possible entre des plots, tout en gardant le contrôle de la balle avec leurs pieds. Ces chercheurs rapportent que la consigne de faire attention au mouvement pendant son exécution a peu d'influence sur la performance des débutants, car leurs gestes ne sont pas automatiques et ils ont besoin d'être attentifs pour agir. Mais cette consigne nuit à la performance des footballeurs confirmés, chez qui les gestes sont automatiques. Cela confirme l'hypothèse du réinvestissement : la performance des sportifs peut diminuer s'ils réfléchissent trop à leurs gestes pendant leur exécution.

Chacun est parfaitement capable de porter son attention de façon sélective sur telle ou telle information qu'il juge pertinente pour atteindre les objectifs qu'il s'est fixés et ses intentions, tout en inhibant les autres sources d'informations qu'il considère non pertinentes. C'est le mécanisme cognitif d'attention sélective. Ainsi, un conducteur peut choisir de faire attention aux mouvements de son bras droit ou de ses pieds quand il change de vitesse (sans nécessairement les regarder), plutôt qu'au feu tricolore. En psychologie, on parle de focus attentionnel interne ou externe.

Le focus attentionnel

Le focus interne désigne le fait de diriger son attention vers les informations provenant du corps, telles les contractions musculaires (les informations dites proprioceptives) ou les mouvements du corps dans l'espace (les informations dites kinesthésiques). Le focus externe correspond au fait de diriger l'attention vers des informations situées à l'extérieur du corps, par exemple les conséquences des mouvements dans l'environnement (au football, ce serait la séquence des actions à entreprendre après avoir dribblé un adversaire) ou le résultat à atteindre (ce serait la zone où le footballeur souhaite envoyer le ballon au moment de la frappe).

Gabriele Wulf, de l'Université du Nevada à Las Vegas, a montré que l'on peut optimiser l'apprentissage d'un geste sportif (via une augmentation de la durée de sa mémorisation) en donnant aux apprenants la consigne d'adopter un focus attentionnel externe pendant la répétition du mouvement : le focus externe favoriserait le développement de connaissances non verbales (implicites), ce qui accélérerait l'automatisation du geste.

En 2006, Jamie Poolton et ses collègues, de l'Institute of Human Performance à Hong Kong en Chine, ont examiné si le focus externe de l'attention permettait de lutter contre les effets du stress sur la performance sportive. Ils ont demandé à des étudiants d'effectuer 10 essais de 30 putts au golf à une distance de deux mètres du trou, soit en portant leur attention sur leurs mains (condition de focus interne), soit en portant leur attention sur la tête du putter (condition de focus externe). Ensuite, ces étudiants ont réalisé une série supplémentaire de 30 putts en situation stressante : ils devaient taper les balles alors qu'on leur faisait écouter un flux continu et rapide de bips (présentés toutes les 1 200 millisecondes) et qu'ils devaient compter les doubles bips insérés dans ce flux.

On constate que le type de focus attentionnel n'influe pas sur l'augmentation du nombre de putts réussis entre le premier et le dixième essais. Mais l'effet du type de focus se manifeste lors du stress expérimental ! La performance motrice à la tâche de golf des participants de la condition en focus interne chute alors qu'elle augmente encore chez les participants de la condition en focus externe. Donc en rappelant aux footballeurs de diriger leur attention en dehors de leur corps pendant les entraînements ou les matchs, on devrait les protéger des contre-performances en cas de stress…

Mais est-ce vraiment le fait de focaliser son attention en dehors du corps qui protège les golfeurs des effets du stress ? Cette question est légitime puisque, dans l'expérience précédente, les participants de la condition focus interne disent avoir utilisé plus de règles verbales (de connaissances explicites) au cours de la pratique que ceux de la condition focus externe. On ne peut donc pas savoir si la chute de performance est due à l'emploi d'un focus attentionnel interne ou à la manipulation en mémoire de travail d'un nombre excessif de règles verbales.

Pour lever cette incertitude, J. Poolton et ses collègues ont mené une seconde expérience semblable à la première en prenant la précaution d'égaliser le nombre de règles verbales produites par les golfeurs lors de la pratique. Il devrait alors être possible de tester les effets du stress selon le type de focus. Une moitié des participants a lu des instructions comportant six règles d'exécution de type focus interne, par exemple : « Garde les bras tendus pendant le mouvement des poignets », « Garde les pieds bien à plat tout au long du geste ». L'autre moitié a lu six règles d'exécution de type focus externe, par exemple : « Déplace le club vers l'arrière », « Balance le club vers l'avant en suivant un mouvement rectiligne ».

Éviter les pensées inutiles

Les chercheurs ont montré que cette manipulation visant à égaliser le nombre de règles verbales produites est efficace : au terme des 300 putts de pratique, le nombre moyen de règles explicites (qu'elles soient de type interne ou externe) est comparable dans les deux groupes. Puis ils ont constaté que la performance motrice chute en situation stressante quel que soit le type de focus. Ce n'est donc pas le type d'attention qui explique la plus ou moins grande résistance au stress, mais plutôt le nombre de connaissances verbales manipulées en mémoire de travail. Plus ces connaissances sont nombreuses, plus elles requièrent de traitements cognitifs coûteux en mémoire de travail. Comme ces mécanismes cérébraux mobilisent l'attention, ils se trouvent court-circuités quand l'attention est détournée vers des pensées sans lien avec la performance, tels l'enjeu que représente un tir, les conséquences d'un échec, etc. Toutefois, il vaut mieux opter pour un focus attentionnel externe, car il produit naturellement moins de connaissances verbales, celles réinvesties en cas de stress et donc à l'origine des échecs.

En conséquence, tous ces travaux suggèrent que l'attention allouée aux pensées inutiles pendant un tir au but est la cause des échecs de Platini ou de Baggio. Les pensées inutiles d'un footballeur sont variées. Par exemple, il pourrait se remémorer à tort la fois où il a raté un pénalty ou la « malédiction » de son équipe lors des tirs au but. Cela ne devrait pas arriver à Rickie Lambert, auteur de 33 pénaltys réussis d'affilée avec son équipe de Southampton, en cas de tirs au but lors de la Coupe du monde 2014, car cet anglais attribue le peu de réussite de son équipe nationale (14 pour cent seulement) à « pas de chance ». C'est en tout cas ce qu'espère Roy Hodgson qui a sélectionné R. Lambert dans l'équipe d'Angleterre.

Les pensées inutiles concernent aussi toutes celles qui portent sur la façon de faire, sur les stratégies possibles, sur la position du pied au moment de la frappe… Quand le geste est lancé, le réinvestissement de telles pensées risque de « casser » les automatismes cognitifs du tireur, ce qui affecte alors le guidage cognitif naturellement rapide et précis de la frappe. Le geste devient donc plus lent, plus incertain, et la balle risque de passer à côté du but… Mieux vaut donc décourager les footballeurs de mettre des mots sur la façon dont ils réalisent leurs gestes ou de s'exercer à bien en parler. Car plus un joueur dispose d'un vocabulaire riche pour qualifier sa façon de faire, plus il a de mots à « réinvestir », c'est-à-dire à utiliser mentalement, en situation stressante, et plus il risque de rater son tir. En somme, la meilleure façon d'aborder un tir au but, c'est peut-être de faire fi du passé (une sorte d'amnésie temporaire) et de concentrer son esprit sur une seule chose : là où l'on va mettre la balle.

François Maquestiaux et Guillaume Chauvel

Se décider bien... et vite !

 

Tous les sportifs experts ont engrangé de nombreuses situations de jeu de façon automatique et non consciente dans leur mémoire implicite. Ils sont ainsi capables de réagir correctement face à un adversaire !

 

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Un joueur de football s'apprête à tirer un penalty. Il est seul, face au gardien de but adverse. Ce dernier va probablement anticiper son tir et choisir de plonger d'un côté ou de l'autre. Souvent c'est son unique chance d'arrêter le ballon avant qu'il ne franchisse la ligne de but. De quel côté et quand va-t-il plonger ? Où le tireur doit-il placer son ballon ? La force du joueur expert est qu'il choisit bien et vite. Selon ce qu'il sait des habitudes du gardien notamment.

Face à une décision qu'il doit prendre ou confronté à une question qui lui est posée, un expert – quel que soit son domaine de compétence – donne rapidement des réponses pertinentes, adaptables et reproductibles, produites à faible « coût » (que l'effort soit physique ou mental). En sports collectifs, l'expertise ne repose pas seulement sur l'habileté technique et les capacités physiques, elle s'appuie surtout sur l'aptitude à prendre des décisions appropriées dans un contexte dynamique, changeant, où la rapidité est un paramètre déterminant pour être le plus performant à un moment donné.

Différents types de mémoires

La prise de décision repose sur une comparaison des éléments émergeant de la situation présente avec les connaissances stockées dans le « disque dur » cérébral : la mémoire à long terme. La quantité de connaissances spécifiques stockées et la vitesse d'accès à ces données sont deux paramètres essentiels. L'expert et le débutant n'ont pas les mêmes aptitudes « mnésiques » !

Il existe plusieurs mémoires, qui représentent des systèmes spécifiques traitant divers types de matériels ou utilisant différents modes de stockage. La mémoire de travail, à court terme, permet de traiter rapidement les nouvelles informations. Puis, celles-ci sont soit perdues, parce qu'elles sont sans intérêt, soit placées dans la mémoire à long terme, qui est constituée de plusieurs registres : la mémoire épisodique, stockant les données autobiographiques, telles les meilleures actions du match ; la mémoire sémantique concernant les faits et les connaissances sur le monde, tels que les 17 règles de jeu au football. Ensemble, ces deux mémoires engrangent des connaissances qui peuvent être verbalisées : c'est la mémoire déclarative ou explicite. D'autres modules emmagasinent les informations sous un autre format, non verbalisable, auquel l'accès est automatique : ce sont le système de représentation des perceptions et la mémoire implicite, ou procédurale, la mémoire des actions (celle où est par exemple stockée la capacité à réaliser différentes actions durant le match : dribbler, faire une passe, tirer).

Dans la plupart des modèles de la mémoire experte, les chercheurs étudient tout particulièrement la mémoire sémantique. On l'évalue avec divers tests. Par exemple, on présente à un sujet un ensemble d'éléments qui doivent être mémorisés. Après quelques minutes, on lui demande de citer ces éléments (c'est un test de rappel) ou de les reconnaître parmi d'autres facteurs perturbateurs (c'est un test de reconnaissance). Dans le domaine sportif, dès les années 1970, Hubert Ripoll, de l'Insep à Paris, a étudié les capacités de rappel de phases de jeu de basketball, chez des experts, des amateurs et des novices. Les sujets observaient des séquences de jeu présentées sur un écran vidéo pendant cinq secondes. On leur demandait ensuite de reproduire les emplacements successivement occupés par les joueurs, les trajets du ballon et les déplacements des athlètes.

Ripoll a montré que plus le joueur est expert, plus ses réponses sont correctes. Il en est de même au football et au volley-ball, et dans des sports individuels tels que la gymnastique et le patinage artistique. Cette supériorité se limite au domaine d'expertise de l'individu et dépend des situations présentées, c'est-à-dire de leur signification dans le cadre de l'activité considérée. En effet, Marc Williams, à l'Université John Moores de Liverpool, a mis en évidence que les performances de rappel des experts surpassent celles des novices seulement quand on leur présente des séquences de jeu qui ont un sens en fonction de la logique du jeu.

Pourquoi l'expert mémorise-t-il mieux des phases de jeu correspondant à son domaine ? On a émis plusieurs hypothèses. L'une d'elles propose que les sportifs disposent d'une riche « banque » de connaissances propres à leur domaine d'expertise. Cette banque serait très structurée, organisée hiérarchiquement, et les connaissances y seraient rapidement accessibles (elles sont peut-être directement récupérées dans la mémoire à long terme). Ainsi, la mémoire explicite jouerait un rôle primordial dans l'expertise.

Une banque de situations

Mais ce n'est pas tout : on a peu étudié la mémoire implicite, un des registres de la mémoire à long terme, qui pourtant pourrait avoir un rôle important dans l'expertise. En quoi mémoire explicite et mémoire implicite diffèrent-elles ? La première est sollicitée quand la réalisation d'une tâche exige le souvenir conscient (explicite) des événements passés. En revanche, la mémoire implicite intervient à chaque fois que le sujet est confronté à un événement auquel il a déjà été exposé, mais dont il n'a pas conscience d'avoir conservé un souvenir. Les expériences antérieures modifieraient le comportement du sujet sans qu'il s'en rende compte.

En général, on étudie la mémoire implicite avec des tests d'amorçage : dans une première phase, on demande aux participants de lire des mots ou de nommer des images, qui représentent des amorces, mais on ne leur impose pas de les mémoriser (lors de ces tests, les sujets ignorent que leur mémoire est l'objet de l'étude). Dans une deuxième phase, les participants doivent compléter des mots, dont certains sont déjà apparus au cours de la première phase. On évalue leur mémoire implicite en comparant la pertinence et la cohérence des réponses, ainsi que les temps de réaction, selon que le mot a déjà été présenté ou bien qu'il est nouveau.

Les résultats révèlent que le temps de réaction est plus court pour les mots préalablement lus ; la mémoire implicite est alors mise en œuvre. Ainsi, la présentation initiale d'un élément déclencherait l'activation ou la création d'une représentation de cette information dans la mémoire à long terme. Et le maintien de cette activation faciliterait le traitement de l'élément lorsqu'il est présenté une deuxième fois.

En sport, où des décisions doivent être prises rapidement, on a supposé que la mémoire implicite intervient dans la performance des experts. En effet, dans ces situations, les décisions ne nécessitent pas de verbaliser des connaissances, mais de déclencher des actions. Par exemple, au handball, le joueur qui a le ballon doit décider de ce qu'il va en faire dans une situation donnée. S'il est seul face au but, il peut dribbler et tirer. Si un défenseur l'empêche d'avancer, il peut faire une passe à un coéquipier.

Pour évaluer le rôle de la mémoire implicite dans la prise de décision chez les sportifs, nous avons étudié les performances de deux groupes d'experts, des joueurs et des entraîneurs de football, et d'un groupe de novices. Dans une première expérience, nous leur présentions, sur un écran, 96 photographies de situations de jeu réelles, et ils devaient décider quelle était la meilleure action pour celui qui avait le ballon : le passer à un partenaire démarqué, le garder ou tirer au but. Nous proposions chaque situation deux fois au cours de l'expérience, séparées l'une de l'autre par 7 à 15 situations distinctes. Le nombre des joueurs (attaquants ou défenseurs) et la nature de l'action appropriée différaient dans chaque situation.

Nous avons alors mesuré la pertinence de leurs réponses : coïncidait-elle avec la réponse la plus adaptée, définie par un groupe d'entraîneurs experts indépendants ? Nous avons aussi enregistré le temps nécessaire à la prise de décision et la cohérence des options choisies pour les deux présentations d'une même situation séparées par d'autres. Si la mémoire implicite est « meilleure » chez les experts, nous devions observer aussi un effet d'amorçage plus marqué chez ces sujets que chez les novices.

Nos résultats ont révélé que les réponses des experts étaient plus pertinentes que celles des novices, et surtout, qu'il existait chez les experts, et seulement chez eux, un effet d'amorçage : ils répondaient plus vite, et correctement, lors de la deuxième présentation d'une même situation de jeu. Et quand, à la fin de l'expérience, nous demandions aux sujets s'ils avaient réalisé que certaines situations leur avaient été présentées deux fois, nous constations qu'aucun n'en avait eu conscience.

La supériorité des experts dans les tâches de mémorisation d'informations spécifiques à leur domaine se manifeste donc de deux façons. Ils ont une meilleure mémoire explicite, car ils ont stocké en mémoire à long terme plus de connaissances structurées et de schémas relatifs à leur activité. En outre, ils ont une meilleure mémoire implicite, automatique et non délibérée, des informations propres à leur domaine d'expertise.

Quels sont les mécanismes responsables de la création ou de l'activation des représentations stockées dans la mémoire implicite ? Dans ce traitement, la mémoire de travail, où les informations sont gérées en premier lieu, jouerait un rôle déterminant. La mémoire de travail n'est pas seulement un lieu de maintien temporaire de l'information, c'est aussi, voire surtout, un lieu de traitement de l'information nécessaire à la réalisation des opérations cognitives complexes. Elle a quatre composantes : un système de contrôle, nommé « administrateur central », et trois systèmes périphériques . L'administrateur central est responsable de la sélection, de la coordination et du contrôle des opérations de traitement. Les systèmes périphériques sont la boucle phonologique, le calepin visuo-spatial et le « tampon » épisodique. La boucle phonologique assure le maintien temporaire de l'information verbale et sa réactivation par un mécanisme de répétition. Le calepin visuo-spatial gère notamment le maintien et la répétition des informations visuelles et spatiales. Quant au tampon épisodique, il combine les informations en provenance de la boucle phonologique, du calepin visuo-spatial et de la mémoire à long terme.

La mémoire de travail consomme une grande partie des ressources allouées au traitement des opérations cognitives et elle est lente. Dès lors, nous avons fait l'hypothèse que, chez les experts, elle est court-circuitée.

Pour évaluer le rôle de la mémoire de travail dans les phénomènes d'amorçage par répétition, nous avons utilisé un protocole de double tâche : nous avons comparé les performances de deux groupes de sujets, experts et novices, qui devaient prendre le même type de décision de jeu que dans les expériences précédentes, mais en réalisant en même temps une tâche de mémorisation. Celle-ci était soit verbale (ils avaient une liste de mots à apprendre, puis à reconnaître, ce qui mobilisait la boucle phonologique de la mémoire de travail), soit visuo-spatiale (ils devaient mémoriser, puis reconnaître un ensemble de points répartis sur une grille, ce qui occupait le calepin visuo-spatial).

Un court-circuit cérébral

Dans la tâche de prise de décision face à une situation de jeu donnée, les réponses des experts étaient à nouveau plus pertinentes que celles des novices. Et nous constations un effet d'amorçage chez les experts dans toutes les conditions, y compris lors de la double tâche, c'est-à-dire que leur temps de réponse diminuait lors de la deuxième présentation d'une même situation de jeu. Chez les experts, la charge supplémentaire que représentait la tâche de mémorisation ne perturbait donc pas la pertinence de leurs réponses. Au contraire, chez les novices, cette surcharge entraînait une baisse notable de la pertinence des réponses et une diminution de l'effet d'amorçage.

Ainsi, les experts en football n'utiliseraient pas leur mémoire de travail pour prendre une décision. Ce qui leur permet de réagir bien et vite ! En outre, cela libère des ressources cognitives pour le traitement d'autres données, par exemple pour anticiper les phases de jeu suivantes. Le tireur de penalty anticipe déjà l'action suivante : il peut suivre et frapper à nouveau dans le ballon si ce dernier est repoussé par le gardien.

Bachir Zoudji, Bettina Debû et Bernard Thon 

Le sport rend plus intelligent

 

Le sport est une pilule miracle : couplant activités physiques et intellectuelles, il augmente les performances du cerveau. Les dernières avancées des neurosciences nous expliquent comment.

 

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Sentez-vous sport, santé vous bien ! C'était le slogan des premiers rendez-vous Sport, santé, bien-être organisés en septembre 2014 par le ministère de la Santé et des Sports, le mouvement sportif français et la Mutualité française. L'objectif : inciter les Français à pratiquer une activité physique ou sportive régulière et modérée. Nul ne peut aujourd'hui l'ignorer, il faut « pratiquer une activité physique régulière »… Car sport rime avec meilleure santé. De nombreuses études scientifiques claires et rigoureuses l'ont maintes fois confirmé. Amélioration générale de la santé, diminution des troubles cardiaques ou respiratoires, ainsi que du risque de développer certaines maladies tels les cancers, augmentation de l'espérance de vie.

Mais ce n'est pas tout : les recherches actuelles montrent que le sport permet aussi d'améliorer les performances du cerveau. « Musclez sa tête avec ses jambes » en quelque sorte. Alors par quels mécanismes les activités sportives stimulent-elles les capacités cérébrales telles que le raisonnement ou la mémoire ?

Plus que jamais, on s'intéresse au fonctionnement du cerveau, et, de fait, aux moyens de l'améliorer ou au moins de l'entretenir à mesure que l'âge avance. Cet intérêt pour la santé mentale repose sur deux phénomènes : l'augmentation du nombre de personnes atteintes de maladies affectant les fonctions cognitives, telle la maladie d'Alzheimer, et la découverte relativement récente de la « plasticité cérébrale ».

Un cerveau « plastique »

Que signifie ce terme qui peut sembler quelque peu obscur ? Jusqu'à peu, on pensait que le cerveau se développait de la naissance au début de l'âge adulte – jusqu'à l'âge de 20 ou 25 ans –, puis déclinait régulièrement et inéluctablement. Mais grâce aux récentes découvertes scientifiques, on a désormais une vision plus optimiste du cerveau : à tout moment, le système nerveux peut produire de nouvelles connexions en formant non seulement de nouvelles synapses, les zones de contact entre cellules nerveuses, mais aussi de nouveaux neurones . La plasticité cérébrale est une réalité prometteuse. Elle souligne le dynamisme des fonctions cognitives, offrant de ce fait des perspectives encourageantes d'entraînement et de rééducation.

Forts de ces résultats, de nombreux développeurs en informatique se sont engouffrés dans le créneau, porteur, de l'entraînement cérébral. Que ce soit sur consoles de jeux, ordinateurs ou smartphones, le principe est similaire : proposer des exercices visant à stimuler les fonctions cognitives, telles la mémoire, l'attention ou encore la vitesse de réaction.

Toutefois, aujourd'hui, les scientifiques pensent que ce type d'entraînements ne se « transfère » pas ou peu aux tâches de la vie quotidienne. En d'autres termes, vous êtes imbattable sur votre smartphone au sudoku, mais cela ne sert pas à grand-chose. Les capacités de raisonnement acquises en pratiquant ce jeu ne sont probablement pas celles que vous utilisez à votre travail.

Pourtant, un remède au déclin du cerveau existe. Accessible au plus grand nombre, sans nécessiter de souscriptions coûteuses ou de moyens financiers importants. C'est l'activité physique. Les scientifiques sont unanimes : l'exercice est bénéfique pour la santé mentale, via des mécanismes neurophysiologiques désormais bien connus. En particulier, il favorise la neurogenèse, la création de nouveaux neurones, dans certaines régions de l'hippocampe, structure du cerveau jouant un rôle central dans l'apprentissage spatial et la mémoire, ainsi que dans différentes aires du cortex, siège des fonctions cognitives les plus complexes, telle la planification et l'anticipation.

L'exercice physique engendre aussi la production de nouvelles cellules sanguines et une irrigation plus efficace du système nerveux, et, par conséquent, prolonge la durée de vie des neurones existants. Ces effets sont provoqués par une augmentation naturelle, dans l'organisme, de la concentration d'hormones de croissance (BDNF, IGF-1, VEGF) et de neurotransmetteurs (surtout dopamine, sérotonine, épinéphrine, norépinéphrine et mélatonine).

Le sport, c'est travailler le physique et le mental

Pour ces raisons, on prescrit souvent une activité physique pour retarder ou éviter certains troubles mentaux des maladies d'Alzheimer et de Parkinson par exemple, ou des syndromes dépressifs et des déficits attentionnels. L'exercice favorise aussi la rééducation après un accident vasculaire cérébral. Ces résultats prometteurs ont d'ailleurs poussé l'Organisation mondiale de la santé (OMS) à préconiser l'exercice physique comme moyen global de prévention des troubles de la santé.

L'activité physique favorise donc l'apparition de nouvelles cellules nerveuses. Mais ce n'est pas suffisant. Les tâches impliquant un engagement intellectuel important aident à leur survie. Faire de l'exercice engendre la production de nouveaux neurones, mais la plupart d'entre eux sont détruits après une à deux semaines environ s'ils ne sont pas intégrés au réseau neuronal existant. Or, la meilleure façon de les conserver est de prendre part à des activités exigeantes sur le plan intellectuel. Il faut pousser le cerveau hors de ses limites ; bouger pour créer de nouveaux neurones et penser pour les conserver. De là découle l'idée de combiner activités physiques et intellectuelles pour obtenir les meilleurs résultats.

C'est exactement la direction que nous avons prise dans notre laboratoire, à l'Université de Princeton. Nous avons imaginé des activités physiques complexes sur le plan cognitif. Les participants devaient résoudre des problèmes perceptifs, moteurs et cognitifs, tout en maintenant un effort physique constant. Par exemple, certains mémorisaient une suite de mouvements, puis les répétaient, alors que d'autres imaginaient des mouvements inédits leur permettant de se sortir de situations délicates. Cette composante cognitive était couplée à une composante physique : de petits sauts sur place ou des courses à allures modérées.

Quel est l'avantage d'une telle pratique par rapport à des sollicitations physiques et cognitives séparées ? L'organisme se retrouve dans une situation délicate à gérer, à cause d'une compétition de ressources entre muscles et cerveau. Maintenir une capacité de concentration importante dans cette situation est difficile, mais le corps s'adapte à mesure de l'entraînement et progresse.

Mettre en œuvre ce genre d'entraînement à la maison se révèle difficile… Un minimum de connaissances en neurosciences et en sciences du mouvement est nécessaire. Néanmoins, la bonne nouvelle est que ces activités complexes, à la fois physiques et intellectuelles, existent déjà : ce sont les activités sportives.

La clé d'un développement cognitif continu tient en trois points : nouveauté, diversité, complexité. Ces aspects sont naturels durant les premières années de la vie, quand toute expérience est nouvelle et complexe, mais deviennent plus rares à mesure que l'âge avance.

Vous vous spécialisez, toujours plus. Vous devenez expert dans un domaine. La pratique sportive ne déroge pas à cette règle. Vous jouez sur vos acquis. Vous ne progressez plus. Casser ce cycle demande effort et volonté.

Nouveauté, diversité, complexité

Rechercher la nouveauté ne signifie pas forcément changer d'activités. Vous pratiquez l'escalade, le judo ou la gymnastique ? Essayez de vous concentrer sur les données non visuelles, par exemple en fermant les yeux pendant une partie de votre séance. Ce petit détail, anodin en apparence, force le cerveau à traiter des informations normalement présentes, tels les bruits autour de vous, mais largement ignorées au profit de la vision. Progressivement, le corps apprend à s'organiser à partir de données provenant d'autres sens. Si le procédé est ponctuel, les changements neuronaux seront minimes. Si vous persévérez, vous ouvrirez la porte à des modifications beaucoup plus durables et permanentes.

Vous pouvez aussi pratiquer diverses activités mettant en jeu des capacités distinctes. Plusieurs combinaisons de sports vous permettent d'enrichir le panel d'interactions avec votre environnement. Un sport collectif associé à un art martial, une activité artistique avec un sport d'endurance. La diversité peut aussi s'envisager au sein d'une même activité. Vous pratiquez le tennis, avec un style régulier, voire défensif, du fond du court ? Étoffez votre panoplie de jeu. Montez au filet, attaquez, tentez de déséquilibrer l'adversaire. Vous jouez au football, avant-centre à la pointe d'une équipe de club ? Initiez-vous à d'autres facettes du jeu, en évoluant en défense ou dans les buts.

De nouvelles exigences, différentes de celles ayant forgé vos automatismes de jeu, vous poussent à « repenser » votre activité de prédilection, lançant le remodelage de vos réseaux neuronaux. Ce qui est plus enrichissant que de passer du temps sur des mots fléchés, sudokus ou autres programmes d'entraînement cérébral censés stimuler les fonctions intellectuelles. Et tellement plus épanouissant, avec des conséquences bien plus importantes !

Une autre clé de la quête de santé cognitive est la complexité. Avec la compétition par exemple. Souvent dénigrée, sans doute par le caractère extrême des pratiques qu'elle peut provoquer, la compétition reste un moyen intéressant de repousser vos limites et ainsi de progresser tant sur le plan physique que mental. Lorsqu'elle est appréhendée de façon positive, elle représente une source non négligeable de motivation, via la fixation d'objectifs précis et tangibles. Ainsi, avec des adversaires de niveaux souvent similaires, la compétition favorise la recherche des meilleures solutions face à des situations complexes. Cette démarche est particulièrement saine dans le sens où elle offre un degré de difficulté approprié, favorable à l'émergence de réponses adéquates.

C'est en effet une constante de tout programme d'entraînement : le fait qu'il vise le développement physique ou cognitif : le niveau de complexité proposé doit être adapté à vos capacités – ni trop facile, ni démesurément difficile – pour optimiser la progression. Quand vous débutez au saut à la perche, inutile de placer la barre à 6 m 16 !

Enfin, mettez l'accent sur la continuité de l'effort. La majorité des études scientifiques a montré que la formation de nouveaux neurones à l'âge adulte est issue de programmes d'entraînement de type aérobie, reposant sur des efforts modérés, mais continus. Vous devez donc limiter les coupures supérieures à quelques minutes dans votre séance. Il est parfois difficile d'éviter les temps morts, surtout si vous pratiquez en groupe avec des partenaires moins consciencieux. Dans ce cas, une récupération active, à faible intensité – sautez sur place – est préférable à l'arrêt de l'effort.

Tout individu peut-il pratiquer une activité sportive, et donc renforcer sa santé mentale ? En sport et ailleurs, progresser passe par l'identification de ses points faibles – en d'autres termes, il faut bien se connaître pour s'améliorer. L'entraînement des facultés intellectuelles ne déroge pas à la règle : certains types d'entraînements ont plus d'impact sur certaines personnes que d'autres, car ils mettent l'accent sur des points particuliers qui sont à travailler pour certains individus mais pas pour d'autres.

Des différences interindividuelles

C'est bien là toute la difficulté de ce champ de recherche : définir les points fondamentaux à l'amélioration des performances cognitives, en tenant compte des différences interindividuelles. Pour revenir aux exercices d'entraînement cérébral, il faut préciser que l'ordinateur peut être un complément intéressant dans certains cas. Par exemple pour des patients atteints de troubles de l'attention, des personnes âgées ou des individus diminués physiquement. Quand certaines aptitudes cognitives sont déficientes ou que les stimulations quotidiennes sont pauvres, un entraînement informatisé se révèle utile. En revanche, pour toute personne qui en est capable, le sport reste une activité naturelle, saine pour l'esprit et le corps. En novembre 2009 à Marseille, le président de la République déclarait que « le sport est un élément capital de la santé ». Précisons : « de la santé physique et mentale ».

David Moreau

C comme Champion du monde

 

Chacun a son mot à dire sur le foot. Les neuroscientifiques et les psychologues aussi : ils livrent un florilège des découvertes les plus récentes en psychologie et en sciences cognitives sur le football, les footballeurs, le public et les arbitres.

 

Ballon

Objet du désir de presque tous les acteurs (avec quelques réserves pour le gardien) présents sur le terrain. Que ce désir soit dirigé vers un seul objet, se révèle problématique pour les jeunes footballeurs. Ainsi, leurs entraîneurs désespèrent régulièrement de ce que les enfants se jettent tous ensemble sur le ballon avec un mépris total de toutes les instructions tactiques. Du point de vue de la psychologie du développement, c’est toutefois normal : les enfants naissent égoïstes et doivent apprendre à se comporter socialement, à comprendre que donner est mieux que prendre. Bien que ce processus développemental soit depuis longtemps achevé chez les adultes, ces derniers semblent retrouver leurs instincts d’enfants dès que le coup d’envoi est donné. 

Cervelet

Du latin : cerebellum, petit cerveau
Représentant quelque dix pour cent du volume total du cerveau, le cervelet contient cinq fois plus de neurones...  Il est indispensable à la pratique du football : si une réception contrôlée du ballon, un sprint, un tir précis et un but somptueux font jubiler l’amateur de ballon rond, le cervelet y est pour beaucoup. La planification, la coordination et l’ajustement fin des mouvements sont le domaine de ce « petit cerveau ». Les grossières esquisses de mouvement produites par les centres prémoteurs du cortex sont élaborées, modulées, corrigées par le cervelet, de telle sorte que le pied frappe exactement la balle avec la précision requise.
Le cervelet joue également un rôle déterminant dans l’apprentissage implicite et la mémoire procédurale. Les enchaînements de mouvements mille fois répétés y sont stockés et se déroulent ensuite de façon automatisée. Il n’est plus nécessaire de réfléchir pour que le mouvement soit accompli avec une précision parfaite.

