PARACELSE , UN ANTICONFORMISTE

 

En France, non seulement la vie, mais également l’œuvre de ce précurseur génial que fut Paracelse, ne préoccupe guère actuellement que les curieux, les amateurs d’insolite, voire, comme nous l’avons tristement constaté à certaines occasions, les opportunistes qui, sans s’être donné la peine de le lire, n’hésitent pas à citer son nom pour cautionner leurs théories… Las ! Quand les chercheurs sincères (oserions nous espérer qu’il puisse s’agir de médecins ?) pourront-ils donc étudier l’œuvre monumentale du Maître d’Einsiedeln sans sarcasme ni engouement, mais avec la profondeur et la sérénité indispensables pour aborder un enseignement précieux. Car, si de nombreux doutes subsistent sur les niveaux de compréhension des textes de Paracelse, une certitude demeure pour le lecteur attentif de cette œuvre colossale : la présence indéniable du souffle de l’Esprit.

LA MÉDECINE A L’ÉPOQUE DE PARACELSE

Pour comprendre l’œuvre de Paracelse, il est indispensable de savoir ce qu’était la médecine occidentale à son époque. En effet, s’il lui fut souvent reproché son attitude polémique à l’égard de ses contemporains de l’art thérapeutique, il faut se souvenir que la plupart de ceux-ci n’avaient de Docteur que le titre et la charge, oubliant souvent les devoirs les plus élémentaires vis-à-vis des malades et faisant preuve d’une incompétence presque générale, masquée, autant qu’il était possible par un sectarisme pédant entretenu par un solide esprit de caste.

Toute initiative expérimentale était prohibée, compte tenu du fait que les vérités énoncées par les anciens se suffisaient à elles-mêmes et avaient valeur de dogmes à apprendre plutôt qu’à comprendre. En clair, toute la connaissance médicale se résumait à quelques noms dont les plus réputés étaient Hippocrate, Galien et Avicenne.

Le père de la médecine

Hippocrate (460-375 av. J.-C.) est chronologiquement la première grande figure médicale d’Occident. Avant lui, la médecine était une science révélée et son caractère ésotérique, ainsi que son origine divine en faisaient une discipline dont l’enseignement le plus exhaustif était nécessairement attaché à la religion. Ainsi, dans l’Égypte ancienne, elle était transmise dans les écoles de Mystères. Hippocrate fut le premier thérapeute connu à faire passer la médecine de la religion à la laïcité. Doit-on parler de progrès ou de dégradation ? Nous ne nous prononcerons pas sur ce point qui relève de l’idéologie de chacun. Toujours est-il que l’art de guérir devint une science expérimentale et non plus seulement une connaissance révélée.

Hippocrate, issu d’une famille de médecins, fut célèbre dès l’âge de trente ans. Ayant beaucoup voyagé, il écrivit un grand nombre de livres dans lesquels il donne, notamment, un cadre technique, ainsi que des bases déontologiques à la médecine. Cependant, il subit l’influence pythagoricienne à propos des quatre humeurs. Cette conception ne sera pratiquement plus remise en question jusqu’à Paracelse et elle restera officielle jusqu’à la fin du XVIIe siècle.

Hippocrate accordait une grande influence à la nature dont le médecin devait, selon lui, être l’instrument et malgré certaines erreurs fondamentales, on peut reconnaître dans ce que fut Hippocrate un médecin consciencieux, plein d’humilité et attentif tant sur le plan technique qu’éthique. Paracelse conserva toujours un grand respect à son égard.

Galien

Trop vénéré par ses disciples, Hippocrate n’eut guère de successeurs pour poursuivre les investigations qu’il avait entreprises. Son enseignement fut conservé dans la lettre mais abandonné dans l’esprit. Aussi, cinq ou six siècles après, alors que la tradition médicale issue de l’Égypte et de la Grèce se répandait dans l’Empire romain, le progrès réel en matière de thérapeutique était quasiment nul.

Le deuxième personnage important de la littérature médicale courante au XVIe siècle est Galien (131-200 après J.-C.). Il voyagea autant qu’Hippocrate et écrivit davantage, bien que toute son œuvre n’ait pu être conservée jusqu’à nos jours. Très souvent comparé à son illustre prédécesseur, il eut pourtant un comportement bien différent : dans toute son œuvre, il apparaît un grand orgueil et une présomption sans limite. Aussi malgré l’intérêt de ses recherches dans divers domaines, il fut essentiellement responsable de l’immobilisme dans lequel devait tomber la médecine pendant quinze siècles : en effet, il conseilla à ses disciples de se contenter de ce qu’il avait découvert, persuadé qu’après lui plus rien ne pourrait être amélioré sur le plan médical…

Il faut pourtant se garder de juger Galien avec une excessivité sévérité : malgré certaines erreurs grossières, essentiellement dues à des observations et dissections sur les animaux, il fut parfois bien inspiré et des éléments de sa pharmacopée sont encore utilisés de nos jours. Il est seulement regrettable que ses théories dogmatiques n’aient été remises en question plus tôt.

L’érudition ne fait pas le médecin…

Avicenne, Arabe du Turkestan, vécut aux Xe et XIe siècles. Esprit universel, il embrassa pratiquement toute la culture de son époque : philosophie, mathématiques, physique, arts, littérature et, inévitablement, un peu de médecine. Il est difficile de dire s’il pratiqua cette dernière discipline qui ne représente qu’une maigre partie de son œuvre pourtant prolifique ou si, plus probablement, il se contenta de reproduire, en les modelant à sa manière des écrits plus anciens. Ce qui est certain, c’est que ses travaux ne présentent pas la moindre originalité sur ce point. Pourtant, c’est son enseignement médical, résumé dans un « Canon », qui eut le plus de succès en Occident, peut-être à cause de sa forme doctrinale très appréciée à une époque où toute démarche expérimentale était exclue.

Structure sociale de la médecine

Les prises de position de Paracelse au XVIe siècle, manifestent clairement l’attitude d’un esprit novateur dans un monde en mouvement sur de nombreux plans dont, seule, la médecine reste imperturbablement sclérosée dans ses positions ancestrales. Il est évident que des résidus de médecine antique ne peuvent pas plus être adaptés aux transformations de l’esprit qui s’opèrent à cette époque qu’aux nouvelles maladies inconnues durant l’antiquité. Par exemple, Hippocrate n’avait jamais connu d’épidémie de peste comme celle qui atteignit l’Europe au XIVe siècle. Après avoir décimé l’Orient (23 millions de morts), elle fait 25 millions de victimes (100.000 morts dans certaines villes comme Florence ou Londres), soit le quart de la population du continent, et cela en moins de cinq ans ! Sans parler de la lèpre et des diverses psychoses que les anciens n’avaient jamais répertoriées…

En plus de l’incertitude du diagnostic et de l’ignorance presque totale en matière de thérapeutique, les plus fameux Docteurs étaient en constante dispute, échangeant, dans un climat de confusion général, des arguments rhétoriques sans support réel, n’appuyant leur crédibilité que sur des titres pompeux…

De plus, la médecine était divisée en deux classes bien distinctes : les Docteurs et les barbiers.

Les premiers, possesseurs d’un titre universitaire, connaissaient le latin et les canons de la médecine antique, évoluaient au milieu d’une clientèle aisée, mais manquaient presque toujours de pratique. Les barbiers étaient généralement des chirurgiens militaires, sans formation de base, autodidactes, ayant acquis leur expérience en soignant, au cours des campagnes, les soldats blessés. Souvent méprisés par les Docteurs en titre, ils parvenaient rarement à s’intégrer dans les milieux influents de la société. Pourtant, tous les médecins de cette époque qui ont laissé une trace historique pour leurs découvertes avaient fait office de chirurgiens militaires durant une période de leur vie. Paracelse, qui appartient à cette catégorie, écrivit à ce propos qu’un « médecin qui n’est pas également chirurgien n’est qu’un singe peint »…

Quant aux hôpitaux de l’époque, s’ils étaient souvent la création d’esprits charitables, manquaient souvent de tout ce qui aurait pu les rendre efficaces : compétence, personnel, hygiène, conditions d’hébergement… Les malades et les indigents s’y entassaient, se contaminant mutuellement dans le froid, l’obscurité, l’inconfort et la promiscuité des mourants voire des morts.

Enfin, dernier élément de ce panthéon, l’apothicaire, mal préparé à sa tâche et trop souvent dépourvu de conscience professionnelle, vendait fort cher des préparations inutiles ou dangereuses.

Certes, il faut se garder de généraliser trop vite, il est probable qu’il y eut des praticiens consciencieux et dévoués à leurs patients. Mais en considérant globalement la situation de la médecine au XVIe siècle, elle apparaît plongée dans l’obscurité, commençant seulement à être éclairée par quelques étoiles qui ont nom Vésale, Gabriel Fallope, Ambroise Paré, Paracelse…

LA VIE DE PARACELSE

Le mystère de sa naissance

Lorsqu’on entreprend la biographie d’un personnage célèbre, il est coutumier de commencer par décrire les circonstances de sa naissance. Paracelse nous oblige à rompre avec cette convention : nous ne savons même pas exactement quand il a vu le jour. Mais n’est-il pas naturel que silence et mystère entourent les premières années d’existence d’un hermétiste ? Il est certain que ni l’un ni l’autre ne firent défaut durant l’enfance de Paracelse. Le silence était celui de cette vallée encaissée d’Einsiedeln où la seule influence du monde extérieur était la foule des croyants attirée, parfois d’assez loin, par un vieux centre de pèlerinage consacré à un moine bénédictin du IXe siècle. Des ouvrages ont été écrits pour raconter les miracles qui se firent après la mort de cet ermite. Ne disait-on pas que des blessés guérirent, que des aveugles recouvrèrent la vue et que peste, gravelle et ulcères furent anéantis par la sainteté du lieu ?

Quant à sa naissance, la date en est des plus incertaines. Les historiens la fixent entre Novembre 1493 et Mai 1494, sans s’accorder un jour précis. Sans pouvoir être très précis, considérons que Paracelse est né dans la fin de l’année 1493, c’est-à-dire à l’aube de la Renaissance.

On connaît fort peu de choses de la mère de Paracelse ; il est probable que celui-ci la perdit alors qu’il était encore jeune. En revanche, on sait que son père, Wilhem von Hoheneim de haute lignée mais de naissance obscure, était médecin. Paracelse en parle comme de son premier maître et il est certain qu’il joua un rôle déterminant dans la future vocation de l’enfant et dans les premières années de son éducation qui furent essentiellement basées sur l’observation de la nature, la récolte des simples et la préparation des remèdes.

Origine du surnom Paracelse

Wilhem donna à son fils le prénom inhabituel de Théophraste ; ceci est incontestable, de nombreuses signatures le reproduisent. Le prénom Philippus lui fut également attribué, mais on n’en retrouve la trace certaine que sur sa pierre tombale et rien ne prouve qu’il l’ait utilisé lui-même de son vivant. Auréolus lui aurait été attribué par son père à cause des cheveux blonds de son enfance, à moins qu’il ne s’agisse d’un prétentieux surnom qu’il se serait attribué durant ses études, la mode étant à la pédanterie…

Mais le plus important est sans doute de savoir d’où vient le mot Paracelse, ou plutôt Paracelsus, pour rester fidèle à la consonance latine de l’époque. Il est certain qu’il y a une relation entre Hohenheim (« demeure d’en haut ») et Celsus (élevé, haut). Mais il faut probablement rechercher davantage la relation avec Celsus, célèbre médecin de l’Antiquité doublé d’un savant consciencieux. Dans ce cas, Paracelse signifierait « au-delà de Celse ». Ainsi, certains pourraient traduire Philippus Auréolus Théophraste Bombast von Hohenheim dit Paracelse de la manière littérale suivante : « Le révélateur auréolé à la parole divine de la demeure d’en haut qui dépasse Celse ».

Premières années d’étude

Peu de temps après la naissance de Paracelse, son père trouve un poste à Villach. En plus de son activité médicale en ville, il est employé dans les mines et peut-être enseigne-t-il à l’école minière. Il est certain qu’il communique alors à son fils un intérêt pour la métallurgie et des connaissances dont l’influence sera considérable sur ses études et écrits ultérieurs.

Puis, lorsqu’il est en âge de poursuivre plus scolairement son éducation, l’enfant est pris en charge par des institutions religieuses, par des ecclésiastiques pour ce qui concerne la Bible et les connaissances générales ; certains maîtres lui transmettront des enseignements plus secrets qui lui ouvriront, écrit-il plus tard la porte de la « Philosophia adepta »…

Indépendamment de toute interprétation ésotérique de ses premières études, Paracelse possède à cette époque une bonne formation, particulièrement en trois domaines : la religion chrétienne, à laquelle il restera fidèle toute sa vie, la botanique que lui a enseigné son père et qui sera la base de sa pharmacopée et la métallurgie qui le poussera à la pratique de la science alchimique, sans compter une approche de la médecine qu’il a acquise en observant son père soigner ses patients. Il a seize ans. Il part pour Vienne où il recevra son premier titre de bachelier de médecine. Mais l’enseignement dogmatique et sclérosé ne le satisfait pas longtemps. En 1511, il quitte cette ville pour aller visiter d’autres universités qui lui laisseront une impression aussi péjorative…

L’Abbé Trithème

Devant le manque d’intérêt réel des universités visitées, Paracelse se met en quête d’un savoir plus authentique. C’est au cours de cette recherche que Paracelse entendra parler de l’Abbé Trithème. Par souci d’objectivité, il faut remarquer que les meilleurs exégètes de Paracelse ne sont pas tous d’accord sur ce point particulier. Ainsi, Anna M. Stoddart et Walter Pagel affirment que Paracelse aurait reçu un enseignement assez approfondi du célèbre bénédictin, tandis que Sudhoff réfute cette thèse, d’une manière un peu passionnelle, faut-il tout de même préciser. Guy Bechtel, quant à lui, va jusqu’à nier le seul fait qu’ils se soient rencontrés…

Mais, sans entrer dans cette polémique, peut-être est-il nécessaire de rappeler qui était ce fameux Abbé Trithème.

Jean (ou Johanes) Heidenberg est né en 1462 à Trittenheim et c’est du nom de ce lieu qu’il construit le surnom à consonance symbolique sous lequel il est connu. Il étudia la Kabbale et l’ésotérisme avec un petit groupe d’amis dont Rodolphe Huesman, dit Agricola. Durant l’hiver 1482, alors qu’il voyage pour aller voir sa mère, il est surpris par la neige abondante qui l’oblige à se réfugier à l’abbaye bénédictine de Spanheim. Y fit-il une rencontre déterminante ou une prise de conscience quant au but de sa vie ? Il est difficile de le dire, mais touché par la Grâce, il déclara après quelques jours, au prieur, qu’il renonçait au monde. A partir de cet instant, tout alla très vite : le 2 Février, il quitta l’habit séculier, le 21 Mars, il fut admis au nombre des novices et il fit profession le 21 Novembre. Puis, lorsque l’abbé mourut, le 9 Juillet 1483, alors qu’il était encore le dernier des profès, une élection, qui fait bien des jaloux, le porte à la tête du monastère. Il a 21 ans.

En quelques années, le monastère est complètement réformé : les dettes payées, les bâtiments réparés ou reconstruits et, surtout, la bibliothèque s’emplit considérablement, jusqu’à devenir la plus importante du pays. On en parle et on parle de Trithème. Sa notoriété croit en même temps que son érudition. Il écrit, d’abord sur la théologie et la foi, ce qui n’inquiète personne : n’est-il pas un abbé connu pour son savoir et sa diligence à transmettre l’enseignement chrétien ? Mais tout change lorsqu’il aborde la cryptographie, science des langages cachés et la tradition ésotérique. Sa connaissance prend une odeur de soufre, soigneusement entretenue par les jaloux… On noircit son portrait, puis on l’attaque de front et il acquiert la réputation, largement injustifiée, de personnage louche. Bientôt, il doit se démettre de ses fonctions et quitter Spanheim. Après une période d’instabilité, il devient prieur du monastère Saint-Jacques, à Wurtzbourg où il mourra après neuf ans de travaux essentiellement consacrés à l’écriture. De nos jours, on est à peu près sûr que les attaques portées contre Trithème étaient sans autre fondement que la malveillance, la peur de l’inconnu et la jalousie. S’il n’a pas été démontré que Paracelse ait reçu son enseignement, on peut tout de même remarquer une influence du célèbre abbé sur certains écrits. Mais, bien sûr, cette influence peut avoir d’autres origines. Il est par contre évident que les deux personnages ont souffert toute leur vie de l’incompréhension de la plupart de leurs contemporains. Est-ce la seule chose qui les ait rassemblés ?

Premiers voyages d’étude

Paracelse ne souffre aucun compromis dans sa quête du savoir : il faut qu’il aille le chercher à sa source. Les litanies doctrinales des universités ne lui suffisent pas. Aussi, poussé par son insatiable soif de connaissance, il va chercher partout et de toutes les manières possibles le moyen de perfectionner son art.

Après avoir montré à son père son titre de bachelier, en 1512, il prend la route. Il ne s’arrêtera que 29 ans plus tard, lorsque, appelé pour son ultime voyage, il lui faudra abandonner sa dépouille mortelle à la terre…

Nous connaissons mal la chronologie exacte de ses premiers voyages, car il n’avait pas alors une notoriété qui justifiait d’inscrire ses passages dans les archives des villes visitées. De 1513 à 1517, il termine probablement sa formation universitaire, notamment à Ferrare où il demeure deux ou trois ans. Il y obtient son titre de Docteur en médecine : « Doctor in utraque medecina ». On le signale également à Cologne et à Paris, sans qu’il soit réellement possible de donner de dates. Puis, il part pour Montpellier, célèbre université où enseigna l’alchimiste Arnaud de Villeneuve, au XIIIe siècle (Paracelse, y étudie ses écrits) et où Rabelais sera reçu médecin en 1531. Il s’imprègne de la culture arabe, très influente dans cette ville.

Il quitte ensuite la France pour Bologne et Salerne. Ensuite, il part pour l’Espagne, séjourne à Grenade et va même jusqu’à Lisbonne, au Portugal. En Espagne, il rencontre les Alumbrados ou « confrérie dorée ». On a parfois dit que ceux-ci étaient précurseurs de la Rose-Croix du XVIIe siècle. Ce qu’on peut dire avec certitude, c’est que les Alumbrados, société secrète apparue en Espagne vers 1509, étaient imprégnés d’une philosophie particulière, sorte de synthèse ésotérique entre le Soufisme et le Christianisme. Pour la petite histoire, il faut signaler que beaucoup de partisans de cette école de pensée furent brûlés vifs…

La science des métaux

Nous avons déjà exposé l’intérêt que Paracelse montrait vis-à-vis de la métallurgie. On peut expliquer cela de plusieurs manières qui, finalement se rejoignent.

Tout d’abord, comme nous l’avons vu précédemment, Wilhem, son père, était attaché à une école minière et il est probable que le jeune Théophraste fut imprégné des premières observations de son enfance. Par ailleurs, la connaissance profonde de la nature intrinsèque des métaux fait partie des bases de l’Alchimie, or Paracelse était très versé dans cette discipline. Enfin, il faut savoir qu’aux alentours de 1515, il séjourna à Schwatz, dans le Tyrol, pendant près d’une année. Or, les mines de Schwatz étaient fort connues et c’est probablement là qu’il posa les bases de ses théories futures sur l’usage médicinal des métaux. Il est probable que c’est de cette époque que date son « Archidoxa« , un de ses premiers livres dans lequel il traite beaucoup des propriétés thérapeutiques des métaux. Enfin, après Lisbonne, il s’embarque pour l’Angleterre et, à nouveau, il est confronté aux mines de plomb de Cumberland, ainsi qu’à d’autres, riches en étain.

Chirurgien militaire

C’est sans doute en Angleterre que Paracelse réalise les possibilités d’étude qu’offre une armée en campagne, pour celui qui désire approfondir et mettre en pratique ses connaissances médicales. En effet, les cours d’anatomie, à l’université sont nettement insuffisants et le médecin moyen est particulièrement démuni, face aux blessures graves. C’est pourquoi Paracelse, faisant fi du mépris qu’avaient les Docteurs pour cette profession jugée subalterne, s’engage comme chirurgien militaire, où plutôt comme « barbier chirurgien », pour respecter la terminologie de l’époque. C’est l’armée hollandaise qui l’accueille tout d’abord. Au cours des déplacements de celle-ci, il approfondit ses connaissances sur le terrain, d’une part, et, d’autre part, il recueille ici et là toute l’essence d’une médecine ignorée des milieux officiels. Des médicaments chimiques ou alchimiques aux secrets ésotériques et mystiques sur la guérison spirituelle, en passant par les conjurations, les contre-envoûtements des sorciers de villages et les remèdes de bonnes femmes, de l’utilisation des plantes courantes aux substances précieuses et presque introuvables, il recueille tout, minutieusement, avec le respect de celui qui sait que le médecin ne doit rien rejeter à priori et que même le moyen le plus incompréhensible ou le plus inattendu peut parfois sauver une vie. Chaque jour, à chaque bataille, pendant huit ans, il travaille avec acharnement. C’est sans doute des observations qu’il fait pendant cette période que naîtra un de ses ouvrages majeurs : La Grande Chirurgie, qu’il publiera en 1536. Bien sûr, il ne travaille pas que pour la Hollande. En 1522, par exemple, il entre au service de Venise, ce qui lui permet de rencontrer les Turcs, à Rhodes. Il a ainsi l’occasion d’être confronté aux blessures par flèches…

C’est durant la période où il fut chirurgien qu’il semble que Paracelse ait commencé à porter cette grande épée qui allait devenir un élément de sa légende. Sur le pommeau de celle-ci, on peut voir gravé le mot « Azoth », bien connu des Fils d’Hermès. Mais le port de l’épée est aussi le signe d’appartenance à un ordre de chevalerie…

En 1525, quand il quitte le service de Venise, il a voyagé dans toute l’Europe, de Stockholm à Rhodes. Sa connaissance médicale est incroyablement étendue, sa pratique est celle d’un Maître et sa renommée est internationale : 18 princes, abandonnés par leurs médecins et guéris par lui peuvent témoigner de sa prodigieuse efficacité…

Ce n’est pas la parole qui fait le médecin, mais les œuvres

Paracelse n’a plus besoin de suivre les armées. En plus des compétences, il a acquis un mode de vie auquel il restera toujours attaché, mais qui est si inhabituel qu’il lui causera beaucoup de tort, surtout de la part de ses confrères. Il faut dire qu’il leur ressemble si peu qu’il les met constamment mal à l’aise. Par exemple, il ne porte ni la robe ni le bonnet rouge, attributs de son rang. Comme il le dit lui-même, il ne supporte pas les rubans et les fioritures : ce sont des manières de femme ou de courtisan… Surtout, il a gardé une simplicité de parole qui peut être interprétée comme de la provocation. On peut comprendre facilement cette habitude : à la guerre tout est urgent, on n’a pas le temps de mâcher ses mots ; sous le tir de l’ennemi, le savoir-vivre bourgeois n’a pas sa place, seule l’efficacité compte. Et il faut bien reconnaître que, si tout lui est reproché quant à la forme, bien peu de ses opposants osent l’attaquer sur ses résultats. Il écrit lui-même, dans la sixième de ses Sept défenses, ouvrage dans lequel il répond aux principales attaques dont il fait l’objet, de la part du corps médical : « (…) Les autres médecins ont peu de connaissances. Ils s’aident de paroles amicales, charmantes et polies. Ils répondent aux gens avec des paroles belles et courtoises. Ils étirent leurs propos en une onction pleine de subtiles distinctions, des « revenez bientôt, cher monsieur, allons chère madame, accompagnez monsieur ». Quelle est ma manière ? « Que me voulez-vous ? Je n’ai pas le temps ! Ce n’est pas si urgent ». Et ma sérénade est terminée. Ils ont ainsi tourné la tête aux malades qui croient que l’art médical consiste uniquement en une vie joyeuse et pleine d’embrassades, en vétilles épistolaires, en citations de titres en compliments. Ils traitent de junker celui qui vient d’une épicerie et ils appellent « monsieur votre altesse » un cordonnier et un balourd que je tutoie. Mais moi, au moins, je leur donne ce que j’ai dans ma cornue. Je ne veux rien gagner avec la bouche, mais seulement avec les œuvres ».

On comprend qu’avec ce genre de langage il ne puisse s’établir nulle part. Partout où il passe, il hérisse les épidermes. Ne pouvant rester en aucun endroit, il voyage sans cesse, jalonnant sa route de guérison miraculeuse. « Personne ne me voulait du bien, sauf les malades que je guérissais ».

Installation éphémère à Strasbourg

Dans le sillage de Luther et de la Réforme, certains groupes extrémistes entrent en révolte ouverte contre l’autorité religieuse. Les troubles qui s’ensuivent prennent rapidement un caractère social. Au point culminant de l’insurrection, dans les campagnes, les paysans malmènent les prêtres et pillent les églises. Ces interventions sont condamnées par Luther qui restera toujours pacifiste et respectueux des hiérarchies. A partir de 1525, les insurgés connaissent des revers et la révolte est sévèrement réprimée, notamment à Salzbourg où se trouve justement Paracelse. Il est difficile de dire quel rôle exact il joue dans ces mouvements de sédition, mais il est probable qu’il soutient certains groupes opprimés qui, à travers cette rébellion luttent contre la misère qui les accable. Quoi qu’il en soit, Paracelse est impliqué et il doit fuir rapidement, menacé d’être arrêté, alors qu’il est possible qu’il n’ait apporté qu’une aide médicale en soignant les blessés. Il doit donc quitter Salzbourg où il aurait tant voulu s’établir. De plus ces épisodes fâcheux s’intègrent à sa réputation de marginal et il reprend la route.

C’est à cette époque qu’il arrive à Strasbourg. Cette ville affiche alors une tolérance telle qu’on la considère comme la capitale des libertés. L’humanisme triomphe et les religions cohabitent. En 1526, il s’inscrit sous le nom de Théophraste à la guilde « Zur Lutzerne » qui réunit sans distinction de classes des médecins, des chirurgiens, des apothicaires, dans un bon esprit de collaboration qui convient tout à fait à sa vision de l’art thérapeutique. Il est d’ailleurs fort bien accueilli et, dès son arrivée, les malades accourent vers lui ; on le demande même dans toute la région. Mais, comme les guérisons se multiplient, l’ombre qu’il fait a beaucoup développé jalousie et controverses. Il doit songer à quitter la ville. Or Paracelse a guéri un personnage influent de Strasbourg, Capiton, réformateur de la ville, et celui-ci le tient en grande estime. C’est peut-être lui qui l’introduit dans les milieux de Bâle.

Rencontre d’Érasme

A cette époque, la ville de Bâle est divisée ; plusieurs idéologies s’y affrontent, notamment, aux extrêmes, l’église romaine et la réforme. Entre ces deux polarités se développe un humanisme plutôt tolérant, dont le représentant le plus connu est Érasme. Le philosophe va en effet jouer pendant un certain temps un rôle d’arbitre entre catholiques et réformateurs. Il faut cependant préciser qu’Érasme, qui entretient une correspondance régulière avec toute l’élite intellectuelle d’Europe, ne tient pas trop à s’engager dans les excès religieux des différents partis : tout fanatisme l’indispose, il croit en la liberté de l’Homme et propose une attitude de modération que personne ne souhaite. Attaqué de toute part, le Hollandais se retire de la vie publique et s’isole au sein d’un petit groupe d’amis, dont son vieux camarade, l’éditeur Johannes Froben. Érasme habite chez ce dernier qui est sérieusement malade. Une de ses jambes ne répond plus et les médecins, impuissants, ne parvenant à le soulager, lui proposent l’amputation… C’est à cette période qu’il entend parler de Paracelse et il l’envoie chercher à Strasbourg.

Quand Paracelse examine le malade, au début de l’année 1527, Froben n’est pas dans un brillant état. Il le soigne et l’éditeur voit son état s’améliorer de jours en jours, jusqu’au point où il retrouve l’usage, au moins partiel de sa jambe. Il n’est, bien sûr, plus question d’amputation et Froben déborde de reconnaissance. Mais Paracelse se fait également un autre ami : Érasme qui est témoin de la guérison et qui demeure fortement impressionné par les qualités exceptionnelles du médecin. A tel point qu’il lui demande à son tour une consultation. Après que Paracelse lui ait fait parvenir son diagnostic, l’humaniste lui écrit une lettre pleine de déférence dont voici un extrait : « Ce n’est certes pas déraisonnable, ô médecin par qui Dieu donne la santé du corps, de souhaiter la santé éternelle à ton âme (…). S’il existe quelque solution critique qui puisse alléger la douleur, je te prie de me la communiquer (…). Je ne puis t’offrir des honoraires équivalents à ta science, mais certes une gratitude infinie. Tu as rappelé du pays des ombres Froben qui est mon autre moitié, et si tu parviens à me guérir, tu auras guéri deux êtres ne faisant qu’un… ».

Et si Paracelse venait s’installer à Bâle ? Cette idée suit son chemin dans l’esprit des deux illustres (et influents) malades…

Professeur d’université à Bale

A Bâle, le poste de médecin de la ville est vacant depuis quatre ans : on ne trouve pas l’homme convenable pour l’occuper. Or Paracelse est reconnu comme un esprit novateur qui, c’est espéré par certains, ne tardera sûrement pas à rejoindre officiellement les partisans de la Réforme. Par ailleurs, il est considéré comme un grand savant et un thérapeute exceptionnel.

Donc, Paracelse reçoit sa nomination. Or, la charge de médecin municipal comprend deux fonctions bien distinctes relevant chacune d’une autorité spécifique : la partie médicale et sociale relève de la municipalité qui a droit de désignation mais le médecin désigné reçoit en même temps une chaire d’enseignement qui dépend directement de l’université. Pour fixer le décor, précisons que la municipalité soutient la Réforme et que l’université est un bastion farouchement catholique. C’est ainsi que Paracelse, qui n’est partisan d’aucune des deux idéologies, va se trouver placé entre le marteau et l’enclume. Non seulement il n’est ni catholique ni protestant, mais il n’est même pas humaniste, trop novateur pour puiser ses idées du passé. Et alors qu’Érasme était persuadé qu’il serait un élément modérateur, il va produire une petite révolution autour de lui.

Dès son arrivée, au début de 1527, il refuse de se plier aux règles, telle cette formalité qui exige que le nouveau venu présente ses diplômes. Puis, très rapidement il attaque les partisans de Galien dans ses cours. Mais son plus grand coup d’éclat, c’est le jour de la Saint-Jean, le 24 Juin 1527 : il jette dans le feu de joie allumé par les étudiants pour la fête un — ou plusieurs ? — traité de référence. Par ce geste, qui n’est pas sans rappeler celui de Luther qui, en 1520, avait publiquement brûlé des livres de droit canon et la bulbe papale, il livre aux flammes le symbole d’une médecine périmée à laquelle il n’accorde plus aucun crédit…

Cette fois, il a dépassé les bornes. Il est renvoyé de son amphithéâtre. D’autant plus que, comme pour aggraver son cas, il s’en prend aux apothicaires qu’il traite de « marmitons empoisonneurs » ! Il est difficile de lui donner tort quand on sait que ces derniers sont financièrement compromis avec le corps médical lorsqu’ils préparent des remèdes onéreux dont ils connaissent parfaitement l’inefficacité… Paracelse apparaît alors comme une sorte de justicier incorruptible, qui dérange un peu tout le monde et dont le nombre d’ennemis ne fait que croître.

Cependant, grâce à l’intervention du Conseil de la ville, il reprend ses cours et on se presse pour l’écouter, car il a trouvé des auditeurs chez les chirurgiens et les humbles qui désirent sincèrement apprendre. Il faut ajouter qu’il enseigne souvent en allemand, ce qui est un événement considérable à une époque où les cours sont faits en latin, c’est-à-dire accessibles seulement à une classe sociale privilégiée.

Un Maître exceptionnel

Paracelse a de plus en plus d’élèves. Ceci est du en partie à son mode d’enseignement qui permet à tout étudiant motivé de suivre ses cours, quelle que soit la situation sociale et financière. D’autre part, son esprit de pionnier plait à tous ceux qui sont lassés des dogmes éventés qu’on leur répète sans cesse. Mais ce qui impressionne le plus c’est sa très grande maîtrise de l’art de guérir et ses qualités humaines exceptionnelles. Certes, Paracelse est exigeant, bourru et susceptible, mais sous ce caractère difficile se cache une générosité inhabituelle : il reçoit ses élèves chez lui, leur parle dans un langage simple et direct, assurant même le gite et le couvert aux plus pauvres.

Son enseignement est si apprécié que ses étudiants acceptent, sur ses conseils, de se passer de vacances : une vie est déjà si courte pour maîtriser la science médicale ! Pas question de perdre du temps. C’est ainsi que durant l’été 1527, il parcourt les campagnes, suivi d’une cohorte de disciples qui l’écoutent attentivement parler des vertus des plantes ou des minéraux, comme lui même suivait son père, de nombreuses années auparavant. Paracelse se fait aussi accompagner lorsqu’il visite les malades ; ainsi, chacun peut observer, ausculter, palper et comprendre par lui-même. Ces consultations sont autant d’occasions de remarquables leçons spirituelles. Un médecin doit avoir un sens inné de l’éthique et exprimer sa compassion vis-à-vis de tous ceux qui souffrent. Il est un vivant exemple de ces qualités, ne faisant pas payer les pauvres, leur procurant des remèdes gratuitement. Attentif, il observe, écoute et agit inlassablement, donnant le meilleur de lui même à ceux qui souffrent. Un jour, une femme vient le trouver pour son mari qui est mourant. Il examine l’urine du malade et lui donne une de ses préparations. Le lendemain, l’homme est guéri. Alors que l’épouse s’apprête à payer Paracelse de son dernier florin, il lui dit : « Chère femme, garde ton argent. Achète à manger et à boire pour ton époux et pour toi-même. Et surtout, n’oublie pas de rendre grâce à Dieu ».

Incompris et calomnié

Mais ses élèves ne peuvent comprendre la raison des extraordinaires guérisons qui parsèment sa route. Ils le suivent religieusement, attribuant ses succès thérapeutiques à des miracles dus à son charisme. Ses ennemis, au contraire, répandent autour de sa réputation une odeur de soufre : qui pourrait guérir l’inguérissable sans l’aide du Malin ? Et puis, Paracelse est trop confiant, il invite ses amis et ses élèves à boire, faisant lui-même largement honneur à la bouteille, un peu trop, sans doute… Le vin qu’il boit est autant d’eau apportée au moulin de ses détracteurs. Il ne répond pas aux « normes » de quelqu’un de sage. Et comme, pour la plupart, les normes sont plus importantes que les œuvres, ses amis même s’interrogent. Sans parler du peu de soin qu’il accorde à sa toilette… Tout cela contribue à ruiner l’opinion qu’on se fait de lui. En Octobre 1527, un pamphlet résumant tout ce qu’on lui reproche est affiché. Furieux (il faut dire que le texte est excessif, voire calomnieux), il proteste auprès de la municipalité. Mais Paracelse, bien que les autorités le reconnaissent comme un savant génial, un médecin exceptionnel et un grand homme, devient de plus en plus encombrant. Comment contrôler la fougue de ce personnage qui veut aller plus vite que les mœurs de son époque ? Le Conseil Municipal est bien embarrassé.

Dans ce climat difficile, une dernière affaire va précipiter son départ. Un chanoine, nommé Cornélius de Lietchtenfels, promet cent florins (somme énorme) à Paracelse si celui-ci parvient à le débarrasser d’une terrible douleur d’estomac rebelle à tout traitement. Le médecin fait avaler à son patient une petite pilule et quelques jours plus tard, le chanoine est en pleine forme. Mais pour ce qui est des honoraires, il se contente d’envoyer six florins (prix d’une consultation de « spécialiste »). Paracelse proteste : s’il soigne les pauvres gratuitement, il n’admet pas que les riches méprisent leurs engagements ; surtout que ce n’est pas la première fois que cela lui arrive avec ce genre de personnage. Il fait appel aux tribunaux, mais tout le monde est fatigué de sa présence et il lui est demandé de se contenter de six florins qui constituent selon les juges des honoraires suffisants. Mais Paracelse n’a pas l’habitude de céder quand il est dans son droit. Paracelse écrit en s’en prenant au tribunal qu’il dit incompétent pour juger ce genre d’affaire. Les magistrats s’estiment diffamés et le médecin doit fuir la nuit, en direction de l’Alsace pour éviter la prison.

Son séjour fut court, mais la médecine ne se relèvera jamais, à Bâle, de son passage. Les étudiants gardent trop en mémoire les leçons de Paracelse. Ses ouvrages seront imprimés dans cette ville, et dix ans après, il y sera officiellement enseigné…

Nouveaux voyages, nouvelles guérisons

C’est le cœur gros que Paracelse abandonne Bâle. Cette courte étape fut sans doute l’apogée de sa carrière. En le nommant médecin municipal et professeur d’université, l’administration d’une grande ville avait reconnu officiellement ses compétences. Et puis ses confrontations directes avec la médecine majoritaire l’avaient obligé à ordonner sa pensée, à sonder son argumentation, à développer sa science avec pédagogie pour la rendre accessible à ses élèves. Aussi, malgré sa peine, Paracelse a beaucoup mûri grâce à Bâle.

Après avoir transité par Ensisheim, où une météorite d’une exceptionnelle importance est tombée (il l’étudie et la décrira dans son ouvrage Des Météores), il gagne Colmar, où il prend un peu de repos chez Lorenz Fries, un médecin avec qui il a déjà correspondu. Cette escale lui est salutaire, car il est épuisé et semble avoir vieilli prématurément. Il profite également de cette pause pour envoyer Oporinus, son disciple et valet, récupérer ses quelques affaires laissées à Bâle lors de son départ précipité. Pendant quelques temps, il exerce à Colmar, guérissant à tour de bras et se faisant des amis parmi les notables et les humanistes. Extrêmement sollicité, il est « admiré de tous à l’égal d’Esculape », comme l’écrira plus tard Oporinus.

Ce disciple est sans doute aussi paradoxal que son illustre maître. Consciencieux et utile, il est également jaloux et assez peu compréhensif. Est-ce pour cela que Paracelse s’en sépare en cette année 1528 ? De toute façon, Oporinus a une femme à Bâle qu’il ne peut laisser indéfiniment seule…

Lorsque le disciple rentrera à Bâle, il se laissera aller à dénigrer son maître d’une manière parfois justifiée, notamment à propos de son impulsivité ou de son penchant rabelaisien pour la bouteille, mais souvent calomnieuse, tout en devenant, par ailleurs, un imprimeur sérieux et estimé. Cela peut s’expliquer par le fait qu’Oporinus devait avoir besoin d’une vie régulière, d’une situation sociale sans ambiguïté et l’anticonformisme de son maître était sans doute une source de souffrance. Après avoir tranquillement vécu pendant quarante ans, il mourra en regrettant sa conduite envers son ancien maître et il reconnaîtra humblement qu’il n’avait rien compris à la grandeur de celui qui lui avait fait l’honneur de son amitié.

Quand à Paracelse, il part pour Esslingen, petite ville pauvre où les malades qui le sollicitent sont des miséreux. Il les soigne gratuitement, selon son habitude et toute une cohorte de disciples-parasites se presse chez lui. Ils sont autant attirés par sa renommée que par la certitude d’un abri. Paracelse, malgré son air bourru n’a jamais su dire non aux malheureux et, malgré son peu de ressources, il leur offre tant bien que mal le gîte et le couvert. Par ailleurs, il a reconstitué son laboratoire, et il travaille sans relâche, jour et nuit, ne s’accordant pratiquement pas de sommeil. Il réalisera de remarquables travaux d’alchimie, toujours orientés vers la guérison de ceux qui souffrent. Il perfectionne ses quintessences végétales et approfondit sa prodigieuse connaissance de la médecine hermétique. Actuellement, son nom est associé à la spagyrie, sorte d’utilisation médicale des principes et préparation alchimiques. Se consacre-t-il alors au Grand Œuvre ? En tout cas, il réalise la fabrication de « l’or potable », remède universel permettant une régénération totale du corps. En revanche, Paracelse ne se ménage pas et son organisme accuse les nuits de veille de plus en plus durement. On peut s’étonner qu’il n’utilise pas ses propres préparations, dont les témoignages d’efficacité miraculeuse nous sont parvenus. Sans doute pour la même raison que le Christ dans le désert ne s’accordait pas même un pain, alors qu’il les multipliait pour d’autres.

Nuremberg

L’étape à Esslingen a permis à Paracelse d’écrire, et il va chercher à se rapprocher d’une ville d’édition. C’est ainsi qu’il arrive à Nuremberg le 23 Novembre 1529 très mal accueilli par les médecins, il réitère ses invectives à leur égard. De plus, il a le mauvais goût de guérir des incurables, ce qui n’arrange pas ses affaires avec le corps médical. C’est ainsi qu’il sauve une dizaine de lépreux qui étaient abandonnés par la faculté, faisant comprendre aux Docteurs de la ville qu’ils ne font pas le poids.

Il accuse également la Réforme et ses alliances avec les classes dirigeantes qui oppriment le peuple. Dans une ville où les protestants exercent une influence considérable, ce n’est pas particulièrement démagogique. Cela ne signifie pas pour autant qu’il soit partisan du catholicisme. Pour lui, comme il l’exprime trivialement, le Pape et Luther sont deux putains qui se disputent leur virginité…

Quant à ses écrits, ils ne passent pas plus inaperçus : son traité sur la syphilis est frappé de censure, car Paracelse y dénonce l’inutilité du traitement au bois de Gaïac ; or, cette plante qui vient d’Amérique est transportée en bateaux par les Fugger, princes du commerce et de la finance dont le rôle politique est indiscutable. De trop gros intérêts économiques sont en jeux pour qu’on laisse un médecin les renverser. Paracelse, conciliant, propose un débat public pour lui permettre de soutenir son argumentation à la faveur des malades, mais ses démarches restent sans effet. Il se retire donc, après avoir tout de même édité un certain nombre d’ouvrages, à Beratzhausen, un village situé près de Ratisbonne. Il y poursuit la rédaction d’œuvres fondamentales comme le Paragranum. Mais, peut-être à la suite de l’ingratitude d’un malade qui lui aurait fait du tort, il reprend la route.

Après un nouveau passage à Esslingen, il séjourne au moins six mois à Saint-Gall, en Suisse, où il a été appelé pour soigner un magistrat dont la santé nécessite une surveillance constante. Il y achève son remarquable Opus Paramirum au début de 1531. Il assiste, à cette époque, au passage de la comète de Halley dont il tirera des conclusions astrologiques.

En 1533, Paracelse est en Appenzell. Il y vit misérablement, souffrant même de la faim, car les pauvres sont nombreux et il ne peut exiger d’eux la moindre obole, lorsqu’il les soigne. Parallèlement aux soins qu’il donne, il commente la Bible et enseigne les Évangiles. Dans un total dénuement, il prêche en insistant sur l’humilité et sur la valeur du travail et de l’action juste, alors que les protestants, dont il se distingue nettement, estiment que les « œuvres » sont inutiles au salut. Malgré sa grande pauvreté, il travaille et étudie continuellement.

Après avoir encore voyagé, il arrive en 1534 à Innsbruck où, espérant s’installer, il demande une autorisation aux autorités municipales. Elle lui est refusée, simplement à cause de son apparence misérable : ne saurait être médecin un homme qui court les chemins en haillons… Très choqué par cette attitude, Paracelse réalise qu’il ne pourra être sollicité qu’en un lieu où la médecine des « bonnets rouges » est impuissante, où la présence de grandes maladies élimine radicalement toute forme de snobisme ou de ségrégation, où seule l’efficacité compte.

La peste

Or, à Sterzing sévit la peste et un médecin ne saurait y être refusé. Quand il arrive dans la ville, il voit bien que les Docteurs y sont complètement inefficaces. D’une part, ils ne savent rien de la maladie, d’autre part, ils sont terrorisés et se cachent de leurs malades. Paracelse, au contraire, va au devant d’eux. Il en profite pour rédiger quatre chapitres sur la peste dans lesquels, à l’encontre des théories anciennes, il écrit que la maladie est le résultat d’un agent spécifique. Malheureusement, Paracelse tombe lui-même malade et il doit quitter la ville pour Mérant où il trouve des conditions plus favorables à sa convalescence.

En 1536, après une expérience désagréable avec un imprimeur d’Ulm, il publie à Augsbourg une pièce maîtresse de son œuvre : la Grande Chirurgie ; ce livre allait connaître un vif succès.

Dernières années d’existence terrestre

En 1537, Paracelse reprend une nouvelle fois la route. A chacune de ses escales, il poursuit la rédaction de ses œuvres et soigne des malades. Certains grands personnages le consultent, ce qui semble signifier un regain de notoriété dans la haute société. C’est ainsi qu’il soulage le grand Maréchal Johann von der Leipnick. Puis il passe à Presbourg où il est accueilli honorablement : le greffier municipal lui offre un banquet auquel assistent les notables. Il arrive ensuite à Vienne, où il est reçu par le roi Ferdinand. Mais il n’est pas certain que les entrevues se soient déroulées harmonieusement. Paracelse était sans doute trop marginal et l’influence des médecins du roi, jaloux et inquiets, n’a pas du lui être favorable.

En passant à Villach, en 1538, il apprend que son père est mort, quatre ans auparavant. Il reçoit son maigre héritage et reste quelques mois dans sa ville natale. Comme toujours, il écrit beaucoup. Puis, il se déplace un peu dans la région, appelé en consultation, parfois par d’illustres malades, comme cet Albert Basa, médecin personnel du roi de Pologne. Mais sa santé personnelle, minée par les voyages, l’hostilité et le travail colossal de recherche qu’il a réalisé, décline de plus en plus.

Comme ultime manifestation d’une gloire qui lui fut si souvent refusée, il est invité et reçu honorablement à la cour du prince-archevêque Ernest de Witzelbach, à Salzbourg. Mais ses forces l’abandonnent et, assis sur son lit de l’auberge du Cheval Blanc, sentant sa fin prochaine, il dicte son testament : il lègue ses instruments de médecine à un confrère et toute sa maigre fortune aux pauvres de la ville. Il précise également comment il entend que se déroule la cérémonie funéraire. Le 24 Septembre 1541, son Esprit et son corps se séparent définitivement. Il n’a pas atteint 48 ans. Il sera d’abord inhumé au cimetière des indigents, puis, en 1752, en guise d’honneur tardif, ses os seront placés dans un obélisque, à l’église Saint-Sébastien de Salzbourg.

Certains doutes subsistent sur les circonstances exactes de la mort de Paracelse et les idées les plus romanesques ont été développées à ce sujet. Aurait-il été victime d’un attentat fomenté par les médecins de la ville ? En tout cas, ce personnage étonnant est mort comme il est né : entouré d’une aura de mystère qui permet aux biographes d’exercer leur créativité et leur imagination…

Il semble que les plus graves attentats dont il ait été victime se soient perpétués à l’encontre de sa pensée. Celle-ci fut méprisée par des adversaires qui ne parvenaient à la saisir. Mais ce n’est pas le plus grave. Des admirateurs ignorants ou, plus souvent, mal intentionnés, portèrent le plus grand tort aux théories développées par ce penseur incompris. Ainsi, le nazisme l’annexa comme un des grands esprits de la race germanique. Ce malentendu flagrant le plaça aux côtés de certains grands maîtres du passé que ce système totalitaire exposait comme une caution à son idéologie : Albert le Grand, Hildegarde von Bingen, Beethoven, Wagner…

Actuellement, on pourrait s’attendre à ce que l’illustre « Docteur Théophraste » soit remis à l’honneur ; ou, tout au moins qu’on le traduise, qu’on l’édite, qu’on encourage sa lecture. Car, même si les découvertes strictement scientifiques sont maintenant dépassées, n’en est-il pas de même de celles de Pascal, Newton ou Pasteur, qui eux sont étudiés à l’école ? D’ailleurs, indépendamment de son œuvre savante, ce remarquable thérapeute a donné des leçons de déontologie qui ne sont pas sans intérêt, malgré le langage un peu cru qui fut employé. Il est naturel que Paracelse ait été craint des médecins de son époque, car il dénonçait leurs imperfections d’une manière brutale et sans concessions : « Sachez donc, médecins, que la médecine n’est pas là pour votre avarice, pour votre magnificence, pour votre vanité, pour vos femmes et pour vos enfants, mais elle est là pour le bien nécessaire des malades ». (De caducis liberde l’épilepsie —, premier paragraphe). Mais pourquoi n’étudie-t-on pas, de nos jours, son enseignement éthique, pourquoi une œuvre aussi colossale est-elle passée sous silence ?

Peut-être parce qu’à la différence de leurs homologues du XVIème siècle, les médecins modernes sont essentiellement motivés par la compassion et le soulagement des souffrances de leur prochain. Par exemple, aucun thérapeute, aujourd’hui, pénétré de cette éthique incorruptible qui fait sa force, n’accepterait de se compromettre avec l’industrie des « apothicaires » en négligeant les intérêts du malade, n’est-ce-pas ? Il ne viendrait à l’idée d’aucun Docteur, aussi puissant soit-il, d’abuser de ses privilèges ; et si, d’aventure, il se trouvait un marginal capable de guérir avec des méthodes différentes, on peut être certain qu’il serait accueilli avec joie, fraternité et tolérance par toute la Faculté. C’est probablement pour cela que l’éthique développée par Paracelse n’a pas besoin d’être enseignée : ses critiques ne concernent plus personne. C’est la raison pour laquelle on l’a oublié. Et la seule. D’ailleurs pourrait-on imaginer que Paracelse, quatre siècles et demi après sa mort, mettent encore certains mal à l’aise ?

Éric Marié

 


 

1910 : la remise en question de la cocaïne médicale

 

Alors employée en tant qu’antalgique « miracle », la cocaïne et ses effets dévastateurs apparaissent aux journaux français tandis que les crises de paranoïa et les cas de dépendance se multiplient.

La douleur liée aux opérations chirurgicales est longtemps restée l’un des grands combats de la médecine. Traitée à l’aide de l’hypnose, de somnifères, d’opium, d’éther ou de chloroforme, la plupart des méthodes utilisées avant le XXe siècle aboutissaient, au mieux, à une anesthésie générale. Vite, on s’aperçoit cependant que celle-ci ne peut être appliquée systématiquement, comme lors de soins dentaires bénins, ou d’opérations nécessitant la pleine conscience du patient.

Le 1er mars 1901, une nouvelle vient révolutionner la pratique de la médecine : la suppression de la souffrance par l'intermédiaire d’une substance miraculeuse nommée cocaïne.

Celle-ci est annoncée dans Le Journal au sein d’un article intitulé « L’Abolition de la douleur », et est présentée comme une « inestimable aubaine pour les oculistes ».

« Même aux plus faibles doses, la cocaïne anesthésie totalement la cornée en quatre ou cinq minutes.

Quelques instants plus tard, la conjonctive devient insensible à son tour, de sorte que pendant les vingt-cinq ou trente minutes qui suivent, on peut travailler impunément le globe oculaire, si ombrageux, d'ordinaire, et si irritable. »

Au cours de cette chronique, le journaliste Émile Gauthier revient sur l’historique de ce dérivé de la feuille de coca, qui, par ses vertus analgésiques, a permis des opérations impensables jusqu’alors, de l’œil donc, mais aussi des dents, de l'appendice ou du côlon.

Dans certains cas, l’extrait de coca est même injecté dans la colonne vertébrale du patient, lequel ne ressent plus la douleur que localement, tandis qu’il demeure conscient et peut répondre aux questions du chirurgien.

Apprivoisée chimiquement depuis une quinzaine d’années, l’utilisation de la cocaïne en tant qu’anesthésiant local ouvre alors des perspectives fantastiques, notamment, dit l’article, la possibilité pour les femmes « d’enfanter sans craindre les douleurs insupportables de l’accouchement ».

La méthode de l’injection de cocaïne dans la colonne vertébrale est simultanément vendue comme un véritable succès : Le Progrès de la Côte-d’Or rapporte qu’au 3 février 1901, 252 opérations de ce type ont été recensées sans que le moindre accident eut été à déplorer.

Signe de la confiance absolue de l’opinion publique envers cette substance miraculeuse, de nombreux messages promotionnels sont diffusés à travers les journaux entre 1899 et 1910.

On loue les qualités revigorantes des dérivés de la feuille de coca, à l’image du succès du vin Mariani, dont chaque bouteille contient 6 à 7 mg de cocaïne, et dont la consommation est non seulement encouragée par les médecins – qui le prescrivent à leurs patients –, mais également par des personnalités publiques comme le pape Léon XIII, grand consommateur.

 

 

 

Illustration tirée du Journal amusant, sous-titrée « Il est bon de protéger les faibles contre eux-mêmes, notamment les affiliés de la cocaïne », 1922 - source : RetroNews-BnF
 

 

 

Malgré de premières accusations venues des pays anglo-saxons au sujet des risques d’addiction, de nombreux journalistes, chercheurs, médecins et hommes politiques continuent de défendre son usage. Dans un article du Temps au sujet du vin Mariani, le journaliste Émile Gautier tient une affirmation qui prête aujourd’hui à sourire, mais qui reflète l’opinion scientifique d’alors :

« On ne s'intoxique pas plus avec la cocaïne de la coca qu'avec la caféine du café. »

Dès 1902, on rapporte dans Les Annales politiques et littéraires plusieurs cas récents d’abus de cocaïne, ayant entraîné troubles nerveux, hallucinations et crises violentes.

Mais la critique la plus virulente des effets néfastes de la substance et de ses dérivés est délivrée par l’anarchiste Charles-Ange Laisant, sous pseudonyme, dans les pages du Petit Parisien, à travers le récit du calvaire d’un médecin allemand féru des effets stimulants de la cocaïne, devenu peu à peu dépendant :

« La première sensation qu'éprouve le cocaïnomane est un état d'excitation indescriptible. Il a l'ambition de faire quelque chose de grand, quelque acte extraordinaire, quelque œuvre hors de pair.

Mais, hélas cette impression disparaît aussi rapidement qu'elle est née, et, bientôt, il ne subsiste de ceci qu’un besoin impérieux de cocaïne, chaque partie du corps semblant implorer une nouvelle. »

La description du lent glissement du drogué vers la folie est glaçante, de la phase paranoïaque, durant laquelle le pauvre homme se sent persécuté sans raison, jusqu’à la perception de diverses et terrifiantes hallucinations.

« Au bout de peu de temps, un nouveau symptôme fait son apparition c'est la “chasse au ver de la cocaïne”. Vous vous imaginez que, sous la peau, il y a des vers ou d'autres animaux du même genre qui se promènent.

Mais le malade (car c'en est un, dès lors) ne fait pas que les sentir, ces vers imaginaires, il les “voit” sur sa personne ou sur ses vêtements. »

Le climax de l’horreur est atteint lors d’une scène épouvantable vécue par le praticien devenu aliéné.

« Il avait acheté trois chiens du mont Saint-Bernard.

Une nuit, au milieu d'une de ses hallucinations, il se persuada (oh ! toutes ces étranges formes du délire) que ses chiens “parlaient” de lui entre eux et se consultaient sur les moyens de se débarrasser de leur maître.

Il sauta à bas de son lit et tua à coup de revolver, dans son épouvante, les pauvres bêtes. »

Dès lors, les articles sur les dangers de la cocaïne se multiplient. Dans les premières années du nouveau siècle, la question fait d’abord débat dans les Indes britanniques, où la consommation se fait inquiétante, puis de plus en plus aux États-Unis, où le nombre de victimes du prétendu remède miracle augmente chaque année.

La France est plus lente à intervenir. Dans un premier temps, le pays règlemente la consommation en ne délivrant plus le produit que lorsqu’il est prescrit sur ordonnance par un médecin.

Ce qui ne freine pourtant pas les abus : en 1913, L’Humanité invite les pharmaciens à plus d’éthique et de scrupules vis-à-vis des consommateurs « snobs et dépravés », tout en rappelant – déjà – que la lutte contre les revendeurs de cocaïne au marché noir sera difficile – et parfois vaine.

« Ce vice sévit en ce moment à Montmartre, parmi la clientèle des établissements de nuit. Au Quartier Latin, le nombre des priseurs est déjà assez grand. […] La facilité avec laquelle on peut devenir cocaïnomane à l'aide de l’induction du toxique par la voie nasale permet une diffusion rapide du redoutable vice. […]

La vente des substances médicamenteuses est réglée par l'ordonnance du 2 octobre 1848 et les décrets de 1850 et 1854. Malheureusement, à côté des pharmaciens honnêtes qui ne délivrent les médicaments, en particulier la cocaïne, que sur ordonnance, il y en a d'autres qui font le commerce de ce terrible toxique et qui exploitent de façon éhontée la cocaïnomanie. Une surveillance sérieuse doit être établie.

Serait-elle suffisante ? »

À la même époque, les premières peines sont prononcées contre des revendeurs non autorisés : deux mois fermes pour un soldat, deux mois également pour un camelot, ou encore un mois pour un immigré américain et deux mois pour un pharmacien – la peine maximale pour un revendeur au marché noir, en 1915.