Coups de tête

Les frappes de la tête endommagent-elles le cerveau ? Controverse presque aussi ancienne que le football, et toujours aussi indécise. Paul McCrory, chercheur en sciences du sport à l’Université de Melbourne, conclut, après avoir passé au crible plusieurs études sur ce sujet, que les frappes de la tête ne présentent pas de risques de lésions cérébrales aiguës. L’impact d’un ballon pesant 400 grammes serait  inférieur à dix fois l’accélération de la pesanteur. Les lésions ne seraient probables qu’à partir de 40 fois cette accélération. Les tests neurophysiologiques n’ont jamais révélé de modifications immédiates après l’exécution d’une tête.
Malgré tout, des scientifiques hollandais ont constaté que sur 33 sujets étudiés (footballeurs de longue date), tous souffraient de déficits mentaux. Comparés à des nageurs ou à des coureurs, les footballeurs sont moins performants dans des exercices nécessitant des réactions rapides ou une pensée flexible. Ceux qui ont eu une carrière particulièrement longue et glorieuse réussissent moins bien les tests cognitifs. Ces résultats restent débattus : selon P. McCrory, les lésions ne seraient pas dues aux collisions avec le ballon, mais avec la tête de l’adversaire...

Douzième homme

Lorsque les supporters tentent de porter leur équipe vers la victoire à l’aide d’acclamations et de chants, ils constituent un douzième homme pour l’équipe.

Cette expression, surtout utilisée par les journalistes sportifs, résulte de l’idée largement répandue selon laquelle un public très sonore apporte un surcroît d’énergie à son équipe. Selon Bernd Strauss, psychologue du sport à l’Université de Munster, c’est entièrement faux, et  si la présence et le comportement des supporters ont un effet, celui-ci est plutôt négatif. Après avoir analysé environ 10 000 matches de Ligue 1, B. Strauss conclut qu’un stade rempli a plutôt tendance à augmenter les chances de l’équipe en déplacement. Les spectateurs trop nombreux mettent les joueurs sous pression : ils essaient de bien faire, mais manquent de naturel. 

Selon le psychologue, cette attention excessive introduit des erreurs dans les séquences de mouvements automatisés. Lorsque des dizaines de milliers de personnes attendent de vous un miracle, le risque est de s’effondrer sous la pression et de livrer une performance en demi-teinte. Pour comprendre ce phénomène, ceux qui ne jouent pas au football n’ont qu’à se souvenir du discours qu’ils doivent prononcer dans les grandes occasions...

Entraîneur

Bien qu’indirectement impliqué dans le jeu, l’entraîneur est tenu responsable des réussites et des échecs de son équipe, ce qui met les nerfs dudit entraîneur à rude épreuve. Le psychologue Joachim Kugler, de l’Université de la Ruhr à Bochum, a détecté des concentrations élevées de cortisol dans le sang des entraîneurs de Ligue 1 et de Ligue 2. Peu avant la mi-temps, la concentration sanguine de cette hormone du stress atteint des niveaux particulièrement élevés, comparables à ceux mesurés chez des débutants qui vont sauter en parachute pour la première fois... Les 15 minutes de pause de la mi-temps – qui offrent à l’entraîneur une dernière possibilité d’influencer ses joueurs – constituent une situation particulièrement stressante.
Selon J. Kugler, les entraîneurs seraient exposés à des stress considérables pendant les matches réguliers, ce qui aurait des conséquences physiologiques, par exemple un affaiblissement du système immunitaire. Si les entraîneurs ne parviennent pas à éliminer le stress après le coup de sifflet final – ce qui peut se produire lorsque le club est menacé de relégation –, des répercussions sur la santé sont à craindre. Une étude concernant les entraîneurs de football du Nigeria a montré qu’ils font partie des groupes professionnels sensibles au syndrome d’épuisement professionnel. Et l’on se souvient des attaques cardiaques de Gérard Houllier, quand il était à Liverpool,  et de Guy Roux. 

Faute de vengeance

Il s’agit d’une faute commise, non pas dans le feu de la lutte pour obtenir le ballon, ni même pour des raisons tactiques, mais pour se venger d’une faute que l’adversaire aurait commise à votre égard. Ce type de faute est sévèrement sanctionné par le règlement, et se solde parfois par une expulsion pure et simple. Dans ce cas, pourquoi les joueurs ne peuvent-ils résister, dans certaines situations, à se faire justice eux-mêmes? D’après des études réalisées par des neuroscientifiques suisses de l’équipe de Dominique de Quervain à Zurich, le plaisir de se venger est pour ainsi dire imprimé dans le cerveau. Les expérimentateurs ont réuni des volontaires devant participer à un jeu de société, et ont donné aux joueurs la possibilité d’infliger une pénalité à quiconque se comporterait de façon injuste au cours de ce jeu. Ils ont constaté que, lorsqu’un joueur décidait d’en punir un autre pour une faute qu’il avait commise, le noyau caudé, une zone cérébrale appartenant au système de la récompense, s’activait. D’autres études ont montré qu’il résulte de cette activation un profond sentiment de satisfaction. L’envie de vengeance semble si puissante que l’on accepte même les désavantages qu’elle peut entraîner : notre vie communautaire, fondée sur la coopération, n’est possible qu’à condition que ceux qui enfreignent les règles sont sanctionnés.
Ainsi, les footballeurs qui commettent une faute de vengeance ne font que suivre ce mécanisme cohérent du point de vue de la biologie de l’évolution, en préférant la satisfaction procurée par leur noyau caudé au désagrément d’être exclu. 

Gaucher

Le gaucher est un joueur qui préfère frapper le ballon de son pied gauche et qui utilise également sa main gauche pour beurrer sa tartine. Eh oui ! Les gauchers du pied sont généralement des gauchers de la main...
Les gauchers sont une espèce relativement rare, mais qui jouit d’une grande popularité parmi les entraîneurs, et non seulement à cause de leur rareté. Selon Felix Magath, entraîneur du Bayern de Munich et ancien joueur gaucher, les gauchers ont un jeu imaginatif.  Ils ont un comportement moins prévisible. Il suffit de compulser les archives pour constater que les gauchers ont marqué l’histoire du football : Pelé, Maradona, Wolfgang Overath, Günther Netzer pour n’en citer que quelques-uns. Pur hasard ? D’après la psychologue Johanna Barbara Sattler, qui dirige un centre de conseil pour gauchers à Munich, c’est assez normal, car la réflexion stratégique est une faculté très développée chez les gauchers, et constitue un avantage pour le poste de meneur de jeu. D’ailleurs, on trouve aussi plus de gauchers parmi les individus au talent créateur exceptionnel, et les chefs d’État. Néanmoins, les experts pensent que le fait d’être gaucher n’est pas nécessairement lié à des capacités créatives supérieures. Pourtant diverses études révèlent que les gauchers ont souvent une meilleure perception spatiale que les droitiers, fonction localisée dans l’hémisphère cérébral droit. Cela pourrait expliquer – du moins en partie – le génie de Maradona, Pelé et leurs semblables.

Hors-jeu

Cette règle du football sème la confusion, tout particulièrement chez les personnes qui ont une phobie du football. Un attaquant est dit hors-jeu si, au moment d’une passe, il est plus rapproché de la ligne de but de l’adversaire, que deux joueurs de l’équipe adverse (dont le gardien de but). Les situations de hors-jeu non signalées, ou sanctionnées à tort, provoquent la formation d’une meute de joueurs sur le terrain, et déclenchent la mauvaise humeur du public parce qu’elles confirment ce que des millions de supporters savent depuis toujours : l’arbitre est, soit partial, soit aveugle. Ainsi, le médecin espagnol Francisco Belda Maruenda, du Centre de santé de Murcie, pense que le système visuel n’est pas fait pour reconnaître avec certitude une situation de hors-jeu : l’arbitre devrait suivre simultanément au moins cinq objets dans son champ de vision, c’est-à-dire deux attaquants, les deux défenseurs les plus en arrière de l’équipe adverse et le ballon. On peut démontrer, affirme F. B. Maruenda dans le British Medical Journal, que cette tâche dépasse les capacités de l’œil et du cerveau de tout homme. Ce qui est vrai aussi pour les coéquipiers et les spectateurs. L’arbitre ne pouvant voir ce que les règles lui imposent de voir, F. B. Maruenda demande que le hors-jeu soit supprimé.

Impartial

Terme généralement employé pour désigner l’arbitre et les juges de touche. L’impartialité est la qualité la plus importante pour un arbitre, et on suspecte souvent les hommes en noir d’en manquer. Nécessairement, ces derniers ne peuvent prendre à chaque fois la bonne décision. Dans de pareils cas, les joueurs et l’entraîneur se contentent généralement de pester et de rouspéter, pendant que du virage des supporters s’élèvent des accusations de manipulation intentionnelle... Dans tous les cas, l’homme en noir est exposé à une importante charge de stress. Lors d’une étude portant sur 240 de ses collègues arbitres, Ralph Brand, psychologue du sport et arbitre de Nationale Une de la Fédération allemande de basket-ball, a déterminé comment affronter de la meilleure des façons cette situation. Sa recette : oublier et refouler. En d’autres termes, il faut chasser de sa pensée, aussi rapidement que possible, les épisodes contestés. Même quand l’arbitre sait qu’il s’est trompé, il ne lui sert à rien de se faire des reproches, ni de remettre en question sa capacité à mener à bien la fin du match. Mieux vaut se convaincre que personne ne s’est rendu compte de l’erreur de décision. Compte tenu du nombre de téléspectateurs derrière leur petit écran, ce n’est certainement pas tâche facile.

Jouer à domicile

C’est un fait statistique : devant son public, l’équipe qui reçoit quitte plus souvent le terrain en vainqueur que l’équipe qui est en déplacement. L’avantage du jeu à domicile semble avoir un rôle particulièrement important dans les matches de Coupe du monde ; en Angleterre en 1966, en Allemagne en 1974, en Argentine en 1978, en France en 1998 : nombre de grandes nations de football ont gagné la coupe chez elles. On note cependant des exceptions : l’Allemagne a remporté la Coupe du monde en Italie en 1988, et l’Italie a gagné en Espagne en 1982.

Le soutien apporté par le public, l’environnement familier et le favoritisme de l’arbitre ont souvent été tenus pour responsables de cet effet, mais des biologistes évolutionnistes britanniques de l’Université de Northumbria ont récemment mis en évidence l’importance de la testostérone à cet égard, une hormone favorisant l’agressivité. Ces chercheurs ont montré que la concentration sanguine de cette hormone sexuelle s’élève en moyenne à 150 picogrammes chez les footballeurs avant les matches à domicile. Si le match se joue contre un pays avec qui l’on entretient une rivalité de longue date, cette valeur atteint même 167. Or, lors des matches à l’extérieur, le taux n’atteint que 120 picogrammes. Selon le responsable de l’étude, Nick Neave, cette augmentation de la concentration de testostérone procure une meilleure capacité de réaction et une amélioration des représentations spatiales. Elle résulterait d’un instinct archaïque de défense du territoire : dès qu’ils sont menacés par des groupes extérieurs, les footballeurs sont plus combatifs, tout comme les chimpanzés que l’on vient déranger dans leur biotope. 

Maillot

La couleur du maillot est normalement fixée par la tradition. Oui, mais au mois de février, Jürgen Klinsmann, qui entraîne l’équipe d’Allemagne a annoncé que son équipe jouerait le plus souvent possible avec les maillots rouges de rechange, et non avec les vénérables noir et blanc ! Étrange revirement... Peut-être avait-il lu les études de psychologie montrant que la couleur rouge procure un avantage dans une compétition ?

 C’est en tout cas le résultat d’une analyse de quatre sports de combat dans lesquels les protagonistes devaient s’affronter, après tirage au sort, en portant soit des vêtements rouges, soit des vêtements bleus. Lors du tournoi olympique d’Athènes, les combattants vêtus de rouge ont remporté 55 pour cent des victoires, voire plus de 60 pour cent dans les phases finales...

Ce qui vaut sur les tatamis vaut aussi sur les terrains de football. Lors de la Coupe d’Europe de 2004, des chercheurs de l’Université de Durham ont observé cinq équipes ayant toutes dans leurs bagages un lot de maillots rouges et un autre lot d’une couleur différente. Les équipes ont mieux joué en maillot rouge, et ont marqué un but de plus par match ! Les chercheurs pensent que cet effet tient à une réaction instinctive aux couleurs. Dans le monde animal, le rouge est corrélé à la dominance, à la force physique, et à un niveau plus élevé de testostérone. Un maillot rouge aurait ainsi un effet intimidant sur l’adversaire. Reste à savoir pourquoi, au bout du compte, ce sont quand même les Brésiliens qui gagnent... Le jaune aurait-il un effet psychologique inconnu à ce jour?

Meute (formation d’une)

Notion de zoologie, également employée dans le langage de la chasse. La formation de meutes renforce le pouvoir d’action de nombreux animaux sociaux pratiquant la chasse collective, notamment les loups. Ce phénomène a récemment fait son apparition sur les terrains de football. Lors de la formation d’une meute footballistique, plusieurs joueurs d’une équipe – et peu après, de l’équipe adverse – se ruent sur l’arbitre après une décision jugée erronée, l’encerclent, gesticulent, vocifèrent dans une invraisemblable cacophonie. L’équipe allemande en a donné un bel exemple lors de la Coupe du monde de 1966, quand les joueurs ont essayé, en unissant leurs forces, d’empêcher que soit validé le but qui donnait la victoire à l’équipe d’Angleterre.

Quel but poursuit la meute? Empêcher l’arbitre de mettre la sanction à exécution. Selon le psychologue du sport Oliver Kirchhof, tous les êtres humains sentent confusément qu’ils ont plus de chances d’être convainquants s’ils revendiquent ensemble. En outre, la contestation en meute est moins risquée pour les joueurs, car il est plus difficile pour l’arbitre de désigner un fauteur de trouble au sein du groupe. C’est aussi de cette façon que les bancs de poissons se défendent, formant un groupe où les individus sont difficilement repérables. Ce qui fonctionne dans la nature s’avère hélas contre-productif sur le terrain : selon les nouveaux statuts de la fifa, la simple formation d’une meute est un délit en soi, dont l’instigateur est passible d’un carton jaune.

Mourir de faim

  • En biologie : résultat d’un apport calorique insuffisant entraînant la mort.
  • En foot : processus consécutif à une réception insuffisante de passes, mais sans entraîner la mort.

Sans quoi les attaquants auraient disparu depuis longtemps, car sur la pelouse, ce sont eux qui « meurent de faim ». Chaque enfant l’a appris en cour de récréation : il est douloureux de se sentir insuffisamment intégré au jeu de l’équipe. Une étude réalisée par la psychologue Naomi Eisenberger a montré que le cortex cingulaire frontal est plus activé dans le cerveau de joueurs qui, lors d’un match de football virtuel, sont exclus par leurs partenaires. Cette zone cérébrale participe directement aux sensations de douleur. Ainsi, plus un joueur se sent ignoré, plus l’activité de ce centre de la douleur est élevée. Mourir de faim fait davantage souffrir les attaquants en mal de ballons, qu’un coup de pied dans les tibias. En outre, ce dernier est au moins compensé par un coup franc ou un penalty...

Pelouse (sainte)

En jargon footballistique : terrain de jeu.
Cette notion est centrale pour comprendre la comparaison populaire entre football et religion. Les supporters « croient » en leur équipe, les joueurs (songez à Zidane) sont considérés comme des « dieux du foot », le « miracle de Berne » (la victoire surprise de l’Allemagne sur la Hongrie en finale de la Coupe du monde de 1954 à Berne) est devenu un film, et lors du quart de finale légendaire de la Coupe du monde entre l’Angleterre et l’Argentine, ce ne fut pas Diego Maradona, mais « la main de Dieu » qui décida du sort du match. Pure rhétorique ? Peut-être pas : Thomas Schmidt-Lux, spécialiste des religions à l’Université de Leipzig, pense que le football pourrait être une forme de religion. Avec le psychologue Constantin Klein, il a repéré dans le comportement des joueurs certaines caractéristiques de la pratique religieuse. En premier lieu, la vénération d’une valeur commune – non pas une divinité, mais un club ou une équipe. Tout comme les groupes religieux, le football est habité d’un sentiment de communauté, d’enthousiasme collectif associé à l’équipe. Le fait de se réunir dans un stade sert d’occasion pour donner libre cours à ses émotions.  Cette effervescence collective se retrouve dans diverses fêtes religieuses. Selon T. Schimdt-Lux, un autre parallèle est à établir dans la forme rituelle des fêtes. Les mêmes chants et slogans y sont entonnés ; des rituels ont lieu avant les corners ou les coups francs, les adversaires entendent toujours les mêmes railleries. Les symboles religieux sont la mascotte, les emblèmes du club, l’écharpe des supporters ou le maillot orné des signatures authentiques des joueurs. Le football serait-il donc une sorte de religion ? Sans aller jusque-là, analyse T. Schmidt-Lux, l’influence des églises traditionnelles diminue et les gens cherchent d’autres grandes manifestations qui leur apportent des repères. En ce sens, le culte du club peut prendre la forme et le sens d’une religion. 

Phobie du foot

Du grec : aversion maladive pour le football.
Une phobie est une peur anormale, irrationnelle et incontrôlable de certains objets ou situations. Il s’agit d’une crainte non fondée ou qui dépasse largement le danger réel, si ce dernier existe réellement. La phobie du foot fait ainsi partie des troubles de l’anxiété. Les phobies peuvent se porter sur tout type d’objet, par exemple contre le chiffre 13 (triskaidékaphobie). La haine du football n’est actuellement mentionnée dans aucun dictionnaire médical, mais elle se manifeste chez certaines personnes à l’occasion des grandes compétitions telles que la Coupe du monde : les sujets réfractaires tentent notamment d’éviter tout type de déclencheur (par exemple un téléviseur allumé à une heure de grande rencontre), ce qui constitue un comportement caractéristique des phobies.

Réfléchir

Activité profitable dans la vie quotidienne, mais qui peut se révéler contre-productive au football, si l’on en croit le chercheur en sciences du sport Oliver Höner. De fait, dès qu’il s’agit de mettre la balle au fond des filets, il semble qu’un excès de réflexion nuise à l’efficacité. En analysant des vidéos des matches de Coupe du monde, O. Höner a découvert que les joueurs de haut niveau sont paralysés dès qu’ils commencent à réfléchir aux diverses possibilités d’action. Au bout du compte, ils ne parviennent plus à agir, et le défenseur profite des fractions de secondes consacrées à la réflexion, pour reprendre le ballon.

Serait-il bénéfique de limiter sa réflexion dès lors qu’on entre dans la surface de réparation de l’adversaire? Apparemment, la volonté aveugle de placer le ballon au fond du but fait le bon attaquant. Toutefois, cette attitude a un inconvénient : lorsqu’un équipier est mieux placé et pourrait marquer plus facilement, l’attaquant ne le voit pas. Derrière un comportement apparemment égoïste se dissimule en fait un problème caractéristique des situations où il faut prendre une décision, que O. Höner décrit en ces termes : « Réfléchir paralyse, agir ôte tout scrupule. »

Du point de vue de la psychologie cognitive, les footballeurs sont confrontés à ce que l’on nomme un dilemme de protection-interruption. Pour exécuter l’action planifiée de façon précise – feinte de corps vers la gauche, passe à droite, tir au but –, les joueurs isolent leur décision des autres possibilités qui pourraient être envisagées, ce qui diminue leur capacité à intégrer de nouvelles informations. Parallèlement, ils ont besoin d’intégrer de nouvelles informations pour identifier des situations de jeu changeantes et adapter leur décision au contexte. Dès lors, s’il peut être profitable pour les meneurs de jeu en milieu de terrain de réfléchir plus longtemps à leurs actions, l’action spontanée profite davantage à un attaquant qui doit agir vite, notamment dans la surface de réparation. O. Höner considère que le milieu de terrain allemand Michael Ballack est le joueur le plus complet au monde parce qu’il réunit les deux caractéristiques : en tant que meneur de jeu, il a un rôle de chef d’orchestre, et il est également très efficace face au but, comme l’était en son temps Michel Platini. 

Série

Terme footballistique : enchaînement de succès.
Ce terme s’applique aussi bien à une équipe qui vole de victoire en victoire, qu’aux joueurs se trouvant dans une forme exceptionnelle depuis plusieurs semaines. Fait étonnant, les psychologues de l’Université de Virginie ont montré que les joueurs traversant une « série » voient le ballon plus grand que leurs adversaires moins chanceux. Dans cette expérience, des joueurs amateurs de base-ball devaient choisir parmi huit cercles de différentes tailles celui qui correspondait le mieux à la balle utilisée précédemment. Les résultats ont montré que les joueurs ayant marqué beaucoup de points au cours du match précédent choisissaient des cercles plus larges que ceux dont la performance avait été plutôt médiocre.

Des études antérieures avaient déjà révélé que les efforts anticipés pour la réalisation d’une tâche induisent des distorsions de la perception. Une montagne semble ainsi plus raide à des sujets s’ils doivent l’attaquer en portant un sac à dos lourd. Ce phénomène est également à l’œuvre chez les sportifs, disent les chercheurs. Si un joueur est dans une mauvaise passe, il doit faire plus d’efforts et ressent donc le ballon comme plus petit. Inversement, la taille perçue augmente au cours d’une série de succès. Indirectement, cette expérience confirme ce que les adversaires des Brésiliens en Coupe du monde soupçonnaient probablement depuis longtemps : dès lors que la machine se met en route, Ronaldo, Ronaldinho et leurs émules marquent encore plus.

Stade

On connaît deux formes de stades : le stade d’athlétisme et le stade de football. Le stade d’athlétisme est entouré d’une piste de course, le stade de football authentique en est dépourvu : les joueurs sont ainsi plus près des spectateurs. Cette proximité confère un avantage à l’équipe qui joue à domicile, d’après des spécialistes de sciences économiques de l’Université de Bonn, qui ont analysé plus de 3 500 rencontres de la première division allemande. Dans les stades sans piste, les arbitres accordent beaucoup plus de temps de jeu supplémentaire aux équipes hôtes qui perdent, ce qui leur permettait de rattraper leur retard. Selon Thomas Dohmen, auteur de cette étude, l’arbitre est probablement exposé à une pression psychologique plus forte lorsque les spectateurs sont placés tout au bord du terrain.
Cette étude a aussi révélé que, dans les stades sans piste, un plus grand nombre de coups francs litigieux, voire usurpés, sont accordés à l’équipe qui reçoit... T. Dohmen n’accuse pas les arbitres de partialité : selon lui, ils sont inconsciemment influencés par l’ambiance déchaînée qui règne au bord du terrain.

Supporter

Adepte enthousiaste d’une personne ou d’un groupe de personnes.
Selon la définition, dérivé de fanatisme, défini psychologiquement comme un engagement intolérant sans compromis et agressif pour un objet et pour la poursuite d’un but, apparaît souvent comme effet secondaire du sectarisme. Les millions d’amis du foot ne se sentent certainement pas plus concernés par cette description que les fans de Robbie Willams. Le fait est que le supporter, malgré sa fréquence, ne semble guère intéresser les spécialistes de la psychologie du foot.

Violence

Agressions de supporters, dégradations : la violence accompagne souvent les grands événements de football. La violence se manifeste paradoxalement plus souvent après les victoires qu’après les défaites, comme l’ont constaté des chercheurs de l’Université de Cardiff, au Pays de Galles. Ils ont analysé des données collectées sur une période de sept ans aux urgences de l’Hôpital de Cardiff, et les ont mises en relation avec les résultats des matches joués par les équipes galloises de rugby et de football. Lorsque l’équipe du pays de Galles avait gagné, les urgences ont dû traiter en moyenne 33 personnes blessées au cours de bagarres, contre seulement 25 en cas de défaite. La consommation d’alcool, l’ivresse de la victoire et les railleries envers les supporters de l’adversaire vaincu constituent un mélange détonant qui augmente la tendance au tapage. D’autres études confirment que la victoire au football rend parfois agressif : le danger de violences domestiques augmente chez les supporters dont l’équipe est victorieuse.

Ulrich Kraft

"On raconte que les indiens pochacots soignaient la migraine avec des graines de sachopawoyurts. La recette est fort simple: piler 18 graines de sachopawoyurts, à jeter dans 1/4 de litre de lait de capouatix, faites chauffer a feu doux pendant une demi-lune, rajouter 7 à 8 pincées de pichatowak, la fleur d'un tagaronca et une racine de sicdruit. Filtrez le tout, et recueillez la crème puis séchez là et agglomérez la poudre dans de la gelée achetée chez l'épicier du coin. Mettez la dans une boite en bois de cèdre et vendez à prix d'or en racontant cette histoire: 50% de vos patients clients iront mieux (et vos finances aussi)!
Faites plus simple jetez une pincée de n'importe quoi dans une citerne de 10 000 litres d'eau et demandez à 100 personnes quel gout ça lui donne? Réponse: aucun. Dites leur que c'est pour fabriqué spécialement pour leur maladie et spécifiquement pour chacun d’entre eux, et un certain nombre iront mieux tout de suite...
C'est ce qu'on nomme l'effet placebo". (Oum'Babinski)

SOMMAIRE

Un premier traitement « chaperon » autorisé en Europe (Maladie de Fabry)

Petra Hüppi, exploratrice du cerveau des grands prématurés

Dossier Bâillement

- Le plaisir de bâiller 

- Quand bâillons-nous le plus souvent ? 

- Que veut dire bâiller ? 

- En quoi le bâillement est-il lié au sommeil paradoxal ? 

- À quoi ressemblent les bâillements du fœtus ? 

- La dernière mise au point d'Olivier Walusinski

Pourquoi le bâillement est-il communicatif ?

 

Zika de nouveau mis en cause dans une maladie neurologique/Zika virus may now be tied to another brain disease

Les salles de shoots - la suite mais pas l’épilogue

Comment la pauvreté altère le cerveau des enfants

Changement d'heure 2015 : l'heure d'hiver conviendrait mieux à l'horloge biologique

Le rythme des divisions cellulaires est couplé à celui de l’horloge biologique interne

Cerveau: pourquoi le temps paraît parfois si long

Le cerveau, créateur de temps

Chronobiologie, les 24 heures chrono de l’organisme 

La transe chamanique, capacité du cerveau?

Quand la médecine occidentale se penche enfin sur les liens entre le corps et l’esprit

Qu'est-ce que l'hypnose ?

Hypnose à l'étude

Evaluation de l’efficacité de la pratique de l’hypnose

 

Le mystère de l'orteil manquant

Congrès des Neurologues Libéraux 2015 à Grenoble

- Découverte : votre peau “pense” parfois avant votre cerveau

- Les allegros d'Alzheimer

Le placebo peut-il vraiment soigner ?

 

L'étrange effet placebo du prix des médicaments

Le placebo, un effet réel ?

Voir l’effet placebo sous un autre angle : théorie de l’intrication

L'étrange pouvoir de l'effet placebo

L'effet Placebo

 

Le Placebo soulage même si le patient sait qu’il ne sert à rien / Conditioned Placebo Analgesia Persists When Subjects Know They Are Receiving a Placebo

Une commotion cérébrale transforme cet homme en génie des maths

PLAN MALADIES NEURODÉGÉNÉRATIVES 2014-2019

Syndrome acquis du Savant

L'hypnose est avant tout une pratique médicale 

Notre horloge programmée par l’alimentation maternelle

Des anomalies cérébrales causeraient le syndrome de fatigue chronique / MRI identifies brain abnormalities in chronic fatigue syndrome patients

Paralysed man walks after cell surgery - BBC News/ Un paralysé remarche après une greffe

la vie après la mort à l'étude 

Neuromarketing, manipulation de masse, instinct grégaire, civilisations, etc.

La fatigue favorise les faux souvenirs / Sleep Deprivation and False Memories

The phenomenology of lucid dreaming: an online survey./Amour et envol, les escapades oniriques préférées des rêveurs lucides

What Causes Autism?: The Role of Environmental Exposures

Transplantation de tête

Si on arrive à greffer un cerveau : Que devient l’âme ?   

La SLA chez les joueurs italiens

Psychologie du Supporter

Biais cognitif arbitral

Le football nuit gravement à la santé mentale

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un premier traitement « chaperon » autorisé en Europe (Maladie de Fabry)

 

C’est une première : depuis peu, un « médicament chaperon » est autorisé. De quoi s’agit-il ? D’une nouvelle approche thérapeutique. Une molécule chaperon vient en aide à une protéine déficiente, mal configurée dans l’espace, et l’aide à retrouver une structure tridimensionnelle correcte. Ainsi secourue, la protéine ira rejoindre le bon compartiment cellulaire pour y accomplir sa fonction.

Ce premier médicament chaperon est le migalastat, développé par le laboratoire américain Amicus Therapeutics. Il est indiqué dans le traitement d’une maladie génétique rare, la maladie de ­Fabry. L’Agence européenne des médicaments (EMA) l’a approuvé le 16 mai, sur la base de deux ­essais cliniques. L’un d’eux, mené par un consortium international, a été publié le 11 août dans le New England Journal of Medicine« C’est une aventure scientifique de dix ans », précise Dominique Germain, premier auteur, professeur de génétique à l’université de Versailles et à l’AP-HP. Dans le second essai, ce médicament apparaît aussi efficace que le traitement actuel pour stabiliser la fonction rénale altérée.

La maladie de Fabry touche un nouveau-né sur 40 000 naissances − soit, en France, 700 personnes. Les patients présentent des mutations d’un gène qui produit une enzyme : l’alpha-galactosidase A. En temps normal, cette enzyme élimine des cellules un lipide, le GL-3. Elle agit dans le lysosome, un compartiment de la ­digestion cellulaire. Mais, chez les patients, l’enzyme est absente ou altérée. Et le GL-3, non éliminé, s’accumule dans les cellules, d’où de multiples atteintes du cœur et du rein et des troubles neurovasculaires (les sujets jeunes font des AVC). « Autrefois les patients mouraient vers 40 ans », indique ­Dominique Germain.

Apparent paradoxe

Il existe déjà un traitement, une enzyme de synthèse injectée par voie intraveineuse pour remplacer son alter ego déficient. Le migalastat, lui, est un petit sucre modifié, administré par voie orale. Il se lie de façon sélective à certaines formes mutées de l’enzyme. Certaines formes seulement. « Il faut que la mutation conduise à un défaut de repliement de l’enzyme, pas à son absence complète », souligne le professeur Germain. Autrement dit, il faut que le médicament ait « quelque chose à chaperonner ».

Mais voici un apparent paradoxe : ce médicament a été autorisé, alors même que les résultats de l’essai publié dans le New ­England Journal of Medicine ont d’abord semblé négatifs. Cela, si l’on en juge d’après le « critère principal » : les dépôts nocifs de GL-3 dans les reins. Le migalastat parvenait-il à les « nettoyer » ?

Au total, 67 patients ont été enrôlés. Ils ont été tirés au sort pour être traités soit par le migalastat, soit par un placebo. Au bout de six mois, 28 % des patients sous placebo présentaient une diminution d’au moins 50 % de leurs ­dépôts, contre 41 % de ceux qui prenaient le migalastat. Une différence « non significative » statistiquement. « Début 2013, j’ai cru que tout allait s’arrêter », confie Dominique Germain.

Mais voilà : le « test d’éligibilité » des patients manquait de sensibilité. Car, sur les 67 enrôlés, 17 l’ont été à tort : seuls 50 portaient une mutation véritablement sensible au chaperon. Lorsque l’analyse se concentrait sur ces 50 patients, la différence en faveur du migalastat devenait très significative.

Petit arrangement avec la science ? « Il n’est pas choquant, dans le contexte d’une maladie rare et grave, de considérer les ­résultats dans le groupe constituant la bonne cible », répond Christian Funck-Brentano, pharmacologue à la Pitié-Salpêtrière, qui n’a pas participé à l’étude.