Le 12 juillet 1916, la loi sur l'importation, le commerce, la détention et l'usage des substances vénéneuses, notamment l'opium, la morphine et la cocaïne, finit d’achever le changement de statut de la cocaïne. Celui-ci sera définitif : il s’agit d’une drogue, nocive pour la santé et entraînant de hauts risques de dépendance.

Pourtant, malgré l’évolution de la législation, de plus en plus sévère envers les revendeurs de drogues, la cocaïne va lentement mais sûrement s’imposer comme l’un des stupéfiants les plus répandus de la planète. Sa présence va s’intensifier au cours de la deuxième moitié du XXe siècle, au fur et à mesure de son appropriation et de son contrôle de plus en plus exclusif par le crime organisé international.

Un siècle après cette première loi prohibitive, la cocaïne représente en France un marché de près d’un milliard d’euros annuel.

Publié le 27/03/2018
Auteur: 
Girolamo Maestro

 

 

ERGOTISME , MAL DES ARDENTS OU FEU DE SAINT-ANTOINE DU MOYEN ÂGE AUX TEMPS MODERNES

Le « triangle de Saint-Antoine » et le démarrage

d’une importante industrie pharmaceutique au coude du Rhin

 

Jacques Streith

 

Résumé

 

 L’ergot de seigle (Claviceps purpurea) est un champignon toxique qui a fait de terribles ravages pendant le Moyen Âge et encore au cours des temps modernes, provoquant la gangrène des membres, des hallucinations, des accès de folie et souvent la mort. Plusieurs artistes, tels que Mathias Grünewald ou Jérôme Bosch, ont fixé sur toile ces drames humains. Les moines hospitaliers de Saint-Antoine ont eu pour mission de soigner dans leurs hospices religieux les malades atteints d’ergotisme dont les causes demeuraient néanmoins incompréhensibles pendant bien des siècles. C’est au cours du XIXe siècle, mais surtout pendant la première moitié du XXe, que des savants réussirent à isoler et à purifier la dizaine d’alcaloïdes, tous toxiques, contenus dans l’ergot de seigle et à en étudier les propriétés physiologiques.

Pour l’essentiel, nous devons au savant suisse Arthur Stoll et à son équipe de chercheurs d’avoir entrepris ce travail de très longue haleine au sein de la société Sandoz qui, à cette fin, avait créé en 1917 une petite section de recherche pharmaceutique à Bâle. Au fil des décennies, cette section devint le département pharmaceutique de Sandoz qui supplanta graduellement les autres divisions opérationnelles. Après fusion de Sandoz avec la firme bâloise Ciba-Geigy, la mise en commun de leurs départements pharmaceutiques respectifs a conduit à l’émergence de la société pharmaceutique Novartis.

 

L’ONU ayant décrété 2011 Année internationale de la chimie, il nous a paru intéressant d’analyser la vie et l’oeuvre du professeur Arthur Stoll (1887-1971), à Bâle, dans le but de souligner ses importantes contributions qui ont fortement marqué le développement de la chimie des produits naturels et de leurs dérivés pharmaceutiques dans l’espace du Rhin supérieur.

Plusieurs chimistes remarquables de la région du Rhin supérieur ont fortement marqué de leur empreinte l’essor des sciences et des industries chimiques et pharmaceutiques au coude du Rhin. La firme bâloise Sandoz avait été créée en 1886 dans le but de fabriquer des matières colorantes pour l’industrie textile. Désirant induire une diversification, la direction de cette société décidait plus de trente ans plus tard, en 1917, d’élargir ses activités en créant l’amorce d’un département pharmaceutique qu’elle confiait au chimiste organicien Arthur Stoll, un expert en produits naturels. En tout premier lieu, ce dernier eut l’ambition d’étudier les constituants de l’ergot de seigle avec pour objectif d’enrichir la pharmacopée en principes actifs nouveaux issus de ce champignon toxique,principes qui soient à la fois originaux et efficaces. Cette entreprise de longue haleine, poursuivie par Stoll et son équipe avec opiniâtreté, se révèlera payante ;mais c’est seulement vers 1928 que la Section Pharma de Sandoz commencera à rapporter quelques bénéfices.

En se plaçant sur le très long terme, on estime que trois générations de chercheurs auront été nécessaires pour faire de l’activité industrielle de la Section Pharma de Sandoz – deuxième par la chronologie – la branche maîtresse de l’entreprise et l’un des fleurons de l’industrie pharmaceutique mondiale. La création, en 1917, d’une petite unité de recherche pharmaceutique autonome chez Sandoz doit être considérée comme l’événement majeur des quelque 110 années d’histoire de cette firme (jusqu’en 1996, année de sa fusion avec Ciba-Geigy). La création de cette nouvelle branche d’activité – il y a près d’un siècle – devait éclipser toutes les autres diversifications au sein de Sandoz, du moins à très longue échéance. Qui plus est, nul ne contestera que l’ascension prodigieuse de son Département Pharma ait été principalement l’oeuvre du pionnier Arthur Stoll et de son équipe de chercheurs.Notons enfin que vers la fin du siècle dernier, les patrons de Sandoz et de Ciba-Geigy – une autre grande entreprise chimique bâloise, active à la fois dans le domaine de la chimie de spécialités et dans celui des produits pharmaceutiques et des produits phytosanitaires – ont décidé de faire un pas de plus et de procéder à la fusion de  l’ensemble de leurs divisions. Par la suite, les divisions « industrielles » étaient scindées en deux parties et devenaient deux entreprises indépendantes sous le nom Ciba Specialty Chemicals et Clariant. La réorganisation de l’ensemble des activités relatives aux sciences de la vie de ce tout nouveau conglomérat conduisit in fine – mais seulement après  externalisation des importantes activités agrochimiques regroupées en 2000 au sein de la nouvelle firme Syngenta – à l’émergence de Novartis, une entreprise à dominante pharmaceutique. Avec Aventis et Hoffmann-La Roche, qui sont également implantées en Europe continentale, Novartis fait partie en 2011 des dix plus grandes entreprises pharmaceutiques du monde.

 

L’ergotisme

 

L’ergotisme est le résultat d’un empoisonnement, habituellement suite à l’ingestion de substances naturelles toxiques contenues dans l’ergot de seigle (Claviceps purpurea), un champignon qui infecte le seigle ainsi que d’autres céréales (figure 1). En 1596, la Faculté de médecine de Marburg désignait officiellement l’ergot de seigle comme unique cause de la maladie. Contractée par intoxications alimentaires (seigle ergoté), cette maladie n’est pas contagieuse, mais outre la gangrène qui attaque leurs membres, les malades pouvaient avoir des manifestations hallucinogènes et être considérés de leur temps comme « possédés du démon » (voir encadré). L’ergot, ainsi nommé d’après l’éperon qu’il forme sur la plante, a été identifié et désigné ainsi par le Français Denis Dodart, qui avait signalé le rapport entre l’ergot de seigle et l’empoisonnement du pain par une lettre adressée à l’Académie royale des sciences en 1676 [1].

De tous les fléaux qui ont décimé les habitants au Moyen Âge, l’ergotisme était l’un des plus meurtriers. En raison des sensations de brûlures ressenties par les malades dans leurs membres, cet empoisonnement gangréneux était aussi connu sous le nom de « feu sacré » (ignis sacer), de « mal des ardents » ou encore de « feu de Saint-Antoine ». L’intoxication par l’ergot de seigle est l’une des explications médicales et psychologiques de la sorcellerie ou de la possession démoniaque telles qu’elles sévissaient au Moyen Âge et encore au cours des temps modernes.

 C’est ainsi que pendant l’été 1951, une série d’intoxications alimentaires ont frappé la France, dont la plus sérieuse à partir du 17 août à Pont-Saint-Esprit, où elles ont fait sept morts, cinquante « internés » dans les hôpitaux psychiatriques et 250 personnes affligées de symptômes plus ou moins graves ou durables. Le pain acheté dans une boulangerie locale provoquait des nausées, des douleurs gastriques, des brûlures d’estomac, des vomissements, des maux de tête, voire des accès de folie avec des convulsions, des hallucinations « démoniaques » et, plus grave encore, des tentatives de suicide. Soixante ans après les événements de Pont-Saint-Esprit, on ne sait toujours pas à quoi les attribuer. Cliniquement, les symptômes étaient ceux d’une forme mixte d’ergotisme ou « mal des ardents ». D’où l’hypothèse du « feu de Saint-Antoine » comme cause première de ce fléau : en 1951, le corps médical avait estimé que le « pain maudit » aurait pu être contaminé par de l’ergot de seigle (Claviceps purpurea). Mais ce diagnostique n’a jamais été prouvé de façon indubitable [2].

Lorsqu’il est écrasé par les meules, l’ergot apparaît comme une poudre rouge, bien visible sur la plante en herbe, mais cette poudre passe facilement inaperçue dans la farine de seigle qui est naturellement de teinte foncée. Dans les pays peu développés, l’ergotisme survient encore : une épidémie a été rapportée en Éthiopie en 2001 suite à l’ingestion d’orge contaminée. Et de fait, chaque fois qu’ontrouve la combinaison d’un temps humide, de températures fraîches, d’un retard dans les moissons et une consommation de seigle, la survenue d’un foyer est toujourspossible.

Si nous nous tournons à présent vers le domaine de la pharmacopée des siècles passés, nous notons qu’une première mention de l’ergot de seigle a été faite en 1582 à l’Université de Marburg – par le médecin allemand Adam Lonitzer (1528-1586) dans son recueil de plantes médicinales – comme remède utilisé depuis des lustrespar les sages-femmes pour accélérer la délivrance.

Figure 1 - a) Épi de seigle porteur d’un ergot du champignon Claviceps purpurea ;

b) Graines de seigle saines après battage et mélange de graines de seigle et d’ergo

Figure 2 - Extrait de la tentation de Saint-Antoine du retable d’Issenheim de Mathias Grünewald

détail, homme atteint d’ergotisme. Musée Unterlinden, Colmar (d’après [3]).

L’ergotisme
Symptômes : les symptômes peuvent être divisés en deux
groupes : les signes convulsifs et les signes gangréneux.
Forme convulsive : les symptômes convulsifs comprennent des
crises de convulsions et des spasmes douloureux, des diarrhées,
des maux de tête, des nausées et des vomissements. En plus des
convulsions, il peut exister des hallucinations qui ressemblent à
celles déclenchées par le LSD (diéthylamide de l’acide lysergique).
Forme gangréneuse : la gangrène sèche est le résultat d’une
vasoconstriction induite par les substances toxiques contenues
dans l’ergot de seigle. Elle affecte les structures distales les plus
vascularisées, telles que les doigts et les orteils. Les symptômes
comprennent une desquamation, un affaiblissement des pouls
périphériques, une perte de sensibilité des extrémités et,
finalement, la nécrose et la chute des membres touchés.

Les moines hospitaliers de Saint-Antoine et l’ergotisme dans l’art médiéval au sein de l’espace du Rhin supérieur

 

À la fin du XIe siècle, le gentilhomme dauphinois Gaston de Valloire aurait obtenu – au cours d’un pèlerinage auprès des reliques de Saint-Antoine – la guérison de son fils atteint du mal des ardents. Le Saint-Antoine en question n’est pas Saint-Antoine de Padoue (1195-1231), mais l’ermite Antoinele-Grand – dit encore Antoine d’Égypte – qui serait né vers 251 au Fayoum et mort vers 356. Il fut le premier grand moine du désert, exposé aux « assauts des démons » et aux hallucinations induites par l’ascèse, hallucinations qui seraient très proches de celles provoquées par l’ingestion de seigle ergoté… La légende veut que les reliques de ce Saint-Antoine aient été ramenées de Terre Sainte par un seigneur du Dauphiné au XIe siècle.

Gaston de Valloire crée vers 1070 à Saint-Antoineen- Viennois, petit village du Dauphiné situé entre Valence et Grenoble, une communauté séculière des Frères del’Aumône dont la mission était d’aider les pèlerins venant prier les reliques du saint. La marque définitive des membres de la communauté était un T, qu’ils portaient sur leur habit, signe de l’hospitalité qu’ils exerçaient. Ce Test figuratif de la béquille sur laquelle les malades atteints du mal des ardents s’appuyaient. Ce mal faisant d’énormes ravages au Moyen Âge, la communauté développa son activité en créant des hospices à Gap, Chambéry, Besançon, puis en Flandre, nEspagne, Italie et Allemagne. En 1247, le pape Innocent IV décida d’ériger la communauté en ordre religieux, et à la fin du XIIIe siècle, le pape Boniface VIII confère à ces « Antonins » le titre de « Chanoines réguliers de l’Abbaye de Saint-Antoine-en-Viennois ». À son apogée, au XVe siècle, l’ordre compte en Europe plus de 300 abbayes oucommanderies – dont celle d’Issenheim en Alsace – avec près de 10 000 moines [2].

Le monastère-hospice des Antonins d’Issenheim était situé non loin de Mulhouse et à proximité de la ville de Guebwiller, sur une voie importante menant des pays germaniques, par Bâle, vers les lieux de pèlerinage traditionnels du Moyen Âge : Rome et Saint-Jacques de Compostelle. Nombreux étaient les pèlerins et voyageurs qui y passaient.

C’est à la demande de son père-abbé Guido Guersi que fut réalisé par Mathias Grünewald (ca. 1475-1528) un grand retable au profit du monastère-hospice des Antonins d’Issenheim. Sur l’un des panneaux consacré à la « tentation de Saint-Antoine », on trouve la représentation d’un malade atteint du « feu de Saint-Antoine » (figure 2). Selon les historiens de l’art, le polyptique d’Issenheim – ensemble de trois retables déployés en fonction du calendrier liturgique – est considéré comme l’une des oeuvres majeures de l’art occidental. Depuis la Révolution, ce retable est exposé au Musée Unterlinden de Colmar [3]. D’autres peintres du Moyen Âge, tels le Hollandais Jérôme Bosch (ca. 1450- 1516), le Flamand Pieter Bruegel (1564-1637) ou le Lorrain Jacques Callot (1592-1635), ont également représenté les ravages du feu de Saint-Antoine (figure 3).

Les malades atteints du mal des ardents étaient amenés devant le retable au début de leur prise en charge. On espérait que Saint-Antoine pourrait intercéder pour obtenir un miracle en leur faveur, ou au moins qu’ils trouveraient réconfort et consolation par la contemplation des scènes qui y étaient représentées. Au cours du Moyen Âge, on estimait en effet que les images de méditation faisaient office de « quasi-médecine ». Ces pèlerinages étaient souvent couronnés de succès, le pèlerin s’éloignant de la source de pain fabriqué à partir du seigle ergoté ; le temps que les stocks soient écoulés… on attribuait la guérison à Saint-Antoine, le saint patron des malades atteints d’ergotisme. Par ailleurs, les moines soignaient aussi leurs malades au moyen de simples.

On aura compris que le but principal de l’ordre hospitalier des Antonins était de prendre en charge les nombreux malades atteints d’ergotisme pour leur apporter la guérison par la protection du « Grand Saint-Antoine » et l’administration de décoctions de plantes médicinales. Notons qu’à partir du XVIIIe siècle, les épidémies du mal des ardents régressaient et l’ordre des Antonins déclinait. Par décision de la papauté en 1777, cet ordre était alors réuni à celui de Malte.

 

Le triangle de Saint-Antoine

 

Nous proposons d’appeler « triangle de Saint-Antoine » l’aire géographique du Rhin supérieur qui est définie pour

ses trois sommets par :

- le village d’Issenheim, où le retable du même nom a été peint ;

- la ville de Colmar, où le retable est exposé au MuséeUnterlinden ;

- la ville de Bâle, où l’étude systématique des constituants de l’ergot de seigle est à l’origine de la création du département pharmaceutique de la firme Sandoz et – sur le long terme et après fusion en 1996 de Sandoz et Ciba-Geigy – de la société pharmaceutique Novartis.

Jérôme Bosch,

homme au chapeau atteint d’ergotisme et exhibant son pied, extrait du triptyque La tentation de St-Antoine (Museo National de Arte Antiga, Lisbonne)

Jérôme Bosch,

clochard soutenant un invalide atteint d’ergotisme gangréneux et exhibant sa jambe en bandoulière (Bibliothèque royale, Bruxelles)

Jérôme Bosch,

Saint-Bavo et le clochard victime d’ergotisme gangréneux et exhibant son pied, extrait du triptyque du Jugement dernier (Akademie der bildenden Künste, Vienne).

Arthur Stoll (1887-1971),

pionnier du département pharmaceutique de Sandoz à Bâle

 

Une volonté de diversification


En 1917, la Direction de Sandoz décidait d’engager le professeur Arthur Stoll dans le but de lancer une diversification manufacturière que l’on peut considérer – du moins a posteriori – comme un aiguillage stratégique. En effet, une entreprise qui ne travaille que sur un marché (selon le principe d’une « monoculture », dans le cas présent la synthèse de colorants) est confrontée tôt ou tard aux problèmes que pose le cycle de vie de ses produits : « Un
marché en pleine croissance, très porteur, est soumis petit à petit à un phénomène de saturation qui aboutit à une stagnation, puis à une régression. De plus, un marché saturé
est immanquablement générateur de surcapacité, d’érosion de la marge et d’élimination des concurrents les plus faibles. Par voie de conséquence, un marché qui vient à maturité
constitue un écueil dangereux pour des entreprises « monovalentes », et rares sont celles qui le passent sans dommage grave » [4].
Une première diversification avait déjà été tentée en 1895 par les responsables de Sandoz en direction de la fabrication de produits pharmaceutiques, mais avec l’enthousiasme un
peu mitigé des seuls chimistes « coloristes » de la firme qui étaient peu au fait de la chimie médicinale. À la différence de Hoffmann-La Roche, créé en 1896, qui avait choisi le chemin
le plus risqué et quasiment vierge de la production de certains produits bioactifs naturels, Sandoz avait pris le chemin apparemment sans embûches de la copie de deux produits déjà confirmés – qui plus est non protégés par des brevets – : l’antipyrine, un fébrifuge, et la codéine, un analgésique et antitussif, en adhérant à la « convention de l’antipyrine » et à la « convention de la codéine ». Ces opérations de copiage ne furent pas très fructueuses… et on peut estimer que vingt précieuses années ont été gaspillées. Dans le même temps, Hoffmann-La Roche avait acquis une importance mondiale grâce à son approche scientifique à haut risque : déjà avant la Première Guerre mondiale, son chiffre d’affaires en produits pharmaceutiques était le triple de celui que faisait Sandoz avec ses colorants !
Pour mener à bien la seconde tentative de diversificationchez Sandoz, Arthur Stoll se révéla être la personne idoine et un savant de tout premier plan pour le développement de
l’industrie pharmaceutique au coude du Rhin. Il était sorti diplômé ingénieur chimiste de l’ETH de Zurich en 1910. Le professeur allemand Richard Willstätter (1872-1942) – qui
enseigna à l’ETH de 1905 à 1912 – lui avait offert un poste d’assistant dans son laboratoire privé avant même la fin de ses études. C’est auprès de ce futur prix Nobel qu’Arthur Stoll obtint son doctorat en 1911 en effectuant d’importants travaux sur la chlorophylle. Puis il suivit son maître au Kaiser- Wilhelm-Institut de Berlin (1912-1916) et à l’Université de Munich en 1916. Il obtint dans cette ville le titre de « professeur du Royaume de Bavière » et revint en Suisse en 1917 suite à une offre de Sandoz. En effet, vers la fin de la Première Guerre mondiale, les membres de la Direction et du Conseil d’administration de Sandoz reconnurent la nécessité d’un nouvel essai de diversification vers les produits pharmaceutiques pour permettre à leur firme d’affronter la concurrence qui ne manquerait pas de se durcir après la guerre, en particulier dans le domaine des colorants. On eut la chance de pouvoir compter sur le Pr Arthur Stoll, alors âgé de 30 ans, à qui on confia cette charge à partir du 1er octobre 1917, date de son engagement chez Sandoz [5].

Une décennie difficile


Les premières années chez Sandoz furent extrêmement difficiles pour cet universitaire. Il lui fallut en effet pratiquement commencer à zéro, tandis qu’apparaissait à l’horizon la grave crise économique du début des années 1920. On peut d’ailleurs lire dans un rapport adressé en 1922 par la Direction au Conseil d’administration : « En ce qui concerne les produits pharmaceutiques, il n’y a pas encore grand-chose de positif à signaler. » De fait, plus de dix ans s’écouleront avant que le secteur dirigé par Stoll réussisseà quitter les chiffres rouges. Dans cet intervalle, le Dr H. Leumann, directeur des colorants, passait auprès des employés de l’entreprise pour être le « directeur des recettes », alors que le professeur Stoll n’était que le« directeur des dépenses » (sic). Pendant cette longue
décennie de vaches maigres, Stoll eut à défendre ses choix et ses points de vue. Dans un exposé devant la Direction en 1919, il disait à peu près ceci : « Nous visons à obtenir des
substances particulièrement précieuses au moyen d’un travail de haute qualité : il s’agit de produits élaborés, comparables à ceux issus des ateliers de mécanique de précision de notre pays… Par comparaison avec d’autres produits chimiques, les quantités produites sont minimes ; néanmoins, ce que l’on paye en eux, ce n’est pas leur poids mais leur efficacité. » En parlant ainsi, il essayait de convaincre la Direction qui, à cette époque, était composée
uniquement de chimistes et de commerciaux du secteur des colorants…
Nous savons aujourd’hui que le mauvais ratio des résultats financiers des premières années s’inversera radicalement… mais bien plus tard. Si la Direction avait pu appréhender à ce moment-là quelles sommes il fallait investir dans la recherche pharmaceutique, également dans un laboratoire de pharmacologie, dans la production et, « last but not least », dans une organisation de promotion et de distribution, et si par ailleurs elle avait pu évaluer que les bénéfices se feraient attendre pendant dix ans, elle en serait peut-être restée au domaine des seuls colorants... En effet, c’est probablement en 1928 seulement que la Section Pharma a commencé à rapporter quelques bénéfices : pour un chiffre d’affaires de 3,8 millions de francs, le bénéfice brut avant amortissement se situait aux alentours de 600 000 francs.
Avant même d’entreprendre ses travaux pharmacologiques, Arthur Stoll disposait d’informations utiles sur l’ergot de seigle, qu’il glanait dans des ouvrages anciens et les périodiques médicaux. Au milieu du XIXe siècle, l’usage ancestral de l’ergot de seigle avait attiré l’attention des savants et les recherches visant à isoler les principes actifs commençaient. En 1907, les Britanniques G. Berger et F.H. Carr isolèrent une préparation active d’alcaloïdes qu’ils nommèrent ergotoxine, et c’est le pharmacologue H.H. Dale qui démontrales caractéristiques utéro-constrictives et inhibitrices sur l’adrénaline de cette préparation. L’année suivante, le médecin américain John Stearn consacra un article à l’ergot de seigle, soulignant ses applications en médecine traditionnelle [6]. Les erreurs involontaires de dosage étant encore fréquentes au début du XXe siècle, son usage était jugé trop dangereux pour le bébé. L’usage des extraits, dont la composition n’était pas bien connue – il s’agissait toujours de mélanges d’alcaloïdes en quantités variables  était limité à la réduction des hémorragies postnatales.
La chose la plus précieuse que Stoll apportait de son ancienne collaboration avec Richard Willstätter, était une technique nouvelle et perfectionnée d’isolation de substances
naturelles à l’état pur, technique qu’il qualifiait d’« extraction douce ». Une fois en poste à Bâle, il se tourna de suite vers les substances thérapeutiques naturelles, en particulier celles contenues dans l’ergot de seigle. Stoll et les chercheurs de son équipe s’intéressaient également aux principes actifs contenus dans la belladone, la scille et la digitale. Les grandes vertus curatives de ces plantes étaient, en partie du moins,
connues depuis l’Antiquité. Il restait donc aux chimistes à mettre au point la séparation et la purification de leurs principes actifs, ce que Stoll maîtrisait bien. Cette approche
très pragmatique allait aboutir, sur le long terme, à un succès scientifique et commercial incontestable : Sandoz lancera sur le marché une impressionnante série de préparations
très efficaces et très pures, sous des formes galéniques permettant de les conserver longtemps [7].


Premières percées


C’est en 1918 qu’Arthur Stoll réussit à isoler un alcaloïde pur sous forme cristalline, l’ergotamine (figure 4), ce qui ouvrit la voie à un usage thérapeutique raisonné car appuyé sur des dosages précis [8-9]. En 1921, cette substance fit son apparition sur le marché sous le nom de Gynergène® ; il s’agissait alors du médicament le plus efficace pour maîtriser les hémorragies de la délivrance. En raison de son efficacité éprouvée et durable, le Gynergène® fut utilisé pendant trois décennies. Dans la foulée, Arthur Stoll et son  E. Burckhardt isolèrent un second principe antihémorragique de l’ergot de seigle, l’ergométrine (appelée aussi ergobasine ou ergonovine). Albert Hofmann, un autre de ses collaborateurs, a été le premier à réaliser l’hémisynthèse de cette ergométrine et à en améliorer les propriétés utéro-constrictives en élaborant un dérivé, la méthylergométrine, qui sera commercialisée sous le nom de Methergine®. À partir de 1946, cette dernière viendra remplacer le Gynergène® dans la pharmacopée moderne (figure 4).
En appliquant la même méthode d’hémisynthèse à la recherche de nouveaux médicaments – méthode que les chimistes appellent aussi « dérivatisation » –, Albert Hofmann synthétisa en 1938 le LSD (de l’allemand « Lysergsaürediethylamid») : acide lysergique + POCl3/pyridine, puis Et2NH. Le brevet a été déposé au nom d’Arthur Stoll et Albert Hofmann en 1943 en Suisse et en 1948 aux États-Unis. Sandoz développa ensuite l’utilisation du LSD en thérapeutique psychiatrique sous le nom de Delysid. La société expérimenta ce produit psychotique sur un grand nombre de cas allant de l’alcoolisme à la criminalité. Elle alla même jusqu’à suggérer aux psychiatres de prendre cet hallucinogène pour mieux
comprendre les phénomènes liés à la schizophrénie, conseil d’ailleurs souvent suivi par les spécialistes. Au début des années 1950, la recherche sur le LSD s’intensifia et Sandoz
obtint des contrats avec l’armée américaine qui voulait transformer le LSD en une arme incapacitante ! Toutefois, dix ans plus tard, la firme ralentit son développement selon cet objectif de recherche et retira le produit du marché au milieu des années 1960 [10-11].


L’éclatant succès de Sandoz-Pharma


Au début des années 30, les tâches de plus en plus complexes qui absorbèrent Stoll à la direction du secteur pharmaceutique le contraignirent à abandonner progressivement
les travaux de laboratoire. L’oeuvre entamée fut néanmoins poursuivie par une pléiade de collaborateurs de grande classe qu’il avait su réunir au fil des ans. C’est à cette époque que
naquirent, dans les grands domaines de recherche Sandoz – alcaloïdes de l’ergot de seigle, glucosides tonicardiaques, calcithérapie –, les médicaments qui valurent à l’entreprise deprendre place parmi les premières firmes pharmaceutiques et qui, aujourd’hui encore, après plus de 65 ans, ont conservé leur réputation.
La réussite économique des principes actifs issus des alcaloïdes de l’ergot de seigle se manifesta donc bien plus tard que le succès scientifique. Ce qu’avait mis au point Stoll le
chercheur, il fallait encore que Stoll le chef d’entreprise en fasse un succès commercial ! « Il déploya pour cela le même esprit pragmatique : avec une grande opiniâtreté, il mit sur
pied les systèmes de propagande et de distribution, sans lésiner sur leurs coûts… qui étaient étrangement disproportionnés par rapport au chiffre d’affaires du début » [4].
La découverte de l’ergotamine par Stoll fut le début d’une activité opiniâtre consacrée durant des décennies aux alcaloïdes de l’ergot de seigle. Cette activité a marqué d’une
empreinte indélébile l’évolution qui a conduit du Département des spécialités pharmaceutiques à la Division Pharmaceutique qui était devenue la plus importante des divisions du groupe Sandoz, avant même la fusion en 1996 de ce dernier avec le groupe Ciba-Geigy.
Vers la fin des années 30, les chercheurs de Sandoz réussirent non seulement à réaliser la synthèse partielle des alcaloïdes naturels de l’ergot de seigle utilisés en médecine, mais
aussi à les modifier chimiquement. Ce dernier pas franchi, il devenait possible d’agir sur le spectre d’activité des substances en question. Cette possibilité aboutit à la mise au point
de médicaments présentant des effets pharmacologiques et des indications variées… C’est ainsi que le Parlodel® (figure 4), un alcaloïde de l’ergot de seigle modifié par synthèse
partielle (précurseur + Me2BrS+•Br-, DMSO), inhibe la sécrétion de prolactine par l’hypophyse. Il est utilisé pour bloquer la sécrétion de lait après l’accouchement, pour corriger certaines formes de stérilité et dans le traitement de l’acromégalie, une affection endocrinienne grave, et de certains cas de maladie de Parkinson.
Bien que remplacés pour partie au cours du temps par des principes actifs plus sélectifs, nous constatons que plus de 70 ans après leur lancement, quelques dérivés de l’ergot de
seigle sont des principes actifs encore utilisés de nos jours en médecine, en particulier dans le traitement des crises de migraine et également contre la sclérose des artères.

Arthur Stoll en 1942 (Novartis Archives, Bâle)

L’héritage d’Arthur Stoll


Les mérites du Pr Stoll étaient considérables pour la firme Sandoz. Ce pionnier a su insuffler à l’industrie pharmaceutique débutante une recherche universitaire à la fois exigeante
et de haut niveau. Par ailleurs, ses réussites en tant que chef d’entreprise et de responsable d’un groupe industriel en voie de formation doivent également être soulignées. Nommé directeur dès 1923, il présida la Direction de 1949 à 1956. En 1964, à l’âge de 77 ans, il assuma même, pour peu de temps il est vrai, les fonctions de président. Stoll a toujours été un cas particulier. Avant son arrivée chez Sandoz en 1917, tous les chimistes de la maison avaient été des chimistes d’industrie, sans ambitions scientifiques. À l’opposé, Stoll avait été un proche collaborateur du prix Nobel R. Willstätter ; il était co-auteur de plusieurs ouvrages scientifiques importants et possédait le titre de professeur d’université, ce qui lui conférait une autorité indiscutable. Et pourtant, aussi grandes qu’aient
été ses réalisations scientifiques, elles devaient être surpassées encore par ses performances de bâtisseur : sans elles, Sandoz-Pharma n’aurait jamais vu le jour.
Reste à savoir à qui revient l’initiative d’avoir décidé d’engager Arthur Stoll, ce visionnaire opiniâtre et passionné. Tout porte à croire que c’est au Dr Melchior Böninger, alors
directeur, que revient ce mérite. Böninger a toujours couvert Stoll devant le Conseil d’administration et faisait barrage aussi bien aux critiques suscitées par le coût élevé de la section pharmaceutique qu’aux pressions visant à la liquider. Il est remarquable de pouvoir constater que c’est un chimiste étroitement spécialisé dans les colorants qui aura donné le
coup de barre décisif dans cette deuxième offensive deSandoz à la conquête du marché pharmaceutique.


Le collectionneur d’art


Arthur Stoll est également reconnu pour sa collection d’art qui comptait plusieurs centaines de pièces dont des tableaux et des sculptures majeures de Ferdinand Hodler
(dont il possédait une centaine de tableaux), Albert Anker, Auguste Rodin, Niklaus Stoecklin, François Bocion, Boecklin ou encore Augusto Giacometti, Van Gogh, Paul Signac,
Camille Pissarro, Alfred Sisley, Claude Monet ou Paul Cézanne. L’inventaire de la collection, daté de 1970, comportait 700 pièces et plus de 600 estampes. Entre 1947 et 1954, Stoll siégea à la très officielle Commission fédérale des beaux-arts. Au milieu des années 50, l’Institut suisse pour l’étude de l’art (ISEA) édita le catalogue de sa collection
auquel les milieux artistiques et les médias réservaient unlarge accueil. Constatons pour conclure que la notoriété de collectionneur d’Arthur Stoll ne le cédait en rien, ni à celle du chercheur, ni à celle de l’industriel.
Ainsi donc, le « triangle de Saint-Antoine » se referme en permettant à la collection d’art d’Arthur Stoll de faire un clin d’oeil au retable de Grünewald… grâce à l’ergot de seigle et
à ses alcaloïdes.


L’auteur remercie les personnes dont les noms suivent qui ont bien voulu évaluer, corriger et valider le texte du manuscrit ou fournir les reproductions d’oeuvres d’art et les photographies : Frank Petersen (Executive Director, Natural Products Unit, Novartis
Pharma), Romeo Paioni (Head of Scientific and External Affairs, Pharma Development, Novartis Pharma), Carole Billod (Novartis Archives, Novartis International), Günter Engel (retraité, Novartis Pharma), Klaus Roth et Sabine Streller (Abteilung Didaktik der
Chemie, Freie Universität Berlin).


Références
[1] Ergot de seigle, Wikipedia.
[2] Ergotisme, Wikipedia.
[3] Streller S., Roth K., Ein chemischer Blick auf den Issenheimer Altar. Der gehörnte Roggen, Chem. unserer Zeit, 2009, 43, p. 272.
[4] Studer T., L’histoire de Sandoz à travers ses diversifications, Bulletin Sandoz « 100 ans à la vie, à l’avenir », 1986.
[5] Seiler K., Les Présidents de Sandoz, Bulletin Sandoz « 100 ans à la vie, à l’avenir », 1986.
[6] Stearn J., Account of the pulvis parturiens, a remedy for quickening childbirth, Medecine Repository of New York, 1908, 11, p. 308.
[7] Riedl-Ehrenberg R., Du département des spécialités pharmaceutiques à Sandoz Pharma SA, Bulletin Sandoz « Sandoz Pharma 1917-1992 : 75 ans », 1992.
[8] Fritz F., Industrielle Arzneimittelherstellung. Die pharmazeutische Industrie in Basel am Beispiel der Sandoz AG, Heidelberger Schriften zur Pharmazie- und Naturwissenschaftsgeschichte, Wissenschaftliche
Verlagsgesellschaft Stutgart mbH, 1992.
[9] Stoll A., Über Ergotamin, Helv. Chim. Acta, 1945, 28, p. 1283.
[10] Grenzgänge - Albert Hofmann zum 100. Geburtstag. Exploring the frontiers, Celebration of Albert Hofmann’s 100th Birthday, G. Engel,
P. Herrling (eds), Schwabe Verlag Basel, 2006.
[11] Hofmann A., LSD - mein Sorgenkind, Klett-Cotta, Stuttgart, 1979 ; 2nd ed. 2001 (trad. de l’anglais par J. Ott : LSD – My Problem Child, McGraw-Hill,
New York, 1980).


 

SOMMAIRE

Et la parole fut

Machiavel, la machine du pouvoir

The Edwin Smith Surgical Papyrus

"L'éveil"

Out Late With Oliver Sacks

OLIVER SACKS : DOCTEUR BIKER ET MISTER BRASSE

DESSINS. Oliver Sacks, neurologue et haltérophile

"What hallucination reveals about our minds"

"What hallucination reveals about our minds"Oliver Sacks peut-il faire de vous un futur neurologue ?

Le cas Oliver Sacks

Le mystère du crâne de Piltdown, énorme canular scientifique, est levé

Comment l'ADN de Néandertal influe sur notre santé

Deux études précisent notre part de Néandertal

Paléopathologie paléolithique Les maladies de l'homme préhistorique 

Le Néandertal en nous : Quand les gènes revisitent la préhistoire

La neurologie du Néandertal

Mesurer le cerveau humain : un sujet à risque !

Le gène qui rend notre cortex si humain

Être sain d’esprit chez les fous : l’expérience de Rosenhan

« AU TREMBLANT, NOUS ETIONS A NOUVEAU AUX PETITS OISEAUX »

Albert Hofmann, de l'ergot aux chamanes et à Woodstock

André Vésale

Sigmund Freud

Sir Joseph LISTER

Philippe Ignace Semmelweis, la vérité prématurée...

Hippocrate (c. 460-c. 375 BCE)

Naissance de l'hystérie

Neuropsychologue, 97 ans et toujours au travail

Sir William Osler (1849-1919)

ARAN, François Amilcar. - Recherches sur une maladie non encore décrite du système musculaire (atrophie musculaire progressive)

Marc Dax et la découverte de latéralisation du langage dans l’hémisphère gauche du cerveau

Science décalée : la tyrannie d’Henri VIII expliquée par la biologie . Did Henry VIII suffer same brain injury as some NFL players?

Alan Turing, le Père de l'Intelligence artificielle

Hypnose et Mythologie

Franz-Friedrich-Anton MESMER (1734-1815) : fondateur de la  théorie du magnétisme animal, aussi connue sous le nom de mesmérisme

L'abbé DE FARIA (1746/1819) : L’inventeur de la suggestion hypnotique

Oliver Sacks, le neurologue des lettres

Oliver Sacks : fin du voyage pour l’homme qui savait qu’il allait mourir

Einstein : redécouverte des photos d’un cerveau hors du commun/The cerebral cortex of Albert Einstein: a description and preliminary analysis of unpublished photographs

Einstein : Une épaisse connexion entre deux hémisphères pour une intelligence de génie/The corpus callosum of Albert Einstein‘s brain: another clue to his high intelligence?

Génie schizophrène, le prix Nobel John Nash est mort à 86 ans dans un accident de la route

Peu avant sa mort, le mathématicien John Nash rêvait de réinventer la théorie de la relativité d'Einstein

PRIX NOBEL  DE MÉDECINE 2000  Arvid Carlsson  La dopamine dans tous ses états  

Nobel Lecture by Arvid Carlsson

Ma mère est-elle une sorcière? 

L'histoire du langage

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Représentation d'une victime de la poliomyélite, l'Egypte 18ème dynastie.

Franklin Delano Roosevelt probably didn't have polio after all

Paracelse  "Tout est poison, rien n'est poison. La dose fait le poison."

Hippocrate

Broca

 

 

La véritable histoire de Phineas Gage, le patient le plus célèbre des neurosciences

Phineas Gage, présentant un ptosis de la paupière après son accident. Cette photo, étant à l'origine un daguerréotype a été retournée  

A chaque génération, on revisite le mythe de cet homme dont le traumatisme crânien nous a appris que le cerveau est la manifestation physique de la personnalité et du sentiment de soi. Cet homme, dont la personnalité aurait complètement changé après un accident de barre à mine. Son histoire n'est peut-être pas celle qu'on vous a racontée, elle n'en est pas moins fascinante.

1.Du contremaître bien sous tout rapport au vagabond sociopathe

C'était le 13 septembre 1848, aux alentours de 16h30, ce moment de la journée où l'esprit aime à divaguer. Phineas Gage, un contremaître des chemins de fer, bourre de poudre un trou de dynamitage puis tourne la tête vers ses ouvriers. Ce fut le dernier moment normal de son existence.

Dans les annales de la médecine, les malades et les victimes sont presque toujours désignés par leurs initiales ou des pseudonymes. Pas Gage: son nom est le plus célèbre des neurosciences. Le paradoxe, c'est que nous en savons très peu sur cet homme –et dans ce que nous croyons savoir, notamment sur sa vie après son accident, il est très probable que les contre-vérités soient légion. 

Cet automne-là, la Rutland and Burlington Railroad avait embauché Gage et son équipe pour venir à bout de gros rochers, à quelques kilomètres de Cavendish, dans le Vermont.

La réputation de Gage n'était plus à prouver, c'était même le meilleur contremaître des environs. Entre autres tâches, l'homme devait verser de la poudre à canon dans des trous de dynamitage, puis la tasser doucement à l'aide d'une barre à mine. Après cette étape, un assistant bouchait le trou avec du sable ou de l'argile afin de contenir la détonation.

Sa barre à mine, Gage l'avait spécialement commandée auprès d'un forgeron de la région. Fuselée comme un javelot, elle pesait plus de 6 kilos pour 1,10 m de long (Gage mesurait 1,68m). A son plus large, le diamètre de la barre avoisinait les 3 cm, mais sa dernière partie –celle que Gage avait près de la tête– était aussi effilée qu'une pique.

Des ouvriers étaient en train de hisser un énorme morceau de rocher dans un chariot, ce qui aurait déconcentré Gage.

Quant à ce qui s'est passé ensuite, les témoignages divergent. Pour certains, Gage aurait tamponné la poudre tout en gardant la tête tournée et sa barre à mine aurait frotté contre le bord du trou, créant une étincelle. Pour d'autres, c'est l'assistant de Gage (peut-être lui aussi distrait) qui avait oublié de mettre le sable dans le trou. Gage aurait alors tapé de toutes ses forces sur sa barre à mine en pensant tasser une substance inerte. Dans tous les cas, il y a forcément eu étincelle, embrasement de la poudre, explosion, et une barre à mine qui décolle du sol avec la force d'une fusée.

Le crâne et la barre à mine de Gage, après leur exhumation en 1870 / via J.B.S. Jackson/A Descriptive Catalog of the Warren Anatomical Museum

C'est par sa pointe et sous la pommette gauche que la barre à mine rencontre alors la tête de Gage. Une molaire explose, la barre passe sous l’œil gauche et déchire la face inférieure du lobe frontal du cerveau. Elle perfore ensuite le haut du crâne, pour sortir au niveau de sa ligne médiane, tout près du front et de l'implantation des cheveux.

Dans un mouvement parabolique, la barre continue un moment sa course –certains témoins disent même l'avoir entendue siffler– pour atterrir toute droite dans le sable, vingt mètres plus loin. On la décrit sanglante et dégoulinante d'une substance collante –le gras du tissu cérébral. 

La violence du choc bascule Gage en arrière, qui tombe brutalement sur le sol. Le plus étonnant, c'est qu'il affirme ne jamais avoir perdu connaissance.

Il est simplement pris de légères convulsions, mais se remet à marcher et à parler en quelques minutes. Il se sent même suffisamment d’aplomb pour grimper dans une charrette à bœuf et, si ce n'est pas lui qui la conduit, rester debout pendant tout le trajet (un kilomètre et demi) qui le sépare de Cavendish.

Arrivé à son hôtel, il s’assoit sur une chaise, sous le porche de l'établissement, et discute avec les passants. Le premier médecin qui arrive pour l'examiner peut voir, de la rue, le crâne de Gage ouvert et le volcan d'os éclaté qui jaillit de son cuir chevelu. Gage le salue en inclinant la tête et lui lance un sarcastique:

«Je crois que vous allez avoir du boulot.»

Il ne sait pas combien sa phrase est prophétique. Cent soixante-six ans plus tard, Gage donne toujours énormément de travail aux scientifiques. 

 
 
Une carte de 1869 de Cavendish, dans le Vermont, indiquant de deux lieux possibles de l'accident. T: Taverne de Joseph Adams ; H: Demeure du Dr. Harlow

En général, nous avons entendu parler pour la première fois de Gage lors d'un cours de neurosciences ou de psychologie, et la leçon à retirer de son accident est aussi simple qu'éloquente: le lobe frontal est le siège de nos facultés mentales les plus élevées; elles sont l'essence de notre humanité, l'incarnation physique de nos capacités cognitives les plus complexes.

Ce qui fait qu'au moment où le lobe frontal de Gage est réduit en miettes, le contremaître sérieux et bien sous tous rapport qu'il était devient un vagabond crasseux, effrayant et sociopathe. C'est aussi simple que cela. 

L'histoire est d'une importance cruciale pour la compréhension du cerveau, que ce soit dans la communauté scientifique ou auprès du grand public. Son corollaire le plus douloureux, c'est que les gens souffrant de lésions au lobe frontal –les soldats, les victimes d'accidents vasculaires cérébraux ou encore les malades d'Alzheimer– sont susceptibles de voir disparaître en eux quelque chose d'essentiellement humain.

Pour autant, selon de récents travaux historiques, le récit canonique de Gage serait globalement du gros n'importe quoi, un mélange de préjugés scientifiques, de licence artistique et d'invention pure et dure.

De fait, chaque génération semble remodeler Gage à son image et nous ne disposons que de très peu de données véritables sur sa vie et son comportement post-accident.

Aujourd'hui, pour certains scientifiques, loin d'être passé du côté obscur, Gage se serait relevé sans trop de séquelles de son traumatisme et aurait retrouvé une vie à peu près normale –une éventualité qui, si elle s'avère exacte, pourrait transformer notre compréhension du cerveau et de sa capacité d'autoguérison.

 2.Gage «n'était plus Gage»

La première histoire à apparaître sur Gage contenait déjà une inexactitude. Le lendemain de l'accident, un journal local se trompe sur le diamètre de la barre de fer. Une petite erreur, mais qui en augure de bien plus graves.

Pour Bigelow, Gage pouvait parler, marcher, voir, entendre. Il avait recouvré ses facultés

 

Le psychologue et historien Malcolm Macmillan, aujourd'hui affilié à l'Université de Melbourne, les catalogue depuis quarante ans. La carrière du chercheur est des plus protéiformes: entre autres sujets, il a étudié les enfants handicapés, la scientologie, l'hypnose et le fascisme. Dans les années 1970, son attention se tourne vers le cas Gage et il décide de partir à la recherche de ses sources primaires. Il en trouve extrêmement peu et réalise alors combien les données censées justifier les conclusions scientifiques sur cette affaire sont affreusement lacunaires.

Depuis cette époque, Macmillan trie les faits de la fiction, un sacerdoce qui se soldera par la publication d'un ouvrage universitaire sur l'accident de Gage et sa destinée, An Odd Kind of Fame.

S'il est aujourd'hui ralenti par une prothèse de hanche défectueuse –il a du mal à atteindre les livres du haut de sa bibliothèque–, Macmillan continue à se battre pour redorer la réputation de Gage. Au cours des années, il s'est tellement rapproché de son sujet qu'il en parle en le désignant par son prénom, Phineas. Avant toute chose, Macmillan fait valoir le décalage entre ce que nous savons réellement de Gage et ce que nous en pensons couramment:

«La description du changement comportemental de Gage comporte peut-être 200 ou 300 mots, mais nous en avons tiré des conclusions générales sur la fonction des lobes frontaux.»

En matière de sources directes, les informations les plus conséquentes proviennent de John Harlow, qui se décrivait lui-même comme un «obscur médecin de campagne». C'est le deuxième médecin à ausculter Gage le jour de l'accident en arrivant sur les lieux aux alentours de 18h.

Harlow est là quand Gage monte d'un pas lourd vers sa chambre d'hôtel et s'écroule sur son lit –en ruinant bien évidemment les draps, vu que quasiment tout son corps dégouline de sang et de substances diverses.

Quant à la suite des événements, les lecteurs à l'estomac sensible ont le droit de passer directement au paragraphe suivant.

Harlow rase le crâne de Gage et y retire un mélange de sang et de bouts de cervelle collés. Il extraie ensuite des morceaux de la boîte crânienne en insérant ses doigts des deux côtés de la plaie, un peu comme avec des menottes siamoises. Toutes les vingts minutes environ, Gage a un haut-le-cœur, car du sang et des morceaux graisseux de cervelle ne cessent d'obstruer l'arrière de sa gorge et de l'étouffer. Mais le plus incroyable, c'est que Gage ne semble pas du tout paniqué ni même décontenancé. Pendant tout le processus, il reste aussi conscient que loquace. Il affirme même qu'il retournera casser des cailloux d'ici deux jours. 

L'hémorragie s'arrête sur le coup des 23h, et Gage passe la nuit à se reposer. Le lendemain matin, sa tête est entourée d'un épais bandage et son œil gauche pend d'un bon centimètre à l'extérieur de son orbite, mais Harlow lui autorise des visites. Il reconnaît sa mère et son oncle, ce qui est bon signe.

Mais quelques jours plus tard, sa santé se détériore. Son visage gonfle, son cerveau suinte et il commence à délirer, jusqu'à demander qu'on lui porte instamment son pantalon pour qu'il puisse aller se promener. Son cerveau a contracté une infection fongique et il tombe dans le coma. Un menuisier des environs vient prendre ses mesures pour son cercueil.

 
Le médecin américain John M. Harlow
 

Quatorze jours plus tard, Harlow lui fait subir une opération de la dernière chance, en ponctionnant le tissu cérébral à travers la cavité nasale pour drainer la plaie.

Pendant des semaines, la santé de Gage est plus qu'aléatoire et il perd la vue de son œil gauche, qui restera suturé jusqu'à la fin de sa vie.

Néanmoins, il finit par se stabiliser et, à la fin novembre, rentre chez lui à Lebanon, dans le New Hampshire –en compagnie de sa barre à mine, qu'il se met désormais à trimballer partout avec lui.

Dans son journal, Harlow joue les modestes et minimise son rôle dans la guérison de Gage: «Je l'ai pansé, écrit-il, Dieu l'a soigné.»

Pendant sa convalescence, des histoires sur Gage commencent à fleurir dans les journaux, avec divers degrés d'exactitude.

Dans la plupart, le ton est au sensationnalisme, et on met surtout en avant le caractère radicalement invraisemblable de sa survie. Le cas fait aussi jacasser les médecins –même s'ils demeurent des plus sceptiques. Un praticien y voit une «invention yankee» et, selon Harlow, d'autres se comportent avec Gage comme Saint Thomas avec Jésus:

«Ils refusaient de croire que l'homme avait survécu tant qu'ils n'avaient pas fourré leurs doigts dans le trou de son crâne.»  

En 1849, le Dr. Henry Bigelow convoque Gage à la faculté de médecine de Harvard pour une évaluation. Même si Gage reste pour lui une curiosité –il le présente à ses collègues parallèlement à une stalagmite «remarquable pour sa ressemblance avec un pénis pétrifié»– cette visite est, avec le compte-rendu de Harlow, le seul témoignage détaillé et direct que nous avons sur Gage et son accident. Etonnamment, Bigelow estime que Gage a«passablement recouvré ses facultés de corps et d'esprit». Il convient cependant de noter que, comme le voulaient les examens neurologiques de l'époque, Bigelow n'a sans doute testé Gage que pour des déficiences sensorielles et motrices. Et parce que Gage pouvait encore marcher, parler, voir et entendre, Bigelow en a conclu à la bonne santé de son cerveau.

C'est en dehors du laboratoire que les problèmes commencent

 

Les conclusions de Bigelow sont conformes au consensus médical de l'époque, selon lequel les lobes frontaux ne servaient pas à grand-chose –notamment parce qu'il n'était pas rare de voir des gens souffrir de graves lésions dans cette zone et continuer leur vie. Aujourd'hui, les scientifiques savent que cette zone est impliquée dans quasiment toute l'activité cérébrale. L'extrémité des lobes en particulier, la région dite préfrontale, joue un rôle des plus importants dans le contrôle des impulsions et de la planification.

Mais même aujourd'hui, les scientifiques n'ont qu'une vague idée de la manière dont les lobes préfrontaux exercent ce contrôle. Et les victimes de lésions préfrontales réussissent souvent haut la main la plupart des examens neurologiques. Quasiment tout ce que vous pouvez mesurer en laboratoire –la mémoire, le langage, les fonctions motrices, le raisonnement et l'intelligence– semble demeurer intact chez ces personnes.

C'est en dehors du laboratoire que les problèmes commencent. On assiste notamment à des changements de personnalité et les lésions préfrontales s'accompagnent souvent d'un manque d'ambition, de prévoyance, d'empathie, et autres traits ineffables. Pas le genre de déficiences qu'un étranger pourrait remarquer en quelques minutes de conversation. La famille et les amis, par contre, saisissent parfaitement que quelque chose ne va pas. 

 
Daguerréotype de Henry Jacob Bigelow
 

Ce qui est frustrant, c'est que le compte-rendu de Harlow sur l'état mental de Gage se limite à quelques centaines de mots, mais on comprend quand même que Gage a changé –d'une certaine manière.

Individu déterminé avant l'accident, Gage est désormais décrit comme capricieux et versatile, incapable de suivre une idée ou un projet. Avant, il mettait un point d'honneur à satisfaire les souhaits d'autrui, désormais, il n'y a que ses propres désirs en tête, et sans le moindre scrupule. Lui qui était un «homme d'affaires intelligent et avisé» semble désormais avoir perdu toute notion d'économie. Et s'il était auparavant courtois et révérencieux, Gage est désormais «vulgaire [et] malpoli, et se laisse même de temps en temps aller à la pire des insanités». Pour résumer le changement de personnalité de Gage, Harlow écrit que «l'équilibre (…) entre ses facultés intellectuelles et ses propensions animales semble avoir été détruit». Plus laconiquement encore, des amis disent que Gage «n'était plus Gage».

L'une des conséquences de ce changement, c'est que la compagnie de chemin de fer refuse de reprendre Gage comme contremaître. Le voilà qui commence alors à errer en Nouvelle Angleterre et à se présenter de lui-même comme bête de foire en compagnie de sa barre à mine, histoire de se faire un peu d'argent.

Il participe même à une exposition du musée P.T. Barnum de New York –qui n'est pas le cirque ambulant Barnum, comme l'affirment certaines sources. Pour quelques pièces de plus, les visiteurs les plus sceptiques ont le droit d'«écarter les cheveux de Gage et de voir les pulsation de sa cervelle», sous son cuir chevelu. Quelques temps plus tard, Gage trouve enfin un nouvel emploi stable: conducteur de diligence dans le New Hampshire.

Au-delà de ces quelques éléments, aucune archive ne permet de savoir ce que Gage a réellement fait dans les mois qui ont suivi son accident –et on en sait encore moins sur son comportement.

Le compte-rendu de Harlow ne comporte aucune chronologie qui permettrait de déterminer quand les symptômes psychologiques de Gage ont commencé à se manifester, ni s'ils se sont aggravés ou atténués avec le temps. Et quand on le lit de plus près, même les détails soi-disant spécifiques sur le comportement de Gage semblent finalement bien ambigus, si ce n'est cryptiques.

Que veut dire «changer» si personne qui le connaissait avant ne témoigne?

 

Par exemple, quand Harlow mentionne les soudaines «propensions animales» de Gage, que veut-il dire? Idem pour ses «passions animales». On a l'impression d'avoir affaire à quelque chose d'impressionnant, mais quoi? Un appétit d’orgre, des pulsions sexuelles incontrôlables, des hurlements à la lune? Harlow écrit aussi que Gage jure «de temps en temps», mais à quelle fréquence, précisément? Et quel est le contenu de ces jurons? S'agit-il de petites grossièretés comme «bordel» voire «merde», lancées avec parcimonie, ou de formules bien plus obscènes? Harlow note aussi que Gage se met à raconter des fables incroyables à ses neveux et nièces sur ses aventures. S'agit-il là de véritables affabulations, un symptôme fréquent de lésion frontale, ou un simple goût pour les histoires à dormir debout? Même la conclusion voulant que «Gage n'était plus Gage» peut dire à peu près n'importe quoi et son contraire. 

Et, de fait, c'est ce qu'on s'est mis à lui faire dire. Si le diagnostic de lésion du lobe frontal est si difficile à poser, c'est que les comportements des gens varient énormément à l'état normal: naturellement, il se peut que nous soyons violent, rustre, cruel, querelleur, etc. Pour juger si une personne a changé après un accident, vous devez l'avoir connue avant. Malheureusement, aucun intime de Gage n'a laissé le moindre témoignage. Et avec si peu de données factuelles susceptibles de cadrer l'imagination des gens, il ne faudra que quelques années pour que les rumeurs se mettent à enfler sur le compte de Gage, jusqu'à ce qu'un tout nouveau Phineas fasse son apparition.

Macmillan résume ainsi la caricature de Gage:

«Un bon à rien paresseux, instable, impatient, poissard et ivrogne, errant de cirque en foire, incapable de s'occuper de lui-même, jusqu'à mourir sans le sou.»

Parfois, ses nouveaux traits se contredisent: des sources décrivent Gage comme complètement apathique sur un plan sexuel, d'autres comme un insatiable obsédé; pour certains, il est atrabilaire et irascible, pour d'autres, il est totalement vide à l'intérieur, comme lobotomisé.

Et certaines anecdotes sont des inventions pures et simples. On raconte notamment que Gage aurait vendu, en exclusivité, les droits de son squelette à une école de médecine –avant de changer de ville et de faire une offre identique à un autre établissement, puis encore à un autre, au gré de ses errances, en empochant à chaque fois l'argent de son arnaque. Dans une autre histoire, à vous plier en deux, Gage aurait passé les vingt dernières années de sa vie avec la barre à mine toujours empalée dans le crâne.  

Mais le plus délicat, c'est que certains scientifiques ont remis en question l'humanité de Gage. L'Erreur de Descartes, le célèbre livre publié en 1994, véhicule plusieurs schémas connus: que la présence de Gage était insupportable aux femmes, qu'il s'était mis à «boire et à faire du tapage dans des quartiers douteux (1)», qu'il était un fier-à-bras, un menteur, un sociopathe. Plus loin, l'auteur et neurologue passe à la métaphysique. Il estime que le libre-arbitre de Gage a été compromis et fait l'hypothèse que «ses facultés mentales étaient affaiblies, ou qu'il avait perdu son âme».

On passe de ce qui a existé à ce qui aurait dû se passer

 

Bien sûr, les gens charcutent tout le temps l'histoire et pour des tas de raison. Mais quelque chose de spécifique semble avoir eu lieu avec Gage. Pour Macmillan, il s'agit de«licence scientifique».