« Innovation importante »

Au-delà des six premiers mois, l’essai a été poursuivi pendant un an et demi « en ouvert » : les 50 patients ont été traités par le migalastat. Les dépôts de GL-3 ont diminué chez les malades auparavant sous placebo et le médicament a été bien toléré. De plus, la fonction ­rénale a semblé améliorée, selon certains paramètres. Un effet qui reste à confirmer sur le long terme.

« C’est un magnifique exemple de médecine de précision, où l’on ­administre un traitement selon le type de mutation de chaque patient », estime Dominique Germain. De son côté, l’EMA relève que le migalastat est pris par voie orale : « Cela pourrait constituer un avantage par rapport aux autres traitements autorisés. »

« Je sais toutes les difficultés qu’il y a à mener un essai clinique dans une maladie rare, témoigne Jean-Pierre Grünfeld, néphrologue. Certains points sont à clarifier, mais il semble bien que le migalastat ait un effet bénéfique chez environ 30 % des patients : ceux qui ­portent les mutations sensibles à ce traitement. » Pour Christian Funck-Brentano, « le bénéfice potentiel concerne le rein plus que le cœur. Mais il s’agit d’un résultat ­positif et d’une innovation importante ». Les thérapies chaperons pourront-elles être étendues à d’autres maladies génétiques ­rares ? La question reste ouverte.

Florence Rosier


 

Petra Hüppi, exploratrice du cerveau des grands prématurés

 

 

Petra Hüppi.Petra Hüppi.  

Il repose dans la couveuse. Minuscule, bras et jambes agités de petits mouvements. Une belle énergie vitale, déjà. A sa naissance, il y a quelques jours, il ne pesait que 825 grammes. Il est né onze semaines avant le terme prévu : c’est un très grand prématuré. Nous sommes dans l’unité de soins intensifs de l’Hôpital des enfants de Genève(Suisse), début août. Alimenté par une sonde gastrique, le nourrisson respire avec l’aide d’une ventilation non invasive. « Il s’est très bien adapté », se réjouit la professeure ­Petra Hüppi, cheffe du service développement et croissance de cet hôpital.

A 55 ans, la pédiatre rayonne de douceur et d’empathie, face à ces bébés et à leurs familles. Une plénitude, aussi. « A l’âge de 8 ou 9 ans, j’ai dû subir une intervention pour un problème ­orthopédique : l’effet d’une manipulation un peu brusque lors de ma naissance. Hospitalisée à Zurich, j’ai pu aider d’autres enfants atteints d’infirmité motrice cérébrale. C’est là que j’ai ­décidé de devenir pédiatre. » Quarante-sept ans plus tard, la voici dans son bureau lumineux, avec vue panoramique sur la ligne bleue du Jura. Aux murs, d’innombrables photos d’enfants ; sur les étagères, des rangées de classeurs bien alignés.

« Jusqu’à la fin des années 1980, on considérait que le nouveau-né ne percevait pas grand-chose. On croyait, par exemple, qu’il ne ressentait pas la douleur. » Lourde erreur : le cerveau d’un nourrisson, même prématuré, est bien plus fonctionnel et réactif qu’on ne le pensait. « Le cerveau est un organe extrêmement plastique. Tout ce que l’on fait en termes de stimulation est intégré, même très tôt. Et tout ce que l’on ne fait pas peut entraîner ou aggraver des déficits ! » Cette révélation viendra de l’imagerie par résonance magnétique (IRM) cérébrale, dans les années 1990.

« On essayait de les endormir en leur chantant de l’opéra »

Petra Hüppi jouera ici un rôle pionnier. La première, au milieu des années 1990, elle osa placer des prématurés dans le tunnel d’un ­appareil d’IRM : « Il a fallu construire une mini-couveuse spéciale, compatible avec l’appareil, pour protéger les tout-petits du bruit et les réchaufferOn essayait de les endormir en leur chantant de l’opéra. » Les données de cette imagerie feront souffler un vent nouveau sur la prise en charge de ces nourrissons infiniment fragiles – mais infiniment réceptifs. « C’est étonnant de voir comment un progrès technologique a opéré un tel tournant ­clinique, presque sociétal, dans la façon de traiter ces enfants. »

« Un des grands apports de Petra Hüppi est d’avoir montré la plus-value de l’IRM chez les prématurés pour prédire le risque de handicaps ultérieurs, souligne le professeur Olivier Baud, néonatalogiste à l’hôpital Robert-Debré ­(Paris). L’IRM figure aujourd’hui dans la prise en charge standard des prématurés. » Au-delà des données de l’imagerie, « Petra Hüppi cherche à comprendre les mécanismes cérébraux sous-jacents », relève le professeur Pierre Gressens, du même hôpital. Par ailleurs, dans le suivi à long terme des prématurés, la pédiatre « a développé une approche qualitative, avec des évaluations précises, ­répétées, filmées du développement moteur et psychologique », ajoute Olivier Baud. « Mon principe est de prendre en charge tous les ­bébés qui naissent ­vivants, de les assister correctement puis d’évaluer leur risque de handicaps qui seraient ­incompatibles avec une vie de qualité », explique la pédiatre.

Travaux fondateurs

Retour sur ce singulier parcours. Son diplôme de médecine en poche, en 1986, Petra Hüppi poursuit son cursus à Berne : une année d’anesthésie, puis une autre de néonatalogie. « Les premiers appareils d’IRM arrivaient en médecine. De 1986 à 1988, j’ai utilisé cette technique pour mesurer le métabolisme du cerveau des nouveau-nés. »

En 1994, envol pour Boston. A l’Ecole de ­médecine de Harvard, elle développera ­durant quatre ans des techniques d’IRM pour quantifier le développement cérébral des prématurés, sous le mentorat du professeur Joseph J. Volpe, considéré comme le « pape » de la neurologie néonatale.

Ces techniques, ce sont l’IRM conventionnelle et l’IRM de diffusion (qui mesure la diffusion de l’eau dans les tissus), suivie d’une analyse d’images, pixel par pixel, en 3D. On peut ainsi distinguer la substance grise du cerveau (en gros, les neurones) de la substance blanche (les fibres nerveuses recouvertes de myéline, cette gaine qui accélère l’influx nerveux). « Chez le grand prématuré, nous avons montré que les fibres du corps calleux [ce pont de matière blanche qui relie les deux hémisphères cérébraux] sont bien présentes, mais qu’elles ne sontpas du tout myélinisées comme chez l’adulte. » Ces travaux fondateurs ouvriront un champ de recherches florissant : « On recense aujourd’hui des milliers de publications sur l’IRM du cerveau en développement. »

En 1998, la pédiatre rentre en Suisse, aux ­Hôpitaux universitaires de Genève (HUG), pour y diriger le service développement et croissance de l’enfant. Elle contribuera à montrer qu’une naissance prématurée peut affecter la myélinisation des réseaux qui ­relient le cortex, dans le cerveau, à la moelle épinière. La présence de tels déficits, sur l’IRM, prédit le risque ultérieur d’infirmité motrice cérébrale (IMC). Un tel handicap ­atteint 5 % à 10 % des grands prématurés qui naissent aujourd’hui.

Stimuli sensoriels, affectifs, émotionnels

Plus insidieux, un autre risque menace les grands prématurés à moyen et long terme. C’est le risque de souffrir, à l’âge scolaire et au-delà, de problèmes cognitifs (des troubles de l’attention et des fonctions d’exécution et de planification), mais aussi de troubles de la régulation émotionnelle. Près de la moitié des grands prématurés présentent de telles difficultés, a révélé la vaste cohorte française Epipage. Or ces déficits sont corrélés à des ­lésions des aires cérébrales impliquées dans les émotions, l’attention, l’inhibition des comportements. « Mais la valeur pronostique de ces lésions, au niveau individuel, reste faible », admet Petra Hüppi.

Identifier les circuits cérébraux les plus vulnérables, chez les grands prématurés, a eu des retombées cliniques : ces bébés ne sont plus isolés, même en soins intensifs. Leur prise en charge inclut tout un « jeu » de stimuli sensoriels, affectifs, émotionnels. Selon une étude américaine, « le temps que passent les parents avec leur bébé prématuré semble améliorer l’activité des zones frontales du cerveau de l’enfant, devenu adolescent ».

D’autres interventions sont explorées à ­Genève. Quels sont les effets de la musique sur les prématurés, par exemple ? Le groupe de ­Petra Hüppi lance une étude pour évaluer l’impact de différents morceaux à base de harpe, de flûte et de cloches, composés sur mesure par le musicien suisse Andreas Vollenweider. Autre piste : l’équipe suisse va ­explorer l’effet de la méditation de pleine conscience chez des ­enfants de 12 à 14 ans nés prématurés.

Cette native de la Suisse allemande parle couramment l’allemand, l’anglais, le français et l’italien. « Il lui arrive de commencer une phrase dans une langue et de la finir dans une autre », s’amuse Olivier Baud. « Elle est invitée partout », renchérit Pierre Gressens, qui salue son charisme. Très investie dans plusieurs ­sociétés savantes, Petra Hüppi préside l’Association européenne pour les soins de soutien au développement (AESSD). « Nous luttons pour promouvoir la présence des parents dans l’accompagnement de leur bébé. »

Fin 2017, un nouveau Centre de développement de l’enfant verra le jour dans cet hôpital. Il réunira les services de pédiatrie, de pédo­psychiatrie et de neuropédiatrie, et un volet ­recherche en neurosciences du développement.« Un grand espace sera dédié à l’évaluation des nouvelles interventions », se réjouit Petra Hüppi.

Florence Rosier


 

Le plaisir de bâiller

Le bâillement se déroule en trois phases, suivies d'une sensation de bien-être et de détente : une longue inspiration, une acmé, une expiration rapide, parfois accompagnée d'une stimulation des glandes lacrymales et associée ou non à des étirements. Sa fonction n'est qu'incomplètement élucidée.

Sans améliorer l'oxygénation cérébrale, comme cela fut répété pendant des siècles, le bâillement apparaît comme une stimulation de notre vigilance ; il joue un rôle dans la communication non verbale, en particulier chez les primates, chez qui il est testostérone-dépendant.

Le fait de bâiller peut procurer du plaisir. Ici, autoportrait par Joseph Ducreux (1783). © DP
Le fait de bâiller peut procurer du plaisir. Ici, autoportrait par Joseph Ducreux (1783) 

 

Le déroulement du bâillement fait intervenir de nombreux neurotransmetteurs; la dopamine joue un rôle central, en activant la production d'oxytocine par le noyau paraventriculaire de l'hypothalamus.



L'oxytocine active la sécrétion cholinergique de l'hippocampe et l'acétylcholine déclenche le bâillement par effet sur les récepteurs muscariniques des muscles du larynx, du visage et de la mâchoire impliqués dans son déroulement.

Vous saurez tout du bâillement après avoir lu ce dossier et pourrez enfin répondre à cette fameuse question : pourquoi le bâillement est-il contagieux

 Qu'est-ce qu'un bâillement et à quoi sert-il ?

 

 

Le bâillement est un cycle respiratoire paroxystique, associé à une ouverture totale de la bouche, comportant, durant 5 à 10 secondes, des mouvements se succédant toujours dans la même séquence. Mais à quoi sert le bâillement ?

Le bâillement
 est un cycle respiratoire paroxystique. Mais à quoi sert-il ? © VGstockstudio, Shutterstock
Le bâillement est un cycle respiratoire paroxystique. Mais à quoi sert-il ?  

 

Les mouvements du bâillement sont les suivants :

  • Une inspiration ample, lente et très profonde avec la bouche largement ouverte.
  • L'expansion du pharynx peut quadrupler son diamètre par rapport au repos, simultanément à une ouverture du larynx avec abduction maximale des cordes vocales. L'inspiration d'air ne peut pas se faire par le nez pour bâiller, ni dents occluses.
  • Un bref arrêt des flux ventilatoires à thorax plein, l'acmé, souvent associé à des mouvements d'étirement des membres et une occlusion des yeux.
  • Une expiration passive bruyante et lente chez l'Homme, rapide chez les primates, accompagnée d'une relaxation de tous les muscles concernés. La bouche se referme et le larynx reprend sa place initiale. Une sensation de bien-être se répand.

Le tout peut s'accompagner de bruits d'intensité variable, volontairement ou non modulable. Les mouvements thoraciques et diaphragmatiques ne diffèrent en rien d'une inspiration banale, alors que l'importance de l'ouverture pharyngo-laryngée accompagnant un visible abaissement du cartilage thyroïde et de l'os hyoïde est propre au bâillement et absente dans l'imitation du bâillement. À ce moment s'ouvrent les trompes d'Eustache, entraînant une brève baisse de l'audition ; une ouverture du cardia provoque un appel d'air intra-gastrique responsable d'une impression de plénitude abdominale.

À quoi sert le bâillement ? © DR

Les muscles et le bâillement

Le bâillement n'est pas une simple ouverture de la bouche, mais, un mouvement d'étirement musculaire généralisé, des muscles respiratoires (diaphragme, intercostaux, scalènes), des muscles de la face et du cou.

Très curieusement, il associe une contraction simultanée de muscles antagonistes, tels les muscles masticateurs (fermeture de la bouche) et les muscles digastriques qui ont l'action prédominante, permettant la large ouverture de la bouche. Tous les muscles du faciès interviennent, donnant de multiples mimiques, sans ordre précis ; les sécrétions lacrymales sont brièvement gênées dans leur écoulement par la compression  des canaux lacrymaux, une larme perle alors à la paupière. Un peu de salive déborde la lèvre largement éversée bouche grande ouverte.

Le bâillement. Illustrations de la thèse de Wolter Seuntjens. © DR

Le bâillement, un réflexe ?

Cette association complexe et synergique de mouvements est néanmoins un comportement très stéréotypé qu'on peut qualifier de réflexe car de survenue involontaire. Une fois enclenché, le bâillement peut être modulé par la volonté, soit en accentuant toutes les phases, soit en minimisant l'ouverture de la bouche et l'expiration, mais sans jamais pouvoir être empêché. 

Il survient souvent par salves de deux ou trois cycles, accompagnées de mouvements d'étirement du tronc en hyperlordose, des membres en hyperextension chez les bipèdes, essentiellement au sortir du sommeil.

Chez les quadrupèdes, le dos peut se déformer en dos rond (carnivores : chats, chiens…). Les primates non humains bâillent le plus souvent assis, parfois allongés et même, exceptionnellement, en marchant. À l'acmé du bâillement, on peut observer soit un haussement d'épaules (mangabés), soit une contraction des muscles de la nuque dessinant une « bosse de zébu » (macaques). Le port de la tête se fait en hyperextension cervicale à l'inspiration, suivie d'une flexion à l'expiration. Il s'associe à des émissions sonores de modulations différentes suivant la phase et les types de bâillements. Le bâillement peut apparaître simultanément à une urination, une défécation, une érection voire une vocalisation.

Petits et grands bâilleurs

L'association bâillement étirements se nomme pandiculation. Moindre audition, paupières fermées, sensation de plénitude corporelle concourent à une relative perte de contact avec l'environnement. Le bâillement est souvent perçu comme une jouissance, un bref bien-être, ressemblant aux satisfactions des tiqueurs.

La durée du bâillement est fixe chez un individu. Il existe une stabilité au cours de la vie dans ce comportement, c'est-à-dire qu'il existe des petits bâilleurs (fréquence faible) et de grands bâilleurs (fréquence élevée). D'après les travaux du professeur Provine, 47 % des étirements s'associent à des bâillements, alors que seulement 11 % des bâillements sont associés à des étirements.

 

À quoi sert le bâillement ?

L'éthologie plaide pour donner un rôle de communication non verbale au bâillement (effet de synchronisation d'humeur d'un groupe, signal de décroissance d'un état de tension relationnelle ?). Les travaux récents concernant le comportement d'attachement (mère-enfant ; individu-groupe, individu-individu) montrent le rôle essentiel de l'ocytocine et du noyau paraventriculaire de l'hypothalamus, comme pour le bâillement ; un lien permettant de comprendre le bâillement d'émotivité des primates ? 

Chez l'Homme, la signification sociale du bâillement est un signal de fatigue ou d'ennui de l'interlocuteur. Ceci parait plus un conditionnement psychosocial signifiant qu'une fonction physiologique. M. de la Salle, prêtre, instituteur des écoles chrétienne, dans sa livraison de 1776 écrivait dans Les règles de la bienséance et de la civilité chrétienne : « Il faut surtout prendre garde en bâillant de ne rien faire qui soit indécent, et de ne pas bâiller excessivement : il est très malséant de le faire avec bruit ; et encore plus de s'allonger et de s'étendre en le faisant ». 

Enfin, il semble que le bâillement puisse devenir un réflexe conditionné comme les tests de renforcement par des récompenses alimentaires l'ont montré chez des primates non humains.

 Olivier Walusinski

 

 

Quand bâillons-nous le plus souvent ?

 

 

Le bâillement est associé à la somnolence, que ce soit en état de fatigue, à l'approche de l'endormissement, ou au sortir de celui-ci, au réveil. L'éveil semble le moment privilégié de l'association bâillements et étirements.

L'ennui, générateur d'une baisse de la vigilance, favorise les bâillements. © Wavebreakmedia, Shutterstock
L'ennui, générateur d'une baisse de la vigilance, favorise les bâillements.  

Bâillements, fatigue et grossesse

La grossesse, la plénitude gastrique, ou le jeûne sont des circonstances où la fréquence des bâillements augmente. Le mal des transports (cinétose) débute par des crises de bâillements répétés. De même, lors de l'installation d'un malaise vaso-vagal, la sensation de malaise général s'accompagne de bâillements et de sudation. 

Les activités répétitives et monotones favorisent l'apparition de bâillements répétés comme l'ont montré des études chez des travailleurs postés. Les activités alternées hebdomadairement, appelées 3 fois 8, favorisent des épisodes de somnolence précédés de salves de bâillements, par dette de sommeil et perturbations des rythmes circadiens (cortisol).

Lors de la conduite automobile, en particulier pour de grandes distances sur autoroute, la répétition des bâillements est un signal d'alarme pouvant prévenir le chauffeur du risque d'endormissement. Des conditions d'environnement comme le confinement dans un local de dimensions réduites, la chaleur excessive, sont des facteurs majorant la fréquence des bâillements causés par l'ennui. Greco et Baenninger ont établi que la fréquence des bâillements est élevée dans quatre situations de la vie quotidienne : lire, voyager dans un transport en commun, conduire, attendre.

 

Fréquence du bâillement

Comme il existe de grands et de petits dormeurs, il existe des bâilleurs rares et des bâilleurs fréquents. Il n'existe pas de différence entre les sexes (à la différence des primates non humains chez qui le bâillement est testostérone-dépendant). Le bâillement apparaît aussi lors des changements d'état de vigilance chez le prématuré. 

La pratique de l'échographie a montré que le fœtus bâille pendant la vie intra-utérine. La revue anglaise New Scientist du 10 avril 1999 rapporte un travail du centre de diagnostic prénatal de Signal Montain (Tennessee) où W. Blackburn et R. Roberts estiment que le bâillement, détecté dès la douzième semaine, constitue un élément essentiel au bon développement pulmonaire du foetus. Le bien être fœtal peut aussi être évalué par l'étude du bâillement fœtal. Une augmentation de fréquence des bâillements est corrélée à une anémie fœtale et semble essayer de procurer une augmentation du retour veineux vers le cœur.

L'embryologie du système nerveux et de la face montre un parallélisme étroit entre bâillement et succion : mêmes structures neuroanatomiques, même période d'apparition fœtale. Succion et bâillements sont les deux seules activités motrices cordonnées présentes dès la vie intra-utérine et après la naissance, témoin de la maturation fonctionnelle harmonieuse du tronc cérébral...

Le bâillement et l'âge

Nous avons tous constaté que nouveau-nés et petits nourrissons bâillent très fréquemment avec constamment des étirements prolongés. L'imitation du bâillement par le bébé n'apparait qu'au cours de la deuxième année de vie. Mais l'adulte regardant bâiller un bébé est sujet à sa contagion. La fréquence des bâillements diminue avec l'avancée en âge, parallèlement à la réduction de la durée de sommeil.

Chez l'enfant, le bâillement est aussi en relation avec les rythmes scolaires et les habitudes de vie. Lors du passage de l'école maternelle - peu contraignante - à la première année de primaire - où se fait l'apprentissage de la lecture et du calcul qui nécessitent une attention soutenue et des efforts mentaux importants - la proportion d'enfants bâilleurs croit significativement. L'augmentation a lieu au début de la matinée (à 9 heures 68 % des enfants bâillent contre 53 % en maternelle) et l'après-midi (à 14 heures 68 % contre 40 %). La fréquence évolue aussi parallèlement : elle serait de 12 par minute en maternelle, puis de 30 par minute en cours préparatoire de première année.

 

 Olivier Walusinski

Que veut dire bâiller ?

 

 

Étymologiquement, le verbe « bâiller » vient du vieux français « baailler », dont l'origine latine bataculare (formé sur batare oubadare) signifie « être béant, ouvert ». C'est pour cela qu'une robe, un corsage ou une porte bâille, bien que ne sachant ni respirer ni dormir.


Que veut dire « bâiller » ? Ici, pandiculation d'une lionne. 

Les expressions avec le mot « bâiller »

Le langage populaire connaît bien des locutions : « bâiller comme une carpe », ou « comme une huître », « bâiller foin en corne », « bâiller à s'en décrocher la mâchoire »…

« Bâiller sa vie » signifie « la passer en bâillant ». Exemple : « Appauvri d'âme et de sang, le fils de Henri IV traîna, bâilla sa vie ; et le plus grand service qu'il ait rendu à la France est d'avoir maintenu Richelieu au pouvoir ».

Gorille baillant. © DP
Gorille baillant.

« Bâillement » dans le dictionnaire

Dans sa thèse de 1901, R. Trautmann dit que « bâillement » dérive de balare (« bêler »), probablement à cause du bruit accompagnant l'action organique qu'il désigne ; il s'est inspiré du Dictionnaire des sciences médicales de Panckoucke, 1812. Moins utilisé de nos jours, ce dernier utilise, lui, l'adjectif « oscitant(e) », emprunté du latin oscitans (« qui bâille »). Une « fièvre oscitante » est une fièvre accompagnée de bâillements répétés. Cet adjectif caractérise d'autres êtres vivants ; ainsi la classification taxinomique nomme la cigogne Anastomus oscitans ;Stellifer oscitans est un poisson, le magister bâillant ; Masdevallia oscitans est une orchidée.

Diderot dans L'Encyclopédie écrit en 1751 : « BÂILLEMENT, s.m. Ce mot est aussi un terme de Grammaire. Il y a bâillement toutes les fois qu'un mot terminé par une voyelle, est suivi d'un autre qui commence par une voyelle, comme dans "il m'obligea à y aller" ; alors la bouche demeure ouverte entre les deux voyelles, par la nécessité de donner passage à l'air qui forme l'une puis l'autre sans aucune consonne intermédiaire... ». E. Littré confirme, dans son Dictionnaire de la Langue Française, ce sens de bâillement : « En grammaire, rencontre de deux voyelles, l'une à la fin d'un mot, l'autre au commencement du mot suivant. Nous disons plus souvent hiatus ». 

Dictionnaire de médecine, de chirurgie, de pharmacie, Emile Littré (1908 Baillière éd.) : « Bâillement : Inspiration grande, forte et longue, indépendante de la volonté, avec écartement plus ou moins considérable des mâchoires et suivie d'une expiration prolongée. Le bâillement paraît avoir pour effet d'introduire une plus grande quantité d'air dans le poumon, et de la proportionner à la quantité de sang qui a besoin d'être revivifiée: aussi a-t-il lieu toutes les fois qu'une cause quelconque, telle que l'envie de dormir, la faim, l'ennui ou un état morbide de nature spasmodique, tend à diminuer la quantité d'air ou à accumuler le sang dans le cœur ou le poumon.

Oscitation (oscitation) s.f. bâillement causé par quelque état accidentel, avec ou sans étirement et inspiration suspirieuses, comme au début ou à la fin de certains accès de fièvre, d'attaque d'hystérie, etc.

Pandiculation d'un tigre. © DP
Pandiculation d'un tigre

 

Pandiculation (pandiculari, s'étendre) s.f. Mouvement automatique des bras en haut, avec renversement de la tête et du tronc en arrière, et extension des membres abdominaux. Ce mouvement, souvent accompagné de bâillements, indique, dans l'état de santé, le besoin de sommeil. On l'observe dans certaines maladies, particulièrement dans les maladies nerveuses, au début des accès de fièvre intermittente, etc.

Pandiculation dérive du latin pandiculari ou pandiculatio et signifie s'étendre, mouvement par lequel on renverse la tête en arrière en s'étirant les membres. »

Olivier Walusinski

 

Grâce à une échographie 3D à laquelle on a ajouté une dimension temporelle, des scientifiques ont distingué des bâillements chez des fœtus. En déterminant la fréquence en fonction de l’âge, ils espèrent détecter des défauts de développement. © Avec la courtoisie de Wolfgang Moroder

En quoi le bâillement est-il lié au sommeil paradoxal ?

Le bâillement est lié au sommeil, plus particulièrement au sommeil paradoxal. Que se passe-t-il dans notre corps ? Les explications.

La phylogénèse suggère que le repos nocturne des poïkilothermes a probablement évolué vers le sommeil paradoxal (REM sleep) qui est caractérisé, chez l'adulte, par une hypotonie musculaire périphérique commandée par des noyaux situés à la partie dorsale du tronc cérébral, situé rostralement par rapport au pont (Siegel, 2005).

Tigre de Sumatra en plein bâillement.
 © Tony Hisgett, CC by-nc 2.0
Tigre de Sumatra en plein bâillement. 

À partir de nombreuses études ayant concerné tant le fœtus humain que l'animal, les données recueillies aboutissent à considérer que la première forme de sommeil a des caractéristiques de sommeil actif ou agité qui représente une forme immature de sommeil paradoxal et est encore très prépondérant à la naissance. Il en découle que le sommeil calme, forme immature du sommeil profond, émerge peu à peu, à mesure que le temps en paradoxal paradoxal se réduit pendant toute la période d'ontogénèse (Blumberg, 1996).

Sommeil et bâillements

Au cours la vie intra-utérine, le fœtus présente, initialement, une activité motrice désordonnée, phasique et cyclique qui se coordonne peu à peu. Il est possible de distinguer des périodes d'activité et de repos ou de sommeil. Alternent des phases d'agitation motrice importante à tonus musculaire élevé et des phases d'immobilité avec aspect d'hypotonie. L'activité motrice des membres tels les coups de pieds, les étirements et les secousses globales sont considérés comme caractéristiques d'une période d'éveil (de Vries, 1982). Il est ainsi possible de décrire comme un cycle ultradien d'environ une heure trente : après une période d'immobilité, quelques secousses myocloniques surviennent, puis un bâillement précède une intense activité motrice, le tout formant comme une alternance sommeil-veille (Walusinski, 2005).

Bien que la présence de myoclonies soit plus importante en intensité et en fréquence chez l'enfant qu'en période de sommeil paradoxal de l'adulte, leurs similarités avec le comportement adulte et la succession constante à l'hypotonie suggèrent une continuité développementale entre les phases de sommeil du fœtus à l'enfant et à l'adulte. La maturation du système nerveux central, caractérisée par sa myélinisation, suit un parcours caudo-rostral, depuis la moelle puis le tronc cérébral jusqu'aux hémisphères. C'est pourquoi, les mécanismes commandant le sommeil paradoxal sont les premiers fonctionnels et les seuls actifs initialement (Challamel 1992).

Ensuite le sommeil lent apparaît quand les structures thalamo-corticales deviennent matures. Le contrôle de l'activité neuronale exercée par le sommeil paradoxal participe du mécanisme, activité dépendant, de maturation fonctionnelle du cortex. Il peut être inféré qu'au tout début de la vie fœtale, le sommeil paradoxal (et le bâillement ?) dirige l'évolution de la maturation corticale par activation neuronale, synaptogenèse et sécrétions de neurotrophines (Kobayashi, 2004 ; Valatx, 2004).

Durée du sommeil et nombre de bâillements

De la vie prénatale à la vie postnatale, un pattern comportemental montre un développement parallèle de l'ontogenèse du sommeil paradoxal et du bâillement. Alors que la durée du sommeil paradoxal décline de 50 % du temps de sommeil, chez le nouveau-né, à moins de 20% chez l'adulte, le nombre de bâillements passe lui de 30 à 50 par jour, chez le fœtus de plus de 23 semaines et le nouveau-né, à moins de 20 par jour chez l'adulte. Cette diminution intervient essentiellement de la naissance à la fin de la puberté (Giganti, 2002).

Le temps global de sommeil décline progressivement au cours de la vie, en changeant sa répartition circadienne comme celle de la température et de sécrétions hormonales (mélatonine, GH). C'est le temps passé en sommeil lent profond qui décline principalement et davantage chez l'homme que chez la femme. Le mécanisme envisagé est une perte de la densité en synapses corticales fonctionnelles. La proportion de temps passé en sommeil paradoxal par rapport au temps total de sommeil reste stable tout au long de la vie (Turek, 1999).

La persistance de bâillements au cours de la vieillesse permet de confirmer le parallélisme de l'évolution entre sommeil paradoxal et bâillement tout au long de la vie (Walusinski, 2005). À noter, enfin, qu'expérimentalement, chez le rat, la suppression du sommeil paradoxal provoque des changements comportementaux caractérisés par une augmentation de l'agressivité et une disparition des bâillements (Hipolide, 1995).

L'éveil et le sommeil paradoxal

C. Saper et T. C. Chou (2001) proposent un modèle d'interactions réciproques entre les systèmes neuronaux d'éveil et d'endormissement, un peu comme un interrupteur de type « va-et-vient ». Ce modèle permet d'appréhender la rapide transition constatée de l'éveil au sommeil lent profond et de la sortie du sommeil paradoxal à l'éveil. Cette capacité apparaît comme une nécessité pour la survie en autorisant, d'une part, un repos réparateur, et d'autre part, la fuite rapide face à un prédateur (éveil).

Cette transition est sous le contrôle des structures autonomiques qui agissent de façon intégrée et avec une capacité d'anticipation (mémoire émotionnelle). Le bâillement peut s'interpréter comme un comportement (une partie de la pandiculation) témoignant de cette étape transitionnelle entre les états de sommeil et d'éveil, c'est-à-dire un mécanisme de renforcement du tonus musculaire.

L'éveil est sous la dépendance de quatre circuits neuronaux redondants situés dans le pont (adrénergique), dans le pédoncule (dopaminergique), dans l'hypothalamus (histaminergique), dans la région basi-frontale de Meynert (cholinergique). Le système permissif contrôlant l'éveil doit être stimulé de façon tonique et permanente par le système à hypocrétines de l'hypothalamus latéral (son déficit est la cause de la narcolepsie). À l'opposé, l'activation des neurones du noyau VLPO de l'hypothalamus antérieure, en regard du chiasma optique, induit l'entrée en sommeil profond (Pace-Schott, 2002 ; Luppi, 2005).

La puissante contraction musculaire que représente le bâillement stimule par rétroaction les zones de la réticulée du tronc cérébral impliquées dans l'éveil (locus cœruleus). Lors de l'éveil, bâillement et pandiculation inversent l'hypotonie musculaire qui caractérise le sommeil paradoxal, ouvrent largement les voies respiratoires pharyngo-laryngées. Quand la pression de sommeil augmente, il est supposé que l'activation des neurones gabaergiques et galaninergiques du VLPO diminuent le tonus des muscles anti-gravitaires, notamment ceux de la nuque et des masséters que le bâillement inverserait.

À l'acmé du bâillement, la pression intra-thoracique est à son maximum. Le diaphragme est brièvement immobile. Ces phénomènes engendrent un blocage du retour veineux et ainsi une hyperpression dans les sinus veineux intracrâniens. L'expiration passive qui suit inverse ces pressions. Il en résulte une variation parallèle de la pression du liquide céphalo-rachidien avec accélération de sa circulation. Il est émis l'hypothèse d'une augmentation de la clairance de facteurs hypnogènes présents dans le LCR, tels ladénosine et la prostaglandine D2, ce qui réduirait la pression de sommeil (Luppi, 2005). Il n'existe pas de données validant cette hypothèse et précisant l'éventuel effet du vieillissement.