«Quand vous analysez les histoires que l'on raconte sur Gage, déclare-t-il, vous avez l'impression que [les scientifiques] se laissent aller à une sorte de licence poétique –pour que le récit soit plus vivant, qu'il s'adapte mieux à leurs idées préconçues.»

La puissance de telles idées préconçues, Douglas Allchin, historien des sciences, la remarque aussi:

«Si les récits [en science] sont tous d'ordre historique –des événements qui ont existé, écrit Allchin, ils divaguent parfois vers des histoires qui “auraient” dû exister.»

 
Portrait de Phineas Gage tenant la barre à mine responsable de son accident.
 

Dans le cas de Gage, ces histoires qui «auraient» dû exister pour les scientifiques sont modulées par leurs propres connaissances médicales et contemporaines. Les lésions préfrontales s'accompagnent en effet d'un taux légèrement plus élevé de comportements criminels et antisociaux. Et même si tous les gens touchés ne tombent pas aussi bas, bon nombre changent d'une manière assez irritante: ils se mettent à uriner en public, à griller des feux rouges, à se moquer de personnes défigurées, à abandonner un bébé pour aller regarder la télévision.

Pour Macmillan, il est probablement inévitable que des anecdotes aussi fortes influencent l'avis que les scientifiques se font de Gage, a posteriori.

«Ils voient un patient et ils se disent, “tiens, c'est comme ça que Phineas Gage devait être”.»

Pour le dire clairement, Harlow ne fait jamais part d'éléments criminels ou manifestement déséquilibrés dans la nouvelle psychologie de Gage. Mais si vous êtes un expert des lésions cérébrales, la licence scientifique peut vous pousser à vouloir lire entre les lignes et à faire de la «pire des insanités» ou des «passions animales» des comportements bien plus répréhensibles.  

Si on les répète souvent, de telles histoires acquièrent un semblant de véracité.

«Et dès que vous obtenez un mythe quelconque, scientifique ou autre, explique Macmillan, c'est quasiment impossible de le détruire.»

Macmillan déplore notamment «la rigidité cadavérique des manuels universitaires» qui touchent un public aussi conséquent qu'impressionnable et répètent les mêmes anecdotes sur Gage, édition après édition. «Les auteurs de manuels sont extrêmement paresseux», ajoute-t-il.

Sans surprise, les historiens remarquent aussi que les mythes sont d'autant plus résistants qu'ils sont de bonnes histoires –et celle de Gage est tout simplement sensationnelle.

Il était une fois, un homme au patronyme bizarre qui se fait transpercer le crâne par une barre à mine et qui survit. L'histoire est tragique, macabre, époustouflante, et obtient même l'imprimatur d'une leçon de sciences. Mais contrairement à d'autres fables scientifiques, sa trame est surprenante. Dans la plupart des mythes scientifiques, on part de la réalité pour exalter des héros (en général, scientifiques eux-mêmes) et en faire des créatures divines, intégralement pures et intégralement vertueuses. Gage, par contre, est diabolisé. Il est Lucifer, l'ange déchu. Si le mythe de Gage est si tenace, c'est aussi parce que l'avilissement d'un individu a quelque chose de fascinant à regarder.   

3.Le périple d'une barre à mine

Avec le développement de nouvelles technologies informatiques et d'imagerie médicale, un nouveau chapitre de l'histoire de Gage s'est ouvert depuis un quart de siècle. Malheureusement, personne n'a conservé le cerveau de Gage après sa mort et les scientifiques n'ont à leur disposition que les quelques reliques qui nous restent de sa vie, notamment son crâne et la fameuse barre à mine, exposés au Musée d'anatomie Warren de la faculté de médecine de Harvard.

Conservateur du musée depuis six ans, Dominic Hall est devenu expert en «gagéologie». Il montre souvent le crâne et la barre à mine à des groupes d'étudiants et trouve que les visiteurs sont très attentifs quand on leur raconte l'histoire du traumatisme de Gage, même dans ses détails les plus scabreux. «Il a quelque chose, c'est indéniable», déclare-t-il.

Le crâne de Gage et la barre à mine justifient d'ailleurs à eux seuls l'existence du Musée Warren, affirme Hall, même si appeler l'endroit «musée» est plutôt généreux. En réalité, il s'agit simplement de deux rangées de vitrines en bois, hautes de 2,5 m chacune et se faisant face dans une grande salle de la bibliothèque médicale de Harvard, au cinquième étage. On peut aussi y admirer des têtes de phrénologie, un masque mortuaire de Samuel Taylor Coleridge et des siamois morts-nés conservés dans du formol, entre autres curiosités.

Tête phrénologique du XIXe siècle, recadrée pour montrer les «organes» au sommet et à l'avant du crâne.

 

Sur le crâne de Gage, l'orbite gauche, près de la plaie d'entrée, semble dentelée. Sur le haut du crâne, la plaie de sortie consiste en deux trous irréguliers, séparés par un bout d'os, comme un vieux reste de chewing-gum blanc. La barre à mine est posée sur l'étagère du dessous.

Hall la dit lourde, sans pour autant trouver le qualificatif adéquat.

«Ce n'est pas comme avec une batte de base-ball ou une pelle, ajoute-t-il, parce que le poids est bien distribué tout du long.»

Il poursuit simplement par un «on y croit». La pointe de la barre est émoussée, comme le serait un crayon mal taillé, et son corps comporte une annotation calligraphiée en blanc, expliquant le cas Gage. Phineas y est mal-orthographié deux fois.  

Sur le crâne, les traces manifestes des plaies d'entrée et de sortie ont incité plusieurs scientifiques à recréer numériquement le trajet de la barre à mine. Leur espoir, c'est de déterminer les zones du cerveau qui ont été détruites, pour que les déficiences de Gage gagnent en clarté. Ce genre de modélisation sophistiquée du cerveau aide aussi les scientifiques à comprendre ses fonctions normales, mais recréer l'accident le plus célèbre de l'histoire de la médecine a quelque chose d'indéniablement tape-à-l’œil. 

La modélisation la plus célèbre de cet accident a été réalisée par l'équipe formée par Antonio et Hanna Damasio, mari et femme, deux neurologues travaillant aujourd'hui pour l'Université de Californie du Sud (USC).

La barre à mine a-t-elle touché un hémisphère? Les deux?

 

Antonio Damasio est l'auteur d'une célèbre théorie sur le fonctionnement des émotions, notamment quand elles complètent ou améliorent nos facultés de raisonnement. Pour ce faire, il s'est appuyé sur certains de ses patients souffrant de lésions des lobes préfrontaux. Mais il s'est aussi appuyé sur Gage (Damasio est l'auteur de L'Erreur de Descartes, c'est le scientifique pour qui Gage était devenu un vagabond sociopathe).

Si les Damasio ont modélisé l'accident de Gage, c'est qu'ils voulaient trouver des preuves que ses lésions avaient concerné les deux hémisphères cérébraux, un type de traumatisme qui induit des changements de personnalité d'autant plus spectaculaires. Ils trouvèrent ce qu'ils étaient venus chercher, et leur étude fit la une de Science en 1994.

Aujourd'hui, les Damasio soutiennent toujours les conclusions de leur article, mais deux autres études ultérieures, fondées sur des modélisations plus précises et réalisées sur des ordinateurs bien plus performants, remettent leurs résultats en question.

En 2004, une équipe menée par Peter Ratiu, qui enseignait à l'époque la neuro-anatomie à Harvard et qui travaille aujourd'hui aux urgences d'un hôpital de Bucarest, en Roumanie, conclut que la barre n'a pas pu traverser la ligne médiane du crâne et endommager l'hémisphère droit. Par ailleurs, compte-tenu de l'angle de la plaie d'entrée et des lésions minimes de la mâchoire, Ratiu conclut que Gage devait ouvrir la bouche et parler au moment de l'impact.

Quand Ratiu décrit sa version des faits –avec la barre à mine qui transperce une bouche grande ouverte– l'image des tableaux de Francis Bacon et de ses papes hurlant vient immanquablement à l'esprit.

En 2012, un spécialiste en neuro-imagerie, Jack Van Horn, publie une autre étude sur le crâne de Gage. Contrairement à Macmillan, Van Horn parle de Phineas comme de «M. Gage». La première fois qu'il s'est intéressé au cas, il vivait dans le New Hampshire, tout près de l'ancienne ferme de Gage, sur Potato Road. Van Horn travaille aujourd'hui à l'USC, dans le même département que les Damasio.

Van Horn explique que son étude passe au crible les millions de trajectoires que la barre à mine a pu emprunter, pour ne retenir que celles qui n'ont pas «détruit sa mâchoire, fait exploser sa tête, ni d'autres choses encore» (à titre de comparaison, l'étude des Damasio ne se fonde que sur une demi-douzaine de trajectoires). Le travail de Van Horn confirme celui de Ratiu: la barre à mine n'a pas pu traverser l'hémisphère droit.

Tout en introduisant une petite nouveauté. Van Horn est spécialiste de connectivité cérébrale, ce champ de recherche émergent qui dit que si les neurones sont nécessaires pour comprendre les fonctions du cerveau, les connexions entre les neurones sont d'une importance tout aussi vitale. En particulier, les blocs de neurones qui gèrent le traitement de l'information dans le cerveau (la substance grise) atteignent tout leur potentiel seulement s'ils se connectent, via les axones (la substance blanche) à d'autres centres de calcul neuronal. Et si Gage, selon les conclusions de Van Horn, a pu souffrir d'une lésion atteignant 4% de sa substance grise, 11% de sa substance blanche ont été touchés, dont des axones reliant les deux hémisphères.

Modélisation informatique du crâne de Gage, avec la reconstitution du trajet le plus probable emprunté par la barre à mine (en gris). Les fibres colorées représentent la substance blanche du cerveau et montrent celles qui auraient pu être détruites par la barre. A droite, les fibres de substance blanche probablement lésées vues sous un autre angle / Van Horn JD, Irimia A, Torgerson CM, Chambers MC, Kikinis R, et al.
 

En d'autres termes, le traumatisme fut «bien plus conséquent que ce qu'on pensait jusqu'ici», ajoute-t-il.  

Par contre, les conséquences de ces lésions sur le comportement de M. Gage sont bien plus difficiles à déterminer.

Van Horn a lu attentivement le livre de Macmillan, mais avoue que certaines des hypothèses gratuites qu'il a pu y trouver l'ont un peu effrayé.

«Je ne voudrais pas m'attirer les foudres [de Macmillan]», dit-il sur le ton de la plaisanterie. Pour autant, Van Horn compare une telle destruction de la substance blanche au type de lésions que peuvent induire des maladies neurodégénératives, à l'instar d'Alzheimer. Il est même possible que Gage ait manifesté les symptômes les plus courants d'Alzheimer, comme les sautes d'humeur ou l'incapacité à compléter des tâches.

Le premier compte-rendu de John Harlow mentionne que les changements de Gage «n'avaient rien à voir avec de la démence», reconnaît Van Horn. Mais Harlow a examiné Gage juste après son accident, ajoute Van Horn, et non pas des mois ou des années après, quand ce genre de symptômes étaient le plus susceptibles d'apparaître.

En dépit de leurs différences d'interprétation, Damasio, Ratiu et Van Horn sont d'accord sur un point: leurs modèles ne sont, fondamentalement, que des conjectures sophistiquées.

A l'évidence, la barre a mine a détruit du tissu cérébral. Mais les éclats d'os et l'infection fongique ont pu en détruire encore davantage –et cette destruction est impossible à quantifier. Par ailleurs, et c'est sans doute encore plus important, la position du cerveau dans la boîte crânienne et la localisation précise de diverses structures cérébrales peuvent varier énormément d'une personne à l'autre –les cerveaux sont aussi différents entre eux que le sont les visages. L'inventaire des lésions cérébrales se joue en millimètres. Et personne ne sait combien de millimètres de tissu cérébral ont effectivement été détruits dans le cas de Gage.

Mais l'ignorance n'a pas ralentit le rythme des spéculations. A chaque génération, Phineas Gage renaît, mais sous un nom différent: chaque génération réinterprète à neuf ses symptômes et ses déficiences.

Au milieu du XIXe siècle, par exemple, les phrénologues expliquaient la grossièreté de Gage par le fait que son «organe de la vénération» avait été réduit en bouillie. Aujourd'hui, des scientifiques citent Gage en appui de leurs théories sur les intelligences multiples, l'intelligence émotionnelle, la nature sociale du moi, la plasticité cérébrale, la connectivité cérébrale –autant de neuro-obsessions contemporaines. Macmillan ne fait pas exception: après avoir étudié la fin de la vie de Gage, il ne se contente plus de débusquer les erreurs des autres, mais formule sa propre théorie sur la rédemption de Phineas Gage. 

4.«J'ai compris qu'il y avait quelque chose de contradictoire»

Pour continuer dans l'incroyable, en 1852 et après avoir travaillé pendant dix-huit mois dans une étable du New Hampshire, Gage embarque sur un bateau direction l'Amérique du Sud. Il a le mal de mer pendant tout le voyage. Il a été embauché par un entrepreneur qui espère profiter de la ruée vers l'or au Chili et, dès qu'il pose le pied à terre, Gage reprend son boulot de conducteur de diligence, cette fois-ci sur les pistes escarpées et caillouteuses ralliant Valparaiso à Santiago.

Combien de passagers connaissaient la petite histoire de leur conducteur borgne? On peut se le demander. Quoi qu'il en soit, Gage garde ce travail pendant sept ans.

C'est en regardant le mari de la reine d'Angleterre que Macmillan a compris. 

Du fait de sa santé précaire, Gage est obligé de quitter le Chili en 1859 à bord d'un bateau à vapeur qui le mène à San Francisco. Sa famille vient d'emménager dans la région. Après quelques mois de repos, il trouve un poste d'ouvrier agricole et semble reprendre des forces.

Mais en 1860, une dure journée de labour finit par avoir raison de lui. Le lendemain, il fait une crise d'épilepsie pendant le dîner. D'autres suivent, et après un ultime épisode particulièrement violent, il meurt le 21 mai, à 36 ans, près de douze ans après son accident. Sa famille l'enterre deux jours plus tard, sans doute en compagnie de sa chère barre à mine.

L'histoire de Gage aurait pu s'arrêter là –une sombre tragédie paysanne, rien de plus– s'il n'y avait pas eu le Dr. Harlow.

Depuis quelques années, il avait perdu la trace de Gage, mais avait réussi à obtenir l'adresse de sa famille en 1866 (par le biais d'une «bonne fortune» qu'il ne précise pas davantage) et lui avait écrit pour prendre des nouvelles.

A force d'insistance, en 1867, il convainc la sœur de Gage, Phebe, d'ouvrir sa tombe pour lui permettre de récupérer son crâne. L'exhumation eut visiblement tout d'un événement, avec la présence de Phebe, de son mari, du médecin de famille, d'un croque-mort, sans oublier le maire de San Francisco et un certain Dr. Coon, tous là pour jeter un œil au cercueil rouvert.

Quelques mois plus tard, la famille de Gage fait le déplacement à New York pour remettre le crâne et la barre à mine en mains propres à Harlow. C'est là que le médecin rédige son étude de cas sur Gage, qui contient à peu près tout ce que nous savons de son état mental et de son périple en Amérique du Sud.

La plupart des biographies de Gage font l'impasse sur le Chili. Même Macmillan ne savait pas quoi en faire pendant des décennies. Mais depuis quelques années, il en est convaincu: le Chili est la clé pour comprendre Gage.

 
Le crâne de Phineas Gage dans sa vitrine / Musée d'anatomie Warren de la faculté de médecine de Harvard
 

Son eurêka, Macmillan l'a poussé un soir, devant sa télévision. Sur l'écran, le mari de la Reine Elizabeth, le Prince Philip, célèbre pour son goût pour les sports traditionnels, manœuvrait une calèche comparable à celles que Gage devait conduire pour gagner sa vie.

C'est en voyant la complexité du jeu des rênes et la difficulté de la manœuvre que Macmillan comprend. Un conducteur de calèche doit contrôler les rênes de chacun de ses chevaux avec un doigt différent, ce qui fait que prendre le plus simple des virages requiert une incroyable dextérité (imaginez-vous conduire une voiture en ayant à gérer chaque roue indépendamment).

De plus, les routes empruntées par Gage étaient très fréquentées, ce qui devait l'obliger à des arrêts fréquents, que ce soit pour prendre des gens ou éviter d'en écraser. Et parce qu'il prenait forcément de temps à autre ces routes de nuit, il fallait qu'il en mémorise la configuration, tout en faisant attention aux bandits. Il avait aussi probablement à s'occuper des chevaux et à collecter l'argent des voyageurs. Sans oublier les rudiments d'espagnol qu'il avait dû apprendre pour se faire comprendre.

«Qu'un individu réputé si impulsif, si incontrôlable, ait réussit à acquérir toutes les compétences nécessaires pour être conducteur de diligence, explique Macmillan, là, j'ai compris qu'il y avait quelque chose de contradictoire.»

Il suit son intuition et, après s'être plongé et replongé dans la vague chronologie de Harlow et de son étude de cas, Macmillan pense désormais que les troubles comportementaux de Gage n'ont été que temporaires et qu'il a fini par recouvrer certaines de ses fonctions mentales perdues.

Des sources indépendantes permettent d'asseoir cette théorie. En 2010, Matthew Lena, un informaticien et consultant en propriété intellectuelle qui collabore de temps en temps avec Macmillan, tombe sur les propos d'un médecin ayant vécu au XIXe siècle au «Chili» et qui connaissait bien Gage. «Il était en pleine jouissance de sa santé, écrit le médecin,sans la moindre infirmité quant à ses facultés mentales.»

Bien sûr, Macmillan ne croit pas que Gage ait pu recouvrer comme par magie l'intégralité de ses fonctions cérébrales et qu'il soit «redevenu Gage». Mais il pense qu'il en a recouvré suffisamment pour reprendre une vie à peu près normale.

Les connaissances neurologiques actuelles font de la guérison de Gage une idée parfaitement plausible. Autrefois, les neurologues pensaient que les lésions cérébrales causaient des déficiences permanentes: une fois qu'une faculté était perdue, elle ne revenait plus. Mais de plus en plus, ils admettent que le cerveau adulte est capable de réapprendre des compétences perdues. Cette faculté d'adaptation, que l'on appelle plasticité cérébrale, demeure relativement mystérieuse et œuvre avec une douloureuse lenteur. Mais l'essentiel, c'est que le cerveau est capable de recouvrer des fonctions perdues dans certaines circonstances.

L'exemple de Phineas Gage peut peut-être aider de nouvelles victimes

 

De fait, Macmillan estime que le quotidien très discipliné de Gage au Chili a contribué à sa guérison. Les victimes de lésions frontales ont souvent du mal à mener à bien des tâches, notamment des tâches ouvertes, parce qu'ils ont de grandes difficultés de concentration et de planification. Mais au Chili, Gage n'avait jamais à réfléchir à l'organisation de sa journée: préparer une diligence, c'est suivre chaque matin les mêmes étapes et la conduire, c'est suivre tous les jours la même route jusqu'à l'heure de faire demi-tour. Avec une telle routine, sa vie allait gagner en structure, et sa capacité de concentration aller en s'améliorant.

Un tel régime pourrait, en théorie, aider les victimes de lésions cérébrales comparables à celles de Gage. En 1999, un article assez sordide («Blessures cérébrales transcrâniennes causées par des tubes ou des barres de fer au cours des 150 dernières années») rapporte une douzaines de ces cas, dont un survenu lors d'un jeu de «Guillaume Tell» visiblement trop arrosé. Un autre accident similaire se produit en 2012 au Brésil, sur un chantier: une barre de fer tombe de cinq étages, atterrit sur le casque d'un ouvrier, le perce, et ressort entre ses deux yeux. De manière plus ordinaire, des soldats ou des accidentés de la route peuvent être victimes de lésions cérébrales.

Si on en croit l'interprétation traditionnelle du cas Gage, leur pronostic est des plus pessimistes. Mais selon celle de Macmillan, pas forcément. Que Phineas Gage ait réussi à reprendre du poil de la bête, voilà un puissant message d'espoir.

5.Fier, bien habillé, d'un charme désarmant

Phineas Gage n'a probablement jamais été aussi populaire. Plusieurs musiciens lui ont rendu hommage dans des chansons. Quelqu'un a lancé un blog, le Phineas Gage Fan Club, et un autre fan a même tricoté le crâne de M. Gage.

 Sur YouTube, on trouve des centaines de vidéos sur Gage, y compris plusieurs reconstitutions de l'accident (avec des Barbies, des Legos ou en dessin animé avec l'inévitable commentaire " fracassanr").

Qui plus est, son crâne est devenu l'équivalent contemporain des saintes reliques médiévales: sur le livre d'or du musée de Harvard, au cours de l'année écoulée, on peut lire les témoignages de pèlerins venus de Syrie, d'Inde, du Brésil, de Corée, du Chili, de Turquie et d'Australie: «Un délice»«Il fallait que je vois Phineas Gage avant de mourir».

Mais le plus important, c'est que de nouveaux documents sur Gage continuent à être exhumés.

En 2008, on débusque la première image connue de Gage. Un daguerréotype sépia qui le montre tenant sa barre à mine (une seconde photo a depuis été retrouvée).

Les propriétaires de la photo, les collectionneurs Jack et Beverly Wilgus, l'avaient au départ intitulée «le chasseur de baleine», en pensant que, tel le Capitaine Achab, le jeune homme sur l'image avait perdu son œil dans un combat avec un «cachalot énervé». Mais après avoir posté leur photo sur Flickr, ils recueillent les protestations de spécialistes de la chasse à la baleine, pour qui la barre lisse que l'homme tient dans ses mains n’a rien d'un harpon.

Puis un commentateur fait l'hypothèse qu'il peut s'agir de Gage. Pour le vérifier, les Wilgus comparent leur image à un moulage du visage de Gage, réalisé en 1849: la ressemblance est parfaite, y compris avec la cicatrice que Gage avait au front. Ce n'est qu'une seule image, mais elle fait voler en éclat la représentation classique d'un Gage en paumé crasseux et bestial. Ce Phineas là est fier, bien habillé, d'un charme désarmant.

 

Daguerréotype de Phineas P. Gage tenant la barre à mine responsable de son accident / Collection Jack et Beverly Wilgus
 

Scientifiquement parlant, l'héritage de Gage est encore plus ambigu.

A l'évidence, son histoire stimule l'imagination et attise l'intérêt des gens pour les neurosciences. Dès que je mentionne, en soirée ou autre, que j'ai écrit un livre sur les traumatismes les plus fascinants de l'histoire des neurosciences, il y a toujours quelqu'un pour s'écrier «Oh, comme Phineas Gage!». Mais il s'agit aussi d'une histoire insidieuse, du moins dans sa forme traditionnelle.

La nouvelle version qu'en donne Macmillan, fondée sur des interviews et des citations, semble gagner du terrain. Mais le chemin est rude.

«De temps en temps, soupire Macmillan, il m'arrive de me [demander]: mais dans quelle galère je me suis embarqué à travailler là-dessus?»

Rapportée aux recherches les plus récentes sur Gage –en particulier celles concernant la connectivité et la plasticité cérébrales– cette nouvelle théorie a l'air solide. Mais ce sera à la postérité de juger. Chaque nouvelle théorie nous rapproche peut-être un peu plus de la vérité. D'un autre côté, il y a peut-être une malédiction Gage: être à tout jamais un test de Rorschach historique qui ne révèle que les passions et les obsessions du temps présent, forcément fugaces.

Face à toutes ces incertitudes, Ratiu, le médecin de Bucarest, conseille aux neuroscientifiques de ne plus prendre Gage comme cas d'école. «Bordel, qu'on laisse ce pauvre type tranquille!», s'exclame-t-il (pour faire peut-être corps avec leur sujet, les gens qui parlent de Gage se laissent parfois aller à la «pire des insanités»). Mais la chose est peu probable. Dès qu'un professeur aura besoin d'une anecdote sur les lobes frontaux«il tirera cette carte de sa poche», admet Ratiu.

«C'est comme quand vous parlez de la Révolution française, vous évoquez forcément la guillotine, parce que c'est trop cool.»

Le cerveau est la manifestation physique de la personnalité et du sentiment de soi

 

Quoi qu'il en soit, conclut Macmillan, «l'histoire de Phineas mérite de rester dans les esprits car elle illustre avec quelle facilité une quantité dérisoire de faits peut se transformer en mythe scientifique et collectif». Et l'usine à mythe tourne encore à plein régime. «On m'a souvent contacté pour faire un film ou une pièce de théâtre», dit-il. L'un de ces scénarios mettait en scène un Gage tombant amoureux d'une prostituée chilienne qui le sauvait de sa vie de débauche. Dans un autre, Gage revenait aux Etats-Unis, copinait avec un esclave, qu'il libérait, et ensemble ils gagnaient la Guerre de Sécession aux côtés d'Abraham Lincoln.

Une dernière raison, plus profonde, explique pourquoi Gage restera probablement toujours avec nous, malgré toutes les zones d'ombre qui peuvent l'entourer.

Il est l'indice d'un fait d'importance: que le cerveau et l'esprit ne font qu'un. Comme l'a écrit un neuroscientifique «sous toutes ces histoires à dormir debout et ce sensationnalisme échevelé, il y a une vérité bien plus fondamentale dans l'histoire de Gage, une vérité qui aura façonné les neurosciences modernes comme aucune autre: le cerveau est la manifestation physique de la personnalité et du sentiment de soi».

C'est une idée essentielle, une vérité que nous avons percée grâce à Phineas Gage.

 Sam Kean

 

 

Et la parole fut

 

 

L’homme est le seul animal à maîtriser le langage. C’est inscrit dans ses gènes. Mais d’où vient cette faculté hors normes et comment a-t-elle évolué ? Même si elle reste controversée, l’hypothèse la plus plausible est celle d’une « mutation mineure » survenue en Afrique de l’Est voilà environ 80 000 ans.




Intellectuel engagé de longue date sur la scène politique américaine, Noam Chomsky reste aussi, on a tendance à l’oublier, un chercheur de premier plan. Pourtant, le travail universitaire n’a pas été pour lui, loin de là, un havre de paix face aux remous du débat public. La linguistique, son ­domaine de recherche principal (mais non exclusif, loin de là), constituait déjà un nid à controverses longtemps avant qu’il ne s’y intéresse – au point que dès 1866, la Société de linguistique de Paris avait expressément exclu toute discussion sur l’origine du langage, sujet beaucoup trop dérangeant pour l’ambiance contemplative d’une société ­savante. Devenu maître de conférences au Massachusetts Institute of Technology (MIT) en 1956, Chomsky n’a pas tardé à jeter un nouveau pavé dans la mare.

À l’époque, il est généralement ­admis que l’esprit humain à la naissance se présente comme une page blanche sur laquelle s’inscrit toute expérience ultérieure (1). Le langage est ainsi consi­déré comme un comportement acquis, ­imposé de l’extérieur aux enfants qui ­apprennent à parler. Telle est en tout cas la conception d’un psychologue comportementaliste réputé, Burrhus ­Skinner, auteur en 1957 d’un livre sur le comportement verbal, Verbal Behaviour. Jusqu’à ce que le jeune Chomsky fasse soudain parler de lui, en 1959, en publiant dans la revue Language un ­article où il démolit impitoyablement le livre de Skinner. Il substitue aux idées behaviouristes une théorie du langage qu’il a déjà ébauchée en 1957 dans son propre ouvrage, Structures syntaxiques.

Pour Chomsky, le langage humain n’est pas une extension des autres formes de communication animale : il est unique en son genre. Car, derrière l’évidente diversité linguistique ­humaine, montre-t-il, toutes les langues sont en réalité des variations sur un seul thème fondamental. De surcroît, puisque tous les enfants normalement constitués ­apprennent leur langue mater­nelle sans qu’il soit nécessaire de la leur ensei­gner (et même en dépit de l’inattention paren­tale), l’aptitude au langage est innée et partie intégrante de l’héritage biologique spécifiquement humain.

 

Plus profondément, les structures syntaxiques fondamentales sont pour Chomsky elles-mêmes innées : les jeunes enfants n’auraient à ­apprendre que des détails périphériques qui ­varient selon les langues. Ainsi, selon ses conceptions initiales, les différences entre les idiomes ne sont que des différences d’« externalisation ». Quel que soit le substrat biologique qui ­détermine l’aptitude au langage (nul besoin de le connaître exactement pour admettre qu’il existe), c’est cet « organe linguis­tique spécialisé » qui permet aux ­humains – et à eux seuls parmi toutes les espèces – de maîtriser le langage. Cette disposition humaine fondamentale impose à l’apprentissage linguistique un ensemble de contraintes qui dessine la structure d’une « grammaire universelle » profondément ancrée en nous.

Selon les premières formulations de cette théorie, le langage procède à la fois de « structures superficielles » qu’illustrent les langues parlées dans le monde et de « structures profondes » qui reflètent les concepts sous-jacents formés dans le cerveau. Selon cette ­approche, les significations profondes et les sonorités superficielles sont liées par une « grammaire transformationnelle » qui règle la transformation de la production mentale intérieure en sonorités discursives extérieures.

Ces cinquante dernières années, la plupart des intuitions initiales de Chomsky ont été totalement validées par les linguistes – seuls quelques passionnés du langage des chimpanzés (dont les arguments sont démolis par le livre chroniqué ici) contesteraient aujour­d’hui le fait que la capacité pleine et entière d’acquérir et d’utiliser le langage soit une caractéristique à la fois innée et exclusivement humaine. Mais, dans le détail de leur formulation, beaucoup de ces idées ont profondément divisé les spécialistes, au point qu’une coterie non négligeable de linguistes considère Chomsky et ses disciples avec la suspicion qui, dans d’autres contextes, pèserait sur les membres d’une secte.

De plus, au fil du temps et de ses collaborations avec divers collègues (dont, pour tout dire, l’auteur de ces lignes fait un peu partie), Chomsky lui-même a sensiblement modifié ses conceptions, à la fois sur les caractéristiques propres au langage – lesquelles doivent donc être prises en compte dans toute théorie de ses origines – et sur son mécanisme sous-jacent. Depuis les années 1990, Chomsky et ses collaborateurs ont développé ce qui est désormais connu sous le nom de « programme minimaliste », qui cherche à réduire l’aptitude linguistique au mécanisme le plus élémentaire possible. Pour ce faire, il a fallu se débarrasser de fioritures telles que la distinction entre structures profondes et structures superficielles, pour mieux se concentrer sur la façon dont le cerveau crée lui-même les règles qui président à la production du langage.

 

Dans sa dernière version, cette hypo­thèse linguistique réduite à sa plus simple expression est condensée dans un livre bref et séduisant, écrit par Chomsky et son collègue Robert Berwick, expert en cognition numérique au MIT. Ce recueil de quatre essais fascinera quiconque s’intéresse à ce phénomène extraordinaire qu’est le langage. Il montre que « le moteur originel de la syntaxe […] est beaucoup plus simple que beaucoup le croyaient il y a quelques décennies seulement ».

D’après Berwick et Chomsky, il suffit d’une seule opération, qu’ils ­appellent « fusion » (schématiquement, la forme la plus élémentaire du processus de ­« récur­sivité » dans lequel Chomsky avait vu le fondement du langage). La fusion permet à elle seule de construire toute la structure hiérarchique néces­saire à la production syntaxique ­humaine. ­Selon leur définition succincte, fusionner consiste à « réunir deux éléments syntaxiques quelconques et les combiner en une structure neuve plus complexe ». Introduite dès le ­début du livre, la ­notion est précisée par la suite. Voici leur première explication :

« À partir de “lire” et “livres”, la “fusion” combine ces éléments, opérant un repérage rapide du “leader”de l’association – en l’occurrence, l’élément verbal “lire”. Ce qui correspond à la défi­nition syntaxique courante de “lire des livres” comme “phrase verbale”. Cette nouvelle expression syntaxique s’intègre ensuite à de nouvelles combinaisons, au terme d’un processus caractéristique de ce que nous avons appelé “les propriétés fondamentales du langage humain”. »

 

Circonscrire de cette façon l’essence du langage permet à Chomsky et Berwick de diviser en trois parties le problème de savoir comment le langage a évolué. D’abord, le système combinatoire interne, producteur d’expressions dotées d’une hiérarchie syntaxique structurée (telles que « lire des livres »). Ensuite, le système sensori-moteur permettant la parole. Enfin, le système conceptuel sous-jacent, en d’autres termes l’ensemble de pensées dont dépend le langage. Heureusement, ce système global fonctionne avec à peu près n’importe quelle modalité sensorielle, ce qui explique pourquoi langage oral et langage gestuel parviennent si bien à se calquer l’un sur l’autre.

Partant de là, Berwick et Chomsky suggèrent que le processus biologique qui assure l’opération de fusion résulte d’une « mutation mineure » survenue chez un individu d’une des premières populations humaines modernes. D’après les traces archéologiques, cet événement aurait eu lieu en Afrique de l’Est il y a environ 80 000 ans : une innovation neuronale aurait permis de passer d’« atomes logiques » aux « expres­sions structurées », lesquelles auraient ouvert la voie au « riche langage de la pensée ». Ensuite seulement, « le langage mental intérieur […] s’est relié au système ­sensori-moteur » qui rend possible la parole. Ainsi, dans l’évolution humaine, le langage mental intérieur aurait pré­cédé le langage parlé : une idée controversée de nos jours, quoique forte d’antécédents respectables puisqu’elle remonte à l’œuvre de John Locke au xviie siècle.

À ce stade, tout chroniqueur prétendant à l’objectivité se doit de signaler que la presse a accueilli ce scénario avec sarcasme. The Economist, notamment, y a trouvé matière à ricaner : « À quoi cela pourrait-il bien servir ? Personne (à part le possesseur originel) ne dispose de ­“fusion”». À qui parlait donc Prométhée ? À personne, du moins à personne qui utilise la “fusion”».Voyez plutôt Prométhée se saisir de concepts élémentaires et les combiner […] pour son propre usage, dans sa tête. […] Plus tard seulement, le langage humain ­apparaît. […] De nombreux spécialistes jugent cette théorie lacunaire, improbable et grotesque. »

Cette condescendance rappelle la bonne vieille blague sur Dolly Pentreath, la dernière personne à posséder le cornique [la langue des Cornouailles] comme langue maternelle, et qui mourut en 1777 : « Personne ne sait avec qui elle le parlait. »

Pourtant, à condition de replacer l’enjeu dans un contexte plus large, la thèse de Berwick et Chomsky mérite un examen attentif : elle correspond très bien à l’état des connaissances sur l’appa­rition du langage. Aujourd’hui encore, la question des origines divise profondément. Pour les uns, le langage est à ce point complexe et ancré dans notre condition humaine qu’il doit avoir évolué lentement au cours de périodes immen­sément longues. Certains estiment en effet qu’il remonte à Homo ­habilis, un hominidé au cerveau minuscule qui vivait en Afrique il y a près de 2 millions d’années. Pour les autres, comme Berwick et Chomsky, les humains ont acquis le langage très récemment, à la suite d’un événement soudain. Nul moyen terme entre ces deux thèses, si ce n’est que différentes espèces disparues d’hominidés sont considérées comme les initiatrices de la longue trajectoire évolutive du langage.

Si une telle dichotomie persiste ­depuis si longtemps (non seulement parmi les linguistes, mais aussi parmi les paléoanthropologues, les archéologues et les spécialistes des sciences cognitives, entre autres), c’est pour une raison très simple. Jusqu’à l’avènement très récent de l’écriture, le langage n’a pas laissé de traces durables. Que des humains primitifs aient possédé ou non le langage, voilà qui doit être déduit d’indicateurs indirects. Mais qu’est-ce qu’un signe indi­rect acceptable ? Sur cette question, les divergences sont considérables.

La fabrication d’outils lithiques offre l’un des principaux indices possibles. Première trace archéologique de l’huma­nité, cette activité remonte à 2,5 millions d’années, voire plus. Certains affirment qu’il est si compliqué d’expliquer à quelqu’un comment fabriquer un outil en pierre que la transmission de ce savoir passe forcément par le langage. Mais cette thèse semble contredite par une expérience intéressante menée il y a quelques années par des chercheurs japonais. Ils ont divisé en deux groupes une classe d’étudiants de premier cycle qui ignoraient tout de la fabrication desdits outils. Au premier groupe, ils ont appris à façonner des outils assez sophis­tiqués en donnant des explications verbales élaborées. Au second, ils n’ont dispensé qu’une démonstration visuelle. Résultat ? Ils n’ont repéré aucune différence, en termes de vitesse ou d’efficacité, entre ces deux ­apprentissages.

De surcroît, et plus remarquable ­encore de mon point de vue, il s’est ­trouvé dans chaque groupe des étudiants qui n’ont pas du tout compris comment s’y prendre. Élaborer des outils en pierre requiert évidemment beaucoup d’astuce, mais n’exige pas nécessairement la forme d’intelligence liée à la maîtrise du langage, propre aux humains d’aujourd’hui. À l’évidence, nos prédécesseurs ne se bornaient pas à être des versions moins intelligentes de nous-mêmes, comme nous avons si souvent été tentés de le croire.

 

Par conséquent, nous devons chercher un indice durable plus étroitement lié au langage que ne semble l’être la fabrication d’outils. Pourquoi alors ne pas commencer par l’intelligence associée au langage, dont disposent les humains actuels ? Nous seuls sommes capables de déconstruire notre monde intérieur et extérieur en vocabulaire de symboles abstraits que nous pouvons ensuite recombiner mentalement pour formuler des énoncés non seulement sur le monde tel qu’il est, mais sur le monde tel qu’il pourrait être. (Du moins est-il impossible de prouver que d’autres créatures vivantes font de même.) Nous en sommes capables parce que nos circuits mentaux nous permettent d’associer les productions de diverses structures céré­brales qui ne sont apparemment pas connectées de la même façon chez nos plus proches cousins, les grands singes.

Bien sûr, ceux-ci n’en sont pas moins des créatures extraordinairement intel­ligentes, qui peuvent reconnaître et combiner des symboles sous forme d’énoncés simples tels que : « Prendre… balle… rouge… dehors. » Mais cet algo­rithme uniquement additif limite en fin de compte les possibilités, car il est difficile de garder en mémoire un enchaînement symbolique toujours plus long. Quel que soit l’algorithme associé au langage humain, il semble au contraire illimité : grâce à des règles simples, un nombre fini de symboles peut être ­manipulé pour former une infinité d’énoncés différents.

Remarquez que la métaphore que j’ai choisie pour évoquer la fonction cognitive humaine se rapproche dangereusement d’une description du langage. C’est pourquoi Locke pensait que « les mots ne sont rien d’autre que des idées dans l’esprit de celui qui les utilise ». De même, les linguistes estiment de plus en plus, comme l’a dit leur confrère Wolfram Hinzen, que « le langage et la pensée ne constituent pas deux ­domaines de recherche indépendants ». Si tel est le cas, les meilleures preuves de maîtrise linguistique que peut nous apporter l’archéo­logie sont à chercher du côté des objets ou usages qui reflètent l’activité symbolique de l’esprit humain – un esprit capable d’envisager que le monde pourrait être autre qu’il n’est au moment présent.

Et que nous apprend donc l’archéologie ? Il est désormais établi que les premiers outils lithiques ont été fabriqués par des australopithèques primitifs dotés d’un petit cerveau (de taille voisine de celui des grands singes), d’un visage large et de membres aux proportions archaïques. En même temps, ces australopithèques semblent avoir été plus souples et généralistes dans leur alimentation que ne le sont les grands singes actuels. Lorsqu’ils ont com­mencé à façonner des outils en pierre, ils avaient certainement déjà franchi un seuil cognitif en deçà duquel les grands singes demeurent confinés. Cependant, comme je l’ai mentionné, la seule fabrication de ce type d’outils ne constitue pas une preuve de cognition symbolique, telle qu’elle caractérise les humains ­modernes. Aussi intelligents qu’aient été ces ancêtres primitifs, rien ne permet de croire qu’ils présentaient ne serait-ce que des signes précurseurs du mode de pensée humain.

 

Le même raisonnement s’applique aux premiers membres de notre genre Homo, que l’étude des fossiles fait remonter à un peu moins de 2 millions d’années. Plus grands que l’australopithèque, ils présentaient à peu près la même morphologie que nous, signe qu’ils s’étaient adaptés aux vastes étendues de la savane africaine, loin de la protection de leurs forêts ancestrales. Mais ils fabriquaient des outils de pierre primitifs, exactement comme les australopithèques : des éclats effilés, obtenus en cognant une pierre contre une autre. Plus tard seulement, les nouveaux ­humains se sont mis à tailler des bifaces, les premiers outils en forme d’amande. Ces objets d’un nouveau genre ont continué d’être fabriqués en Afrique (avec quelques améliorations mineures en cours de route) jusqu’à il y a environ 160 000 ans. Monotonie culturelle : sous le règne des premiers Homo, il n’existe aucun artefact que l’on puisse considérer comme « symbolique » par nature. Intel­ligents, ces hominidés l’étaient sans aucun doute par rapport aux normes de l’époque. Mais, encore une fois, rien ne permet de conclure avec certitude qu’ils pensaient de la même façon que nous, même sous une forme balbutiante.

 

Il y a environ 300 000 ans, un nouvel outil lithique apparaît à la fois en Afrique et en Europe : des éclats sont débités par percussion dans un bloc de pierre ou nucléus de bonne qualité jusqu’à ce que la dernière frappe ­détache un ustensile à peu près fini, tel qu’un racloir ou une pointe. C’est sous le règne d’une espèce au cerveau légèrement plus volumineux que les précédentes, Homo heidelbergensis, que s’est produite cette avancée conceptuelle – et d’autres, comme la construction des premiers abris artificiels et la domestication primitive du feu. Mais, significativement, il ne reste de cette période qu’un seul artefact doté d’une possible (et très discutable) valeur symbolique : une masse rocheuse vaguement anthro­pomorphe découverte sur le plateau du Golan, qui a peut-être été légèrement modifiée pour lui donner une apparence plus humaine. Homo heidelbergensis n’est manifestement pas familier du raisonnement symbolique.

Homo neanderthalensis, premier hominidé doté d’un cerveau aussi gros que le nôtre, apparaît il y a environ 200 000 ans. Bien qu’il ait laissé quantité de vestiges archéologiques, les indices d’un maniement des symboles apparaissent minces et sporadiques. De façon plus surprenante encore, on peut en dire autant des tout premiers Homo sapiens : apparus en Éthiopie à peu près au même moment que les néandertaliens, ces humains à l’anatomie moderne se sont établis en Europe. Ils laissent dans un premier temps des vestiges matériels comparables à ceux des autres hominidés. Ce n’est que depuis 100 000 ans que l’on commence à trouver – en Afrique, à nouveau – des traces d’une activité humaine en rupture qualitative avec tout ce qui précède. Soudain, Homo sapiens fabrique des perles en coquillage destinées à orner son corps – une façon de dire quelque chose sur soi – ; il fabrique des objets explicitement symboliques, comme des plaques d’ocre gravées de motifs clairement géométriques, manifestement riches de sens pour leurs auteurs.

À peu près au même moment appa­raissent des techniques complexes exigeant de multiples étapes. Le durcissement par le feu de la silcrète, un matériau présent dans le sol et autrement impropre à la fabrication d’outils, témoigne ainsi d’une planification élaborée. Surtout, à partir de ce moment, les données archéologiques montrent qu’à une longue ère de stabilité en succède une autre faite de changements et de progrès continus. Bientôt, l’art figuratif de l’âge glaciaire se retrouve ­aussi bien en Europe qu’en Asie de l’Est, annonçant sans la moindre équivoque l’avènement d’une sensibilité humaine pleinement épanouie.

Manifestement, il est arrivé à notre espèce quelque chose de révolutionnaire, et ce alors que le règne d’Homo sapiens (au sens anatomique du terme) était déjà bien entamé. Tout à coup, les humains se sont mis à manipuler des informations comme ils ne l’avaient jamais fait. Après de longues périodes étales, l’archéologie témoigne d’une ère nouvelle où le changement devient la norme. Dans la foulée des premiers signes d’un changement comportemental affirmé, Homo sapiens quitte l’Afrique et part à la conquête du monde (écartant au passage tous ses ­rivaux hominidés). C’est le début de la vie sédentaire, l’apparition des villes… et, il y une cinquantaine d’années, le premier pas sur la Lune.

 

À l’évidence, il faut qu’un changement abrupt soit intervenu dans la façon dont les humains manipulaient l’information. Très probablement, le substrat biologique de ce changement (à la fois neurologique et vocal) s’est mis en place lorsque notre espèce s’est affirmée comme une entité anatomique (très) différente des autres, il y a environ 200 000 ans (2). Mais ce nouveau potentiel est alors resté en jachère : pour le révéler, il aura fallu un stimulus comportemental. Ce qui a sans doute servi de déclic, c’est l’invention spontanée du langage dans une population africaine isolée qui, pour des raisons encore mal élucidées, possédait un cerveau « à capacité linguistique ». On imagine facilement – au moins en principe – que, dans un coin poussiéreux d’Afrique, un groupe d’enfants chasseurs-cueilleurs a commencé à associer des mots parlés à des objets et à des émotions, ouvrant ainsi une boucle rétroactive entre langage et pensée. À partir de là, l’innovation se serait répandue rapidement au sein d’une population déjà biologiquement prédisposée à l’acquérir. Ce n’est là, bien sûr, qu’une construction – mais c’est la plus compatible qui soit avec les ensei­gnements de l’archéologie. En l’état actuel de la recherche, aucun autre scénario linguistique ne correspond mieux aux données archéologiques que celui de Berwick et Chomsky. Quelque chose est survenu dans l’évolution humaine, très soudainement et très récemment, qui a changé radicalement l’interaction entre les humains et le monde qui les entoure. Il est très difficile d’imaginer que les initiateurs de ce changement n’utilisaient pas le langage, et il n’existe aucune preuve sérieuse que leurs prédécesseurs, eux, l’utilisaient.

Certains détails restent à préciser. Ainsi, en termes de processus évolutif, l’émergence simultanée du langage ­parlé et de la pensée symbolique apparaît comme l’hypothèse la plus plausible, à la faveur d’un processus rétroactif, chez des humains dotés d’un cerveau déjà adapté et d’un conduit vocal déjà opérationnel. Autrement, il faudrait imaginer qu’une mutation par ailleurs invisible ait produit une fonction ­« fusion » à usage interne, laquelle n’aurait été récupérée que plus tard par le système sensori-moteur. Cela dit, la science évolue sans cesse : ce dont nous étions sûrs hier semble toujours bizarre avec le recul et, inévitablement, nos convictions d’aujourd’hui paraîtront demain d’une naïveté confondante. Sachant cela, la thèse de Berwick et Chomsky semble un progrès. Et, pour ne rien gâter, leur livre se lit avec plaisir.

 Ian Tattersall

 

— Cet article est paru dans la New York Review of Books le 18 août 2016. Il a été traduit par Ève Charrin.

Notes

1. Cette théorie de la page blanche, plus exactement de l’ « ardoise vierge », a été formulée à l’origine par le philosophe John Locke. Son extraordinaire fortune est décrite dans The Blank Slate, de Steven Pinker, publié en 2003 (Comprendre la nature humaine, Odile Jacob, 2005).

2. Plusieurs gènes dont l’expression est nécessaire au langage ont été identifiés. Le gène FOXP2, en particulier, diffère légèrement de son homologue chez les grands singes. Il est davantage exprimé chez les femmes que chez les hommes, ce qui pourrait contribuer à expliquer l’avantage des filles sur les garçons dans l’apprentissage et les performances langagières.

Machiavel, la machine du pouvoir

  

 

 

 

 

Comment garantir la stabilité et la grandeur d’un État ? Cette question a obsédé l’auteur du Prince et des Discours sur la première décade de Tite-Live. Il en a tiré une œuvre subversive sur les ressorts du pouvoir politique.

 

L’un des portraits les plus célèbres de Nicolas Machiavel (1469-1527), exposé au Palazzo Vecchio de Florence, en Italie, le représente avec un étrange sourire pincé (ci-contre). Diabolique pour les uns, subtil pour les autres, ce rictus incarne à lui seul l’énigme qui embrasse les écrits du diplomate florentin. Cinq siècles après sa mort, ceux-ci n’en finissent pas d’être étudiés, commentés, décriés ou loués.

Peu d’auteurs peuvent en effet se targuer d’avoir influencé la pensée politique au point de voir leur patronyme faire irruption dans le langage courant. C’est le cas de Machiavel : ne dit-on pas d’un esprit fourbe et calculateur qu’il est machiavélique ? Son ouvrage le plus célèbre, Le Prince, y est pour beaucoup. Écrit en 1513, ce court traité fait scandale dès sa publication posthume en 1532 – autant chez les protestants que chez les catholiques, qui allaient bientôt s’entredéchirer pendant toute la seconde moitié du 16e siècle. Y sont exposées sans détours les recettes pour fonder l’autorité du gouvernant, la renforcer. Machiavel explique notamment que le prince doit savoir « entrer au mal » s’il y a nécessité, par exemple en éliminant les éventuels rivaux qui menacent son autorité. On aurait tort cependant de résumer Machiavel à une apologie du mal en politique. Son œuvre est complexe, sujette à des interprétations variées et parfois contradictoires. Si dans Le Prince, il semble se faire l’apôtre de la monarchie et de la domination d’un seul, d’autres écrits, comme le Discours sur la première décade de Tite-Live, révèlent un attachement sincère à la république, et font entrevoir Machiavel comme un authentique penseur de la vie libre.

« Il suffit de l’initiation la plus rapide à l’histoire de la société où vivait Machiavel, et d’une lecture, si superficielle soit-elle, de ses ouvrages, pour se persuader qu’il ne fut ni le pratiquant, ni l’auteur de cette perversion politique », soutiendra le philosophe Claude Lefort dans l’ouvrage de référence Le Travail de l’œuvre, Machiavel (1972).

Au service de Florence

La pensée de Machiavel est étroitement liée au contexte historique qui l’a vue naître : celui de « l’air chaud et subtil de Florence  (1) ». Niccolò Machiavelli y voit le jour en 1469. L’Italie est à l’époque un pays morcelé, et ses cités autonomes sont régulièrement victimes d’invasions étrangères – quand elles ne se font pas la guerre entre elles. Une instabilité chronique qui se prête du reste aux expériences politiques. Le 15e siècle florentin est émaillé de turbulences : son régime républicain est à l’agonie depuis que la puissante famille de Médicis en a pris le contrôle en 1434 ; leur règne est jalonné de conjurations, de soulèvements populaires et de coups d’État.

En 1494, alors que la cité se voit décimée par de nouvelles invasions barbares, les Médicis sont chassés par une révolte d’aristocrates florentins, partisans de Jérôme Savonarole. Qui est J. Savonarole ? Un prédicateur dominicain qui dit recevoir ses ordres directement de Dieu, un bretteur terrible et enflammé qui entend abolir la débauche et redonner à Florence son lustre d’antan. La république théocratique qu’il institue s’effondre quatre ans plus tard, son architecte avec elle : J. Savonarole est pendu puis brûlé place de la Seigneurie le 23 mai 1498 pour hérésie. Machiavel assiste à l’exécution, et entre en scène quelques jours plus tard.

Il a alors 29 ans et prend la tête de la deuxième chancellerie de Florence. Le poste est prestigieux, et les réseaux humanistes fréquentés par son père, issu de la petite noblesse, sont sûrement pour beaucoup dans cette nomination. Sa tâche consiste à superviser les correspondances entre la cité et les provinces qu’elle contrôle. C’est un observatoire idéal du jeu politique, à un moment où les Italiens se posent des questions cruciales pour leur avenir : comment sortir de la crise ? Comment restaurer une stabilité politique ? Comment moderniser les institutions ? Quel sort attend les petits États italiens face à l’émergence de grandes puissances européennes ?

Rapidement, les prérogatives du jeune secrétaire sont élargies, et il effectue sa première mission diplomatique en Romagne un an seulement après être entré au Palazzo Vecchio. En 1500, Florence est alors embourbée dans une guerre contre la cité voisine de Pise. Lors d’une énième tentative de reconquête, les mercenaires franco-suisses embauchés par les Florentins ont déserté. Machiavel a alors pour mission de convaincre les Français que cette défaite découle non de l’impéritie du commandement florentin mais de la déloyauté du camp français. Son séjour à la cour de Louis XII instille dans la tête du jeune diplomate une idée féconde qu’il exposera dans plusieurs ouvrages  (2) : mieux vaut se doter de sa propre milice que de confier son sort aux « armes d’autrui » et aux mercenaires. Autrement dit, tout gouvernant doit avoir son armée, composée par des citoyens et animée par un élan patriotique. La guerre n’est pas seulement l’affaire des grands, mais aussi celle du peuple. Il ira même jusqu’à encourager l’immigration dans le Discours sur la première décade de Tite-Live pour permettre à la cité de se doter d’une armée fidèle à la patrie.

César Borgia et la « bonne » cruauté

Le sens politique et la discrétion du jeune diplomate forcent le respect. Son ascension durant cette première décennie du 16e siècle mérite d’être mis en parallèle avec celle, beaucoup plus fulgurante, d’un autre personnage emblématique de la Renaissance italienne, César Borgia. Fait duc de Romagne par son père le pape Alexandre VI, il se lance rapidement dans une série de campagnes militaires, et réclame en 1501 une alliance avec Florence. Machiavel est alors mandaté par le Palazzo Vecchio pour engager des pourparlers officieux avec ce nouveau souverain qui s’agite aux frontières de la République.

Impressionné par l’audace du duc auprès duquel il demeure pendant quatre mois et avec qui il s’entretiendra régulièrement, Machiavel rédigera de nombreux rapports diplomatiques qui seront repris quasiment à l’identique dans le chapitre VII du Prince. Le personnage de Borgia sera l’un des points d’appui empiriques essentiels dans les théories politiques que formulera le diplomate. En ce qui concerne le « bon » et le « mauvais » usage de la cruauté, notamment. Il relate par exemple l’épisode où le duc de Romagne, soucieux de résoudre les troubles qui secouaient ses provinces nouvellement acquises, charge l’un de ses barons, Rimiro de Orco, d’y rétablir l’ordre. La besogne est accomplie de la manière la plus cruelle et expéditive qui soit selon Machiavel, mais le résultat est là : le territoire est pacifié. L’efficacité du baron aurait pu être récompensée, mais César Borgia décide du contraire. Pour se désolidariser de son lieutenant zélé et se prémunir de la haine du peuple et des petits seigneurs qu’il lui a ordonné de violenter, il le fait traduire devant un tribunal public. Rimiro de Orco est condamné à mort et, en guise de caution cathartique, son corps « en deux morceaux » est exposé publiquement à la foule.

Une manœuvre calculée que l’on pourrait sûrement juger odieuse, mais qui préfigure en un sens les gouvernements-fusibles d’aujourd’hui, nommés pour remplir des missions impopulaires et, une fois leur tâche accomplie, sont évincés en guise d’apaisement. Face à une telle hardiesse dans ses prises de décision, Machiavel ne cache en tout cas pas son admiration pour Borgia. Il en fait même un exemple à suivre : « Qui donc juge nécessaire (…) de s’assurer de ses ennemis, s’attacher des amis, vaincre par force ou par ruse, se faire aimer et craindre du peuple, suivre et respecter des soldats, ruiner ceux qui nous peuvent ou doivent nuire, (…) celui-là ne peut choisir plus frais exemples que les faits du duc  (3). »

Comme l’intrigant Borgia qui ne profita guère longtemps de son titre (le pape Jules II le fit arrêter en 1504 et démantela ses domaines et conquêtes), la glorieuse carrière de diplomate qui s’offrait à Machiavel s’achève de manière abrupte. Après avoir été l’émissaire privilégié de Florence auprès de Borgia, il parvient à convaincre le conseil exécutif de sa ville natale de créer sa propre milice en 1506, et continue d’être régulièrement sollicité pour des missions diplomatiques auprès de l’empereur du Saint-Empire romain germanique Maximilien, Ferdinand d’Espagne ou encore le pape Jules II, hommes d’État dont les choix, succès et égarements ne manqueront pas d’alimenter ses conceptions politiques. En 1512, les deux derniers souverains cités concluent une alliance et parviennent à renverser le gouvernement florentin pour y replacer… la famille Médicis. Machiavel, révoqué de son poste, accusé à tort d’avoir fomenté un complot contre le nouveau gouvernement, est emprisonné, torturé, puis assigné à résidence.

 

Fortuna et virtù

S’ouvre alors la période (1512-1527) où il va, jusqu’à sa mort, rédiger tous ses grands textes. Il s’attaque à un opuscule, De principatibus, achevé en 1513 qui deviendra Le Prince. « Reçoive donc Votre Magnificence ce petit don de tel cœur que je lui envoie ; (…) et si (elle) du comble de sa hautesse, tourne quelquefois les yeux vers ces humbles lieux, elle connaîtra combien indignement je supporte une grande et continuelle malignité de fortune », préface-t-il à l’attention de Laurent II de Médicis, sur lequel il compte pour revenir aux affaires. La démarche initiale a beau être intéressée, elle n’en atténue pas la révolution contenue dans ce traité.