Olivier Walusinski

À quoi ressemblent les bâillements du fœtus ?

L'échographie  4D permet l'évaluation des expressions faciales du fœtus et en particulier de reconnaître un comportement banal chez le bébé : le bâillement.

La pratique de l'échographie fœtale permet de remarquer quotidiennement un comportement : le bâillement avant la naissance de bébé. Peu de données sont parues dans la littérature concernant le bâillement fœtal. Les auteurs y révèlent leur perplexité : « le bâillement est universel mais mal compris » ou « un réflexe rudimentaire n'ayant qu'une fonction obscure, s'il en a une ».

Grâce à l'échographie, on peut voir le bâillement d'un
 bébé. © Valentina Razumova, Shutterstock
Grâce à l'échographie, on peut voir le bâillement d'un bébé. 

Bien que bâiller soit un acte quotidien peu de recherches lui ont été consacré. Nous nous proposons de lui donner sens et d'indiquer en quoi il peut enrichir l'exploration échographique.

En préambule, il est nécessaire de préciser que la recherche, chez l'Homme, sur les développements comportementaux fœtaux n'est jamais directement opératoire mais le plus fréquemment basée sur des homologies avec d'autres vertébrés.

Un fœtus de 23 semaines bâille déjà. La fréquence des bâillements est élevée chez les bébés et commence à diminuer quand la durée du sommeil décroît, après
 un an. © Olivier Walusinski, tous droits réservés
Un fœtus de 23 semaines bâille déjà. La fréquence des bâillements est élevée chez les bébés et commence à diminuer quand la durée du sommeil décroît, après un an. 

Un dicton populaire prédit que « l'organe crée la fonction ». Pourtant, l'embryologie nous enseigne que les mouvements du fœtus sont nécessaires à la maturation neuro-fonctionnelle de la motricité et participent au développement d'autres organes comme les poumons. L'activité motrice du fœtus indique également l'installation d'une organisation fonctionnelle harmonieuse tant du système nerveux central que de la fonction neuro-musculaire périphérique. 

Tous les mouvements qu'un nouveau-né est capable d'exécuter ont été rodés au cours de vie fœtale et perdurent toute l'existence. Les comportements observés au cours de la vie intra-utérine comme la respiration, le bâillement et d'autres ont un continuum avec ceux observés après la naissance de bébé et participent de la neurogénèse anatomo-fonctionnelle.

Le bâillement avant la naissance du bébé et l'échographie 4D

L'apparition et l'évolution ontogénétique de la motricité fœtale sont étudiées depuis l'existence de l'échographie. L'échographie en 3D animée ou 4D perfectionne cet apport en autorisant l'évaluation non seulement de mouvements mais de comportements spécifiques. La distinction des expressions de type émotionnel du visage n'était pas possible avec l'échographie 2D ou 3D. C'est grâce à l'échographie 4D qu'il est possible de préciser le sourire et aussi le déroulement harmonieux des différentes composantes du bâillement.


 Grâce à une échographie 3D à laquelle on a ajouté une dimension temporelle, des scientifiques ont distingué des bâillements chez des fœtus. En déterminant la fréquence en fonction de l’âge, ils espèrent détecter des défauts de développement.

Non, le bâillement ne permet pas de mieux oxygéner le cerveau

Essayons de définir le bâillement en commençant par ce qu'il n'est pas. En effet, R. R. Provine et B. C. Tate ont infirmé l'hypothèse, largement répandue, d'une amélioration de l'oxygénation cérébrale par le bâillement. Ni l'élévation du CO2, ni la baisse de l'O2 sanguin ne déclenche de bâillements. Des sujets respirant de l'oxygène pur bâillent et la fréquence de leurs bâillements n'est pas réduite. L'existence de bâillements fœtaux, en milieu liquidien amniotique, comme les bâillements des poissons, confirment l'incapacité du bâillement à améliorer l'oxygénation cérébrale.

L'atélectasie, c'est-à-dire le collapsus des alvéoles, résulte d'une hypoventilation alvéolaire. L'activité ventilatoire normale de l'adulte comporte des soupirs et d'amples inspirations (le bâillement en est une) qui préviennent l'atélectasie en concourant à la dispersion du surfactant alvéolaire. Le bâillement fœtal en milieu liquidien ne peut engendrer aucune prévention de l'atélectasie alors que la production de surfactant n'apparaît qu'à la naissance.

Comment reconnaître un bâillement ?

Le bâillement est un cycle paroxystique comportant en 5 à 10 secondes une succession de mouvements, toujours dans la même chronologie :

  • Une ample, lente et profonde inspiration, avec une bouche grande ouverte. Chez l'adulte l'expansion du pharyngo-larynx quadruple son diamètre de repos.
  • Une brève apnée à thorax plein, fréquemment accompagnées de mouvements d'étirement des membres et du tronc (pandiculation).
  • Une rapide expiration passive.

L'échographie 4D permet de différencier ces temps. La bouche du fœtus, précédemment close, s'ouvre au maximum pendant 4 à 6 secondes avec une rétraction de la langue, suivie d'une rapide fermeture combinée avec une dorsi-flexion de la nuque et parfois élévation des bras derrière la tête (pandiculation). Cette harmonieuse séquence motrice est nettement différente d'une rapide déglutition. En usant du doppler couleur, il est possible de visualiser un flux liquidien amniotique pénétrant dans la bouche, l'oropharynx, la trachée jusqu'aux poumons. Cette séquence reste isolée, non répétée, contrairement aux bâillements de l'adulte survenant fréquemment en série. 

Le bâillement n'est pas une simple ouverture de bouche mais correspond à un étirement massif des muscles respiratoires (le diaphragme et les intercostaux), des muscles de la face et du cou. Cette association synergique de mouvements complexes réalise un comportement très stéréotypé qu'on peut qualifier de réflexe en raison de son déclenchement involontaire. L'arc réflexe parcourt l'hypothalamus, la substance réticulée du tronc cérébral, les noyaux du complexe pré-Bötzinger de la ventilation, les noyaux moteurs des nerfs crâniens et cervicaux commandant le diaphragme et les muscles intercostaux. Ainsi, il peut être inféré que le bâillement est une part d'un étirement généralisé des muscles anti-gravitaires qui l'accompagne fréquemment, la pandiculation.

Embryologie et mécanismes

En 1973, T. Dobzhansky écrivait : « rien n'a de sens, en biologie, sauf à le regarder sous l'angle de l'Évolution ». E. Haeckel (1834-1919) déclarait : « L'ontogénèse est une brève et rapide récapitulation de la phylogénèse, déterminée par les lois de l'hérédité (transmission génétique, inné) et de l'adaptation (phénotype, acquis) ». Le bâillement illustre parfaitement ces sentences.

D'une part, l'échographie en confirme la précocité ontogénétique, puisqu'il apparaît entre 12 et 15 semaines de la vie intra-utérine. D'autre part, le bâillement est un comportement phylogénétiquement ancien, retrouvé des reptiles aux mammifères, chez les vertébrés des mondes terrestres, aériens et sous-marins.

Sa survivance, sans variation évolutive, postule de son importance tant d'un point de vue fonctionnel que développemental. La puissante contraction musculaire qu'il représente a un coût métabolique élevé. Si nous nous accordons aux principes des lois de L'évolution établies par C.Darwin, ce coût doit être contrebalancé par un avantage évolutif et de développement.

Ainsi une hypothèse structurale postule un accroissement d'activation et de recrutement des neurotrophines qui génèrent toute une cascade de nouvelles synapses, de nouveaux circuits neuronaux au niveau diencéphalique et du tronc cérébral. Ce mécanisme de développement, activité-dépendant, a clairement été identifié comme un des processus affectant la maturation précoce neuro-comportementale des systèmes sensoriels et moteurs. Ce phénomène d'activité-dépendance est probablement un processus ubiquitaire de maturation cérébrale par lequel le développement d'une région, d'une structure participe au développement d'autres régions, d'autres structures.

La capacité à générer un comportement moteur à commande centrale et à le relier à l'éveil et à la respiration est une propriété de la formation réticulée du tronc cérébral qui est, phylogénétiquement, remarquablement conservée au travers des poissons, des amphibiens, des reptiles et des oiseaux. Il en découle que la conservation des mécanismes développementaux orchestrant l'organogénèse du tronc cérébral chez tous les vertébrés est probablement cruciale pour l'éveil et la respiration.

Bâillements de fœtus. © Olivier Walusinski, tous droits réservés
Bâillements de fœtus.  

Un grand nombre de données ont été collectées sur les gènes exprimés chez l'embryon et qui gouvernent la segmentation de la tête, du cou et du système nerveux. Les gènes Hox représentent quatre groupes de gènes codant pour la transcription de facteurs impliqués dans l'orchestration de la mise en place de l'axe rostro-caudal de l'organisme, incluant la segmentation du tronc cérébral et du diencéphale d'une part de la formation des membres supérieurs d'autre part. C'est là, probablement, l'explication de l'origine des anomalies de développement cranio-facial que l'échographie aide à dépister et de la sentence qui énonce : « La face prédit le cerveau».

Développement du fœtus et mouvements de la bouche

Le massif facial et le cerveau s'individualisent à partir d'une structure embryonnaire commune, l'ectoblaste. Le pôle céphalique comporte une segmentation originelle embryologique encéphalo-faciale et encéphalo-cervicale avec une correspondance topographique stricte : les structures naso-frontales et prémaxillaires sont liées au cerveau antérieur ; les structures maxillo-mandibulaires et cervicales antérieures sont unies au tronc cérébral et à ses nerfs.

Au début du troisième mois, l'embryon devient un fœtus grâce à l'apparition des premières séquences motrices orales et pharyngées sous la dépendance du développement neurologique du tronc cérébral : développement de l'activité de succion-déglutition et de bâillement. Succion et bâillement ont donc la même origine embryologique, soulignant l'importance du tronc cérébral dans le développement neuro-physiologique de l'activité oro-pharyngée coordonnée avec les régulations respiratoire, cardiaque et digestive de même localisation neuro-anatomique. L'apparition de ces comportements, vers douze semaines de grossesse, permet de dater le stade où le tronc cérébral est individualisé et l'hypophyse devient fonctionnelle, alors que l'extension du néocortex temporal et frontal se complète jusqu'à 22 à 24 semaines.

Les mouvements des joues et de la langue participent à la formation du palais par l'initiation de mouvements de traction antéro-postérieurs alors que les valves palatales primordiales sont orientées verticalement. L'activité motrice de la langue et du cou sont constamment accompagnés de mouvements de la bouche. Les liens entre les structures neurales commandant la motricité oro-linguale et les centres coordonnant respiration et motricité des bras ne sont pas parfaitement compris. Il semble que les informations sur les rythmes respiratoires et moteur des membres, nécessaires au cervelet afin de les coordonner, convergent vers le noyau réticulaire latéral du tronc cérébral.

Le bâillement
 met en jeu divers mécanismes, dont certains sont élucidés : quand on est fatigué, le tonus des masséters, les muscles de la mastication, et des muscles de la nuque se relâchent. Une boucle réflexe transmet cette
 information aux noyaux du nerf trijumeau et du nerf facial, qui, en retour, déclenchent la contraction de ces muscles ; cette information est aussi transmise à d'autres aires cérébrales qui participent au déroulement du bâillement
 et au locus coeruleus. Cette structure, impliquée dans le mécanisme de l'éveil, transmet l'information au noyau paraventriculaire et au thalamus. Une cascade de neuromédiateurs assure la transmission de ces informations : l'histamine,
 la dopamine, l'ocytocine et notamment l'acétylcholine. © DP
Le bâillement met en jeu divers mécanismes, dont certains sont élucidés : quand on est fatigué, le tonus des masséters, les muscles de la mastication, et des muscles de la nuque se relâchent. Une boucle réflexe transmet cette information aux noyaux du nerf trijumeau et du nerf facial, qui, en retour, déclenchent la contraction de ces muscles ; cette information est aussi transmise à d'autres aires cérébrales qui participent au déroulement du bâillement et au locus coeruleus. Cette structure, impliquée dans le mécanisme de l'éveil, transmet l'information au noyau paraventriculaire et au thalamus. Une cascade de neuromédiateurs assure la transmission de ces informations : l'histamine, la dopamine, l'ocytocine et notamment l'acétylcholine. 

Le bâillement résulte de l'activation de multiples neurotransmetteurs et neuropetides au niveau du système nerveux central. Le noyau paraventriculaire de l'hypothalamus est le centre hypothalamique qui adapte et coordonne les réponses hormonales et autonomiques caractérisant ce comportement. Ses neurones ocytocinergiques sont stimulés par la dopamine, les acides aminés excitateurs, l'acétylcholine, la sérotonine, l'oxyde nitrique, l'ACTH et les neuropeptides apparentés (tous impliqués dans l'éveil) alors que les opioïdes sont inhibiteurs. Ils projettent vers des aires cérébrales extra-hypothalamiques telles l'hippocampe et le tronc cérébral qui jouent un rôle central dans l'expression motrice du bâillement. D'autres neurotransmetteurs, tels la noradrénaline, l'hypocrétine, et les hormones sexuelles influencent le bâillement, non dans son déroulement, mais dans son déclenchement et sa fréquence.

Sommeil : pourquoi le bâillement est-il lié à l'éveil de bébé ?

La phylogenèse suggère que le repos nocturnes des poïkilothermes a probablement évolué vers le sommeil paradoxal qui est caractérisé par une hypotonie musculaire périphérique commandée par des noyaux situés partie dorsale du tronc cérébral, situé rostralement par rapport au pont. 

À partir de nombreuses études ayant concerné tant le fœtus humain que l'animal, les données recueillies aboutissent à considérer que la première forme de sommeil a des caractéristiques de sommeil actif ou agité qui représente une forme immature de sommeil paradoxal et est encore très prépondérant à la naissance. Il en découle que le sommeil calme, forme immature du sommeil profond, émerge peu à peu, à mesure que le temps en sommeil paradoxal se réduit pendant toute la période d'ontogenèse. 

Au cours la vie intra-utérine, le fœtus présente, initialement, une activité motrice désordonnée, phasique et cyclique qui se coordonne peu à peu. Il est possible de distinguer des périodes d'activité et de repos ou de sommeil. Alternent des phases de secousses myocloniques et d'agitation motrice importante (type locomotion, étirement, bâillement) à tonus musculaire élevé et des phases d'immobilité avec aspect d'hypotonie. L'activité motrice des membres tels les coups de pieds et les étirements, les bâillements sont considérés comme caractéristiques d'une période d'éveil. Les phases de myoclonies succèdent à une période d'immobilité et sont généralement suivies de façon brusque par une intense activité motrice formant comme un cycle sommeil-veille.

Bien que la présence de myoclonies soit plus importante en intensité et en fréquence chez l'enfant qu'en période de sommeil paradoxal de l'adulte, leurs similarités avec le comportement adulte et la succession constante à l'hypotonie suggèrent une continuité développementale entre les phases de sommeil du fœtus à l'enfant et à l'adulte. La maturation du système nerveux central, caractérisée par sa myélinisation, suit un parcours caudo-rostral depuis la moelle puis le tronc cérébral jusqu'aux hémisphères. C'est pourquoi, les mécanismes commandant le sommeil paradoxal sont les premiers fonctionnels et les seuls actifs initialement.

Ensuite le sommeil lent apparaît quand les structures thalamo-corticales deviennent matures. Il apparaît donc que le contrôle de l'activité neuronale exercée par le sommeil paradoxal participe du mécanisme, activité dépendant, de maturation fonctionnelle du cortex. Il peut être inféré qu'au tout début de la vie fœtale, le sommeil paradoxal (et le bâillement ?) dirige l'évolution de la maturation corticale par sa stimulation neuronale. 

Bâillements de bébés. © Olivier Walusinski, tous droits réservés
Bâillements de bébés.  

De la vie prénatale à la vie postnatale, un pattern comportemental montre un développement parallèle de l'ontogenèse du sommeil paradoxal et du bâillement. C'est ainsi que la durée du sommeil paradoxal décline de 50 % du temps de sommeil, chez le nouveau-né à une à deux heures chez l'adulte, que le nombre de bâillements passe de 30 à 50 par jour chez le nouveau-né à moins de 20 par jour chez l'adulte. Cette diminution intervient essentiellement de la naissance à la fin de la puberté.

L'apparition des différents états de vigilance est associée à un changement spectaculaire de leurs durées et de leurs périodicités. On remarque, en premier, l'instauration d'un rythme ultradien. Sur une période de 50 à 60 minutes se succèdent des alternances d'activité et d'immobilité, comme chez le nouveau-né. La fréquence de un à deux bâillements à l'heure peut être associée à ce rythme. Les bâillements s'observent environ deux semaines avant que les rythmes de vigilance soient discernables puis peu à peu coalescent à leur périodicité. Aucun changement de la fréquence des bâillements n'a été noté de la 20e à la 36e semaine de grossesse. Chez le nouveau-né à terme, des bâillements sont très souvent notés tout au long des premiers jours de vie. L'embryon et le fœtus sont exposés à un rythme circadien maternel qui peut jouer un rôle dans le développement des pacemakers fœtaux. Aucune donnée n'a été publiée sur la place que le bâillement pourrait indiquer comme marqueur de l'interaction entre les rythmes maternels et fœtaux.

Maladies et étude des bâillements du fœtus

L'enfant doit être capable de respirer et de se nourrir afin d'assurer sa survie après la naissance. Ceci n'est possible que par l'activation de structures anatomiques et d'une coordination centrale adéquate qui coordonnent la succion-déglutition, la ventilation, le sommeil et l'éveil. Le bâillement est associé à chacun de ces comportements. Nous avons essayé d'établir une liste, non exhaustive, de cas où l'étude des bâillements fœtaux pourrait avoir un intérêt :

  • Le syndrome d'Ondine ou d'hypoventilation centrale congénitale comporte des épisodes de pauses ventilatoires, essentiellement nocturnes par défaut d'automatismes bulbaires, avec une relative insensibilité à l'hypercapnie et à l'hypoxie, en l'absence de toute anomalie cardio-respiratoire. Le syndrome d'Ondine peut être associé à la maladie d'Hirschprung. Un défaut de la déglutition et de la motricité œsophagienne a été identifié chez quelques nouveau-nés atteints de dysmorphies faciales et d'hypotonie. Ceci suggère une anomalie diffuse de la motricité digestive et de la commande au niveau du tronc cérébral.
  • L'hypoplasie mandibulaire est une anomalie fréquente des structures craniofaciales et peut être différenciée en forme congénitales et développementales.
  • La séquence de Pierre Robin est caractérisée par un palais ogival, un rétrognatisme et une glossoptose. De nombreux arguments plaident pour une origine embryonnaire consistant en une anomalie du développement du tronc cérébral. Les difficultés d'alimentation sont constamment au premier plan fonctionnel. Des témoignages de parents, recueillies par l'un d'entre nous, semblent indiquer l'absence de bâillements chez les nouveau-nés atteints et l'apparition en parallèle, progressivement au cours de la première année de vie, des automatismes de la déglutition et des bâillements. Ainsi le syndrome de Pierre Robin peut s'interpréter comme une dysfonction des automatismes engendrés par le tronc cérébral, à l'origine des défauts de développement anatomique des structures mandibulaires par déficit de stimulation motrice coordonnée. Son dépistage est possible dès vingt-trois semaines de grossesse par une échographie 3/D/4D.
  • Tout syndrome (avec anomalies de croissance uni ou bilatérale) associé ou non à une akilose de l'articulation temporo-mandibulaire : syndrome de Franceschetti, syndrome de Goldenhar, syndrome de Richner-Hanhart.
  • Le syndrome de Moebius associe une diplégie faciale, une paralysie occulomotrice par involution des noyaux des nerfs VI VII, et XII. L'association avec des malformations des membres suggère une interruption lors de la morphogénèse du tronc cérébral entre la quatrième et la septième semaine de grossesse. La paralysie du voile du palais et d'autres structures concourant à la déglutition sont responsables de la dysphagie qui peut s'amender progressivement pendant l'enfance. L'incapacité à fermer la bouche est la règle.
  • Les infarctus artériolaires terminaux du tronc cérébral, constitués pendant la vie fœtale, s'expriment par différentes neuropathies avec déficits du contrôle central de la respiration et de la déglutition.
  • Le syndrome de Goldenhar comprend des malformations, le plus souvent hémicorporelles, touchant joue, bouche et oreille. Il représente l'expression d'un déficit d'embryo-formation des premier et deuxième arcs branchiaux et touchant l'os temporal.
  • Le syndrome de Joubert est un désordre génétique rare caractérisé par l'absence ou l'hypo-développement du vermis cérébelleux et d'autres malformations du tronc cérébral. Le plus fréquemment, existent une ataxie, des déficits du contrôle de la ventilation, des apnées du sommeil, des déficits moteurs de la langue, des yeux, et une hypotonie.
  • Le trismus congénital.
  • Le syndrome de Crisponi.
  • Le syndrome de Stüve-Widemann.

Bâillements et développement du fœtus

La pratique de l'échographie prénatale est passée progressivement d'une expertise anatomique à une évaluation anatomique et fonctionnelle, grâce aux perfectionnements techniques, notamment de l'apport des technologies 3D et 4D. La reconnaissance du bâillement fœtal peut, d'une part, aider à appréhender l'harmonie du développement neuro-fonctionnel du tronc cérébral, et d'autre part, à évaluer l'installation des mécanismes neuronaux des systèmes d'éveil et de sommeil. Des anomalies de son occurrence accréditent la nécessité d'approfondir l'exploration afin de rechercher, en cas d'excès, une anémie fœtale, en cas de manque, une dysharmonie évolutive et fonctionnelle du tronc cérébral associée ou non une hypoplasie mandibulaire.

L'intérêt pour le bâillement, que nous souhaitons avoir éveillé par cette publication, doit servir de moteur pour de futures recherches, compte-tenu du très faible contingent de données actuellement répertoriées dans un très large panel de malformations fœtales et de maladies néonatales.

Olivier Waluzinski

 

La dernière mise au point d'Olivier Walusinski

Pourquoi le bâillement est-il communicatif ?

 

Un célèbre dicton populaire prédit qu' « un bon bâilleur en fait bâiller sept ». Alors, pourquoi un bâillement est-il communicatif ? Du point de vue neurologique, ce comportement mimétique serait principalement dû aux neurones moiroirs. Explications.

Il est coutumier de parler de « contagion » lorsqu'un individu bâille après un autre. Ce terme est pourtant adapté aux maladies infectieuses quand, par contact direct ou indirect, un Homme sain devient malade en raison de la transmission d'un virus ou d'un microbe.

La « réplication » d'un comportement ne sous-entend quant à elle aucune transmission d'un agent quelconque, à la différence du terme « contagion ». Il semble donc plus précis de parler d'imitation comportementale, de synchronisation d'actions en ce qui concerne le bâillement. C'est pourquoi nous userons du terme de « réplication ».

 

Le bâillement est souvent communicatif. Cela est
 dû aux neurones miroirs. Ici, l'impressionnant bâillement d'un mandrill. © Edwin Butter, Shutterstock
Le bâillement est souvent communicatif. Cela est dû aux neurones miroirs. Ici, l'impressionnant bâillement d'un mandrill.  

La transmission du bâillement

L'étude éthologique des primates révèle qu'à certains moments, un groupe entier se met à bâiller ensemble, sans qu'un individu ne puisse percevoir l'autre de quelque manière que ce soit, ni visuellement, ni auditivement, ni olfactivement.

Il ne peut donc pas être considéré qu'un tel comportement soit comparable à la réplication interhumaine ; il est lié, par exemple, à la reprise d'activité de façon synchrone, en raison des rythmes circadiens repos-activité. Évidemment, chez l'Homme, dans certains cas, ces deux variantes peuvent se confondre. Compte tenu de ces précisions et d'autres observations éthologiques, on peut estimer que la réplication du bâillement n'est retrouvée que chez l'Homme.

Cette réplication de bâillement est initiée involontairement. Le bâilleur n'éprouve aucun désir de faire bâiller et le spectateur-receveur de la réplication n'a pas conscience d'un désir de bâiller. Le bâillement de ce dernier est, lui aussi, initié de façon totalement involontaire, mais seulement si son niveau de vigilance l'autorise.

En effet, l'implication dans une tâche intellectuelle soutenue (c'est-à-dire avec une concentration élevée ou un niveau de vigilance optimum) ne permettra pas le déclenchement du bâillement. Ce point est fondamental pour l'interprétation éthologique humaine du rôle de synchronisation des états de vigilance entre deux individus soumis à la transmission du bâillement.

Ces photos montrent la variation de la longueur des canines d'un macaque et de son statut de dominant…
 donc de grand bâillleur. © Olivier Walusinski, tous droits réservés
Ces photos montrent la variation de la longueur des canines d'un macaque et de son statut de dominant… donc de grand bâillleur. 

La vue et la réplication du bâillement

Comment se déclenche cette réplication ? La vue est un puissant stimulant. Provine montre que 55 % des spectateurs d'une vidéo montrant 30 bâillements successifs vont bâiller dans les cinq minutes. Le temps de latence varie de quelques secondes à cinq minutes. Temps de latence et durée de la visualisation n'ont pas permis d'établir une règle précise, un type de synchronisation spécifique. Des sourires répétés, en utilisant la même technique que la vidéo des bâillements, n'engendrent que quelques rares sourires, indiquant ainsi la spécificité de la réplication de ce comportement de bâillement.

Provine a également vérifié que le visage du bâilleur n'a aucunement besoin d'être dans un axe visuel précis par rapport à celui qui subit la réplication. Face à face, à 90°, 180°, 270° l'un de l'autre, la réplication a lieu. L'existence d'une susceptibilité à la réplication des aveugles confirme que la vue n'est pas le seul déclencheur stimulant.

La vue d'une partie seulement du visage, comme la bouche largement ouverte, ne déclenche pas la réplication. Il existe donc la nécessité d'une perception multimodale de toute la configuration du visage et des temps respiratoires audibles avec une dynamique coordonnée pour que la réplication se réalise. Alors que la présentation de vidéo de bâillements répétés déclenche la réplication, la visualisation de dessins animés, ne comportant qu'une simplification des traits du visage et de la mimique mobile du bâilleur ne permettent pas la réplication.

Comment déclencher un bâillement ?

D'autres mécanismes que la vue et l'audition peuvent déclencher des bâillements : la suggestion, la lecture d'un texte sur le bâillement, l'évocation par la pensée peuvent ainsi déclencher un bâillement.

La réplication du bâillement semble se situer à un niveau « basique » car elle est indépendante de la connaissance préalable du déclencheur, indépendante de caractères raciaux, éducatifs, socio-culturels, témoignant de l'absence d'intervention mnésique.

Il n'y a pas besoin de caractérisation explicite de l'autre pour subir la réplication. Il faut être à un niveau de vigilance intermédiaire entre somnolence et concentration soutenue, percevoir l'autre de façon inconsciente mais être capable de percevoir une chronologie rigoureuse de la cinématique du bâillement par ces composantes visuelles et ou sonores de l'ouverture de bouche, des modifications spécifiques des autres traits faciaux qui s'y associent, des mouvements et bruits de la ventilation, des reflets de l'inspiration ample et prolongée, de l'acmé et, à un moindre degré, de l'expiration.

Comment déclencher un bâillement ? © DP
Comment déclencher un bâillement ? 

Que se passe-t-il dans notre cerveau lorsque nous bâillons ?

Quels sont les substrats neurophysiologiques du bâillement ? L'expertise visuelle de reconnaissance faciale fait intervenir une grande variété de processus, réponses spécifiques à un besoin social : reconnaissance anatomique d'un visage, du sexe, de l'âge, de ses composants fixes et mobiles avec des critères de vitesse, de coordination, d'harmonie ou de dysharmonie, des expressions qu'ils véhiculent etc.

L'examen des déficits corticaux comme la cécité cérébrale, la prosopagnosie, par exemple, montre qu'à côté de la perception consciente existe un grand nombre d'informations « d'ambiance » de la scène regardée qui ne franchissent pas le seuil de la conscience mais participent implicitement et obligatoirement à la perception d'ensemble.

La perception fait intervenir différentes régions anatomiques des deux hémisphères :

  • Des structures du cortex visuel, par trois parties des régions occipito-temporales : gyrus occipital inférieur, gyrus fusiforme latéral, sulcus temporal supérieur.
  • Des structures du cortex auditif : noyaux cochléaires du tronc cérébral, noyaux olivaires supérieurs, lemnis latéral vers le colliculus inférieur, corps genouillé médian du thalamus, cortex temporal.

Les structures sous corticales gèrent ces perceptions par des boucles amygdalethalamus-insula-système limbique, avec des projections vers le tronc cérébral. Les réactions émotionnelles inconscientes sont supportées par ces modalités baptisées modèle perceptuel et moteur des émotions.

Une fois la perception acquise, le déclenchement moteur du réflexe de bâillement est involontaire et résulte de mise en action de boucles motrices « sous-corticales noyaux gris - tronc cérébral ». En parallèle, il existe une extraction consciente du déroulement du phénomène, de son stimulus et de sa valence contextuelle par les voies de l'intéroception permettant une perception hédoniste consciente. Les voies « tronc cérébral - noyau ventro-médian du thalamus - cortex insulaire - cortex orbitofrontal » sont alors mises en jeu.

Le bâillement est-il perçu comme une affordance ? Les travaux de J. Decety et de son équipe ont identifié les structures corticales engagées lorsqu'un sujet imite les actions réalisées par un expérimentateur ou lorsque ses propres actions sont imitées par l'expérimentateur et les ont comparées à une condition de production d'actions sans imitation : « Comme attendu, en plus des régions impliquées dans le contrôle moteur, un réseau d'activations commun au sein du cortex pariétal et du lobe frontal (les régions préfrontales dorsomédianes) a été détecté entre ces deux conditions d'imitation. Ce réseau d'activations partagées est cohérent avec l'hypothèse d'un codage commun entre les actions du soi et celles d'autrui. Si l'on regroupe les données neurophysiologiques concernant l'implémentation neuronale des trois types d'activité (préparation, simulation et observation pour imiter) qui impliquent les représentations motrices, on s'aperçoit qu'il existe une étroite équivalence fonctionnelle entre elles ».

À gauche : menace. À droite : bâillement. © Olivier Walusinski, tous droits réservés
À gauche : menace. À droite : bâillement.  

Menace et bâillement (voir les photos ci-dessus) illustrent les deux aspects de la communication, active (« signal primaire ») et passive (« indice » ou « signal secondaire »). Les deux mimiques sont à leur apogée, en ce qui concerne l'ouverture de la bouche. La menace présente une phase « stationnaire » correspondant à une évolution motrice « conditionnelle » ; c'est-à-dire que son intensité et sa durée dépendent de la réponse du partenaire. Celui-ci est « fixé du regard».

Le bâillement quant à lui, présente une évolution motrice « inconditionnelle ». Il évolue indépendamment du comportement des partenaires. Il ne présente d'orientation privilégiée que lorsqu'il est émis à la suite d'une interaction (sur la photo ci-dessus un mâle adulte, Macaca fascicularis).

Bâillement, neurones miroirs et mimétisme

L'activation du gyrus frontal inférieur dans l'hémisphère gauche, au cours de l'observation d'actions, peut s'expliquer par une verbalisation silencieuse des sujets. Cette zone appartient en effet à la région de Broca dont la lésion provoque une aphasie de production. Rizzolati a découvert dans le cortex prémoteur ventral du macaque, dans les aires F4 et F5, des groupes de neurones appelés « neurones miroirs », dont l'activité est corrélée à l'observation d'une action d'autrui en fonction de son but, catégorisant les actions à un niveau intentionnel. Ces neurones semblent exister chez l'Homme.