Machiavel évoque dans sa dédicace son manque de fortune (du latin fortuna, chance), l’un de ses concepts clés. Selon lui, la grandeur et la ruine des souverains sont en grande partie liées à des aléas providentiels avec lesquels il faut savoir composer. Il associe par exemple les succès de Jules II, personnage qu’il qualifie pourtant d’« impétueux », à sa faculté de s’attirer les faveurs de la fortuna  (4). La fortune, écrit-il, « nous élève et nous ruine sans pitié, sans lois ni raison ». À l’instar des marchands florentins qui devraient anticiper la « fortune de mer », c’est-à-dire les risques encourus, un gouvernant doit savoir qu’il existe en toute chose de l’imprévisible, bon ou mauvais… Pour lui, la fortuna est « maîtresse de la moitié de nos œuvres », et sourit en priorité aux personnes vertueuses (virtuoso), qui savent la dompter et la retourner pour la mettre à leur service.

S’adapter aux situations imprévues

La virtù est l’autre idée fondamentale du système machiavélien. Cette fois, l’ancien diplomate s’affranchit totalement de ses prédécesseurs, notamment de la liste exhaustive des qualités du souverain modèle, dressée par les moralistes classiques (Platon, Cicéron, Sénèque) et reprise par ses contemporains (Francesco Patrizi). Il se sert à rien, selon Machiavel, de tenter à la fois d’être « pitoyable, fidèle, humain, intègre, religieux » – autant de traits de caractère qui composent la virtù classique. Et ce pour deux raisons. D’une part, parce que c’est impossible : l’homme a un penchant naturel pour le vice, et ne peut atteindre le degré de perfection enjoint. D’autre part, toutes ces qualités irréprochables sur le plan moral peuvent aussi mener un chef d’État à la ruine : « Il faut qu’il ait l’entendement prêt à tourner selon les vents de la fortune », soutient Machiavel, qui l’invite à « ne pas s’éloigner du bien, s’il peut, mais savoir entrer dans le mal  (5) ». La virtù est donc une capacité à s’adapter aux situations imprévues et à les surmonter, symbolisée au chapitre XVIII par une métaphore devenue célèbre : le prince doit se faire lion pour la force, et renard pour la ruse. Machiavel proclame ainsi la primauté de l’efficacité politique sur l’éthique. Pis, il encourage le souverain à duper ses sujets en leur faisant croire qu’il possède toutes les qualités.

Le Prince serait-il donc un « manuel pour gangsters », comme l’a désigné le moraliste britannique et prix Nobel de littérature Bertrand Russell (1872-1970) ? On peut en douter. Les exhortations à trahir, tromper et assassiner apparaissent sous la plume de Machiavel plutôt comme un mal nécessaire dont le peuple serait en fin de compte le bénéficiaire que comme une invitation à la domination tyrannique. N’affirme-t-il pas que la cruauté ne doit s’exercer que « par nécessité et par sûreté » et à condition de « se converti(r) en profit des sujets » ? Dans Le Prince, il s’interroge certes sur les réponses à donner à certaines situations, mais sa réflexion porte davantage sur la nature du pouvoir. Lui, qui connaîtra quatre renversements de régime, pense que l’instabilité est le lot commun de toute politique et que le gouvernant doit chercher autant que possible à limiter cette instabilité. Mais comment y parvenir ?

Le Discours sur la première décade de Tite-Live, son autre ouvrage majeur, prend cette question à bras-le-corps. Mais cette fois, Machiavel s’intéresse à un tout autre type de régime : la république. « L’expérience prouve que jamais les peuples n’ont accru et leur richesse et leur puissance sauf sous un gouvernement libre  (6) », écrit-il, bien loin de sa renommée de cajoleur de tyrans. Se fondant sur l’Histoire romaine de Tite-Live, il tente d’identifier les raisons de la grandeur de la ville de Rome, qui est parvenue à allier pendant plusieurs siècles grandeur, richesse, puissance militaire et liberté populaire.

Le primat des intérêts personnels

L’une de ses idées phare avait été brièvement évoquée dans son précédent opuscule. Selon lui, le peuple est affecté par deux « humeurs » : les grands veulent nécessairement oppresser le peuple, et le peuple ne veut pas être oppressé. Les deux, de par leur condition d’homme, ont un point commun : ils cherchent à faire primer les intérêts personnels sur le bien commun. Dès lors, il n’est pas souhaitable que l’une ou l’autre des deux factions prenne unilatéralement le pouvoir, au risque d’en voir une légiférer contre les intérêts de l’autre, dérive ouvrant la voie à la division et aux coups d’État. Cette observation, comme le fait remarquer Quentin Skinner, place le Florentin devant un dilemme : pour qu’une cité atteigne la grandeur, il est essentiel que le corps social tout entier soit détenteur de la virtù. Mais comment y parviendrait-il s’il en est dénué au départ ?

La réponse se situe selon Machiavel dans ce rapport conflictuel, seul à même d’accoucher de lois équilibrées, et donc de parvenir à la vie libre des citoyens. Dès l’origine, si des lois constitutionnelles fortes, inspirées par un chef d’État créateur – Machiavel prend l’exemple du fondateur de Rome, Romulus –, parviennent à retourner cette opposition naturelle entre grands et peuple de manière à leur faire acquérir cette volonté d’œuvrer au bien collectif de la cité, alors sa prospérité est garantie. Tout du moins pour un temps. Car la difficulté est alors de régénérer régulièrement cette virtù civique originelle, qui a une fâcheuse tendance à s’étioler. Dans l’idéal, Machiavel suggère que l’État républicain se dote régulièrement d’un chef qui « rend(rait) à ses lois leur première virtù, et qui l’empêch(erait) de courir à la décadence  (7) ». Sinon, il faut que les citoyens redoutent suffisamment de défier leurs lois pour en prévenir la désuétude.

De l’utilité de Dieu

La religion peut alors être d’un grand secours, et la crainte de Dieu, agir comme ciment social. L’association entre non-respect des lois et blasphème, comme au temps de la Rome antique ou de J. Savonarole à Florence, permet de garantir une certaine discipline des citoyens. Cette conception purement utilitariste de la religion constituera, on s’en doute, une raison de plus donnée à ses contemporains pour haïr Machiavel.

Par chance, ces derniers n’auront pas le plaisir de le maudire de son vivant. Hormis L’Art de la guerre (1521), tous ses écrits politiques seront publiés de manière posthume. Au cours de ses dernières années, Machiavel parvient finalement à gagner les faveurs des Médicis, qui lui confient la rédaction des Histoires florentines. S’il ne boude pas son retour en grâce, la tâche est plutôt délicate : les Médicis sont pour Machiavel responsables de nombreux désastres qui ont terni la grandeur de sa ville natale. Coup du sort, la puissante famille est de nouveau renversée en 1527, et une république est instaurée. Le diplomate reconverti en historien est, une fois de plus, mis de côté. Sa collaboration avec les Médicis l’a sans aucun doute discrédité aux yeux de la république qui se constitue, quand bien même ce nouveau régime bénéficierait de toute sa bienveillance.

Machiavel meurt un mois plus tard. Sur sa tombe de la basilique Santa Croce est toujours inscrite l’épitaphe : « Aucun éloge n’atteindra jamais à la grandeur de ce nom. »

Clément Quintard  

NOTES

1. Friedrich NietzschePar-delà le bien et le mal, 1886, rééd. Hachette/BnF, 2013. 

2.Le Prince (chap. XII et XIII) et L’Art de la guerre, où il revient tout au long du livre I sur la constitution d’une armée de citoyens. 

3.Nicolas MachiavelLe Prince in Œuvres complètes, La Pléiade, 1982. 

4.Ibid, chap. XXV. 

5.Ibid., chap. XVIII. 

6.Nicolas MachiavelDiscours sur la première décade de Tite-Live in Œuvres complètes,op. cit. 

7.Ibid.

 

 

 

The Edwin Smith Surgical Papyrus

Stèle égyptienne représentant une victime de poliomyélite, XVIIIe dynastie (1403-1365 avant Jésus Christ).

 

https://ceb.nlm.nih.gov/proj/ttp/flash/smith/smith.html

 

Le papyrus Edwin Smith a été acheté à un revendeur par le collectionneur Edwin Smith à Thèbes en 1862, et traduit et publié en 1930 par l'égyptologue James Henry Breasted. C’est le plus ancien document connu traitant de chirurgie, Il fut rédigé, ou plus probablement recopié, vers 1500 av. J.-C., sous les XVI° et XVII° dynasties du Nouvel Empire de l’Égypte antique. Probablement rédigé pour usage militaire, ce traité décrit quarante-huit cas de blessures, fractures, dislocations ou tumeurs et leur traitement. À la différence d'autres traités de la même époque ou même plus tardifs, ce texte adopte une approche rationnelle et scientifique de la médecine où la magie n'est pas présente. C'est aussi le tout premier document écrit utilisant le mot « cerveau » et établissant le lien entre cet organe et les fonctions qu'on lui connaît de nos jours, notamment la motricité.



The Edwin Smith Papyrus, the world's oldest surviving surgical text, was written in Egyptian hieratic script around the 17th century BCE, but probably based on material from a thousand years earlier. The papyrus is a textbook on trauma surgery, and describes anatomical observations and the examination, diagnosis, treatment, and prognosis of numerous injuries in exquisite detail.

American archaeologist Edwin Smith discovered the papyrus in Egypt in the 1860s, and his daughter donated the papyrus to the New-York Historical Society after his death.  It eventually made its way to the Library of the New York Academy of Medicine, and it was recently translated for the first time in over 50 years into English by James P. Allen of the Metropolitan Museum of Art in New York.

"L'éveil"

 

Robin Williams
Robert De Niro

 

 

 

 https://www.youtube.com/embed/JwC3kBqulUg

 

C’est un film fascinant basé sur une histoire vécue par le Dr. Olivier Sacks et ses patients, atteints d’un problème neurologique rare connu comme « la maladie du sommeil. » Cette maladie attaque le cerveau de ses victimes les laissant figés dans un état de paralysie totale où ils peuvent ni bouger, ni parler.  Dr. Sacks (interprété par Robin Williams)avait découvert un médicament miracle qui pouvait réveiller ses patients de leur état de profond sommeil. Certains de ses patients étaient endormis pendant presque 50 ans !

 

Une de ses patientes était une dame qui passait la plupart de ses journées figée dans son fauteuil roulant et ne parlait jamais. Occasionnellement, elle s’éveillait pour faire quelques pas d’une façon assez mécanique pour s’immobiliser un peu plus loin. Elle restait immobile comme une statue jusqu’à ce que qu’on la pousse en arrière pour qu’elle puisse continuer ses pas.

 

Dr. Sayer se demandait qu’est qui pouvait bien bloquer sa patiente ? Est-ce que c’était la lumière provenant de la fenêtre ou un bruit auquel elle était particulièrement sensible ? Un matin, Dr. Sayer essayait de la faire marcher de son fauteuil jusqu’à la fenêtre. Comme d’habitude, la dame se figeait au milieu de la pièce. Sayer était désespéré et il abandonna ses efforts. Il la laissa et s’avança vers la fenêtre pour l’ouvrir et prendre une bouffée d’air frais.

 

Quand il jeta un coup d’oeil dehors, son attention fut attiré par des enfants qui jouaient à la marelle sur le trottoir. À ce moment précis, lorsqu’il vit jouer ces enfants, il eut une idée géniale qui pourrait l’aider à comprendre le problème de sa patiente.

 

Il a observé que la moitié de la pièce où la dame essayait de marcher était recouvert de carreaux noir et blanc comme sur un échiquier. L’autre moitié était de couleur blanche sans motifs. La dame était capable de marcher aussi longtemps qu’il y avait des motifs sur le sol. Dr. Sayer eut l’idée de peindre des motifs dans l’autre moitié de la pièce, de sorte que toute la pièce ressemble à un énorme échiquier remplis de carreaux.

 

Aussi surprenant que cela pouvait être, la dame traversa toute la chambre jusqu’à la fenêtre sans se figer ! Cette découverte était très importante pour le diagnostic du Dr. Sayer.  Il avait prouvé que ses patients n’étaient pas tout à fait inconscient et que des motifs visuels pouvaient les aider à bouger.

 

La majorité de ce film n’est pas centré sur la dame, mais tourne plutôt autour de l’effet d’un médicament qui allait briser l’état de sommeil de ces patients. Dans cet article, je me concentre sur la partie du film qui illustre magnifiquement comment le Dr. Sayer applique la pensée créative à son diagnostic pour trouver une solution.

 

Le Dr. Sayer n’aurait jamais découvert l’effet que ces motifs avaient sur sa patiente s’il n’aurait pas fait une analogie entre le jeu de marelle et sa patiente. Dans ce jeu, la personne se déplace en avant et an arrière en faisant des sauts dans des cases qui sont dessinées au sol. À travers la pensée analogique, le Dr. Sayer a utilisé les principes de la marelle dans son diagnostic pour déterminer que sa patiente restait figée en l’absence de motifs dans la pièce. La pensée analogique permet à notre esprit d’aller chercher des solutions à travers des éléments et des situations qui n’ont rien à voir avec notre problème. En cherchant des similitudes dans des endroits non conventionnels et en les appliquant dans notre contexte actuel, on peut trouver des solutions créatives.

 

La pensée analogique est très importante si on veut stimuler la pensée créative. Quand notre esprit est entraîné à réfléchir analogiquement, il va automatiquement chercher toutes sortes d’associations analogiques possibles. Bien que le Dr. Sayer ait trouvé son idée géniale à travers les enfants qui jouaient à la marelle, il n’était pas du tout fixé sur ce jeu le moment ou l’idée est venue. En fait, il ne pensait à rien du tout. Il était fatigué après avoir tellement réfléchi sur le problème sans trouver de réponse. Il avait décidé d’arrêter de réfléchir pendant une minute pour ouvrir la fenêtre. Mais pendant ce temps, le subconscient continue de chercher.  Le moment qu’il a vu les enfants jouer à la marelle, son esprit a immédiatement fait la connexion analogique. Eurêka !

 

Si vous avez l’opportunité de regarder ce film, vous allez voir une des meilleurs performance de Robert de Niro pendant sa carrière. Vous allez réaliser à quel point notre cerveau est délicat : une légère imperfection neurale peut changer complètement qui nous sommes.

 

 

 

Out Late With Oliver Sacks

 
Oliver Sacks at his New York City home in 2015.  

When Oliver Sacks died on Aug. 30 of last year, at 82, the world lost a beloved author and neurologist. I lost my partner.

Oliver hated that term: partner. “A partner is what one has in business,” he would say, bristling, “not in bed, not in the kitchen next to you making dinner.” The man was nothing if not meticulous about words. We’d never married — never wanted to — so “husband” was out, and “companion” was too euphemistic. Oliver was old-fashioned: He preferred the word “lovers.” We loved each other; that said it.

Thinking back on my life with Oliver, two episodes from his last year come to mind, each revealing something of the private and public Dr. Sacks. The first took place at home in late November 2014, two months before he learned of his terminal cancer diagnosis. We had just finished dinner, it was about 7:30, when we heard noise on the street — chanting. We went to the big picture window overlooking Eighth Avenue. It was a Black Lives Matter march — the avenue filled, police escorts, signs, bullhorns.

“We should be with them,” Oliver said. Ordinarily the very definition ofapolitical, he had been extremely distressed about the events in Ferguson, Mo., the killing of Eric Garner on Staten Island, repeated incidents of police brutality — all “morally reprehensible.”

But by then, the marchers had already moved north a block to 14th Street. We sat back down.

About 10 minutes later, I heard the same sound, the same chanting. “Oliver, I think they’re coming back — the rally — another wave.”

“Let’s go!” Cane in hand, Oliver scurried as quickly as he could to the coat closet, and began putting on his down jacket, muffler, hat and gloves. Whereas I could throw stuff on in a second, it simply took him longer. By the time we got outside our building, the marchers were once again gone.

We went back inside, deflated. But before we could hang our coats up, we heard yet another round, faintly, and without going to the window to check, pulled our coats back on. “We’re like the Marx Brothers,” Oliver said, laughing.

  

We got back into the elevator, got ourselves onto the sidewalk, and joined the tail end of the last wave of the march up Eighth Avenue, then heading east on 14th. His mood now sober, Oliver raised his voice with the others for several blocks. We walked more slowly than the rest, so we made it only as far as Sixth Avenue. From there, we stood and watched the marchers recede, headed for a big rally at Union Square.

On Sundays, Oliver and I would take a long walk in the West Village and often end up at our favorite bookstore, Three Lives & Company. On such a day in June of last year, one of the clerks, Troy, asked us if we were going to “Oliver Sacks Night” at Julius, the gay bar across the street from the store.

We had no idea what he was talking about. With that, Troy pulled out a flier for the monthly Mattachine Society party held at Julius; each party had a theme, and this month’s was Oliver Sacks. Apparently, it was inspired by the photo of him on the cover of his memoir “On the Move” — Oliver in 1961, age 27, looking studly in full leather atop his BMW motorbike. In the book, published a month earlier, he had come out as a gay man and discussed our relationship publicly for the first time.

I looked at Oliver skeptically: “Would you go? Do you want to go?” I was sure he’d say no.

“Yes,” he replied at once, “I would.”

In our six years together as a couple, we had never been to a gay bar. Oliver felt genuinely nervous about being recognized at one; but equally so, with his increasingly poor eyesight and hearing, he couldn’t abide crowded, noisy places of any kind. Oliver hadn’t been inside a gay bar in at least 40 years. But now? And for such an amusing reason — why not?

The party started at 9. We were early. (Oliver was always early for appointments; to be late, even five minutes late, could throw him into a panic.) I ordered beers and, feeling cheeky, introduced Oliver to the attractive bartender. The young man looked confused, as if thinking, “WhatOliver Sacks is still alive?” (One couldn’t really have blamed him; in a widely read essay published a few months before in The New York Times, Oliver had written candidly about his illness and impending death.)

Normally tongue-tied when it came to small talk, Oliver spoke right up: “Yes, that’s me —” he pointed to the fliers bearing his image taped all over the place, on the bar mirrors, on the walls. “Well, me a long, long time ago.”

The young man shook O’s hand with an air of genuine respect, then disappeared. In moments, I understood why: A voice came over the loudspeakers: “Gentlemen? Ladies? Queens? May I have your attention? I have just been told that Dr. Oliver Sacks is in the house — welcome to Oliver Sacks Night, Dr. Sacks!”

Applause erupted. Oliver could not have looked more tickled. And then, delighting him more, a tall drag queen appeared, tapped Oliver on the shoulder, and took his hand. She led him further back into the bar, and got a stool for him to perch on next to the table where a D.J. was setting up. “What can I get you, hon?” said the drag queen.

“Oh!” Oliver exclaimed. “I don’t know!”

Oliver and decisions: another difficulty for him.

“We had beers,” I interjected, “how about another beer?”

The drag queen gave Oliver a squeeze on his upper arm. “You got it, babe,” she said. “And by the way, nice biceps.”

“Why, thank you,” Oliver said courteously.

A cold Heineken was placed in his hand, but he was able to take only a swig or two. Men and women were lining up to meet him. Here he was, enthroned on a rickety bar stool next to a makeshift D.J. booth in what’s known as the oldest gay bar in New York, shaking hands with one fellow gay person after another. Many were dressed like the Oliver Sacks in the poster — in leather. Some simply said hello, a few asked for autographs or selfies, three or four told stories. Everyone said thank you. A young woman told Oliver that she was autistic, and his writings on autism had helped her and her family to understand her identity.

By now, an hour after our arrival, the bar was jammed, the music getting loud, and for Oliver’s comfort and safety we thought it best to leave. We said our goodbyes and stepped outside. But a number of men followed us out onto the sidewalk. Questions came: How are you doing, Dr. Sacks? How are you feeling? What are you working on? What was Robin Williams like when you filmed “Awakenings”? What’s the most bizarre case you ever had? And so on.

Oliver propped himself against a streetlamp pole. A semicircle had formed around him (Troy and his boyfriend among them). He chatted and answered questions with élan for half an hour then signaled to me with his eyes that he was ready to go — exhausted, I could tell.

Not long after this night, we would learn that the metastases in his liver had spread to other organs, making his prognosis even more dire than we had expected. We had hoped he might have another six months at least. 

Oliver took my arm, and we slowly walked home.

“Well, that was very nice,” he said, “very congenial indeed.”

I agreed. “Maybe we’ll go back again some night.”

Oliver thought about this for a moment. “No, that was enough for me,” he said. “That was perfect.”

  Bill Hayes

 

OLIVER SACKS : DOCTEUR BIKER ET MISTER BRASSE

 

 

Avant sa mort l’été dernier, le neurologue, qui a puisé dans les névroses humaines la formidable matière de ses ouvrages, a retracé dans «En mouvement, une vie» son parcours aventureux d’homme à la curiosité clinique.

Oliver Sacks, biker, nageur et haltérophile, sur la plage californienne de Muscle Beach, probablement dans
 les années 60.Oliver Sacks, biker, nageur et haltérophile, sur la plage californienne de Muscle Beach, probablement dans les années 60. Photo Collection Oliver Sacks

Peut-on être addict à la natation ? Et est-ce que ça a le moindre intérêt de le raconter ? Oui, deux fois oui, quand il s’agit d’Oliver Sacks en tout cas. Dans En mouvement, son autobiographie, le neurologue mort en août dernier à l’âge de 82 ans raconte les endroits et les moments les plus improbables où il a nagé, toujours avec le même enthousiasme et le même luxe de détails sensoriels et psychologiques, provoquant l’intérêt incrédule mais sans faille de ses lecteurs, y compris ceux que la natation laisse normalement indifférents.

Cette passion pour la natation (qui l’amène à plonger dans des étangs au centre de Londres et à se choisir une maison à New York suffisamment près de la mer pour pouvoir s’y rendre en tongs et maillot de bain) est une des mille choses qu’on découvre dans ce livre étonnant. Il y a aussi l’histoire de la prostituée parisienne engagée par son frère pour le dépuceler, l’adoption par une bande de Hells Angels californiens séduits par son accent british, une randonnée dans les Rocheuses canadiennes où il note chaque plante et chaque animal rencontrés - écureuils, tamias, marmottes, grizzlis, wapitis, valérianes, saxifrages, fraisiers arctiques -, et la consommation de toutes sortes de drogues.

«Conteurs médicaux»

Oliver Sacks est l’homme qui a fait découvrir la neuropsychologie à des millions de gens qui n’avaient aucune intention de s’intéresser au cerveau ou à la médecine. En dressant le portrait fascinant et empathique d’hommes et de femmes atteints de syndromes neurologiques souvent fascinants, il a fait comprendre à ses lecteurs qu’il parlait de la condition humaine, de chacun d’entre nous. Il a aussi inventé un genre littéraire qu’on retrouve dans tous ses livres, de l’Homme qui prenait sa femme pour un chapeau à Un anthropologue sur Mars.

Dans cette autobiographie, le lecteur découvre un homme né dans une famille juive anglaise. Une enfance heureuse, sauf que, pendant la guerre, comme tous les petits Londoniens, il est évacué pour échapper aux bombardements. Séparé de ses parents de 6 à 10 ans, il se retrouvera entre les mains d’adultes assez atroces. Sa mère est chirurgienne et son père généraliste. Sacks décrit des médecins extraordinairement humains, impliqués, respectés et adorés de leurs patients et de leurs élèves. Ils étaient aussi apparemment de remarquables «conteurs médicaux» qui transmirent «à leurs quatre fils leur puissante capacité commune à se laisser émerveiller par les caprices de la vie tout en conservant une tournure d’esprit à la fois clinique et narrative». Le père visitera ses malades jusqu’à sa mort, à 94 ans. Seul changement : à partir de 90 ans, il le fera en taxi. A part ça, Oliver a deux frères médecins (le troisième, Michael, est schizophrène), et encore quelques cousins qui exercent la même profession, ses tantes maternelles semblent toutes être des enseignantes hors du commun et un de ses cousins est l’homme politique israélien Abba Eban.

Etudes de médecine en Angleterre, carrière de neurologue aux Etats-Unis, changement de vie, de paysage et de milieu. On voit le jeune médecin britannique entrer en relation avec les personnages les plus divers : motards, semi-SDF, botanistes. A tous les gens rencontrés, il manifeste intérêt, curiosité et bienveillance. Il nous parle du docteur Kremer, qui accordait à chaque malade «une attention intense, indivise et compatissante», du brillant et adorable mathématicien haltérophile Jim Hamilton, mort à 35 ans, des Petites Sœurs des pauvres américaines. Ou encore de Carol Burnett, une jeune Noire new-yorkaise qui deviendra une de ses plus proches amies et la doyenne de la faculté de médecine de Mount Sinai. Alors qu’ils sont tous deux internes, les chirurgiens qu’ils assistent en salle d’opération se mettent à parler en yiddish pour dire des horreurs racistes. Pas de bol, Carol leur répond dans la même langue, ajoutant : «Vous n’avez jamais entendu une "Schwartze" parler yiddish ?»

Oliver Sacks est un homme à qui il arrive toutes sortes d’aventures, drôles ou effrayantes. Il y a cette période à Muscle Beach, la plage californienne où, dans les années 60, se retrouvent des centaines d’haltérophiles. Comme d’habitude, le jeune médecin y va à fond. Il manquera de se briser le dos mais établira un record de flexions sur jambes avec une barre de 272 kg, ce qui lui vaudra le respect de tout le milieu et le surnom de «Dr Squat». Il y a aussi les virées à moto (1 600 km dans le week-end avant de reprendre le boulot, frais comme une rose, le lundi à 8 heures), la randonnée, l’escalade… Toutes activités qu’il pratique de façon intensive, voire suicidaire, passant plusieurs fois près de la mort d’une manière ou d’une autre. Au début des années 70, alors qu’il randonne seul dans la montagne norvégienne, il tombe, se casse une jambe et se traîne pendant huit heures après s’être fait une attelle. Il sera sauvé de justesse, subira une lourde opération, ne sentira plus sa jambe pendant des semaines, ne retrouvant des sensations normales qu’au moment où il entend - une hallucination - un concerto de Mendelssohn. Cette histoire donnera bien sûr un livre : Sur une jambe.

Et la drogue, donc. Dans les années 60, il expérimente à peu près tout ce qui lui tombe sous la main : cannabis, LSD, Artane… Un seul joint imbibé d’amphétamine suffit à le rendre «accro pour les quatre années suivantes». Il continue à travailler, on se demande comment, mais prend des doses de plus en plus massives qui, dit-il, portent sa tension artérielle à des niveaux presque létaux, «mais je n’en avais jamais assez… je n’avais besoin de rien ni de personne pour "compléter" mon plaisir : il était intrinsèquement complet, quoique totalement vide». Jusqu’à ce jour de 1966 à New York où, en pleine rue, il a des hallucinations. Affolé, il appelle Carol et lui décrit ses symptômes : «Oliver, quel crétin tu fais ! Tu es excessif en tout. C’est un cas classique de delirium tremens.» Il décide de se désintoxiquer et de voir un psychanalyste, le Dr Shengold, qu’il fréquentera deux fois par semaine jusqu’à la fin de sa vie.

Extrême solitude affective et sexuelle

Entre-temps, il se sera lié d’amitié avec certains des esprits les plus intéressants de son siècle : le paléontologue Stephen Jay Gould, le Prix Nobel Francis Crick, le poète W. H. Auden - qui qualifie de «chef-d’œuvre» l’Eveil, l’histoire hallucinante de ces malades plongés depuis quarante ans dans une encéphalite léthargique (maladie du sommeil) et qui reviennent à la vie en 1969 grâce à une injection de L-Dopa. Ou Alexandre Luria, le grand neurologue soviétique (mort en 1977), pour qui il a la plus grande admiration et qui lui a d’une certaine manière montré le chemin. «Sa tentative d’allier le classicisme et le romantisme en combinant science et récit devenant la mienne, son "petit livre", comme il disait toujours, modifia l’objectif et l’orientation de ma vie en servant de modèle non seulement à l’Eveil mais à tous mes écrits suivants.»

Il y a un mystère chez Sacks. A côté de sa grande facilité à se lier avec toutes sortes de gens et malgré plus de quarante ans en analyse, il aura vécu dans une extrême solitude personnelle, affective et sexuelle. Il raconte comment il vit son homosexualité dans le climat très répressif de l’Angleterre des années 50, avant de découvrir la divine tolérance d’Amsterdam puis de la Californie. Mais ce qu’il appelle sa «timidité»persiste. En réalité, il a une quasi-incapacité à avoir des relations intimes. Peut-être a-t-il, comme d’autres ex-enfants évacués, «un problème avec les trois A : l’attachement, l’appartenance et l’assurance». Après avoir décrit une délicieuse semaine avec un jeune homme rencontré en se baignant dans un étang de Londres le jour de son 40e anniversaire, il annonce : «Je n’allais plus avoir de rapport sexuel dans les trente-cinq années suivantes.» Oui, trente-cinq. Il lui faudra attendre d’avoir 75 ans pour rencontrer Bill Hayes avec qui, pour la première fois de sa vie et jusqu’à sa mort, il aura une vie de couple.