En juin 2003, R. Hari a présenté le premier travail d'imagerie fonctionnelle cérébrale, réalisé lors de la perception du bâillement d'autrui. Le sillon temporal supérieur, appartenant à la zone des neurones miroirs, s'active électivement lors de cette perception et n'entre pas en fonction lors de l'observation d'autres mouvements expressifs d'un visage. Il s'agit là de la première preuve scientifique d'un mécanisme neurophysiologique spécifique de la réplication du bâillement.

  • Gyrus occipital inférieur : perception initiale, identification d'une face.
  • Sulcus temporal supérieur : perception des mouvements, des traits et du regard, de l'expression de la bouche.
  • Gyrus fusiforme latéral : perception des éléments invariants d'un visage, perception de l'identité individuelle
  • Sulcus pariétal interne : attention directionnelle.
  • Cortex auditif : perception du langage des bruits respiratoires
  • Amygdale, insula, système limbique : valeur émotive.
  • Cortex temporal antérieur : identification, biographie.
  • Structures sous-corticales : perception inconsciente d'ambiance.

Percevoir les actions réalisées par autrui impliquerait un processus de simulation qui permettrait d'en comprendre les intentions. Cette résonance chez l'observateur ne produit pas nécessairement un mouvement ou une action. Un mécanisme inhibiteur, parallèlement activé et qu'on peut situer au niveau frontal, bloquerait le déclenchement moteur mimétique des actions. En effet, l'étude de la pathologie neurologique humaine des dysfonctionnements frontaux retrouve deux circonstances où l'imitation non inhibée perturbe les comportements :

  • La maladie de Gilles de la Tourette, touchant le cortex préfrontal, les ganglions de la base et le système limbique, associe trois éléments principaux : les tics, la rare coprolalie, et l'écholalie-échopraxie ;
  • Le syndrome préfrontal ou prémoteur associe une aphasie kinésique (lésions hémisphère gauche), et des troubles de la sélectivité des schémas moteurs alors que les fonctions supérieures sont respectées (désautomatisation des activités avec persévérations et imitation rudimentaire et erronée des derniers mouvements de la personne face au malade, cétopraxie).

La réplication du bâillement serait-il un comportement non inhibé, de façon physiologique, et se rapprochant par ses mécanismes de ces pathologies ? À quel âge, chez l'Homme, la réplication du bâillement apparaît-elle ? Piaget, avait montré que l'imitation du bâillement par le bébé n'apparait qu'au cours de la deuxième année de vie, alors que les nouveau-nés bâillent fréquemment, prolongeant ainsi ce comportement apparu précocement au cours de la vie fœtale. Meltzoff propose une interprétation ontogénique à cette discordance. Dans les six premiers mois de la vie, le bébé est capable d'imiter les mouvements des mains parce qu'il voit les mains d'autrui comme les siennes. Par contre, il n'a pas la perception consciente de lui-même comme individu ni perception des mouvements de son visage.

Lorsque le test du miroir indique qu'il a sa propre perception d'individu autonome, qu'il acquiert la capacité de se reconnaître dans le miroir, son développement mental de l'imitation s'achève par la capacité à imiter des mimiques, expliquant ainsi qu'il devienne sensible à la réplication du bâillement au cours de la deuxième année de vie seulement.

L'excès de bâillement peut révéler des pathologies
 neurologiques. © DR
L'excès de bâillement peut révéler des pathologies neurologiques. 

Bâillements excessifs, pathologies et antidépresseurs

Le 23 octobre 1888, Jean-Martin Charcot présentait à ses confrères une jeune femme incommodée par sept bâillements par minute, soit 420 par heure ! Il mit ces bâillements sur le compte de l'hystérie, mais les autres symptômes qu'elle présentait laissent penser qu'elle souffrait d'une tumeur de l'hypophyse.

L'excès de bâillements peut révéler des pathologies neurologiques d'origine tumorale, vasculaire ou épileptique. La prise d'antidépresseurs est la cause la plus fréquente d'excès de bâillements. Banals lors d'une hypoglycémie ou d'un malaise vagal, les bâillements répétés sont, pour de nombreux migraineux, prémonitoires du début ou de la fin de leur crise.

Inversement, les bâillements disparaissent quasiment au cours de la maladie de Parkinson. Le traitement antiparkinsonien les fait réapparaître.

Le bâillement peut aussi être un outil de diagnostic. Cette patiente de Charcot (voir photo ci-dessus) bâillait toutes les huit secondes environ. Ses bâillements provenaient sans doute d'une tumeur cérébrale qui comprimait et déréglait des zones neuronales impliquées dans le bâillement.

En résumé, admettant que le développement du cortex frontal (moteur) et préfrontal (prémoteur) est spécifique aux bipèdes, on peut donc proposer que la réplication du bâillement soit une véritable échokinésie, pour reprendre ce mot inventé par J.-M. Charcot, que l'on peut caractériser par trois critères :

  • La réplication serait une spécificité humaine interprétée comme un mimétisme comportemental.
  • L'observation d'un comportement moteur d'autrui est mimée par les aires motrices de l'observateur et le plus souvent non suivi d'actes moteurs par inhibition frontale, le bâillement serait-il, lui, sous certaine condition de niveau de vigilance, le résultat d'un comportement non inhibé ?
  • La réplication aurait conféré un avantage sélectif en permettant une synchronisation efficace des niveaux de vigilance entre les membres d'un groupe. Elle participerait d'une forme d'empathie instinctive involontaire, probablement apparue tardivement au cours de l'évolution des hominidés.

D'autres comportements se révèlent contagieux comme le rire (le rire et le cri pathologiques sont associés à des dysfonctions des voies de communications réciproques cortex cingulaire préfrontal antérieur - cervelet), les émotions, avec par exemple la peur, génératrice de fuites collectives ; d'autres structures corticales sont en jeu. Après avoir distingué les réactions programmées, communes à tout le monde animal et les réactions émotionnelles élaborées, propres aux primates, il apparaît que la réplication du bâillement peut participer des deux types de comportements.

Les réactions programmées sont retrouvées chez tous les mammifères. Elles apparaissent nécessaires à la survie individuelle ou de groupe. Elles sont contagieuses par communication non verbale. Il s'agit d'un processus cognitif de communication directe, immédiat non conscient, engendrant des schémas moteurs innés ou acquis telle la fuite ou l'évitement. Baldwin, en 1894 a baptisé mimétisme ce type de comportement. Le bâillement contagieux ne peut correspondre que pour une part à ce niveau comportemental archaïque. Son automatisme l'en rapproche. Mais son caractère aléatoire, sa latence éventuelle sont bien différents.

L'empathie et le partage des émotions

Une émotion exprimée par un congénère nécessite un traitement analytique de l'information afin d'être décryptée. Base de la cognition sociale, l'expression faciale des émotions sous-tend des processus cognitifs élaborés et flexibles. Leurs mises en œuvre et la réponse adaptée nécessitent un temps de réaction nettement plus important, mal adapté à un réflexe immédiat de survie. Seuls les primates humains manifestent la capacité de percevoir les autres comme des agents intentionnels, avec capacité d'identification. Cette capacité à penser l'autre, à comprendre le raisonnement d'autrui et ses désirs sont cruciaux pour l'acquisition de compétences à une vie sociale.

C'est la base de l'empathie réfléchie : comprendre le ressentiment de l'autre, ressentir soi-même ce que l'autre ressent. La réplication du bâillement s'apparente au décryptage d'une émotion, d'un état de vigilance d'autrui à un niveau automatique non conscient permettant une synchronisation d'état de vigilance entre individus, qu'on pourrait qualifier d'empathie instinctive involontaire. Cette capacité à partager des émotions avec autrui (résonnance avec des affects inconscients) repose sur une communication implicite, façonnée au cours de l'évolution, dont les mécanismes neurobiologiques commencent à s'éclairer.

« L'analyse des substrats neurologiques des comportements montre un caractère modulaire permettant une explication évolutive par accroissement graduel des composants. Des structures neuronales spécifiques sous-tendent ce traitement de l'information émotionnelle : l'amygdale, le cortex occipito-temporal, le cortex cingulaire antérieur, le cortex orbitofrontal, avec comme autre caractéristique la prédominance hémisphérique droite ». Le cervelet participe également par ses connexions avec les noyaux gris centraux, comme agent de coordination et de modulation de mouvements automatiques innés ou acquis.

Les études d'imagerie cérébrale, chez l'Homme, s'accordent sur l'idée que la perception des mouvements, des actions réalisés par autrui, et l'imagerie mentale de l'action partagent avec la génération de l'action intentionnelle un ensemble de régions cérébrales.

Olivier Walusinski

 
 

Zika de nouveau mis en cause dans une maladie neurologique/Zika virus may now be tied to another brain disease

AMERICAN ACADEMY OF NEUROLOGY

VANCOUVER

VANCOUVER, BRITISH COLUMBIA - The Zika virus may be associated with an autoimmune disorder that attacks the brain's myelin similar to multiple sclerosis, according to a small study that is being released today and will be presented at the American Academy of Neurology's 68th Annual Meeting in Vancouver, Canada, April 15 to 21, 2016.

"Though our study is small, it may provide evidence that in this case the virus has different effects on the brain than those identified in current studies," said study author Maria Lucia Brito Ferreira, MD, with Restoration Hospital in Recife, Brazil. "Much more research will need to be done to explore whether there is a causal link between Zika and these brain problems."

For the study, researchers followed people who came to the hospital in Recife from December 2014 to June 2015 with symptoms compatible with arboviruses, the family of viruses that includes Zika, dengue and chikungunya. Six people then developed neurologic symptoms that were consistent with autoimmune disorders and underwent exams and blood tests. The authors saw 151 cases with neurological manifestations during a period of December 2014 to December 2015.

All of the people came to the hospital with fever followed by a rash. Some also had severe itching, muscle and joint pain and red eyes. The neurologic symptoms started right away for some people and up to 15 days later for others.

Of the six people who had neurologic problems, two of the people developed acute disseminated encephalomyelitis (ADEM), an attack of swelling of the brain and spinal cord that attacks the myelin, which is the coating around nerve fibers. In both cases, brain scans showed signs of damage to the brain's white matter. Unlike MS, acute disseminated encephalomyelitis usually consists of a single attack that most people recover from within six months. In some cases, the disease can reoccur. Four of the people developed Guillain-Barré syndrome (GBS), a syndrome that involves myelin of the peripheral nervous system and has a previously reported association with the Zika virus.

When they were discharged from the hospital, five of the six people still had problems with motor functioning. One person had vision problems and one had problems with memory and thinking skills.

Tests showed that the participants all had Zika virus. Tests for dengue and chikungunya were negative.

"This doesn't mean that all people infected with Zika will experience these brain problems. Of those who have nervous system problems, most do not have brain symptoms," said Ferreira. "However, our study may shed light on possible lingering effects the virus may be associated with in the brain."

"At present, it does not seem that ADEM cases are occurring at a similarly high incidence as the GBS cases, but these findings from Brazil suggest that clinicians should be vigilant for the possible occurrence of ADEM and other immune-mediated illnesses of the central nervous system," said James Sejvar, MD, with the Centers for Disease Control and Prevention in Atlanta and a member of the American Academy of Neurology. "Of course, the remaining question is 'why'-why does Zika virus appear to have this strong association with GBS and potentially other immune/inflammatory diseases of the nervous system? Hopefully, ongoing investigations of Zika virus and immune-mediated neurologic disease will shed additional light on this important question."

 

Les salles de shoots - la suite mais pas l’épilogue

 Pr. Jean Costentin, Président du centre national de prévention d’études et de recherches sur les toxicomanies (CNPERT)

 

L’arrêté portant sur le fonctionnement des « salles de consommation de drogues à moindre risque », ou « salles de shoots » a été publié au J.O. du vendredi 25 Mars 2016.

Ainsi, les objections, critiques et oppositions exprimées de nombreux côtés à ce projet n’ont pas été entendues. Elles émanaient pourtant : de l’Académie nationale de Médecine, de l’Académie nationale de Pharmacie, du Conseil national de l’Ordre des médecins, d’un important groupe de députés et de sénateurs de l’opposition, d’un collectif d’associations engagées dans la prévention des toxicomanies, auquel participait notre CNPERT, d’une très grande majorité des riverains de la gare du Nord….

L’ajustement vers le bas des politiques publiques sur les toxicomanies, le laxisme, la démagogie, l’idéologie, ont à nouveau prévalu.

Devant nous souvenir du rôle moteur joué dans l’instauration de ces salles de shoots par la ministre de la Santé, madame Marisol Touraine, nous nous appliquerons à maintenir vivace le souvenir de sa responsabilité à cet égard. Cela ne devrait pas la déranger, puisqu’elle l’assume pleinement : « J’ai porté ce projet avec conviction et j’y crois » (interview au journal « Le Parisien » du 26 Mars 2016).

Pourtant, les principaux arguments qui avaient été invoqués par les défenseurs de ce projet, ont été démentis les uns après les autres :

- La contamination par le virus du SIDA que devait maitriser la création de ces salles ne résiste pas au constat établissant que la contamination par le VIH n’est plus liée à l’injection des drogues ; l’accès libre et souvent gratuit aux seringues et aiguilles d’une part et l’information bien diffusée sur les dangers du prêt du matériel d’injection d’autre part, font que désormais la contamination VIH est essentiellement due à des relations homo- et hétéro-sexuelles.

-La nécessité de lieux médicalisés permettant d’intervenir immédiatement pour secourir des surdoses d’opiacés a perdu de sa pertinence depuis que l’on dispose de sprays d’un antagoniste des morphiniques - la naloxone. Ce médicament permet à quiconque de secourir, sans délai, en tout lieu, un morphinomane victime d’overdose.

- La création de ces salles de shoots, pour capter des toxicomanes en errance et les orienter vers une prise en charge médicale est dénuée de pertinence en France. Notre pays s’est en effet doté, de longue date (avec un coût considérable), de structures justement conçues à cette fin :

- les CAARUD (centre d’accueil et d’accompagnement à la réduction des risques pour les usagers de drogues ; on en comptait 135 en 2010) ;

- les CSAPA (centres de soin, d’accompagnement et de prévention en addictologie ; on en dénombre 260) ; 

- les CCAA (centres de cure ambulatoires en alcoologie, qui doivent se fondre avec les CSAPA ; comme il y en a 250, cela fera 510 CSAPA) ;

- les bus méthadone et autres centres méthadone ;

- les lits hospitaliers d’addictologie ;

-les très coûteux traitements de substitution aux opiacés avec : la buprénorphine à haut dosage - Subutex® (scandaleusement détourné, sur une grande échelle, de l’usage qui justifiait sa commercialisation) et la méthadone.

-citons encore les unités d’hospitalisation spécifiques pour toxicomanes (publiques) avec leurs lits de sevrage, des centres type Croix Rouge….

L’instauration de ces salles de shoots revient à admettre la faillite de ces ruineux dispositifs d’amont. Quand il n’y a jamais assez de moyens et que les résultats escomptés ne sont pas au rendez-vous, il faut toujours se demander si l’on n’en a pas fait trop. Cela devrait inciter la ministre à faire analyser d’une façon minutieuse, par ses services, le cahier des charges, le fonctionnement, les coûts et les résultats de ces dispositifs.

-Il avait été expliqué que ces salles amélioreraient l’image, l’ambiance du quartier dans lequel elles seraient implantées. Les riverains du quartier de la gare du Nord, dans une « votation citoyenne » ont répondu à cet argument par une opposition frôlant l’unanimité.

-On ne trouverait plus sur les trottoirs de seringues ni d’aiguilles menaçant les enfants (argument médiatisé très au-delà de la réalité), or ces salles de shoots ne seront ouvertes que durant 4 à 7 heures par jour, ce qui évidemment ne couvrira pas tous les moments auxquels les héroïnomanes ont un besoin irrépressible de s’injecter leur drogue et risquent encore d’abandonnersur la voie publique leur matériel d’injection.

-Les expériences étrangères de ces salles de shoots ont été abondamment citées. Leur existence même rendait inutile de les refaire en France, quand il eut suffi de les analyser soigneusement. Parer les salles de shoots décidées par la loi du vocable d’« expérimentation », n’est qu’un subterfuge visant à apaiser les réprobations. La durée de 6 ans qui a été retenue pour cette « expérimentation » est délibérément longue, dans le dessein de la rendre irréversible.

Les arguments opposés par les académies et / ou par les associations précitées doivent être rappelées :

Cette mesure démolit, de fait, la loi qui prohibe l’usage des drogues ; loi qui prévoit la possibilité d’injonctions thérapeutiques, qui réprime l’usage ainsi que le commerce des drogues illicites. Cette loi est bafouée par les pouvoirs publiques et la ministre de la santé qui, non seulement autorisent, mais aussi financent ces salles de shoots, abritant des activités qui contreviennent à la loi. Le toxicomane accueilli dans ces salles arrivant avec sa drogue doit se la procurer à l’extérieur ; il semble prévu que la force publique devra fermer les yeux sur ce négoce alentour.

Quel médecin, qui veut rester fidèle au serment d’Hippocrate qu’il a prêté, pourra accepter de contribuer à corrompre les mœurs, par l’envoi de déplorables signaux en direction des toxicophiles qui hésitent à s’engager dans l’impasse des morphiniques, les assurant qu’au bout de ce terrible parcours ils sont attendus dans ces salles de shoots.

Quel médecin, digne de ce titre, pourra s’affranchir de la logique médicale qui exclue de traiter une intoxication par l’administration du produit qui l’a provoquée.

 Si un toxicomane, au sortir d’une salle de shoots, ivre de la drogue qu’on vient de l’aider à s’injecter, se livre à quelque exaction, ne pourrait-il retourner sa responsabilité sur les responsables de cette salle qui l’auront aidé à se retrouver dans un état ne lui permettant plus de se contrôler ? Même si la loi dégage le médecin d’éventuelles poursuites, il n’est pas dans sa culture de s’affranchir, au moins moralement, des conséquences de ses actes.

Quel médecin pourrait assister à l’injection d’une drogue de nature incertaine, de concentration inconnue, coupée d’ingrédients non identifiés ; en une solution ni stérile, ni apyrogène. La suite, la ministre ne peut l’ignorer, mais « elle ne nous a pas tout dit ». La présidente de la MILDECA (mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives), se préoccupe déjà du développement d’une forme injectable de buprénorphine à haut dosage ; tandis que d’autres inspirateurs de la ministre suggèrent la mise à disposition d’une « héroïne médicale » (pure de qualité, définie en quantité, stérile et apyrogène). Les héroïnomanes, privés des revenus de leurs trafics et de leurs coupages, ne pouvant s’acheter cette héroïne, se la verront offrir (comme déjà la buprénorphine à haut dosage et la méthadone). Ainsi se verra réalisé le vœux suprême de l’héroïnomane : « Ma drogue, quand je veux, de la meilleure qualité, à la dose la plus forte possible, puisque l’on veille autour de moi pour rattraper les effets d’une overdose ; injectée au calme, au chaud, allongé même, sous le regard protecteur du médecin et celui maternel de l’infirmière ; avec une douche (facultative) et une bonne collation »; le chien qui accompagne le toxicomane pourra pendant ce temps être gardé au chenil (et, peut-être, vu de temps à autres par un vétérinaire..). Qui voit dans ces éléments de quoi inciter l’héroïnomane à rompre avec ses démons ?

« Quand on aime on ne compte pas » ; mais, comme nous n’aimons pas du tout cette disposition, nous avons compté et abouti (sur la base d’une salle de shoots par bassins démographique de 300.000 habitants) à une dépense annuelle de l’ordre de 250 millions d’euros. La Mairie de Paris vient de voter un budget de 850.000 euros pour la seule installation de la salle de shoots au sein de l’hôpital Lariboisière.

Ces chiffres sont à mettre en perspective avec la pauvreté des moyens consacrés à une prévention des toxicomanies, digne de ce nom, dans notre pays qui collectionne des records internationaux en matière de tabagisme, d’alcoolisme, de cannabisme, d’ascension des cocaïniques et amphétaminiques et de morphino-dépendance. A cette dernière sont consacrés aussi les très dispendieux traitements de substitution aux opiacés (T.S.O.) dont le seul prix de la buprénorphine à haut dosage et de la méthadone avoisine, là aussi, près de 200 millions d’euros, pour s’adresser à près de la moitié des 250.000 individus désormais dépendants des morphiniques.

Face à ces aberrations de nos « décideurs », nous allons continuer d’exprimer avec force notre désapprobation de ces salles de shoots. Nous conservons l’espoir de mobiliser des femmes et des hommes politiques courageux, afin de revenir sur cette folie, bien avant les six ans prévus pour cette « expérimentation ». Ne laissons pas s’incruster dans le paysage glauque des toxicomanies cette « expérimentation ». Tant que l’on n’a pas renoncé on n’a pas perdu.

A l’approche de l’élection présidentielle de 2017, le CNPERT aura à cœur d’interroger les prétendants à la magistrature suprême, sur leurs projets concernant divers aspects des toxicomanies, dont ces « salles de shoots ». Nous vous restituerons leurs réponses ou leurs silences, afin d’éclairer votre choix et de vous inciter à les faire connaître très largement autour de vous.

Comment la pauvreté altère le cerveau des enfants

 

Une étude publiée dans la revue Nature Neuroscience met en lumière la corrélation existant entre niveau de pauvreté et développement du cerveau chez les enfants.

 

Comment la pauvreté altère
 le cerveau des enfants

La pauvreté altère le cerveau des enfants. 

  Comment ce lien est-il fait concrètement et quels sont les interactions en jeu?

Suliann Ben Hamed : Ce travail se base sur l’analyse statistique poussée d’une base de données pédiatriques qui regroupe, pour plus de 700 enfants âgés de trois à 20 ans, 1) les marqueurs socio-économique du foyer, c’est-à-dire le revenu des parents et leur niveau d’étude, 2) des images de très bonne qualité des cerveaux de ces enfants qui permettent de mesurer précisément la surface du cerveau, et 3) leur performance à une batterie de tests standardisés, mesurant différentes compétences cognitives. L’intérêt de ce travail, par rapport aux études antérieures, réside dans la taille de la base de donnée et la possibilité d’étudier l’influence d’une variable particulière, par exemple le revenu familial, sur une caractéristique donnée du cerveau, par exemple la surface du cerveau, indépendamment d’autres facteurs confondants, par exemple l’origine génétique, ou encore le niveau d’éducation des parents. 

Les auteurs mettent en évidence trois faits remarquables. Tout d’abord, ils mettent en évidence une relation linéaire entre le niveau d’éducation des parents et la surface du cerveau, ce dès le plus jeune âge et jusqu’à la fin de l’adolescence. Ils montrent par ailleurs une relation logarithmique entre le revenu du foyer et la surface cérébrale. En d’autres termes, un incrément minime du revenu familial va avoir d’énormes répercussions sur le cerveau des enfants issus de milieux défavorisés, alors qu’il sera à très faibles conséquences chez les enfants issus de milieux plus favorisés. Enfin, les auteurs décrivent un lien de cause à effet entre l’augmentation de la surface du cerveau et l’augmentation des capacités exécutives des enfants en fonction du revenu familial, c’est-à-dire, l’augmentation des capacités de planification, d’organisation, d’attention etc… En France, un enfant sur cinq vit sous le seuil de pauvreté. Ces résultats devraient donc avoir une incidence directe sur les politiques sociales en rapport avec l’aide aux familles démunies.

 

  

Les enfants seraient donc des victimes collatérales du stress ambiant dans lesquels leurs parents sont parfois contraints de vivre? Sur quelles zones du cerveau cela influe-t-il?

Les enfants sont donc effectivement les victimes collatérales des conditions de vie de leurs parents, qu’il s’agisse des conditions matérielles (manque d’hygiène, alimentation insuffisante ou de faible qualité, exposition à diverses sources de pollution, exposition à diverses sources de stress …). C’est leur développement cognitif qui s’en trouve entravé. Ceci a bien évidemment des conséquences sur leur propre vie, mais cela a également un coût sociétal réel, puisqu’il s’agit finalement de priver certains enfants d’atteindre leur potentiel réel. J’aimerais toutefois rappeler que l’étude citée ci-dessus repose sur des analyses statistiques. Rien n’est donc déterministe, et il est important de ne pas confondre tendances moyennes et parcours individuel. L’origine socio-économique d’un enfant ne détermine en rien sa trajectoire personnelle. Par ailleurs, le développement cérébral s’étendant sur plus d’une dizaine d’année, cette trajectoire individuelle peut être potentialisée par des actions ciblées.

 

Le niveau d’études des parents influe spécifiquement sur la surface de régions corticales temporales, pariétales, préfrontales et frontales impliquées dans le langage, la lecture, la planification, l’attention et le traitement de l’espace, ainsi que sur l’hippocampe gauche, une structure qui joue un rôle central dans la mémoire.

En revanche, le niveau du revenu familial influe sur la surface de régions partiellement différentes, du cortex temporal, frontal, insulaire, cingulaire et médiale, impliquées dans le langage et les fonctions exécutives (planification, d’organisation, d’attention).

 

Sont mis en cause des facteurs tels que le stress, le bruit, le surpeuplement, bref des mauvaises conditions de vies en général. Ce phénomène s’observe-t-il également in utero dans le cas de la femme enceinte ?

La base de données ne contient pas d’information concernant les enfants de moins de 3 ans. Toutefois, étant donnés les changements majeurs que subit le cerveau in utero, puis juste après la naissance, il est plus que probable que les observations rapportées par les auteurs puissent être extrapolées à ces périodes-là, au moins en ce qui concerne le revenu familial. Il existe en effet déjà des données qui lient pauvreté de la mère et faible poids de naissance des enfants. Toutes les conditions matérielles difficiles que va subir la mère (manque d’hygiène, alimentation insuffisante ou de faible qualité, exposition à diverses sources de pollution, exposition à diverses sources de stress …), vont se répercuter sur le développement du fœtus en général et son développement cérébral en particulier..

De manière générale, le fait d'être pauvre a-t-il des conséquences analogues sur la vie quotidienne? La pauvreté (et surtout les facteurs l'accompagnant : stress, prise de décision difficiles régulières, etc.) ne crée-t-elle pas une mentalité qui perpétue justement la pauvreté ?

Je ne me sens pas légitime pour répondre à cette question, qui dépasse largement le champ des neurosciences. Je reformulerais la question de façon différente, à savoir que nous apprend cette étude et quelle est son utilité sociétale ? L’étude citée ci-dessus repose sur des analyses statistiques. Rien n’est donc déterministe, et il est important de ne pas confondre tendances moyennes et parcours individuels. Ceci étant dit, l’étude nous apprend qu’en moyenne, le développement cortical est moins optimal dans les situations de très faible à faible revenu que dans les situations de moyen à haut revenu, et que cela va de pair avec de moins bonnes capacités de planification, d’organisation, d’attention, de spatialisation etc … 

La réponse sociétale appropriée serait donc de créer les conditions de sortie d’un cercle vicieux trans-générationnel, permettant à tous les enfants de vivre ne serait-ce qu’au-dessus du seuil de pauvreté (je rappelle le chiffre : en France, un enfant sur cinq vit sous le seuil de pauvreté), et en assurant une mixité sociale pour que les enfants ne soient pas dépendant du niveau d’études de leurs parents.


 

Changement d'heure 2015 : l'heure d'hiver conviendrait mieux à l'horloge biologique

 

2015 - Le changement d'heure d'automne a lieu, en France et en Europe, le dernier week-end d'octobre; soit en 2015, dans la nuit du 24 au 25 octobre. Au Québec et en Amérique du Nord, il a lieu le premier dimanche de novembre; soit en 2015, dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre. Il s'agit du retour à l'heure dite normale d'hiver. Les montres sont reculées 

L'heure normale de l'automne et de l'hiver conviendrait mieux à l'horloge biologique, selon le projet EUCLOCK, financé par l'Union européenne, particulièrement chez les personnes qui ont un chronotype tardif.

Comme chez les autres animaux, le rythme circadien (rythme biologique dont la période est d'environ 24 heures) humain utilise la lumière du jour pour demeurer en synchronie avec l'environnement à mesure que les saisons changent.

Cette adaptation est si précise, explique Till Roenneberg de l'Université Ludwig-Maximilian (Munich), coauteur de cette recherche, que le comportement humain s'ajuste à la progression d'est en ouest de l'aube dans une même zone horaire. 

Dans une étude à grande échelle, qui a examiné les patterns de sommeil de 55.000 personnes d'Europe centrale, Roenneberg et ses collègues montrent que l'horaire de sommeil durant les jours de congé suit la progression saisonnière de l'aube à l'heure normale, mais pas à l'heure avancée. 

Dans une deuxième étude, ils ont analysé l'horaire de sommeil et d'activité pendant 8 semaines entourant les deux changements d'heures (passage à l'heure avancée du printemps et retour à l'heure normale de l'automne) chez 50 personnes, en tenant compte des préférences individuelles naturelles d'horaires (chronotype), qui varient de la personne matinale à l'oiseau de nuit. 

Ils ont observé que l'horaire de sommeil et le pic dans les niveaux d'activité s'ajustent facilement au retour à l'heure normale en automne, mais que l'horaire d'activité ne s'ajuste pas au début de l'heure avancée au printemps, spécialement chez ceux qui aiment se coucher et se lever tard. 

Ces résultats, publiés dans la revue Current Biology, suggèrent que le changement d'heure pratiqué par un quart de la population mondiale représente une perturbation saisonnière significative qui peut avoir des effets sur la physiologie humaine, considèrent les chercheurs. 

"Alors que nous pensons généralement que les changements apportés par l'heure avancée ne représentent "qu'une heure", ils ont des effets beaucoup plus importants si nous tenons compte du contexte des changements circadiens saisonniers", dit Roenneberg. 

"Cette apparemment "petite" heure, se traduit par un retour en arrière de 10 semaines dans la progression annuelle de la relation entre notre cycle d'éveil/sommeil, quatre semaines au printemps et six à l'automne". 

"Après avoir pris en compte l'ajustement saisonnier, les résultats de la recherche montrent que l'horloge biologique humaine ne s'ajustent pas à la transition à l'heure avancée" dit Roenneberg. "Cela est spécialement vrai au printemps pour les gens qui sont du chronotype tardif comme le montrent leurs patterns d'activité quotidiens. 

Leur horloge biologique demeure à l'heure normale, l'heure de l'hiver, alors qu'ils ont à ajuster leur horaire social à l'heure avancée tout l'été. 

Le rythme des divisions cellulaires est couplé à celui de l’horloge biologique interne

Vidéomicroscopie en fluorescence de fibroblastes de souris en prolifération, transformés avec un système rapporteur d’horloge (en vert) et du cycle cellulaire (en rouge et bleu)


 
Vidéomicroscopie en fluorescence de fibroblastes de souris en prolifération, transformés
 avec un système rapporteur d’horloge (en vert) et du cycle cellulaire (en rouge et bleu). © Inserm/iBV/Céline Feillet

 Les divisions de nos cellules suivent le rythme de notre horloge biologique : les tissus qui se renouvellent régulièrement comme la moelle osseuse, la muqueuse intestinale ou les cellules de la peau, le font donc de façon orchestrée, sur 24 heures. Découvrir les molécules et les mécanismes impliqués dans ce couplage pourrait permettre de ralentir la progression tumorale en cas de cancer.

 

Le rythme des divisions cellulaires est calé sur celui de l'horloge biologique qui régule l'activité de nombreuses fonctions biologiques et comportements sur 24 heures. Une équipe Inserm*, associée à deux autres équipes européennes, vient d’en apporter la preuve en étudiant des fibroblastes de souris, des cellules qui se renouvellent régulièrement dans l’organisme. "Ce couplage avait déjà été démontré chez des organismes unicellulaires, comme des cyanobactéries, mais pas encore chez les mammifères. Voilà qui est fait !", se réjouit Franck Delaunay, co-auteur des travaux.

Pour parvenir à cette démonstration, les auteurs ont travaillé in vitro sur des fibroblastes "uniques", c’est-à-dire séparés les uns des autres. Grâce à des molécules fluorescentes, ils y ont suivi l’expression d’un gène de l’horloge biologique et de deux marqueurs de phases du cycle cellulaire. Cette technique leur a permis de visualiser conjointement l’activité oscillante de l’horloge biologique et l’avancée des divisions cellulaires. Et les résultats sont indiscutables : "les deux phénomène sont totalement couplés", indique Franck Delaunay. Mais la démonstration ne s’arrête pas là.

 

Un rythme synchronisé sur 24 heures

Chaque cellule d’un organisme possède une horloge biologique interne régulée par quelques gènes. Cette horloge est elle-même en permanence resynchronisée par une horloge centrale située au niveau du cerveau. La resynchronisation s’opère via des hormones et d’autres signaux. L’ensemble de ce système impose à l’organisme un rythme circadien, calé sur une période d’environ24 heures, qui régule le système veille/sommeil, la température corporelle, la pression artérielle, la production d’hormones, les capacités cognitives, l’humeur et bien d’autres fonctions ou comportements.

Les chercheurs ont donc poursuivi leur étude afin de savoir si le cycle cellulaire pouvait être influencé par la synchronisation imposée par l’horloge centrale. Pour cela, ils ont utilisé une hormone synthétique, la déxamethasone, qui mime l’effet d’une hormone naturelle en favorisant la synchronisation des horloges entre elles. "Le fait d’ajouter cette hormone a permis de replacer nos cellules isolées dans un contexte de resynchronisation tel qu’il se produit dans un organisme entier », explique le chercheur. Et là encore, les scientifiques ont observé un couplage entre le nouveau rythme biologique imposé aux cellules et leurs divisions : "Le régime du couplage a changé pour s’adapter au nouveau rythme biologique induit par l’hormone", précise Franck Delaunay.

 

Des applications possibles en cancérologie

"L’idée est maintenant de savoir si le couplage entre rythme biologique et cycle cellulaire est perturbé en cas de prolifération incontrôlée des cellules, en particulier en cas de cancer. Si la réponse est oui, agir sur cette dynamique pourrait permettre de restaurer un meilleur contrôle des divisions. Pour y parvenir, nous devons découvrir les supports moléculaires de ce couplage, puis identifier de potentielles cibles thérapeutiques", conclut le chercheur.

 

 

*unité 1091 Inserm / CNRS / Université de Nice Sophia Antipolis, Institut de biologie Valrose, Nice

 

 

Cerveau: pourquoi le temps paraît parfois si long

Le cerveau et temps: prédictibilité temporelle, surprise !

Les neurosciences cognitives sont un domaine de recherche fascinant ayant pour objet l'étude de soi: le cerveau essaie de se comprendre. Le cerveau peut être décrit par son anatomie mais son fonctionnement est lui intrinsèquement dynamique c'est-à-dire temporel.

Les théories actuelles du cerveau mettent en évidence sa capacité à anticiper et à prédire les événements futurs. Le cerveau serait ainsi un système prédictif (Bar, 2011) en avance sur le temps physique. Une conséquence est donc qu'à un moment donné, l'activité cérébrale reflète l'anticipation d'événements futurs : ainsi de nombreuses études ont démontré qu'avant même l'arrivée d'un événement, les fluctuations spontanées de l'activité cérébrale prédisent mais aussi biaisent la perception de cet événement futur (Hesselman et al. 2008). Qu'en est-il d'une prédiction incorrecte, quand l'imprévisible se produit ?

Prenons l'exemple d'une production humaine qui repose sur la modulation du temps: la musique. Le tempo prédit l'arrivée des notes et en ce sens, la musique est temporellement prévisible pour l'ouïe. Cependant, l'intérêt fondamental dans les productions musicales est la création de tension : ainsi une émotion ou une qualité musicale sera d'autant plus forte qu'un effet de surprise est créé par l'arrivée d'une note un peu tardive ou une dissonance inattendue. Le cerveau chercherait-il donc à se surprendre?

L'ennui du cerveau

Notre vie est rythmée par les emplois du temps, les événements sociétaux, les nécessités quotidiennes,... bref, elle suit un schéma temporel prévisible en adéquation avec le temps objectif. Pourtant, notre perception du temps ne paraît pas toujours en phase avec la régularité des secondes : le cerveau semble avoir son propre temps et les créations de notre cerveau jouent, elles aussi, avec le temps.

Prenons un exemple de la vie quotidienne : vous êtes au volant de votre voiture, coincé dans les embouteillages. Tour à tour, vous changez de station radio mais ne trouvez pas la musique qui vous convient, regardez dans le rétroviseur, le paysage qui ne bouge pas, puis vous pensez à la réunion qui vous attend, aux enfants à aller chercher, et soudain, c'est l'impatience. L'impatience du piétinement des voitures, la lenteur du trajet, l'impossibilité d'avancer. Le temps paraît très long, le futur se rapproche et il vous faut avancer. Et cependant, tous les téléphones portables et gadgets électroniques continuent à cadencer les secondes exactes sur la base des horloges atomiques : une évidence, le temps extérieur reste stable et ponctué. Une seconde reste une seconde, l'univers à notre échelle de temps se déroule à la même vitesse, mais votre temps interne, lui, semble ralenti. Qu'entendons-nous réellement par ralenti ?

Imaginez une montre qui se dérègle. Imaginez que cette montre tourne deux fois plus lentement que le monde physique si bien que la seconde marquée par la trotteuse soit en réalité 2 secondes de temps physique. Ainsi au lieu d'une montre fonctionnant à 1 Hz (un arrêt par seconde), elle fonctionne à 0.5 Hz (un arrêt toutes les deux secondes). Un observateur considérerait que ces 30 secondes semblent bien longues. A l'inverse, une montre qui s'accélèrerait et marquerait deux temps d'arrêt par seconde (2 Hz) laisserait l'observateur penser que le temps va bien vite.
Au sein du cerveau, il en est un peu ainsi : le temps perçu est élastique parce qu'il résulte d'une dynamique biologique certes bien réglée mais modulable par les événements extérieurs et par l'état même de notre cerveau et donc de notre esprit.

Le cerveau curieux

Le temps individuel est typiquement subjectif, c'est-à-dire qu'il nous est propre. Il est aussi influencé par de nombreuses variables. Par exemple, prêter attention au temps des événements dilate systématiquement le temps perçu. C'est le cas lorsque nous sommes dans une situation pour laquelle nous n'avons aucun contrôle: par exemple, dans un embouteillage. C'est aussi le cas lorsque nous sommes dans l'attente ou dans l'ennui, par exemple dans la file d'attente des supermarchés. Pourquoi cela?

Notre cerveau est un système biologique actif avide de changement et d'information nouvelle à analyser: dans un environnement statique dans lequel rien ne change, le cerveau imprime sa propre dynamique et essaie de trouver des infos nouvelles.

Une manière assez simple de démontrer comment la dynamique cérébrale affecte notre perception du monde est de regarder des figures ambigües dites bistables : les plus célèbres sont le  lapin-canard de Wittgenstein  et le cube de Necker. Lorsqu'une information ambigüe est présentée à notre cerveau, les interprétations perceptuelles possibles sont résolues avec une rythmicité de l'ordre de quelques secondes : le cerveau alterne son interprétation interne de l'image toutes les 2 ou 3 secondes en moyenne. Il en est de même pour des événements acoustiques bistables (Pressnitzer & Hupé 2011). Ainsi, le cerveau aurait sa propre résolution temporelle de sorte que notre représentation consciente du monde soit renouvelée même lorsqu'aucun changement externe ne se soit produit pendant cette période.

Les rythmes cérébraux

Au sein du cerveau, différentes populations neuronales s'activent avec différents rythmes : des horloges neuronales à différentes vitesses coexistent. Les activités dites oscillatoires évoluent de sorte que les neurones soient plus facilement excitables toutes les 25 (rythme gamma), 100 (rythme alpha), 250 (rythme theta) millisecondes ou même toutes les secondes (rythme delta). Les rythmicités cérébrales se retrouvent ainsi à plusieurs échelles de temps et permettent sans doute l'encodage automatique du temps (van Wassenhove, 2009).

Les rythmicités se retrouvent dans les mouvements quasi-automatiques que nous effectuons des milliers de fois par jour : les saccades. Ces mouvements oculaires rapides et balistiques (2 ou 3 par seconde) explorent systématiquement l'environnement et recherche activement l'information dans le champ visuel. Les saccades permettent une actualisation régulière de notre interprétation visuelle du monde. Une saccade dure environ 200 millisecondes et cependant, notre représentation visuelle reste stable  pendant ce mouvement: nous ne voyons pas le monde bouger car le cerveau stabilise notre représentation visuelle en masquant l'information externe pendant une brève période. Ainsi pendant une saccade, le cerveau maintient la représentation initiale (avant la saccade) et compense la perte de temps causée par le mouvement des yeux.

Curieusement, le cerveau surestime parfois la durée d'une saccade et notre représentation visuelle persiste alors un peu trop longtemps : cette mini-dilatation illusoire de notre temps perçu est un phénomène appelé chronostasis. Pour en faire l'expérience, il vous suffit de regarder la trotteuse de votre montre : la première seconde paraît souvent nettement plus longue que les suivantes ! La dilatation subjective de notre temps perçu peut aussi avoir lieu lorsqu'un événement imprévisible se produit : faîtes en l'expérience ici.

Le paradoxe de l'oubli

La perception du temps est intimement liée à la conscience de soi. Le paradoxe fondamental dans notre vie est qu'un instant présent perçu comme court sera remémoré comme long dans nos souvenirs. Lorsque nous prêtons attention au temps, il se dilate ; lorsque nous l'oublions, il s'efface. Les situations dans lesquelles nous prêtons attention au temps sont souvent celles dénuées de contenu intéressant : la salle d'attente ou les embouteillages. Les situations dans lesquelles nous ne prêtons pas attention au temps sont celles dans lesquelles nous nous investissons : la rencontre amoureuse, l'expérience d'un bon film, l'écoute d'une musique ou d'une chanson que l'on apprécie. Il en est donc ainsi : le temps suit sa course. Et cependant, notre esprit, notre cerveau, sait moduler son appréciation du temps physique dans le présent: ne prêtez donc pas attention au temps, il vous le rendra bien.

  Virginie Van Wassenhove

Le cerveau, créateur de temps

Chronobiologie, les 24 heures chrono de l’organisme

Cellule ganglionnaire à mélanopsine

 

Le fonctionnement de l’organisme est soumis à un rythme biologique, calé sur un cycle d’une journée de 24 heures. Ce rythme régule la plupart de nos fonctions biologiques et comportementales. Sa dérégulation entraîne des troubles du sommeil et d’importantes perturbations physiologiques. La chronobiologie est l’étude de ces rythmes et des conséquences de leur perturbation. C’est aussi l’étude des mécanismes biologiques impliqués, et celle des approches cliniques découlant de cette connaissance.

Des fonctions de l’organisme aussi diverses que le système veille/sommeil, la température corporelle, la pression artérielle, la production d’hormones, la fréquence cardiaque, mais aussi les capacités cognitives, l’humeur ou encore la mémoire sont régulées par le rythme circadien (circa : « proche de », dien : « un jour »), un cycle d’une durée de 24 heures.

Plus généralement, les données de la recherche scientifique montrent que presque toutes les fonctions biologiques sont soumises à ce rythme. Les exemples de cette activité cyclique sont innombrables : Grâce à l’horloge circadienne, la mélatonine est secrétée au début de la nuit, le sommeil est plus profond vers deux heures du matin, la température corporelle est plus basse le matin très tôt et plus élevée en fin de journée, les contractions intestinales diminuent la nuit, l’éveil est maximal du milieu de matinée jusqu’en fin d’après-midi, la mémoire se consolide pendant le sommeil nocturne…

Des études ont montré que des individus isolés durant plusieurs semaines dans des conditions proches de l’obscurité et sans repère de temps continuent de maintenir un cycle où le repos et l'activité alternent sur une période d’environ 24 heures. Cette persistance prouve que le rythme circadien est endogène, c'est-à-dire qu'il est généré par l’organisme lui-même.

L’horloge interne, métronome de l’organisme

C’est une horloge interne, nichée au cœur du cerveau, qui impose le rythme circadien à l’organisme, tel un chef d’orchestre. Toutes les espèces animales et végétales ont leur propre horloge interne calée sur leur rythme. Chez l’Homme, cette horloge se trouve dans l’hypothalamus. Elle est composée de deux noyaux suprachiasmatiques contenant chacun environ 10 000 neurones qui présentent une activité électrique oscillant sur 23h30 à 24h30 en moyenne. Cette activité électrique est contrôlée par l’expression cyclique d’une quinzaine de gènes « horloge ».

 

Une resynchronisation permanente

 

Des expériences menées avec des personnes plongées dans le noir (ou soumises à très peu de lumière) pendant plusieurs jours, sans repère de temps, ont permis de montrer que le cycle imposé par l’horloge interne dure spontanément entre 23h30 et 24h30, selon les individus. Autant dire que si l’horloge interne contrôlait seule le rythme biologique, sans être remise à l’heure, l’Homme se décalerait tous les jours. Un individu avec une horloge oscillant à 23h30 avancerait son heure de coucher de 30 minutes quotidiennement, alors que quelqu’un ayant une horloge oscillant à 24h30 retarderait son heure de coucher de 30 minutes tous les jours. Chacun finirait ainsi par dormir à un horaire différent de la journée ou de la nuit. Il en résulterait une vaste cacophonie à l’échelle de la population, et un rythme incompatible avec les activités quotidiennes et sociales. L’horloge interne est donc resynchronisée en permanence sur un cycle de 24 heures.

Pour ce faire, plusieurs synchroniseurs agissent simultanément. Le plus puissant d’entre eux est la lumière. L’activité physique et la température extérieure jouent aussi un rôle, mais leur effet est plus modeste.

La lumière est captée au niveau de la rétine par un groupe de cellules photoréceptrices particulières (les cellules ganglionnaires à mélanopsine), reliées aux noyaux suprachiasmatiques par un système nerveux différent de celui impliqué dans la perception visuelle. Le signal transmis à l’horloge interne provoque la remise à l’heure du cycle pour le synchroniser sur 24h. Ce même signal est aussi transmis à d’autres structures cérébrales dites « non-visuelles », qui sont notamment impliquées dans la régulation de l’humeur, de la mémoire, de la cognition et du sommeil.

La mélatonine, synchronisateur sous influence lumineuse 


La mélatonine est une hormone dont la sécrétion est typiquement circadienne. Sa production augmente en fin de journée peu avant le coucher, contribuant à l’endormissement. Elle atteint son pic de sécrétion entre deux et quatre heures du matin. Ensuite, sa concentration ne cesse de chuter pour devenir quasiment nulle au petit matin, un peu après le réveil.
Le rythme de sécrétion de cette hormone est contrôlé par l’horloge interne, car il est identique chez des individus maintenus en pleine obscurité sans variation de la luminosité. De fait, la mélatonine est utilisée comme marqueur biologique de l’heure interne. 
Néanmoins, la luminosité extérieure peut stimuler ou diminuer sa production. La lumière perçue par la rétine est transmise directement aux noyaux suprachiasmatiques qui relaient l'information jusqu’à une petite glande, l’épiphyse ou glande pinéale, qui secrète la mélatonine. L’exposition à la lumière le soir retarde la production de mélatonine, et donc l’endormissement. Une exposition lumineuse le matin va au contraire avancer l’horloge. Ce phénomène permet, en particulier, de s’adapter aux changements d’heure et aux décalages horaires.

 

De l’horloge interne aux fonctions biologiques

La régulation circadienne de toutes les fonctions biologiques se fait grâce à des messages entre les noyaux suprachiasmatiques et les différentes structures de l’organisme (régions cérébrales, organes…). Ces messages peuvent être directs ou indirects. Ainsi, les neurones suprachiasmatiques innervent directement des régions cérébrales spécialisées dans différentes fonctions comme l’appétit, le sommeil ou la température corporelle. La transmission du rythme circadien aux structures plus éloignées des noyaux suprachiasmatiques passe, entre autres, par la production cyclique d’hormones.

 

Des horloges périphériques optimisent les fonctions locales

L’organisme dispose en outre d’horloges périphériques localisées dans chaque organe (cœur, poumon, foie, muscles, reins, rétine...). Elles permettent d’optimiser le fonctionnement de chaque organe en fonction du contexte environnemental. Elles servent de relai entre l’horloge interne, qui impose son rythme circadien, et l’environnement qui peut induire des situations nécessitant des adaptations. C’est par exemple le cas lorsqu’on a besoin de rester actif pendant une nuit (adaptation de l’activité cardiaque, respiratoire, visuelle).

Les horloges périphériques sont détectables grâce à l’expression locale cyclique des gènes « horloges ». Au niveau de la rétine par exemple, ces gènes s’expriment dans des neurones où se situe l’horloge périphérique. Le fait d’altérer localement l’expression de ces gènes perturbe le fonctionnement de la rétine même si les noyaux suprachiasmatiques de l’horloge interne sont totalement fonctionnels.

Ces horloges périphériques travaillent de façon autonome mais elles doivent être resynchronisées en permanence, grâce à l’horloge interne du cerveau. Si les noyaux suprachiasmatiques sont lésés, les horloges périphériques se désynchronisent : elles se mettent à travailler en cacophonie, comme s’il manquait un chef d’orchestre. Ce phénomène de désynchronisation interne s’observe au cours du vieillissement et dans certaines pathologies.

La chronopharmacologie : le bon médicament au bon moment 


Les oscillations circadiennes du fonctionnement de l’organisme et de chaque organe rendent l’organisme plus ou moins sensible à certains médicaments au cours du cycle de 24 heures. Pour plusieurs molécules, des études ont permis d’identifier des schémas horaires d’administration optimaux pour une tolérance maximale et une toxicité minimale. Ce concept est utilisé en cancérologie à l’hôpital Paul Brousse (AP-HP, Villejuif), par le Dr Francis Lévi responsable de l’unité « Rythmes biologiques et cancers » (unité 776 Inserm/université Paris Sud). Il l’applique chez ses patients atteints de cancers digestifs. L'anti-cancéreux fluorouracile, par exemple, s’avère 5 fois moins toxique lorsqu'il est perfusé la nuit autour de 4 heures du matin, plutôt qu'à 4 heures de l'après-midi.

 

Les troubles du rythme circadien

Les troubles circadiens sont décelés grâce à la position du sommeil dans les 24h. Mais ils sont associés à bien d’autres perturbations : métaboliques, cardiovasculaires, immunitaires, cognitifs et cellulaires.

La classification internationale des troubles du sommeil (ICSD 2, 2005) distingue différents types de troubles des rythmes circadiens du sommeil, dont les plus fréquents sont :

  • « L’avance de phase » : les sujets s’endorment très tôt, par exemple vers 20h, et se réveillent très tôt, par exemple vers 4h du matin. Ce phénomène s’observe davantage chez les personnes âgées, mais il peut aussi s’observer chez les sujets jeunes.
  • « Le retard de phase » : les individus s’endorment très tard, au milieu de la nuit et s’éveillent spontanément en fin de matinée.Ce syndrome émerge souvent après la puberté et il est relativement fréquent chez les adolescents et les jeunes adultes.
  • « Le libre court » est un phénomène connu chez l’aveugle. Son horloge centrale n’étant pas synchronisée par la lumière, les cycles sont ceux de l’horloge interne non synchronisée, durant entre 23h30 et 24h30. La personne décale tous les jours son rythme, par exemple en se couchant une demi-heure plus tard pour un individu ayant une horloge de 24h30.

Dans les cas d’avance ou de retard de phase, les personnes sont incapables de s’endormir et de se réveiller aux heures voulues. S’ils s’obligent à respecter des horaires normaux, des troubles quantitatifs et qualitatifs du sommeil, une fatigue chronique ou encore des troubles du comportement (irritabilité ou apathie) risquent d’apparaître.

Il est vraisemblable que les troubles circadiens du sommeil ont différentes origines selon les individus. Les avances ou retards de phase pourraient avoir une base génétique. Il existe en effet des familles dont plusieurs membres présentent l’un de ces syndromes. D’autres facteurs, notamment des maladies (dépression, anxiété, cancer) pourraient également favoriser une désynchronisation de l’horloge interne. Enfin, des sensibilités différentes à la lumière ou aux autres synchroniseurs pourraient expliquer ce phénomène.

Des horaires de travail décalés, notamment la nuit ou très tôt le matin, entraînent souvent des troubles du rythme circadien. Chez ces travailleurs, en particulier chez les travailleurs postés, un grand nombre de troubles de santé peut s’observer, à différents niveaux.

 

Des conséquences cliniques potentiellement graves

L’étude des conséquences des troubles circadiens a principalement été menée chez les travailleurs postés. Différentes analyses ont montré que les travailleurs postés développent plus de maladies que les autres en réponse aux troubles du rythme circadien : maladies cardiovasculaires avec davantage d’infarctus du myocarde et d’accidents vasculaires cérébraux, dérèglements métaboliques avec plus de diabète et d’insulino-résistance,troubles gastro-intestinaux avec plus d’ulcères et de problèmes de transit, troubles psychiques avec un accroissement des cas de dépressions, troubles cognitifs avec des problèmes mnésiques, ou encore troubles de la fertilité avec plus de fausses couches chez les femmes.

Enfin, d’autres travaux ont montré un risque accru de cancer qui augmente avec la durée d’exposition, notamment au-delà de cinq ans. La cohorte CECILE, suivie par une équipe Inserm, a montré une augmentation de 30 % du risque de cancer chez les femmes travaillant régulièrement de nuit. Le travail de nuit est actuellement classé comme « probablement cancérigène » par le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC).

Un rapport de la Société française de médecine du travaill, publié en mai 2012 sous l’égide de la Haute Autorité de Santé, fait un état des lieux de ces sujets et formule un certain nombre de recommandations à l’attention des travailleurs postés et des médecins.

Néanmoins, les mécanismes expliquant comment les horaires décalés entraînent ces différents troubles et maladies ne sont pas élucidés. Aucun « effet-dose » ne permet de définir un seuil à partir duquel il existe un risque. Les chercheurs s’attèlent donc à comprendre comment la désynchronisation du rythme circadien agit, pour découvrir comment limiter les risques associés.

La lumière bleue, puissant synchronisateur et désynchronisateur 


Pour une même intensité lumineuse perçue, la lumière bleue LED active cent fois plus les récepteurs photosensibles non-visuels de la rétine (cellules ganglionnaires à mélanopsine) que la lumière blanche d’une lampe fluorescente. Elle génère donc le message d’une exposition massive à la lumière directement transmis aux noyaux suprachiasmatiques. Cette lumière bleue est émise par les écrans LED des ordinateurs, des téléviseurs ou encore des tablettes.
Si l’on s’expose le soir à la lumière, et en particulier à une lumière enrichie en bleu, cela provoque un retard de l’horloge, un retard à l’endormissement et généralement une dette de sommeil (car l’heure de lever ne se retarde pas parallèlement pendant la semaine de travail). 
Les études montrent que la suppression de l’utilisation de ces écrans avant le coucher chez l’enfant et l’adolescent permet une augmentation de la durée de sommeil d’une heure trente en moyenne par rapport à celle des utilisateurs.

 

La photothérapie (ou luminothérapie), traitement de référence

Une mauvaise exposition à la lumière est la principale cause de dérèglement du rythme circadien. La photothérapie (aussi appelée luminothérapie), couplée à une bonne hygiène de sommeil et de lumière, est actuellement le traitement de référence en cas de désynchronisation de l’horloge.

Des protocoles cliniques existent pour traiter les troubles des rythmes circadiens du sommeil (et également la dépression saisonnière). Ils reposent sur une exposition à une lumière de forte intensité et de durée précise, à un horaire particulier qui dépend des individus et du trouble. Par exemple, un adolescent en retard de phase devra s’exposer pendant 30 à 60 min à une lumière blanche de 5000-10000 lux à l’heure de réveil souhaitée, quotidiennement. Il devra aussi diminuer son exposition à la lumière le soir, et supprimer tout appareil électronique de sa chambre à coucher à partir de l’heure de coucher souhaitée.

Une hygiène de lumière particulière, avec des horaires précis d’exposition à la lumière, est également conseillée aux travailleurs postés. Les études montrent que le fait d’augmenter l’intensité lumineuse pendant le travail de nuit, puis de diminuer l’exposition au retour à domicile et de dormir dans des conditions d’obscurité totale sont des conditions favorables à la synchronisation de l’horloge biologique. Cela permet une meilleure vigilance pendant les heures de travail et un sommeil de meilleure qualité au retour.

Des règles élémentaires d’hygiène de sommeil sont également nécessaires pour favoriser la resynchronisation : éviter le sport et les écrans avant de dormir, se coucher à une heure correcte, dans le noir et au calme, ou encore se relever en cas d’impossibilité de s’endormir.

L’hygiène de lumière 


Cette notion émergente est maintenant prise en considération avec beaucoup d’intérêt car la lumière permet la remise à l’heure de l’horloge biologique et elle est synonyme d’éveil pour l’organisme. En activant un ensemble de mécanismes biologiques, la lumière permet une vigilance et un fonctionnement cognitif de bonne qualité pendant la journée. C’est la bonne synchronisation de l’horloge et l’obscurité qui permettent un bon sommeil de nuit. Une mauvaise hygiène de lumière est responsable de troubles et possiblement de pathologies.

Dossier réalisé en collaboration avec le Dr Claude Gronfier, neurobiologiste à l’Institut Cellule Souche et Cerveau, Inserm U846, Lyon - Décembre 2013.

La transe chamanique, capacité du cerveau?

Quand la médecine occidentale se penche enfin sur les liens entre le corps et l’esprit

 

 
 


En 2005, la romancière américaine Siri Hustvedt fut prise de violents tremblements alors qu’elle ­lisait en public une allocution en mémoire de son père. « Du menton au sommet du crâne, j’étais moi, telle que je me connaissais. De mon cou à mes pieds, j’étais une inconnue grelottante, racontera-t-elle dans La femme qui tremble (Babel, 2009). Quelque nom qu’on veuille donner à mon affection, mon étrange crise devait comporter une composante émotionnelle en rapport, d’une ­façon ou d’une autre, avec mon père. »
 
Comment les professionnels de santé prennent-ils en considération ces liens intimes qui se tissent entre nos émotions et nos actions, nos affects et nos comportements, nos humeurs et nos mouvements ? Comment, lorsque ces liens sont malmenés, distordus, saccagés parfois par la vie, tentent-ils de les ravauder ? Sur quelles bases scientifiques se fondent leurs interventions ? Et quels en sont les bénéfices démontrés ?
 
Ces questions suscitent un nouvel intérêt médical. C’est ainsi que sont aujourd’hui exploitées (ou explorées) les vertus thérapeutiques d’une série d’approches voguant sur les flots mêlés du corps et de l’esprit. Certaines de ces approches sont classiques, comme la psychomotricité ou l’activité physique : leurs bénéfices sont de plus en plus sollicités pour agir sur le psychique ou la motricité. 
 
D’autres approches sont plus atypiques, tel le qi gong, cette gymnastique traditionnelle chinoise, ou le tai-chi-chuan, un art martial chinois. Quelques études commencent à montrer leur intérêt dans la maladie de Parkinson ou les troubles de l’humeur, par exemple.
 
L’attention du monde médical pour ces thérapies « corps-esprit » n’était pas gagnée. « Nos sociétés ont poussé très loin le clivage du corps et de l’esprit. La médecine occidentale continue de ranger d’un côté les organes, de l’autre la pensée. Mais le corps a disparu. Dès qu’on ne trouve pas de signes de lésions limitées à un ­organe, on dit “c’est psy !” », dénonce le professeur Bruno Falissard, psychiatre, expert en santé publique et biostatistiques à l’Inserm.
 
Ce clivage renvoie à une question fondatrice : quelle est la nature des liens entre le corps et l’« esprit » ? C’est là que tout commence. Et ce « tout » défie notre entendement : comment notre cerveau, cette matière « à la consistance du porridge tiède », selon le mathématicien Alan Turing, peut-il « sécréter » tant de pensées, d’émotions et de comportements enchevêtrés, qui s’expriment à travers le corps ?
 

 

Dualisme contre monisme

 
Vertigineuse interrogation, qui balaie les frontières entre disciplines : elle brasse philosophie et sciences de l’évolution, neurosciences biologiques et cognitives, psychologie, psychiatrie et neurologie… Ce fut d’abord un duel philosophique : depuis deux millénaires, il oppose deux conceptions de ce qu’est une personne humaine. D’un côté, Platon et Descartes. De l’autre, Spinoza. Dualisme contre monisme. Les premiers postulent que l’esprit et le corps sont deux substances de nature radicalement différente ; et Descartes pose la question de leur interaction. Puis vient Spinoza, le visionnaire. Il défend une idée révolutionnaire : « Spinoza pose que l’esprit et le corps sont une seule et même chose ­exprimée de deux façons différentes”, ­raconte Henri Atlan, médecin biologiste et philosophe. Ce sont deux facettes d’une même réalité. »
 
Pour autant, « la philosophie dualiste a si bien structuré notre mode de pensée que nous manquons de mots pour parler des êtres vivants dans une logique uniciste », regrette Michel Sokolowski, pédopsychiatre. Un des premiers à dénoncer ce fourvoiement a été Antonio R. Damasio. Ce neuroscientifique met en lumière le rôle des émotions dans la prise de décision. Dans L’Erreur de Descartes (Odile Jacob, 1995), Damasio s’émerveille de « ce qui fait la beauté de l’émotion au cours de l’évolution : elle confère aux êtres vivants la possibilité d’agir intelligemment sans penser intelligemment ».
 
De l’esprit ou du corps – de l’émotion ou de l’action –, qui est la poule ? Qui est l’œuf ? A sa façon, Goethe s’était penché sur la question. Dans Faust (1808), son héros traduit un passage du Nouveau Testament, écrit en grec. « Au commencement était le verbe », tente Faust. Cela ne le convainc pas. « Au commencement était le sens », poursuit-il, sans plus de succès. L’inspiration lui vient : «Au commencement était l’action ! »
 
« Au commencement était l’émotion ! », répliqueraient sans doute aujourd’hui les psychomotriciens. Leur discipline, née en France à la fin des années 1940, suscite un regain d’intérêt. « Le besoin en psychomotriciens est tel que les quotas de formation (914 places) et le nombre d’écoles (15) ont plus que doublé en cinq ans », assure Gérard Hermant, directeur de l’Institut supérieur de rééducation psychomotrice (ISRP), à Boulogne-Billancourt. Un essor favorisé par les derniers plans Alzheimer. Pour sa part, le plan ­Maladies neurodégénératives 2014-2019 recommande « d’évaluer les besoins en ressources humaines (ergothérapeutes, psychomotriciens…) » pour les soins des personnes atteintes.

 

Somatisation

 
La psychomotricité n’est pas seule à s’intéresser aux liaisons ambivalentes de nos actions et de nos émotions. Malgré la prégnance du dualisme, ce courant irrigue aussi les champs de la psychologie et de la médecine. Car il arrive qu’un conflit psychique se traduise en un trouble physique ou moteur : c’est la somatisation. Les crises de tremblement qui ont saisi Siri Hustvedt en sont un frappant exemple. S’agissait-il d’un « trouble de la conversion » – jadis nommé « hystérie », dont l’étude auprès de Jean-Martin Charcot (1825-1893) mit Sigmund Freud (1856-1939) sur la piste de la psychanalyse ? Ces troubles continuent de défier psychiatres et neurologues : ils se manifestent par une atteinte de la motricité volontaire ou des fonctions sensorielles, sans correspondre à aucune affection organique connue. Comme ils sont souvent précédés de facteurs de stress, on leur attribue une cause psychologique.
 
Contre certains troubles émotionnels ou de l’humeur, les bénéfices de l’activité physique sont étudiés de près. Chez des adultes atteints de troubles dépressifs ­ (légers à modérés), par exemple, l’exercice physique se montre aussi efficace que les psychothérapies ou les thérapies médicamenteuses. C’est ce que montre une étude publiée en 2013 par la fameuse Cochrane Collaboration. Par ailleurs, des programmes d’activité physique diminuent la dépression et la fatigue chez des femmes atteintes de cancer du sein et traitées par chimiothérapie. Ce sont les résultats d’une étude publiée en 2013 dans Annals of Oncology par Marion Carayol, de l’Inserm, et Grégory Ninot, de l’université de Montpellier.
 
« L’activité physique, c’est bien. Mais laquelle ? A quelle dose, à quelle fréquence et pour qui ? », s’interroge Grégory Ninot. Il dirige une plate-forme universitaire consacrée à l’évaluation rigoureuse de l’efficacité des interventions non médicamenteuses. « Même pour évaluer ces interventions, on peut faire appel aux essais cliniques randomisés. »
 

Approches singulières

 
Quid des thérapies comportementales et cognitives (TCC), qui tentent aussi de réguler cette boucle liant actions et émotions ? « Si l’on demande à des patients ­anxieux, par exemple, de respirer lentement, le relâchement musculaire a un effet de rétroaction positive sur l’anxiété, note Bruno Falissard. Et, quand nous respirons lentement, nous mentalisons davantage de pensées agréables ; il y a un ­effet de conditionnement. A l’inverse, une respiration rapide modifie le pH du sang, d’où une libération cellulaire accrue de substances anxiogènes. »
 
Notre façon de marcher influerait-elle sur notre humeur ? C’est ce que suggère une étude canadienne publiée en 2014. Chacun sait que la dépression affecte la démarche : l’allure est ralentie, les épaules en avant… L’inverse est aussi vrai : adopter une démarche accablée assombrit l’humeur ; une démarche enjouée, à l’inverse, l’illumine. C’est ce qu’a montré une équipe de la Queen’s University (Ontario).
 
Plus discrète a été l’entrée, dans notre médecine cartésienne, de l’art de vivre asiatique. Avec des résultats troublants : en 2012, une étude publiée dans le New England Journal of Medicine a montré que le tai-chi-chuan améliorait la stabilité posturale de patients atteints de la maladie de Parkinson (qui affecte les mouvements). « Le taï-chi ne modifie pas l’évolution de la maladie, mais il diminue les chutes de moitié », précise le professeur Alain Baumelou, de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, à Paris. Le qi gong, de son côté, associe mouvements lents, exercices respiratoires et concentration. 
 
En 2010, il a montré son intérêt pour améliorer l’humeur et la qualité de vie de personnes souffrant de cancers. Par ailleurs, un projet d’essai randomisé sur les effets du qi gong dans les addictions a été déposé par Alain Baumelou, à la Pitié-Salpêtrière.
 
Autre approche singulière, parmi ces thérapies « corps-esprit » : le « neurofeedback », apparu à la fin des années 1950 aux Etats-Unis. La méthode consiste à mettre le patient dans la capacité de piloter son cerveau en temps réel. Cela, grâce à l’électroencéphalographie ou à l’imagerie par résonance magnétique (IRM). Le neurofeedback offre des perspectives intéressantes pour la régulation des émotions, chez des sujets atteints de phobie sociale ou chez des psychopathes : ces personnes activent mal les régions cérébrales liées à la peur.
 
Une équipe allemande (Niels Birbaumer, université de Tübingen) a demandé à des participants de moduler en temps réel les activités d’une petite région profonde de leur cerveau : l’insula, qui joue un rôle central dans la reconnaissance de nos propres émotions et celles d’autrui. « Au bout de cinq séances, ces sujets ressentaient moins d’émotions négatives à la vue d’images pénibles », résume Michel Le Van Quyen, auteur de l’ouvrage Les Pouvoirs de l’esprit (Flammarion, 2015), chercheur à l’Institut du cerveau et de la moelle épinière (Inserm, Paris).
 
Quels sont les processus biologiques de ce dialogue incessant de nos émotions et de nos actions ? Les voies d’activation de la réponse au stress jouent un rôle majeur. Mais, dans ce « tout » qu’est un « système humain », ces processus forment un dédale complexe. Prenons l’exemple de l’activité physique : « Elle agit à tous les étages de l’organisme : ­génétiques, cellulaires, physiologiques, psychologiques, comportementaux et sociaux, résume Grégory Ninot. On ne peut réduire ses effets à la mise en jeu de quelques circuits neurophysiologiques. »
 
Cette vision mécanistique a donc vécu. Cela n’ôte rien à l’intérêt de connaître les rouages neurophysiologiques en jeu. « Un aspect important de la relation actions-émotions est l’intervention des systèmes de récompense, principalement dopaminergique », relève Jean-Pierre Changeux, professeur honoraire au Collège de France.
 
« L’ennui est que nous ne disposons pas d’un langage unique pour décrire les phénomènes psychiques et corporels, cérébraux, endocriniens, immunitaires, souligne Henri Atlan. Nous ne pouvons qu’utiliser, selon les cas, le langage qui nous est le plus commode, psychologique ou biologique. » Ces questions butent toujours sur cet obstacle : l’absence d’un modèle unifié du vivant. « Il n’existe pas de théorie de grande unification de ce qu’est un sujet humain, intégrant son corps, son esprit, ses organes », conclut Bruno Falissard.

  09.2015  Florence Rosier

Qu'est-ce que l'hypnose ?

 

 http://pdf.lu/TMs3

 

 

Hypnose à l'étude

 

L'Inserm a publié le 8 septembre un rapport sur l'évaluation de l'efficacité de la pratique de l'hypnose. Souvent mal considérée, elle est en train de démontrer son efficacité.

 

Pour en parler dans la Une de la science, l'auteur du rapport, Juliette Gueguen était l'invitée de La Tête au Carré avec le docteur Jean-Marc Benhaiem, praticien hospitalier au centre de traitement de la douleur de l'hôpital Ambroise Paré et de l'Hôtel-Dieu. Il est aussi l'auteur de plusieurs ouvrages sur les applications médicales de l'hypnose.

 

Cette étude intervient dans un contexte médical où la demande des patients est de plus en plus forte. Il était donc important de pouvoir évaluer cette pratique et cette tâche est revenue à une unité de l'Inserm à la demande du ministère de la Santé. Cette unité a compilé la littérature scientifique consacrée à ce sujet, comme les études Cochrane ou de grands essais scientifiques.

 

Cette pratique confirme qu'elle permet de diminuer les consommations de médicaments lors des anesthésies, ou d'améliorer l'état du patient dans le cadre de douleur chronique, ou encore pour la préparation à l'accouchement. Si son efficacité n'est pas prouvée dans tous les domaines, comme le sevrage tabagique, l'hypnose se trouve de plus en plus sollicitée et les demandes de formation sont de plus en plus demandées par le personnel hospitalier.

 

 

http://www.franceinter.fr/player/export-reecouter?content=1150691

 

 

 

Evaluation de l’efficacité de la pratique de l’hypnose

http://pdf.lu/Vmwt

 

Evaluation de l’efficacité de la pratique de l'hypnose
Expertise scientifique réalisée par l'unité Inserm U1178 à la demande du Ministère de la Santé (Direction Générale de la Santé). Juin 2015

Juliette Gueguen

Caroline Barry

Christine Hassler

Bruno Falissard

Avec l’expertise critique d’Arnaud Fauconnier et Elisabeth Fournier-Charrière

Juin 2015

 

Le mystère de l'orteil manquant

Lors de l'expérience, près de la moitié des participants (47%) ont eu la sensation qu'il leur manquait un orteil (en général le 2ème ou le 3ème).

 

article original :

http://pec.sagepub.com/content/early/2015/09/27/0301006615607122.full.pdf+html

 

 
 
Le cerveau à du mal à identifier certains orteils quand on les touche à l'aveugle, démontrent des chercheurs britanniques qui ont tenté de comprendre cet étrange phénomène.

 

Sommes-nous capables d'identifier nos orteils les yeux fermés lorsque quelqu'un nous les touche? C'est la question qui a animé trois chercheurs. Au total, vingt personnes se sont prêtées à l'expérience au cours de laquelle ces scientifiques du Département de physiologie, anatomie et génétique de l'université d'Oxford ont stimulé chaque orteil 30 fois de manière aléatoire. Les participants avaient pour consigne d'identifier rapidement le doigt de pied qui venait d'être touché par simple pression.

Les résultats, publiés lundi dans la revue Perception, révèlent que, si l'identification du gros et du petit orteil s'est avérée correcte dans 94% des cas, celle des trois orteils centraux a été beaucoup plus délicate. En effet, pour les 2e, 3e et 4e orteils, les bonnes réponses n'ont atteint respectivement que 57%, 60% et 79%.

Agnosie

Plus étonnant encore: près de la moitié des participants (47%) ont eu la sensation qu'il leur manquait un orteil (en général le 2ème ou le 3ème). Les chercheurs ont répété l'expérience sur les doigts de la main et ils se sont aperçus que, contrairement aux doigts de pied, l'exercice se déroulait parfaitement. «D'autres études ont montré que l'usage des pieds pour des tâches sensorimotrices fines améliorait l'identification par le toucher», écrivent les auteurs.«Cela montre que le système nerveux peut modifier son organisation en fonction des apprentissages et de l'expérience».

Moins sollicités pour des tâches fines que nos doigts, nos orteils auraient donc perdu en sensibilité. Les chercheurs ont tenté de comprendre les mécanismes de ce phénomène, qui pourraient entrer en jeu dans certaines pathologies. «Nous savions que certaines maladies pouvaient entraîner cette d'agnosie (l'incapacité de reconnaître certains stimuli) mais ici, les personnes testées sont en bonne santé», a rapporté dans un communiqué Nela Cicmil, coauteure de l'étude.

Notre gros orteil occupe deux blocs au lieu d'un, ce qui entraînerait un décalage
 de notre perception des autres orteils. (Schéma: Cicmil et al, 2015)
Notre gros orteil occupe deux blocs au lieu d'un, ce qui entraînerait un décalage de notre perception des autres orteils. (Schéma: Cicmil et al, 2015)

Théorie des blocs

L'équipe a émis une hypothèse: «Nous suggérons que le cerveau, au lieu de sentir chaque orteil séparément, verrait cinq blocs» (voir schéma ci-contre). Cependant, «les espaces compris entre les orteils ne correspondent pas aux limites entre ces blocs», explique la chercheuse britannique. En fait, notre gros orteil occuperait à lui seul deux blocs, ce qui entraînerait ainsi un décalage dans la correspondance entre les blocs et les orteils, et donc un trouble de notre perception.

Même si l'expérience n'a été réalisée que sur un petit nombre de personnes, les auteurs suggèrent que cette étude pourrait ouvrir la voie vers «une meilleure compréhension des mécanismes cérébraux qui entraînent des erreurs simples de représentation du corps».

 Cécile Thibert - 09/2015

Congrès des Neurologues Libéraux 2015 à Grenoble

Conférence Plénière
"L'intelligence sans Cortex"

Philippe Vernier
 

 

"Alzheimer et mémoire musicale"

Hervé Platel

Emmanuel Bigand

samedi 19 septembre 2015

Découverte : votre peau “pense” parfois avant votre cerveau

Des chercheurs de l'université d'Umea ont récemment infirmé la connaissance solidement établie selon laquelle le système nerveux est divisé entre un cerveau "intelligent" et un réseau périphérique borné à la transmission des informations.

 

Découverte : votre peau “pense” parfois avant votre cerveau

 

 

Atlantico : Une récente étude de l'université d'Umea en Suède (voir ici en anglais) vient de faire une découverte étonnante: les neurones présents dans la peau, et en particulier celle des doigts, ne se limiteraient pas seulement à la transmission des informations de ce qu'ils touchent, mais interpréteraient eux-mêmes ces informations. En quoi cette découverte est-elle étonnante ?

Philippe Vernier : L’observation faite par ces chercheurs suédois chez une trentaine de volontaires, femmes et d’hommes, tend à montrer que les neurones qui innervent la peau du bout des doigts sont capables de coder des informations complexes dès l’origine du stimulus (toucher un objet), et qu’ils se comportent donc comme des neurones du cortex cérébral. Avant cette publication, l’idée dominante était que les neurones venant de la périphérie du corps, de la peau, véhiculaient une somme d’informations simples, et que c’était les neurones de notre cortex qui "décodaient" ces informations élémentaires pour leur donner un sens et faire en sorte que l’on reconnaisse, que l’on se représente l’objet touché (une balle ou un cube par exemple).

  

La découverte principale de ces chercheurs est donc d’avoir montré que l’information spatiale qui permet de reconnaître une forme est encodée dès l’origine, grâce à la position des petits récepteurs, des petits senseurs que nous avons sous la peau et qui sont connectés aux nerfs des doigts. Cette information de position et l’intensité de la pression sur les doigts est transformée en une séquence temporelle de signaux électriques très spécifique qui montre que les nerfs de nos doigts sont déjà capables en eux-mêmes de traiter une grande partie de l’information qui permet de se représenter l’objet, de comprendre ce que l’on touche. 

Qu'est-ce que cette découverte pourrait remettre en cause ? Que pensions-nous du système nerveux et de son fonctionnement jusqu'alors ?

Cette découverte remet en cause une conception un peu simpliste selon laquelle les nerfs de la périphérie du corps seraient de simples transmetteurs passifs de signaux qui varient simplement en fonction de l’intensité de la stimulation, la pression sur le bout des doigts par exemple. Ce travail de recherche, fait directement sur des sujets humains, suggère qu’il n’en est rien, et que ces neurones de la peau traitent l’information reçue au bout des doigts de façon très sophistiquée. Il existe donc une sorte d’ "intelligence"  au bout de nos doigts.

 

Peut-on désormais dire que notre « intelligence » au sens premier n’est pas confinée à notre cortex cérébral, mais est répartie dans notre corps ?

Il faut sans doute ajouter, pour bien comprendre ce dont il s’agit, que ce n’est pas parce que les doigts "comprennent" une forme et codent une information complexe dès l’origine, que nous avons pour autant consciente de cette information née dans les nerfs de nos doigts. Pour que la perception de la forme de l’objet devienne consciente, il faut que les signaux transmis par les nerfs de la peau atteignent le cerveau. C’est dans le cerveau, en particulier dans le cortex spécialisé dans la perception du toucher, que l’information peut devenir consciente, grâce l’organisation et aux connexions particulières de ces régions cérébrales

Quelle est la portée de cette découverte ? Quelles autres recherches ces résultats pourraient-ils inspirer ?

Les résultats publiés par ces chercheurs permettent de mieux comprendre comment notre système nerveux fonctionne et comment il construit notre perception et représentation du monde extérieur. Le type de codage, de mise forme de l’information qui provient de nos organes des sens est beaucoup plus riche et complexe que ce que l’on pensait il y a quelques années encore. Les chercheurs suédois insistent sur le fait que nos nerfs et notre cerveau analysent en un temps très bref, quelques millièmes de seconde, de très nombreux signaux, et qu'ils sont capables de leur donner un sens en les classant selon le moment et le lieu où ces signaux ont été émis.

 

 

 

La découverte des chercheurs suédois renforce les hypothèses récentes sur la nature du "code" qui dans le système nerveux, nous permet de voir le monde et de lui donner un sens. Ces résultats inspireront aussi certainement les ingénieurs et informaticiens qui conçoivent les ordinateurs de demain, ou toutes sortes de robots.


 

Edge-orientation processing in first-order tactile neurons

J Andrew Pruszynski & Roland S Johansson

Nature Neuroscience 17,1404–1409 (2014)
 


 

Les allegros d'Alzheimer

Le placebo peut-il vraiment soigner ?

 

- La réponse du Pr François Chast, pharmacien hospitalier, ancien président de l'Académie nationale de pharmacie.

 

En administrant des «pilules de mie de pain» à certains de ses patients, Corvisart, le médecin de Napoléon, ne faisait que renouer avec une technique thérapeutique ancestrale, puisque les médecins de la Grèce antique n'hésitaient pas à prescrire des toiles d'araignée ou de la poussière de roche avec succès, sachant que ces drôles de produits n'auraient aucun effet, mais comptant sur l'accompagnement chaleureux de la prescription pour donner confiance aux malades.

Aujourd'hui, les placebos peuvent effectivement être considérés comme de «faux médicaments», au sens où ils ne contiennent pas de produit actif. Mais force est de constater que, dans plus de 35 % des cas, ils agissent…

On sait désormais, par des travaux récents, que cet effet placebo se produit dans le contexte thérapeutique où participent le patient, le prescripteur et peut-être encore davantage la nature de la relation entre les deux. L'apprentissage, la mémoire, la motivation, la récompense, la réduction de l'angoisse sont autant de paramètres psychologiques qui expliquent le fonctionnement du placebo, avec deux moteurs essentiels: l'espoir de guérir et le conditionnement, associant la prise du médicament (placebo ou non) à des messages positifs d'amélioration de la santé.

L'effet placebo existe à tous les âges de la vie, même chez les nourrissons, et on ne note pas de différence sensible selon les sexes. Mais il apparaît plus ou moins efficace selon la nature du patient et du rapport avec son médecin, et selon les maladies. La douleur et les troubles à dimension psychologique comme l'anxiété, l'insomnie, les allergies, les troubles gastro-intestinaux mais aussi les allergies sont naturellement plus concernés.

Production de dopamine

Son intensité varie aussi en fonction de la présentation ou du mode d'administration du médicament ; de la réputation et l'implication du praticien, s'il inspire confiance, se montre attentionné, à l'écoute ; de l'état d'esprit du patient, sa déférence par rapport à l'autorité de la blouse blanche comme sa volonté de guérir ou la nature de son attente.

L'effet placebo démontre clairement que le rituel du traitement fait partie de l'acte thérapeutique. L'idée seule de recevoir des soins est un élément essentiel pour le patient, dont la médecine moderne, pressée et souvent trop uniquement technique, ne tient pas assez compte. Mais son effet n'est pas universel et il n'a notamment aucune action dans les affections graves telles que les septicémies ou les cancers. Pour autant, son action n'est pas seulement subjective, comme cela a été prouvé dans le domaine de la lutte contre la douleur. Grâce aux progrès de l'imagerie médicale, on a pu montrer que le placebo induit les mêmes modifications que la morphine dans le cerveau, et plusieurs travaux ont mis en évidence une part d'activité placebo pour le traitement de l'addiction à l'héroïne.

Toujours dans le domaine neurologique, il a été vérifié que l'administration d'un placebo permet de renforcer l'activité des neurones qui produisent de la dopamine dans les zones cérébrales impliquées dans le déclenchement de la maladie de Parkinson. C'est également le cas chez les patients atteints de dépression et dans les troubles anxieux où, sous l'effet d'un placebo, on observe des modifications de l'activité électrique de certaines aires du cortex cérébral et des effets neurobiologiques touchant l'enzyme nécessaire à sa production de sérotonine dans les neurones, ce qui explique que certaines migraines puissent être traitées par un placebo. Seraient aussi concernés les systèmes immunitaire et endocrinien. Ainsi, de manière assez inattendue, le traitement antibiotique de l'acné est probablement entièrement lié à un effet placebo.

Plusieurs essais cliniques ont démontré que la manière de donner le placebo est aussi importante que le placebo lui-même: ainsi, dans un essai visant le traitement de douleurs chroniques, alors qu'au quinzième jour les comprimés placebos se montraient plus efficaces sur la mobilisation, avec la même activité sur la douleur, qu'un traitement par acupuncture utilisant des «points» volontairement erronés, au bout de six semaines, c'est l'approche par acupuncture qui soulageait le mieux la douleur.

Consentement éclairé

Dès lors, est-il dévalorisant pour un médicament de le traiter de «placebo»? Considérons l'injure comme limitée puisqu'on sait désormais qu'un placebo prend sa part dans l'activité d'un médicament. Existe-t-il, en médecine, de pieux mensonge? Disons que prescrire un placebo peut être utile chaque fois que l'effet indésirable risque de prendre le pas sur l'effet thérapeutique. En aucun cas, cette prescription «inoffensive» ne saurait violer les principes éthiques de respect de l'autonomie du patient et de son consentement éclairé. Il existe d'ailleurs des cas où l'effet placebo agit ouvertement, alors que le patient le prend en parfaite connaissance de cause… En revanche, méfiez-vous des «placebos impurs», comme la vitamine C ou les produits à base de plantes, qui peuvent avoir un effet pharmacologique sans liens avec le trouble à traiter, au prix d'effets secondaires réels et parfois dangereux.

Surtout, attention à ne pas confondre le placebo avec certaines approches «douces» de la médecine et à ne pas oublier que le placebo a son envers, le «nocebo». Un médicament chimiquement inactif qui peut occasionner des effets secondaires désagréables alors même que sa composition ne peut être incriminée, du simple fait de l'attente négative que l'on peut avoir à son égard… À tel point qu'on peut se demander si les mises en garde et les précautions d'emploi contenues sur les notices médicaments sont toujours bénéfiques…

François Chast 


 

L'étrange effet placebo du prix des médicaments

 

Un médicament commercialisé à un prix plus élevé produirait de meilleurs effets sur les patients qui le perçoivent d'entrée de jeu comme plus efficace, selon une étude.

 

Plus un médicament est cher, plus il apparaît performant aux yeux des patients qui s'en persuadent au point d'en ressentir les effets. C'est ce que constate une étude menée sur un groupe de personnes atteintes de la maladie de Parkinson. «Nous avons voulu vérifier si la perception du coût d'un médicament pouvait fonctionner de la même manière qu'un placebo», explique le Dr Alberto Espay, professeur en neurologie à l'université de Cincinnati dans l'Ohio et auteur de cette recherche parue mercredi dans Neurology, la revue de l'American Academy of Neurology.

Les chercheurs ont, pour ce faire, indiqué à 12 patients souffrant de la maladie de Parkinson qu'ils recevraient des injections de deux médicaments fabriqués par deux laboratoires différents, mais dont la formulation était exactement identique. Seule différence: le premier est commercialisé au prix de 100 dollars (environ 90 euros), et le second se vend à 1.500 dollars en pharmacie (environ 1300 euros). Les auteurs de l'étude ont assuré à plusieurs reprises aux volontaires que, malgré cette différence de prix, l'efficacité restait la même. Mais les patients se sont en réalité vus administrer deux doses d'une simple solution saline. Ils ont ensuite été soumis à des tests visant à mesurer leurs capacités motrices et subi un scanner pour évaluer leur activité cérébrale.

Effet placebo

Ceux ayant reçu l'injection du médicament le plus coûteux ont vu leurs capacités motrices s'améliorer de 28% comparativement à ceux traités avec la dose bon marché, ont constaté les chercheurs. «Si on peut trouver des stratégies pour contrôler la réaction placebo, on pourrait potentiellement optimiser les effets des traitements, en réduisant les doses et peut-être aussi les effets secondaires», relève le Dr Espay, qui tient à souligner que l'effet placebo pourrait être plus puissant chez les malades de Parkinson car cette maladie réduit la dopamine, or, les placebo sont connus pour accroître la production de cette hormone qui agit sur les mouvements et la motivation.

Après avoir été informés du placebo, huit participants ont en effet expliqué qu'ils s'attendaient à davantage d'efficacité de l'injection présentée comme la plus coûteuse. Les quatre autres malades, qui n'avaient pas d'attentes particulières, n'ont connu aucun changement de leur état de santé.

Le médicament-marchandise

«Le prix a un effet psychologique sur le consommateur qui associe souvent une image de mauvaise qualité à un prix bas et une image de qualité supérieure, à un prix élevé», explique Nathalie Guichard, maître de conférences en sciences du management à l'université Paris 1 Panthéon Sorbonne, dans son livre Comportement du consommateur.

L'étude du Dr Espay soulève donc la question du passage du statut de «patient» à celui de «consommateur»: les médicaments seraient-ils devenus une marchandise comme les autres? En septembre dernier, la Commission européenne a, consciemment ou non, fait un pas en ce sens en décidant de rattacher l'Agence européenne du médicament (EMA) et la politique des produits de santé à la direction Entreprise et Industrie de Bruxelles. Ce à quoi la revue Prescire et le British medical journal avaient répliqué en adressant une lettre intitulée "le médicament n'est pas une marchandise" à Jean Claude Juncker, président de la Commission.

Pour Gilles Bonnefond, président de l'Union des syndicats des pharmaciens d'officine(USPO): «La perception du médicament n'a pas changé aux yeux des Français: il s'inscrit dans un système de santé et ils en ont en bien conscience. Cette étude est surfaite car si l'on prend l'exemple des génériques, moins chers et de même qualité, les Français les acceptent à plus de 80%. Il faut arrêter d'alimenter les polémiques autour de ces médicaments qui sont essentiels dans le processus de concurrence: ils participent à faire baisser les prix et sans eux, certains traitements ne seraient pas accessibles car trop chers». Le pharmacien poursuit en exprimant sa perplexité devant cette étude réalisée aux Etats-Unis, «sachant que les Américains sont les plus gros consommateurs de médicaments génériques n'étant eux, à la différence des Français, pas remboursés».

De plus, si l'on en croit un récent rapport de l'association Familles Rurales, entre deux pharmacies, le prix d'un même médicament est susceptible de varier du simple au quadruple. «Absurde donc, d'appliquer la règle du rapport qualité-prix au secteur pharmaceutique», commente M. Bonnefond.

Julie Carballo 


 

Le placebo, un effet réel ?

Voir l’effet placebo sous un autre angle : théorie de l’intrication

 

 
Voir l’effet placebo
 sous un autre angle : théorie de l’intrication
Consultation médicale dans laquelle le patient et le thérapeute sont tous deux impliqués de façon à ce que les traitements soient influencés par l’attitude des intervenants et l’intensité émotionnelle de la relation thérapeutique. 

 

L’univers est rempli de mystères qui remettent en question notre savoir actuel. Dans la série « Au-delà de la science », Epoch Times rassemble des récits à propos de ces phénomènes étranges pour stimuler notre imagination et nous amener à découvrir des horizons insoupçonnés. Sont-ils vrais ? À vous de décider.

L’efficacité thérapeutique des placebos a grimpé de façon exponentielle depuis les trente dernières années. Dans les années 1980, l’effet placebo (ou la réponse au placebo) était presque nul. Maintenant, il s’élève à plus de 70 % lors des essais cliniques.

Les implications de cette remontée de l’efficacité sont stupéfiantes.

Et si le caractère intentionnel des pensées humaines réussissait à changer physiquement le placebo en le rendant lui-même capable d’avoir un effet sur la santé ?

Quels changements si dramatiques de notre monde expliqueraient l’ubiquité soudaine de l’effet placebo ? Si les placebos stimulent une réponse positive de façon croissante, qu’est-ce que cela implique pour la « vraie » médication avec laquelle les placebos sont testés avant de recevoir l’approbation pour en permettre l’usage général ? C’est le besoin urgent de comprendre l’effet placebo à la lumière de ces considérations médicales sérieuses qui a poussé le Dr William Tiller, PhD. et professeur émérite à l’Université de Stanford, ainsi que la Dre Nisha Manek, MD ayant travaillé à la clinique Mayo, à l’étudier.

Les relations entre le corps et l’esprit ont depuis longtemps fait l’objet de questionnements dans l’analyse de l’effet placebo, mais Tiller et Manek amènent ce raisonnement dans une direction insolite. Traditionnellement, un placebo est perçu comme étant quelque chose – comme une pilule de sucre – qui n’a aucun effet sur la santé par lui-même ; ce sont les pensées du patient qui doivent avoir un effet psychologique sur son corps. Et si le caractère intentionnel des pensées humaines réussissait à changer physiquement le placebo en le rendant lui-même capable d’avoir un effet sur la santé ? Et si le placebo n’était plus inerte ?

En premier lieu, regardons d’abord le pouvoir du caractère intentionnel des pensées humaines qui pourrait avoir des effets physiques. Tiller a dirigé plusieurs expériences impliquant ce phénomène et en a parlé en détail avec Epoch Times. Il a identifié une substance puissante dans le vide de l’espace – qu’on a cru vide auparavant – qui est influencée physiquement par ce caractère intentionnel des pensées humaines. Il a été capable de contenir l’intention humaine dans une machine et de la relâcher à volonté.

Par exemple, ses expériences ont démontré que cette intentionnalité des pensées humaines peut changer le niveau de pH de l’eau. Que cette intentionnalité provienne d’une personne physiquement présente près de l’échantillon d’eau ou qu’elle provienne d’une machine dans laquelle on a « imprimé » cette intentionnalité, les résultats sont les mêmes. Pour plus de détails sur les expérimentations de Tiller à ce sujet, consultez l’article de Epoch Times New York intitulé Physicist Says Human Intention Physically Exist, Can Be Imprinted Into a Machine.

Cette conception de l’existence physique de l’intentionnalité des pensées humaines pourrait changer le rôle qu’on lui attribue dans l’effet placebo.

Tiller et Manek se demandent s’il est possible que l’intentionnalité se combine à l’information à l’intérieur du placebo ; qu’après avoir dirigé une intention vers le placebo, son potentiel puisse changer, entraînant un effet physique du placebo lui-même sur le corps du patient.

Intrication

Dans le sens classique, un essai clinique se compose d’un docteur, d’un patient (sujet d’étude), du traitement actif mis à l’étude et du placebo. Nous pensons que ces quatre éléments sont séparés dans l’espace et dans le temps. Ce que Tiller et Manek démontrent mathématiquement est que le placebo est connecté au traitement actif et que cette connectivité (ou intrication) change son potentiel – il n’est plus un factice après ce contact.

Deux pilules semblables dont l’effet pourra varier selon l’implication psychologique du patient et du thérapeute. (Image produite par W. Carter sur Wikimedia Commons et éditée par Epoch Times)

Deux pilules semblables dont l’effet pourra varier selon l’implication psychologique du patient et du thérapeute.

Le concept de l’intrication de l’information dont on parle ici diffère de l’intrication quantique avec laquelle nous sommes plus familiers. Tiller et Manek expliquent la différence dans leur recherche intitulée A new perspective on ‘the placebo effect’ : Untangling the entanglement publiée en 2011 dans le journal Medical Hypothesis.

« L’intrication macroscopique semble être différente de l’intrication quantique, qui aborde essentiellement l’interconnectabilité de particules à l’état quantique, comme les photons et les électrons, même lorsque éloignées les unes des autres par l’espace ou le temps. Des expériences fructueuses sur l’intrication quantique ont été menées à des températures extrêmement basses (près du zéro absolu), habituellement dans de petits systèmes, mais plus récemment dans de plus grands systèmes tels composés par de petits cristaux. D’un autre côté, les phénomènes d’intrication d’informations au niveau macroscopique ont été observés à température ambiante entre des sites physiques de laboratoires d’un volume d’approximativement 2,9 m3, à une distance allant jusqu’à 9600 km. »

Comme ils continuent leur recherche dans cette direction, Tiller et Manek nous préviennent : « Nous devons nous montrer prudents au sujet de rejeter les traitements médicaux parce que leur efficacité ne dépasse que de peu celle produite par les placebos lors des expériences d’intrication ! »

 

Tara Mac Isaac


 

L'étrange pouvoir de l'effet placebo

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L'effet Placebo

David Teniers " La visite chez le médecin du village"

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 ARTE L'EFFET PLACEBO

 


 

 

 

Le placebo soulage même si le patient sait qu’il ne sert à rien / Conditioned Placebo Analgesia Persists When Subjects Know They Are Receiving a Placebo

 

Des chercheurs ont provoqué une douleur sur le bras de volontaires qu’ils ont soulagée avec un soi-disant « médicament ». Quand les patients ont su, au bout de quatre jours, qu’il s’agissait d’un placebo sans principes actifs, l’effet analgésique a persisté malgré tout…

 

Lors des essais cliniques, les patients ne savent généralement pas s’ils prennent un vrai médicament ou un placebo. Or, s'ils sont bien conditionnés, les patients semblent soulagés par un placebo tout en sachant
 qu'il ne contient aucun principe actif. © Victor, Flickr, CC by 2.0Lors des essais cliniques, les patients ne savent généralement pas s’ils prennent un vrai médicament ou un placebo. Or, s'ils sont bien conditionnés, les patients semblent soulagés par un placebo tout en sachant qu'il ne contient aucun principe actif.

 

Imaginez un médicament que vous savez inutile et qui fonctionne quand même, n’est-ce pas déroutant ? Pourtant, un tel effet a bien été mis en évidence dans une expérience réalisée à l’université de Colorado Boulder, aux États-Unis, qui permet de mieux comprendre certains aspects de l'effet placebo.

Dans un article paru dans The Journal of Pain, les scientifiques décrivent l’expérience qu’ils ont menée sur 40 volontaires. Les chercheurs leur ont expliqué qu’ils participaient à une étude comparant les effets d’une crème contenant un composant analgésique (en réalité c’était un placebo) et d’une crème sans ingrédient analgésique (contrôle). Les deux crèmes étaient identiques, la seule différence était l’ajout d’un colorant bleu dans la crème placebo. Pour leur faire croire qu’il s’agissait d’un vrai médicament, les chercheurs ont fait lire aux participants la composition du « médicament » ; ils leur ont aussi donné des informations sur les précautions à prendre et les effets secondaires possibles. L’emballage du faux médicament ressemblait à celui d’un vrai médicament.

Lors de l’expérience, les scientifiques ont provoqué une douleur par la chaleur sur l’avant-bras des participants, sans brûler la peau. Cette douleur devait être soulagée par la crème fournie. Chez 20 participants, l’expérience a été renouvelée sur quatre sessions, sur quatre jours différents au cours desquels les participants ne savaient pas qu’ils utilisaient un placebo. Les chercheurs ont comparé les effets de ce conditionnement long de quatre jours à un conditionnement court d'un jour. Ensuite, lors de la phase de test, les scientifiques ont révélé aux volontaires qu’en réalité ils prenaient un placebo.

Après une chirurgie, des patients peuvent devenir dépendants à des médicaments antidouleur.
Après une chirurgie, des patients peuvent devenir dépendants à des médicaments antidouleur. L'effet placebo pourrait servir à les sevrer. 

Un effet placebo lié au conditionnement du patient

Résultat : l’analgésie due au placebo persistait même quand les sujets savaient qu’ils recevaient un placebo, mais seulement dans le groupe qui avait été conditionné pendant quatre jours. La clé de la réussite est donc que les patients doivent avoir suffisamment de temps (ici quatre sessions) pour être conditionnés au fonctionnement du placebo. Ensuite, même après que les chercheurs leur ont révélé qu'ils prenaient en fait un placebo, leur douleur était toujours soulagée. Ces résultats suggèrent qu’il existe un effet placebo basé sur le conditionnement, plus que sur l’attente du patient d’être soulagé. Cela montre l’importance de l’expérience vécue par le patient.

L’explication, pour Tor Wager, un des auteurs de l’étude, est que le conditionnement permet au cerveau d’apprendre de répondre au traitement, puis : « Une fois que l’apprentissage a eu lieu, votre cerveau répond toujours au placebo même si vous n’y croyez plus ». Le principal auteur, Scott Schafer, ajoute que « les placebos induisent la libération de substances qui soulagent la douleur dans le cerveau, mais nous ne savons pas encore si cet effet placebo dépendant des attentes utilise le même système ou des systèmes différents ».

Ces résultats pourraient trouver des applications pour le traitement et la prévention des addictions aux médicaments. En effet, des patients qui ont subi une opération continuent parfois de prendre des antidouleurs puissants et pouvant entraîner une dépendance. Si un patient a fait l’expérience qu’un médicament fonctionne, il serait possible de le sevrer en utilisant un effet placebo.

Marie-Céline Jacquier

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Une commotion cérébrale transforme cet homme en génie des maths

 Agressé en 2002 devant un bar, Jason Padgett s'est retrouvé avec une sévère commotion cérébrale et un syndrome de stress post-traumatique.

Mais l'incident a également transformé Jason Padgett en génie des mathématiques. Désormais, il voit le monde à travers la géométrie.  Comment devient-on un super génie des mathématiques ? Si pour certains, des années d'études sont nécessaires, pour Jason Padgett, il aura suffi d'une commotion cérébrale. Cet ancien vendeur de meubles, né à Washington, a subitement développé la capacité de visualiser des objets mathématiques et des concepts physiques complexes à la suite d'un accident. Bien que grave, sa blessure à la tête, semble avoir débloqué la partie de son cerveau qui donne au monde une structure mathématique.

Syndrome du savant

"Je vois des formes et des angles partout dans ma vie, depuis la forme d'un arc-en-ciel au fractales de l'eau s'écoulant dans une canalisation. C'est très beau", explique Jason Padgett à LiveScience. Le génie des maths, qui vient tout juste de publier un livre "Frappé par le génie", est l'un des rares individus atteint du syndrome acquis du savant. Dans ce cas, une personne normale développe de prodigieuses capacités après une blessure grave ou une maladie. Certaines personnes se sont ainsi découverts des talents de musiciens ou de peintre, mais très peu se sont retrouvés avec un potentiel mathématique surdéveloppé, comme Jason Padgett.

Désormais, les chercheurs ont réussi à déterminer quelle partie du cerveau a été activée chez l'homme. Selon eux, de telles capacités seraient en fait dormantes dans l'encéphale humain. Frappé par le génie peu attiré par les études, la vie de Jason Padgett a changé en une nuit. Il se souvient avoir pris un coup qui l'a assommé et d'avoir vu un flash de lumière. Deux hommes l'ont frappé à la tête alors qu'il tentait de se débattre. Une fois à l'hôpital, les médecins ont déterminé qu'il souffrait d'une sévère commotion cérébrale et d'une hémorragie au rein.

Après l'attaque, Jason Padgett souffrait de stress post-traumatique et d'anxiété sociale. Mais, en même temps, il s'est rendu compte que rien ne semblait comme avant : "je voyais de discrètes structures avec des lignes les reliant, mais toujours en temps réel", rapporte le Huffington Post. "Tout a pris un côté un peu pixelisé", ajoute Jason Padgett. Cette nouvelle vision s'est également accompagnée de capacités mathématiques avancées. Il a commencé par dessiner des cercles composés de triangles superposés, lui permettant de comprendre le nombre Pi. Selon lui, il n'existe pas de cercle parfait, car lors de son expérience, il peut toujours voir les bords d'un polygone qui se rapproche du cercle. Bien que capable de dessiner des figures géométriques complexes, Jason Padgett ne possédait pas l'éducation nécessaire pour les comprendre. Un jour, un physicien lui a conseillé de suivre une formation en mathématiques. Désormais, Jason Padgett est un étudiant de deuxième année à l'université et un théoricien des nombres en devenir. Une condition rare Une équipe de neuroscientifiques a cherché comment cette condition s'est développée. Berit Brogaard, de l'Université de Miami, et ses collègues ont fait passer une IRM à Jason Padgett pour découvrir d'où vient sa synesthésie, sa capacité de percevoir les formules mathématiques comme des formes géométriques. "Le syndrome acquis du savant est très rare, seuls 15 à 25 cas ont été décrits dans les annales médicales", explique Berit Brogaard. Les résultats ont montré une activité significative dans l'hémisphère gauche de Jason Padgett, où résident les capacités mathématiques. Le cortex pariétal gauche, connu pour intégrer les informations des différents sens, s'activait également plus fortement. Idem pour certaines parties du lobe temporal, qui traite la mémoire visuelle et les émotions, et du lobe frontal, impliqué dans la planification et l'attention. En complément, les chercheurs ont réalisé une stimulation magnétique transcrânienne, qui consiste à appliquer une impulsion magnétique sur le cortex cérébral, afin d'enregistrer l'activité résultant de l'activation ou de l'inhibition d'une zone du cerveau. En envoyant une impulsion dans les régions du cortex pariétal les plus actives, sa synesthésie s'amenuisait ou disparaissait.

Un don universel ?

Les scientifiques ignorent si les changements cérébraux chez Jason Padgett sont permanents. Mais si les changements dans son cerveau sont structurels, il est plus que probable que ses capacités lui restent. Le cas de Jason Padgett soulèvent néanmoins de nombreuses questions. Ces capacités sont-elles dormantes chez tous les humains, attendant d'être découvertes ? Ou le cerveau de l'homme était-il déjà particulier à la base ? Probablement que chacun possède une super-capacité enfouie et que Jason Padgett a réussi, par accident, à y accéder. "Ce serait une sacrée coïncidence s'il avait une particularité cérébrale puis ce genre de blessure. Et il n'est pas le seul avec le syndrome acquis du savant", précise Berit Brogaard. En plus des blessures à la tête, les personnes atteintes de pathologies mentales sont également connues pour révéler des capacités latentes. Berit Brogaard et son équipe ont mené d'autres études montrant qu'utiliser une stimulation magnétique transcrânienne sur le cerveau de personnes saines peut, temporairement, faire ressortir des compétences artistiques ou mathématiques.  

Morgane Henry


 

Les Fractales de Jason Padgett 

https://www.youtube.com/embed/4-w7NKBKcp4


 

PLAN MALADIES NEURODÉGÉNÉRATIVES 2014-2019

Syndrome acquis du Savant

“une main quantique à travers mes yeux” (J.Padgett)

 Et le génie jaillit du cerveau

Certaines victimes de dommages cérébraux développent des talents extraordinaires. Les scientifiques tentent de comprendre ce phénomène… et de le reproduire sans danger.

 

Derek Amato se tenait au bord de la piscine [aux Etats-Unis], dans sa partie peu profonde, lorsqu’il a crié à son ami de lui lancer le ballon. Puis il s’est élancé dans les airs, tête la première et bras tendus. Il a senti ses doigts effleurer la balle, juste avant que son crâne ne heurte le fond de la piscine et que l’impact ne résonne dans sa tête comme une explosion. Il a fallu attendre plusieurs semaines avant que toutes les séquelles du traumatisme deviennent apparentes – 35 % de perte auditive dans une oreille, maux de tête, pertes de mémoire –, mais l’effet le plus spectaculaire est apparu quatre jours seulement après l’accident. 

Amato est encore un peu dans les brumes quand il se réveille après plusieurs jours d’un sommeil quasi ininterrompu. Il se rend chez son ami Rick Sturm [qui était présent au moment de l’accident]. Tandis qu’ils discutent, Amato remarque un clavier électrique bon marché dans un coin du studio de musique improvisé de Sturm. Sans réfléchir, il va s’asseoir devant le clavier. Il n’a jamais joué du piano de sa vie et n’a jamais eu la moindre inclination pour cet instrument, mais, à sa grande surprise, ses doigts, instinctivement, se mettent à courir sur les touches. Amato enchaîne de riches accords comme s’il savait jouer depuis des années. Lorsqu’il lève finalement le regard du clavier, il voit son ami les yeux noyés de larmes. A la suite de cet incident, Amato tente de trouver une explication sur Internet en tapant des mots clés comme “surdoué” et “traumatisme crânien” dans les moteurs de recherche. Il tombe sur le nom de Darold Treffert, un spécialiste reconnu mondialement du “syndrome du savant”. Les personnes atteintes de ce syndrome, qui souffrent généralement d’une déficience intellectuelle, manifestent des aptitudes exceptionnelles. Amato lui envoie un courriel et reçoit rapidement une réponse. Treffert, ancien professeur à l’école de médecine de l’université du Wisconsin, diagnostique un “syndrome du savant acquis”. Dans la trentaine de cas connus, des personnes ordinaires ayant souffert d’un traumatisme crânien ont soudainement développé de nouvelles compétences presque surhumaines : talent artistique, maîtrise des mathématiques, mémoire photographique, etc. 

L’un d’eux, Jason Padgett, est la seule personne au monde capable de dessiner à la main les fractales, des figures géométriques complexes, depuis qu’il a été brutalement agressé par des voleurs. Un accident cérébral a aussi transformé un chiropraticien en visual artist reconnu dont les œuvres se vendent plusieurs milliers de dollars. Si les causes neurologiques du syndrome du savant acquis sont encore mal comprises, les progrès réalisés en matière de techniques d’imagerie cérébrale permettent aux scientifiques d’étudier les mécanismes neurologiques uniques mis en œuvre chez ces personnes. 

Bruce Miller est neurologue du comportement et directeur du centre de la mémoire et du vieillissement de l’Université de Cali­fornie à San Francisco (UCSF), où il traite des personnes âgées souffrant d’Alzheimer et de troubles psychotiques. A la fin des années 1990, le fils d’un patient lui fait remarquer la nouvelle obsession de son père pour la peinture. Plus les symptômes s’aggravent, plus ses toiles s’améliorent, souligne l’homme. Miller réalise alors que d’autres patients développent de nouveaux talents au fur et à mesure que leur état neurologique se dégrade. Pendant que la démence détruit les zones de leur cerveau associées au langage, au traitement cognitif supérieur et aux normes sociales, leurs compétences artistiques se développent de manière exceptionnelle. 

Miller décide d’étudier le cerveau de personnes souffrant du syndrome du savant “classique”, dont les aptitudes apparaissent généralement à un très jeune âge. Il examine notamment le scanner cérébral d’un enfant autiste de 5 ans capable de reproduire de mémoire des dessins complexes sur une ardoise magique [écran jouet]. La ­tomographie d’émission monophotonique (TEMP) [technique d’imagerie médicale permettant de modéliser les organes en trois dimensions] révèle une absence anormale d’activité dans les lobes frontal et temporal de l’hémisphère gauche, les régions du cerveau aussi affectées par la démence. 

Dans la plupart des cas, les scientifiques attribuent une activité accrue du cerveau à la neuroplasticité : le cerveau peut consacrer un volume plus important au développement de compétences au fur et à mesure que celles-ci s’améliorent avec la pratique. L’hypothèse de Miller est complètement différente. Selon lui, les aptitudes savantes apparaissent parce que les zones détruites par la maladie – qui sont associées à la logique, à la communication verbale et à la compréhension – cessent d’inhiber les capacités artistiques latentes présentes chez ces personnes. Lorsque l’hémisphère gauche est plongé dans le noir, les circuits qui maintiennent l’hémisphère droit sous contrôle disparaissent. Ces compétences exceptionnelles ne sont donc pas le résultat d’un pouvoir nouvellement acquis ; elles apparaissent parce que les zones du cerveau associées à la créativité peuvent désormais opérer librement. 

La théorie de Miller est étayée par les ­travaux d’autres neurologues. Ceux-ci découvrent en effet de plus en plus de cas d’individus chez qui des dommages cérébraux ont spontanément – et contre toute attente – entraîné des changements positifs, notamment la disparition du bégaiement, l’amélioration de la mémoire chez les singes et les rats, et même le recouvrement de la vue chez certains animaux. 

Peu de gens ont suivi l’évolution des connaissances sur le syndrome du savant acquis avec autant d’intérêt qu’Allan Snyder, neuroscientifique à l’université de Sydney, en Australie. Depuis 1999, ses recherches portent essentiellement sur le fonctionnement du cerveau des “savants” par acquisition. Il s’est aussi aventuré plus loin que la plupart des neuroscientifiques n’oseraient se le permettre en tentant de reproduire ces capacités exceptionnelles chez des individus dont le cerveau n’a pas été endommagé. 

L’année dernière, Snyder a publié les résultats de ce que d’aucuns considèrent comme son travail le plus abouti. Avec ses collègues, il a distribué à 28 volontaires un puzzle géométrique qui laisse perplexes les sujets de laboratoire depuis plus de cinquante ans. Le défi : relier 9 points alignés trois par trois en utilisant 4 traits, sans repasser sur un trait ni lever le crayon. Dans un premier temps, aucun des sujets n’a pu résoudre l’énigme. Snyder et son équipe ont ensuite utilisé la stimulation magnétique transcrânienne répétitive (SMTr) pour immobiliser temporairement la zone du cerveau qui, dans le cas des patients du Dr Miller, est endommagée par la démence. Il s’agit d’une technique non invasive, couramment utilisée pour évaluer l’ampleur des lésions chez les victimes d’accident cérébral : des électrodes appliquées sur le crâne envoient un faible courant électrique qui dépolarise ou hyperpolarise les circuits neuronaux jusqu’à ce que leur activité soit fortement ralentie. Après avoir subi la SMTr, plus de 40 % des participants à l’étude ont réussi à résoudre l’énigme, et aucun des sujets du groupe ayant reçu une SMTr placebo n’a trouvé la solution. D’après Snyder, le rôle fondamental du lobe temporal gauche est de filtrer ce qui, autrement, serait un flot étourdissant de stimuli sensoriels, pour les classer en fonction de concepts appris. Ces notions, ou ce que Snyder appelle des “dispositions d’esprit”, permettent aux êtres humains de voir un arbre plutôt que les milliers de feuilles qui le composent ou de reconnaître des mots au lieu de s’attarder sur chacune des lettres. “Comment pourrions-nous vivre normalement si nous devions analyser et comprendre parfaitement chaque image qui se présente à notre esprit ?” interroge Snyder. 

Pour résoudre l’énigme des neuf points, il faut aller au-delà du carré formé par les points, ce qui exige d’écarter toute vision préconçue du sujet. “Notre cerveau est équipé pour ‘pré-dire’, ce qui nous sert à fonctionner rapidement dans ce monde, explique Snyder. Ce qui nous permet de désactiver naturellement les filtres de ces ‘dispositions d’esprit’ doit être sacrément puissant.” 

Berit Brogaard estime cependant que l’hypothèse des deux hémisphères relève d’une simplification excessive. Cette neuroscientifique et professeure de philosophie au centre de neurodynamique de l’université du Missouri-St Louis, aux Etats-Unis, a développé une autre théorie. Selon elle, les cellules du cerveau libèrent une grande quantité de neurotransmetteurs quand elles meurent, et ces puissantes substances chimiques provoqueraient alors une réorganisation des circuits neuronaux qui relient les zones du cerveau. Cela aurait pour effet de créer du même coup de nouvelles connexions nerveuses, donnant accès à des régions du cerveau auparavant inaccessibles. 

“La réorganisation qui s’opère dans le cas des ‘savants’ permet d’accéder à des informations qui se trouvaient dans notre cerveau de manière latente”, explique Brogaard. En août dernier, Brogaard a publié un article décrivant les résultats d’une batterie de tests auxquels s’est soumis Jason Padgett, le dessinateur de fractales. L’article fait état de lésions dans les régions du cortex visuel, associées à la détection des mouvements et des contours. Brogaard et ses collègues ont aussi constaté une activité anormalement élevée dans les régions du cortex pariétal, associées aux nouvelles images visuelles, aux mathématiques et à la planification des actions. Dans le cas de Padgett, explique-t-elle, les régions anormalement actives sont situées juste à côté de celles qui ont subi des lésions. On peut donc supposer qu’elles se trouvaient sur la trajectoire des neurotransmetteurs probablement libérés par la destruction d’un si grand nombre de cellules cérébrales. 

Amato, quant à lui, avait appris les accords barrés à la guitare lorsqu’il était au lycée et avait même joué dans un groupe amateur. “De toute évidence, il avait déjà un intérêt pour la musique, et son cerveau avait probablement enregistré des notions de musique de manière inconsciente, avance Brogaard. Il avait gardé en mémoire certains éléments, mais il n’y avait pas accès.” L’accident aurait entraîné une réorganisation des neurones permettant d’y accéder consciemment – une hypothèse que Brogaard espère avoir l’occasion de vérifier avec Amato en laboratoire. 

L’automne dernier, tandis que je roulais dans les rues de Los Angeles avec Amato, je me suis dit qu’il y avait quelque chose d’indéniablement américain dans les efforts déployés par cet homme pour tirer profit de son accident. Lui qui n’était qu’un anonyme formateur en vente est devenu un symbole des capacités humaines pour des légions d’admirateurs qui rêvent de réaliser de grandes choses. 

Après avoir garé la voiture sur Sunset Boulevard, nous avons franchi le seuil de l’hôtel The Standard et avons traversé le hall, pour pénétrer dans un bar faiblement éclairé. Au centre de la pièce se trouvait un grand piano aux touches luisantes. Amato s’est assis devant l’instrument, il a fermé les yeux, placé son pied sur l’une des pédales et a commencé à jouer. Sa musique apaisante ondoyait élégamment sous ses doigts tandis qu’il balayait les touches. C’était une mélodie obsédante et émouvante. 

Amato ne m’a pas semblé être un prodige, un “savant” très rare comparable à Blind Tom Bethune [pianiste africain-américain du XIXe siècle, qui était aveugle et présentait une forme d’autisme], dont les capacités impressionneraient même un musicien chevronné. Mais cela n’avait pas d’importance. L’expression, la mélodie et le talent étaient là. Et, s’ils ont pu apparaître spontanément chez Amato, qui sait quelles capacités spectaculaires sommeillent en chacun de nous ?

 


 

 

L'hypnose est avant tout une pratique médicale

 

Soline Roy 02/2015
INTERVIEW - Auteur du «Grand livre de l'hypnose » (Eyrolles), le Dr Grégory Tosti enseigne l'hypnose médicale à Paris-VI et exerce à l'hôpital Ambroise-Paré (Boulogne-Billancourt).

 

LE FIGARO. - L'hypnose a parfois des airs de magie… Comment fonctionne l'hypnose thérapeutique?

Dr Grégory TOSTI. - L'hypnose thérapeutique est une expérience de modification perceptive. En modifiant nos représentations, elle permet de changer la manière dont on perçoit un élément, de dédramatiser une situation, de remettre un problème en perspective… Ainsi la cigarette perd son attrait irrésistible, un événement du passé qui nous obsédait retrouve sa juste place dans nos mémoires, les conflits au travail ne nous perturbent plus.

Est-ce de la psychologie ou de la neurologie?

On considère qu'en hypnose le patient est embarqué tout entier dans l'expérience. Corps et esprit, psyché et soma. Mais le développement des neurosciences, en particulier de l'imagerie fonctionnelle, a montré que des modifications importantes et reproductibles de l'activité cérébrale apparaissent pendant l'expérience hypnotique. Les zones cérébrales concernées sont, entre autre, celles qui sous-tendent la perception corporelle, la production d'images mentales ou le traitement de l'information émotionnelle. Il existe donc un substrat neurologique aux changements produits par l'expérience hypnotique.

Faut-il être médecin pour pratiquer l'hypnose thérapeutique?

On peut être capable de provoquer des phénomènes hypnotiques sans être professionnel du soin, cela ne veut pas veut dire qu'on est capable de soigner une douleur, une phobie, une anxiété, une addiction, une psychose ou entretenir une hypnoanalgésie pendant un acte chirurgical. Tout ceci est affaire de bon sens: seul un psychiatre est habilité à traiter des pathologies psychiatriques, un anesthésiste à induire une analgésie au bloc opératoire, etc. L'hypnose n'est qu'un outil qui s'ajoute au savoir-faire et à l'expérience, il est donc essentiel de faire appel à un professionnel de la santé (médecin, mais aussi psychologue, sage-femme, chirurgien-dentiste, etc.).

Dans quels domaines l'hypnose est-elle utilisée ou pourrait-elle l'être?

Ses champs d'application sont très larges. En cabinet ou à l'hôpital, elle a trouvé une place de choix dans la psychiatrie, la médecine psychosomatique, la médecine interne, la dermatologie, la gastro entérologie, le traitement de la douleur chronique, l'obstétrique, la pédiatrie, plus récemment la gériatrie et les soins palliatifs. Elle peut accompagner des patients atteints de maladies graves, comme des cancers: cela ne veut évidemment pas dire que l'hypnose «guérit» le cancer, mais qu'en changeant la manière dont les traitements sont perçus, on peut réduire les effets secondaires et améliorer la récupération et la gestion du stress, donc vivre les soins dans un contexte plus paisible.

Y a-t-il des gens plus ou moins sensibles?

Les études sur la suggestibilité montrent qu'il existe dans la population 10 % de personnes très sensibles à la suggestion (ce qui n'a rien à voir avec le fait d'être ou non influençable dans la vie courante), 80 % moyennement sensibles et 10 % peu sensibles. Cependant, l'hypnose est toujours possible. Il suffit de trouver le bon chemin.

Y a-t-il des limites à ce que l'on peut faire faire aux patients?

Dans le contexte de l'hypnose médicale, la relation patient-thérapeute doit être honnête et explicite ; avec ou sans hypnose, le professionnel de soin est lié par l'éthique qui s'applique à sa profession. Par ailleurs, le thérapeute ne fait qu'accompagner le patient dans l'expérience de l'hypnose, qui ne permet pas de lui faire faire quelque chose qu'il ne veut pas faire. Il n'y a pas de notion de «prise de pouvoir» ou de «perte de contrôle», ce sont des idées reçues véhiculées par l'hypnose de spectacle.

Qu'est-ce qui différencie l'hypnose thérapeutique de celle des salles de spectacle?

C'est le contexte qui change tout. Dans le contexte du soin, on cherche à rendre au patient sa liberté. Dans l'hypnose de spectacle, on utilise une hypnose directe et autoritaire sur des personnes très suggestibles pour en faire des marionnettes et les faire obéir aux suggestions les plus farfelues, dans le seul but de divertir le public.

Cette hypnose de spectacle vous fait-elle du tort?

Oui, elle fait du tort aux patients comme aux hypnothérapeutes. D'abord parce que l'hypnose pratiquée en dehors de tout cadre thérapeutique peut être dangereuse. Une contre indication classique est l'existence de troubles dissociatifs: il faut alors utiliser des techniques spécifiques, sinon l'hypnose est susceptible d'aggraver la dissociation.

En outre, l'hypnose de spectacle véhicule une mauvaise image d'une expérience fondamentalement humaine qui, maniée avec respect et savoir faire, permet de remettre le patient dans le mouvement de la vie. À l'origine, l'hypnose est une pratique médicale qui s'est transmise de génération en génération de médecins jusqu'à nos jours. Sa fonction première est le soin.


 

Notre horloge programmée par l’alimentation maternelle

 

Notre horloge circadienne se façonne bien avant notre naissance ! Selon des chercheurs de l’Inra la nutrition pré et post-partum du nourrisson aurait une influence majeure sur cette horloge.

11/2014

Les changements d’heure ? Pas facile pour tout le monde ! Si chacun de nous surmonte sans trop de stress un changement d’heure, c’est autre chose pour les nourrissons!  Ils acquièrent au cours de leur croissance et après leur naissance le rythme circadien. Cette horloge est encore très mal comprise ; plus d’une douzaine de nos gènes seraient impliqués sa régulation. Mais son impact est fondamental sur notre santé : elle est impliquée dans nos cycles du sommeil, dans la régulation de notre température et même de nos comportements. Chez la souris par exemple, l'horloge circadienne contrôle le cycle jeûne-alimentation et maximise la production d'énergie pendant le repos.

A l’Inra, l’unité mixte Phan analyse les effets à long terme de la nutrition au début de la vie. L'équipe étudie jusque dans les gènes la  manière dont les cellules du nourrisson s’approprient leur rythme circadien. Ils ont ainsi montré que le nourrisson l’acquiert grâce à l’alimentation maternelle pendant la période périnatale et au moment de l’allaitement. « Le rythme quotidien de la mère est une des sources d’information biologique pour le fœtus.  Son alimentation l’est aussi : la rythmicité circadienne du fœtus - l’alternance jour/nuit – serait en partie entraînée par les nutriments ingérés par la mère ! Ces nutriments ont un impact jusque dans l’ADN de la cellule et induisent des variations de composition du sang, d'activité motrice et de température corporelle de la mère et du foetus! », explique Bertrand Kaeffer. Le chercheur travaille surtout sur la nutrition de l'enfant prématuré. « Nous analysons la transmission de signaux moléculaires de la mère à l'enfant grâce à des collectes du lait de la mère et du résidu gastrique de son enfant. La composition du lait maternel en nutriments impliqués dans l'horloge circadienne  varie dans la journée. Si nous arrivons à quantifier la communication de ce signal circadien de la mère à l'enfant, cela pourrait améliorer la formulation des laits infantiles ». L’équipe est allée jusqu’à biberonner des bébés rats de leur naissance jusqu’au sevrage pour observer les conséquences sur leur physiologie circadienne d’un petit biberon d'eau additionnée  de tryptophane. « L’enrichissement des laits infantiles de type « pour de meilleures nuits » est très complexe. Il faut faire très attention car nous connaissons encore mal l’influence des nutriments sur les rythmes circadiens. Ce dont nous sommes sûrs, en revanche, c’est qu’une mauvaise alimentation dérègle l’horloge ». Ainsi, la progéniture de rates obèses présente des altérations de la machinerie circadienne qui contribuent à déréguler le métabolisme du foie. Parmi les changements à long-terme, ces rats développent une hyperinsulinémie et une stéatose hépatique. Cependant, les mécanismes précis qui mènent à cette dérégulation chez la progéniture restent confus. Que l’on se rassure cependant : il n’existe pas encore de preuve sur la transmission des altérations circadiennes d’une génération à l’autre.

Pour en savoir plus : http://dx.plos.org/10.1371/journal.pone.0056231


 

Des anomalies cérébrales causeraient le syndrome de fatigue chronique / MRI identifies brain abnormalities in chronic fatigue syndrome patients

Superimposed on the inflated atlas brain image are regions of right-hemisphere increased cortical thickness in patients with CFS compared with control subjects after accounting for differences in age and handedness are highlighted in red (arrows). Blue = precentral, green = middle temporal, red = occipital, white = postcentral, and yellow = orbitofrontal. The right precentral region consists of two con¬nected foci that FreeSurfer identified as one contiguous region.

10/2014 

Les personnes souffrant du syndrome de fatigue chronique (SFC) présentent des anomalies cérébrales, selon une étude publiée mercredi dans la revue médicale Radiology et réalisée à partir de différentes techniques dont l'IRM.

Dans le cadre d'une nouvelle étude dont les résultats sont parus dans la revue Radiology, des chercheurs ont effectué des examens d'imagerie par résonance magnétique (IRM) sur quinze patients, hommes et femmes, atteints de ce syndrome et sur un groupe témoin de quatorze personnes des deux sexes et du même âge en bonne santé. Ils ont utilisé trois différentes techniques d'IRM pour obtenir une analyse volumétrique permettant de mesurer la taille des différents compartiments du cerveau; pour observer la substance blanche composée de fibres nerveuses transportant des messages entre les neurones; pour mesurer le flot sanguin cérébral.

Un biomarqueur pour diagnostiquer un SFC ?

La comparaison des différents résultats a révélé que les personnes souffrant du syndrome de fatigue chronique ont un volume légèrement plus faible de substance blanche. Il existe aussi chez elles une diffusion anormale de molécules d'eau dans une partie de la substance blanche de l'hémisphère cérébral droit. Enfin, les chercheurs ont constaté chez les sujets souffrant de ce syndrome des anomalies dans deux parties du cerveau qui relient le lobe frontal et le lobe temporal.

« Plus ces deux parties du cerveau sont anormales, à savoir plus épaisses dans leur apparence, plus les symptômes sont sévères », souligne le docteur Michael Zeineh, professeur adjoint de radiologie à la faculté de médecine de Stanford en Californie (Ouest). Ces résultats permettent d'envisager la disponibilité d'un biomarqueur du syndrome de fatigue chronique qui pourrait aider à le diagnostiquer, estime-t-il.

Bien que cette étude ne porte que sur quinze malades, les techniques d'imagerie sont prometteuses comme outil de diagnostic afin d'identifier les personnes souffrant de cette pathologie, jugent les chercheurs, qui précisent avoir obtenu un taux de détection de 80 %. Outre l'outil diagnostique, des IRM pourraient aussi identifier les mécanismes du cerveau où la maladie affecte le système nerveux central, selon les auteurs. L'hypothèse d'une cause virale est volontiers retenue car une infection est souvent repérée comme facteur de déclenchement, couplée à un dysfonctionnement du système immunitaire.

 
Oct-2014

Linda Brooks

 

 

 IMAGE: This reconstructed MR image shows the right arcuate (blue tracks and arrows) and ILFs (yellow tracks and arrows) in a single representative subject. These two tracks are overlaid on their...

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OAK BROOK, Ill. – Researchers using a combination of different imaging techniques have found structural abnormalities in the brains of people with chronic fatigue syndrome (CFS), according to a new study published online in the journal Radiology. The results suggest a potential role for imaging in diagnosing and treating the condition.

CFS is characterized by profound fatigue and "brain fog" that do not improve with bed rest, lasting for at least six months. The condition affects more than 1 million adults and children in the United States, according to the Centers for Disease Control and Prevention. Diagnosis is complicated and usually involves ruling out many other conditions. There is no standalone test to diagnose CFS.

"This is a very common and debilitat