«Je découvre mes pensées»

Ce livre est passionnant non seulement par ce qu’il raconte - l’itinéraire personnel et intellectuel d’un des esprits les plus originaux de sa génération -, mais aussi par la manière dont il le raconte, qu’on retrouve dans ses différents livres, Migraine, Des yeux pour entendre ou ceux sur l’autisme, la surdité, la vision en noir et blanc, le syndrome de la Tourette… «C’est en écrivant, en accomplissant l’acte d’écrire, me semble-t-il, que je découvre mes pensées, explique-t-il. Je suis si hanté par la densité de la réalité que j’essaie de la rendre par une "description dense".»

Ce qui rend ces récits si captivants et si universels, c’est sans doute aussi que les patients que l’écrivain nous présente sont dans les situations les plus étranges, angoissantes, elles nous semblent insupportables. Et voilà que souvent, pas toujours mais souvent, quelque chose en eux - comment l’appeler : l’esprit humain ? la force d’âme ? - leur donne le moyen de surmonter ce qui est douloureux, mutilant et, mieux encore, de l’utiliser pour apprendre et pour réinventer une réalité supportable, voire gratifiante. «Chacun de nous construit et vit un "récit" qui le définit»,écrit Sacks. Comme le savent ses lecteurs, il a vu ses propres problèmes neurologiques (sa prosopoagnosie ou incapacité à reconnaître les visages, sa «jambe morte», ses hallucinations, son cancer de l’œil…) comme des occasions stimulantes de découvrir et d’écrire encore.

Mais le plus émouvant peut-être - et le plus atypique en même temps -, c’est sa proximité, son amitié parfois, avec ses patients. «Chacun des malades dont j’ai la charge me paraît plein de vie, m’intéresse et me gratifie : je n’ai jamais examiné de malade sans qu’il m’apprenne quelque chose de nouveau […]. Et je suis persuadé que ceux que je côtoie dans ces situations partagent, et concourent à créer, l’impression que j’éprouve de vivre une aventure. (La neurologie tout entière est pour moi une sorte d’aventure !)» 

Nathalie Levisalles 

DESSINS. Oliver Sacks, neurologue et haltérophile

 

Une évocation du médecin écrivain, auteur de L'Homme qui prenait sa femme pour un chapeau, et dont l'autobiographie En mouvement vient de sortir en France.

Oliver Sacks, le neurologue haltérophile. © Olivier LascarOliver Sacks, le neurologue haltérophile.  

Drôle, émouvante, stimulante : l'autobiographie d'Oliver Sacks est en vente depuis peu, et nous ne pouvons que trop en conseiller la lecture. En mouvement, une vie (au Seuil) retrace, à la première personne, le parcours singulier de ce médecin anglais mort à l'été 2015, âgé de 82 ans, et dont le nom est irrémédiablement associé au best-seller L'homme qui prenait sa femme pour un chapeauDans ce livre, Sacks explore les étrangetés du cerveau humain au travers de différents cas cliniques stupéfiants, que l'auteur décrit avec des trésors d'humanité - il n'est pas de ces médecins oublieux de l'homme derrière le malade. En mouvement permet de découvrir les autres facettes du neurologue, comme sa passion pour la moto ou son parcours dans l'haltérophilie de compétition. On ferme le livre en ayant envie d'ouvrir les autres, bien sûr L'Homme..., mais aussi L'Eveil ou L'Odeur du Si bémol, évoqués dans le dessin ci-dessous (cliquez dessus pour le voir en plus grand).

Mais l'un de ses textes les plus émouvants se trouve sur le web : Sabbath a été publié par le New York Times deux semaines avant la mort de son auteur. C'est un article sur le souvenir, une évocation de la mémoire, sorte de synthèse écrite par ce grand cartographe du cerveau humain. Il se clôt par ces mots : "Et maintenant, faible, à court de souffle, mes muscles autrefois fermes fondus par le cancer, j’ai des pensées qui tendent vers un sentiment de paix avec soi-même. J’ai des pensées qui dérivent vers le Sabbat, le jour du repos, le septième jour de la semaine et peut-être le septième jour de la vie elle-même, celui où l’on sent que le travail a été fait, et que l’on peut, en bonne conscience, se reposer". (Traduction tirée du site suisse Le Temps)

 Olivier Lascar

"What hallucination reveals about our minds"

 

Conférence de Oliver Sacks

TED X sous-titrée 

 

https://www.youtube.com/embed/SgOTaXhbqPQ

 

Oliver Sacks peut-il faire de vous un futur neurologue ?

Oliver Sacks (1933-2015) est un neurologue et écrivain britannique , auteur de nombreux ouvrages dont l'audience a été planétaire. En 1993, "L'éveil" ("awakenings") , qui décrivait les premiers essais d'administration de dopamine à une population de patients présentant de graves syndromes parkinsoniens secondaires à une encéphalite virale survenue des décennies auparavant, était porté à l'écran par la réalisatrice Penny Marshall, avec Robert De Niro et Robin Williams dans les rôles principaux.

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Quelques années auparavant, "L'homme qui prenait sa femme pour un chapeau" avait déjà marqué les esprits : collection de cas cliniques saisissants, décrits avec un immense talent du récit, Oliver Sacks y faisait montre d'une réelle empathie pour les personnes qui lui confiaient leurs histoires souvent pathétiques. Les drames, les situations inextricables dans lesquelles se trouvaient ces patients, étaient analysés par le neurologue, toujours avec un grand souci d'humanité, évitant la froide distance objectivatrice que les récits médicaux croient nécessaire d'entretenir. Mais peut-on aller de la lecture des ouvrages de Sacks vers la pratique de la neurologie ? Les récits de Reinhold Meissner ont bien poussé des lecteurs sur les pentes des montagnes !

Afin d'étudier l'influence de la lecture des ouvrages d'Oliver Sacks, tous publiés en français, sur la vocation des neurologues, nous avons, avec ma collègue, le Dr Hannah Doudoux, mené une enquête auprès de 113 neurologues et spécialisations apparentées(neuroréanimateurs, neurochirurgiens, neurorééducateurs...), au sujet de leurs lectures, leurs appréciations, les recommandations éventuelles, et, en particulier, la question de savoir si leur choix de la spécialité de la neurologie pouvait avoir été favorisé par celles-ci (1).

Quelques éléments de réponse (le détail sera présenté au congrès européen de neurologie, à Copenhage fin mai) : Sacks a été beaucoup lu par les neurologues ayant participé à l'enquête. Le livre qui arrive en tête des lectures est, sans surprise, "l'homme qui prenait sa femme pour un chapeau" que les deux tiers des neurologues interrogés ont lu (figure). C'est également le livre le plus recommandé à un étudiant qui s'intéresserait à la neurologie (il faut d'ailleurs noter, si l'on regarde le détail des réponses ci-dessous, que certains livres doivent être recommandés sans avoir été lus, ce qui signale l'adhésion à un auteur plus qu'à un livre en particulier : "il faut tout lire de Sacks !")

En pratique, seule une minorité des neurologues interrogés (environ 10%) a lu Sacks avantd'avoir pris la décision de s'orienter vers la neurologie. Il est probable que ce soit plutôt l'intérêt pour le cerveau et ses pathologies qui ait conduit les neurologues à aborder les ouvrages du britannique. Mais lorsqu'on les interroge sur l'influence de ces lectures sur leur pratique, les participants soulignent l'orientation vers une pratique de la neuropsychologie ou une attention plus marquée vers le détail des histoires cliniques.

Enfin, il était demandé aux participants trois mots pouvant illustrer au mieux Oliver Sacks. Les mots sont ensuite reportés dans une représentation où chacun est mis à la taille qui correspond à sa fréquence ("word cloud"). Le résultat est le nuage de mot qui apparait en tête de cet article. 

Si vous n'avez pas lu Oliver Sacks, n'hésitez pas. C'est une magnifique introduction au monde de la neurologie et une fenêtre ouverte sur le cerveau. 

 Laurent Vercueil

 

Le cas Oliver Sacks

 

Oliver
 Sacks en 1961, dans le quartier de Greenwich Village, à New York.
 
Oliver Sacks en 1961, dans le quartier de Greenwich Village, à New York.  

Il s’est caché à plusieurs reprises dans ses livres – il est le « Stephen D » de L’Homme qui prenait sa femme pour un chapeau et le « patient 75 » de Migraine (Seuil, 1986 et 1988) –, mais aussi un peu dans chacun des malades, tous atteints d’affections neurologiques, dont il a relaté le cas. Etrange était leur existence, étrange fut la sienne, du moins inattendue. Le neurologue britannique Oliver Sacks, qui s’est éteint en 2015, en laisse trace dans sa belle autobiographie, En mouvement.

  • Angleterre

Dans la famille, il était entendu qu’il serait médecin depuis son quatorzième anniversaire. Mais de grâce, pas dans la capitale. « J’estimais qu’il y avait beaucoup trop de docteurs Sacks à Londres : ma mère, mon père, mon frère aîné, David, l’un de mes oncles et trois de mes cousins germains. » C’est ainsi qu’Oliver s’éloigne de « l’imposante maison pleine de coins et de recoins » de Mapesbury Road et décolle pour Montréal, le 9 juillet 1960, le jour de ses 27 ans. Il reste par la suite en Amérique, à San Francisco puis à Los Angeles, enfin à New York où il enseigne à l’université Columbia.

Cette autobiographie, publiée trois mois avant sa mort, survenue le 30 août 2015, est empreinte d’une distance toute british. Des raisons de son ­départ, par exemple, on saura peu de chose, Oliver Sacks évoquant pêle-mêle une ­affectation non obtenue au Colonial Service (qui le pousse à fuir plutôt que d’accepter la conscription), le soulagement ­à quitter un foyer perturbé par les crises d’un jeune frère psychotique, « si tragiquement désespéré et mal soigné », l’aveu de son homosexualité, insupportable à sa mère. Ce grand spécialiste du cerveau manie peu l’introspection. Sa douce ironie à l’égard de lui-même comme de la vie voile à peine une forme d’intranquillité, subie plus qu’analysée, aiguillon dont on sent la pression dans tous les chapitres d’une existence aussi surprenante dans l’intimité que socialement brillante.

  • Chapeau

L’Homme qui prenait sa femme pour un chapeau, paru aux Etats-Unis en 1985 alors qu’il a dépassé la cinquantaine et a déjà trois livres à son actif, fait de lui un auteur à succès, traduit dans le monde entier. Le grand public découvre un médecin plein d’empathie qui, depuis longtemps, ne conçoit plus de séparer la neurologie de la psychiatrie. Sacks considère ses patients non comme des individus amoindris par leur maladie, mais au contraire comme riches d’une nouvelle façon d’être humain. Chacun des récits de cas clinique qui forment l’ouvrage est ainsi transformé en un portrait sensible, quand ce n’est en une véritable aventure, exploration de contrées inconnues.

Ce don de conteur, Sacks l’attribue à sa mère : « Elle nous avait raconté depuis notre plus tendre enfance des histoires médicales qui, si macabres et terrifiantes fussent-elles parfois pour mes trois frères et moi, mettaient toujours l’accent sur les qualités personnelles, les mérites spécifiques et la vaillance du patient concerné. » L’Eveil (1973, Seuil, 1993), le livre qui précède L’Homme qui…, a été rédigé sous son œil attentif. Ou plutôt sous son écoute : Oliver lui lisait ses récits dont elle décrétait qu’ils sonnaient « juste » ou « faux ».

Sinon, à bien observer le riche cahier de photos d’En mouvement, Sacks portait plus volontiers la barbe que le chapeau.

  • Alexandre Luria

Alors que, dans les années 1960, la neurologie est en pleine révolution pharmacologique, Oliver Sacks s’étonne qu’on ne fasse presque jamais allusion aux recherches plus anciennes : « J’en étais d’autant plus consterné que ma pensée est avant tout narrative et historique. » A l’inverse de ses collègues, il se passionne pour le Manual de William Gowers, paru en 1888, mais aussi pour les Leçons de Charcot (1825-1893) et pour toute la littérature médicale du XIXe siècle dont la beauté le « galvanise ».

En 1968, ce grand lecteur attrape un livre, intitulé Une prodigieuse mémoire, qu’il dévore comme un roman, avant de s’apercevoir, au bout de trente pages, qu’il s’agit d’une description de cas. C’est sa ­seconde rencontre avec Alexandre Luria (1902-1977). Deux ans auparavant, il avait déchiré l’un de ses livres – un exemplaire de bibliothèque qu’il dut racheter –, « bouleversé » à l’idée que le neurologue soviétique avait déjà vu, dit, écrit tout ce qu’il pourrait jamais dire, écrire ou penser. Heureusement, le jeune homme, moins flegmatique qu’il ne pouvait paraître mais aussi moins modeste, n’y crut pas tout à fait. Ce livre changea néanmoins « l’objectif et l’orientation de[sa] vie en servant de modèle non seulement à L’Eveil mais à tous [s] es écrits suivants ».

  • Musique

L’histoire commence par un accident pas banal, une malencontreuse rencontre avec un taureau en Norvège (mais peu de choses sont banales dans la vie d’Oliver Sacks), qui le prive de l’usage de sa jambe, très endommagée et soumise à de multiples opérations. Mais voilà qu’on lui demande de se relever. Oliver Sacks entend soudain « avec une force hallucinatoire un passage super­bement rythmé du Concerto pour violon et orchestre en mi mineurde Felix Mendelssohn ». L’audition mentale de cette musique lui rend instantanément sa faculté de locomotion.

Miraculeuse parfois, et sans effet secondaire, la puissance de la musique sur le cerveau nourrira Sur une jambe (1984, Seuil, 1987), récit de cette guérison, puis l’un des plus gros livres de Sacks, Musicophilia (2007, Seuil, 2009).

Dans l’index d’En mouvement, on trouve, bien sûr, « Musique comme thérapie » à côté de « Buñuel » ou de « Freud », d’« Hallucinations » ou de « Plasticité ­cérébrale », de « Notes de bas de page » (quatre occurrences) ou de « Ver de terre » (facéties tout à fait « sacksiennes »).

  • Muscle Beach

En 1960, sur cette plage de Los Angeles, le jeune Anglais ne se contente pas de regarder les corps d’haltérophiles. Il s’en fabrique un et il parade, comme d’autres, sous le soleil californien, fier de sa centaine de kilos.En mouvement révèle un étudiant infa­tigable, timide et réservé, qui se lance dans l’haltérophilie avec la même absence de mesure qu’il met à essayer les drogues. Leur consommation est certes très en vogue dans les campus américains des sixties, mais lui la pousse jusqu’à rester quatre ans accro aux amphétamines.

Extravagant ? Sacks n’était pas tout à fait conforme – c’est là l’une des raisons, sans doute, de son empathie envers les malades et leur bizarrerie, qui offraient un miroir à ses propres singularités. A San Francisco, quand il n’est pas de garde le week-end, l’interne revêt ses vêtements de cuir, chevauche sa moto (l’une des grandes passions de sa vie) le plus longtemps possible, dort peu et rentre à l’aube. A ceux qu’il croise, il dit s’appeler Wolf.

Solitaire, Sacks le reste longtemps, une caractéristique qu’il met sur le compte de son tempérament, de sa difficulté à reconnaître les visages et de son absence d’intérêt pour les sujets les plus propices à la conversation, comme l’actualité ­politique ou sociale. Ses amours furent rares. Avec une sincérité émouvante, il explique être resté quarante ans sans faire l’amour. Sa rencontre avec Billy transforma sa vie, il avait 75 ans.

  • Vivant

Rapport à la religion « inexistant », précise Oliver Sacks, qui fut pourtant élevé dans une famille juive pratiquante. Quelque temps après avoir mis un point final à son autobiographie, Sacks apprend qu’il est atteint d’un cancer incurable. Dans ses adieux, un texte adressé au New York Times, il écrit : « J’ai été un être sensible, un animal pensant sur cette belle planète et rien que cela a été un privilège et une aventure immenses. »

Extrait d’« En mouvement »

« Finissant par comprendre qu’il aurait été absurde de faire venir ma moto d’Angleterre par voie maritime, je décidai d’en acheter une neuve – une Norton Atlas assez conçue pour le trial pour que, quittant les routes, je puisse la conduire sur les pistes des déserts ou les sentiers montagneux. (…)

Les week-ends, je faisais en général de la moto tout seul aux environs de San Francisco. Un jour, cependant, j’aperçus une bande très différente de notre calme et respectable groupe de Stinson Beach : aussi bruyants que désinhibés, ses membres buvaient des canettes de bière et fumaient, chacun assis sur sa propre moto. Je vis en m’approchant que des logos des Hells Angels étaient cousus sur leurs blousons, mais il était trop tard pour faire demi-tour, si bien que je leur lançai : “Salut !” en arrivant à leur hauteur. Mon audace et mon accent anglais les intriguèrent, et il en alla de même quand je leur appris que j’étais médecin : ils m’acceptèrent sur-le-champ, sans me soumettre au moindre rite de passage ! J’étais d’une compagnie agréable, je ne les jugeais pas et j’étais médecin (profession qui m’amènerait de temps à autre à prodiguer des conseils à des motards blessés). Je m’abstins de participer à leurs randonnées ou à leurs autres activités, puis notre relation aussi bénigne qu’inattendue – pour moi autant que pour eux – s’interrompit paisiblement lorsque je partis de San Francisco un an plus tard. »

En mouvement. Une vie, pages 84-85

 

Julie Clarini

 

Le mystère du crâne de Piltdown, énorme canular scientifique, est levé

Article original

 New genetic and morphological evidence suggests a single hoaxer created ‘Piltdown man’

http://rsos.royalsocietypublishing.org/content/3/8/160328

 

Qui a bricolé ce faux crâne fossile, découvert en 1912, qui aurait appartenu à une espèce humaine inconnue et qui a mystifié les paléontologues durant quatre décennies, jusqu’en 1953 ? Le Français Theilhard de Chardin, prêtre et chercheur, et Conan Doyle, créateur de Sherlock Holmes, ont un temps été accusés. Une étude soigneuse les innocente : Charles Dawson, le découvreur, est le seul coupable de cette supercherie.

 

En 1915, le peintre John Cooke immortalise la découverte
 du crâne de Piltdown dans ce tableau où des scientifiques l'examinent avec attention. Charles Dawson et Sir Arthur Smith Woodward sont représentés, debout, à droite. © DP

 

En 1915, le peintre John Cooke immortalise la découverte du crâne de Piltdown dans ce tableau où des scientifiques l'examinent avec attention. Charles Dawson et Sir Arthur Smith Woodward sont représentés, debout, à droite.   

Une mâchoire et des dents de grand singe fixées sur un crâne humain : c’est le meilleur hoax de la science moderne. Plus d’un siècle plus tard, il vient enfin d’être expliqué par Isabelle De Groote, paléoanthropologue à l’université John Moores de Liverpool, et son équipe. Ce canular n’a qu’un seul coupable : Charles Dawson. En février 1912, cet amateur britannique contacte le paléontologue Arthur Smith Woodward, du British Museum, pour lui faire part d’une découverte majeure : celle de restes humains appartenant manifestement à une espèce disparue.

Le moment est politiquement opportun car, en 1907, des chercheurs allemands avaient mis au jour un fossile d’un ancêtre de l’Homme, Homo heidelbergensis (un vrai celui-là), qui avait été daté de plus de 200.000 ans, éclairant d’un jour nouveau l’histoire de l'humanité. En cette période de tensions internationales, qui allaient déboucher sur la première guerre mondiale, la découverte britannique vient donc à point pour équilibrer le score avec l’Allemagne. C’est d’ailleurs en faisant référence à l’Homme de Heidelberg que Dawson contacte Smith Woodward.

En décembre, les deux hommes présentent leur découverte, effectuée sur deux sites voisins. Il y a ce crâne humain paré d’une mandibule simiesque, des molaires et des canines de primates, des outils de pierre et quelques restes d’autres animaux. C’est avec ces caractères intermédiaires entre Homme et singe qu’est né Eoanthropus dawsoni, aussi appelé l'Homme de Piltdown (du nom du village anglais où le crâne a été trouvé), dont l’âge a été estimé à 500.000 ans. Quelques fouilles supplémentaires sont faites, sans grands résultats, et la guerre, puis la mort de Dawson, viennent mettre un terme aux recherches.

Quelques restes fossilisés issus des fouilles de Piltdown observés au scanner (sauf f). Les inclusions blanches sont des petits cailloux, fixés par du mastic et ajoutés pour, littéralement, donner plus de poids à
 la découverte. © Isabelle De Groote et al., Royal Society

 

Quelques restes fossilisés issus des fouilles de Piltdown observés au scanner (sauf f). Les inclusions blanches sont des petits cailloux, fixés par du mastic et ajoutés pour, littéralement, donner plus de poids à la découverte. © Isabelle De Groote et al.Royal Society

Mastic et cailloux : les astuces du faussaire

Les doutes viendront dans les années suivantes, avec des découvertes d’autres hominidés, qui ne ressemblent pas du tout à l’Homme de Piltdown. Le coup de grâce est donné en 1953, quand des chercheurs de l’université d’Oxford utilisent de nouvelles méthodes de datation. La mandibule et le crâne ne sont pas contemporains… De plus, un examen minutieux montre que la mandibule et une canine ont été artificiellement fixées sur le crâne. Les autres fossiles ont été eux aussi intentionnellement amenés sur les sites de fouille. La supercherie est évidente.

L’enquête désignera des suspects, à commencer par Dawson et Smith Woodward. Le paléontologue français Pierre Teilhard de Chardin, qui avait travaillé à l’excavation des restes, viendra s’ajouter à la liste. Certains y ajouteront Sir Arthur Conan Doyle, l’auteur des nouvelles dont le héros est Sherlock Holmes.

Isabelle De Groote et ses collègues ont tout repris à zéro avec les techniques d’aujourd’hui : analyse génétique de l’ADN, scanner par tomodensitométrie et datation des différents fossiles. Ils détaillent leur travail dans un article de la Royal Society. Les résultats, selon ces chercheurs, impliquent un auteur unique. La mandibule et les dents de singe, trouvées sur les deux sites, viennent du même orang-outang, mais leur datation n’a pas été possible. Les restes humains, eux, sont ceux de deux individus et datent de moins de 1.000 ans.

Au scanner, les chercheurs ont observé des applications soigneuses de mastic pour boucher quelques fractures ou des interstices entre os différents, avec une coloration de surface pour les masquer. Par endroits, des petits cailloux étaient inclus dans cette pâte, probablement pour alourdir l’objet, expliquent les scientifiques, car les os fossilisés sont plus denses. Le mode opératoire étant le même sur tous les restes, il n’y aurait qu’un faussaire. Dawson reste donc seul sur la liste des suspects. Smith Woodward, qui était l’un de ses amis, l’a laissé travailler seul et a donc été le premier à être trompé.

Jean-Luc Goudet

Comment l'ADN de Néandertal influe sur notre santé

 

Addiction à la nicotine, dépression, allergies, dérèglement du métabolisme... Autant de travers que nous, Homo Sapiens, devont probablement à notre ancêtre disparu, Neandertal.

Neandertal ©PIERRE ANDRIEU / AFP
 
 
Neandertal  (musée national de Préhistoire - Les Eysies-de-Tayac- )

Notre (mauvaise) santé est-elle en partie due à l'ADN de Neandertal ? Les gènes hérités de l'homme de Neandertal par des croisements avec ce cousin éteint des humains seraient liés à plusieurs maladies dont la dépression, certaines allergies ou dérèglements du métabolisme, selon une étude publiée jeudi 11 février 2016 dans la revue américaine Science. Depuis 2010, les scientifiques savent que les populations d'origine eurasienne ont de 1 à 4% de gènes hérités de l'homme de Neandertal disparu il y a environ 30.000 ans après avoir co-existé avec les humains modernes, venus d'Afrique plusieurs milliers d'années.

 Cette recherche a pour la première fois comparé directement de l'ADN de Néandertalien dans des génomes de 28.000 adultes de descendance européenne avec leurs dossiers médicaux, confirmant que cet héritage génétique archaïque a des effets non négligeables sur la biologie des humains modernes. "Notre conclusion c'est que l'ADN des Néandertaliens influence les traits cliniques des hommes d'aujourd'hui", explique John Capra professeur adjoint de biologie à l'université Vanderbilt (Tennessee, sud-est), principal auteur de cette recherche. "Nous avons ainsi découvert une relation entre l'ADN de Néandertalien et un large éventail de traits immunologiques, dermatologiques,neurologiques, psychiatriques ainsi qu'avec des maladies du sydtème reproductif", précise-t-il.

L'équipe de chercheurs a établi avec un degré élevé de certitude que l'ADN des humains modernes contenait plus de 135.000 variantes génétiques provenant des Néandertaliens. Ils ont ensuite déterminé les liens entre ces variantes et des maladies pour découvrir que certaines de ces variations génétiques néandertaliennes étaient étroitement liées à un risque accru de douze maladies dont la dépression, l'infarctus du myocarde et des troubles sanguins.

Risque d'accoutumance à la nicotine

Certaines relations découvertes entre ces variantes génétiques héritées de l'homme de Neandertal confirment de précédentes hypothèses. Par exemple celle selon laquelle de l'ADN néandertalien affecte les cellules kératinocytes qui recouvrent l'épiderme et aident à protéger la peau des rayons ultraviolets et des pathogènes. Les chercheurs ont aussi été surpris de découvrir que certains de ces gènes des Néandertaliens accroissaient le risque d'accoutumance à la nicotine.

Cette découverte laisse penser que ces traits génétiques transmis par les Néandertaliens aux humains pourraient avoir conféré à ces derniers une adaptation à leur nouvel environnement peu après leur arrivée d'Afrique en Eurasie il y a 40.000 ans. Mais un grand nombre de ces variantes génétiques ne sont plus aujourd'hui un avantage dans un environnement moderne. Par exemple, une variation génétique néandertalienne, qui accroît la coagulation sanguine, était utile à la survie des hommes modernes en arrivant en Eurasie contre les agents pathogènes rencontrés dans le nouvel environnement. Ce trait biologique permettait de refermer plus rapidement les blessures. Mais aujourd'hui, il augmente le risque de formation de caillot et d'accident vasculaire cérébral, d'embolie pulmonaire ou de complications à l'accouchement.

Une précédente étude publiée en janvier 2016 dans la revue American Journal of Human Genetics avait mis en évidence des gènes venant des Néandertaliens qui sont responsables d'une sensibilité excessive du système immunitaire, ce qui provoque des allergies. Les porteurs sont ainsi plus sujets à l'asthme, au rhume des foins et à d'autres allergies. Les Néandertaliens avaient vécu en Europe et dans l'ouest de l'Asie pendant 200.000 ans avant l'arrivée des humains modernes. Ils étaient probablement bien adaptés au climat, à l'alimentation et aux pathogènes. Et en s'accouplant avec les humains modernes ces derniers ont hérité de ces différentes adaptations.

Sciences et Avenir avec AFP

Deux études précisent notre part de Néandertal

 

 

Aruna Shields et Simon Paul Sutton dans le film français de Jacques Malaterre,

 Pour paraphraser un « tube »  de Johnny Hallyday, on peut dire qu'« on a tous quelque chose en nous de Néandertal ». Oui, mais combien ? On estime que les humains actuels d'origine européenne ou asiatique ont hérité en moyenne de 1 à 3 % du génome de leur cousin, dont l'espèce s'est éteinte il y a environ 30 000 ans. Les Homo sapiens d'ascendance africaine n'ont, eux, que peu ou pas d'ADN de Néandertal parce qu'il n'y a pas eu de croisement entre ce dernier, qui vivait en Eurasie, et leurs ancêtres.

L'héritage peut sembler mince ramené à l'échelle individuelle mais, selon une étude publiée mercredi 29 janvier dans la revue américaine Science, si l'on met bout à bout tous les morceaux d'ADN néandertalien éparpillés dans les individus d'origine européenne ou asiatique, ce serait au total 20 % du génome de Néandertal qui subsisterait globalement dans les populations modernes. La revue britannique Nature a, le même jour, publié une autre étude l'héritage de Néandertal, menée par David Reich (Université Harvard, Etats-Unis). Avec ses collègues, il a analysé les variations génétiques de 846 personnes d'ascendance non-africaine, 176 personnes d'Afrique sub-saharienne et d'un Néandertalien vieux de 50 000 ans, dont la séquence du génome a été publiée en 2013.

Malgré des travaux séparés et des méthodes différentes, les deux équipes ont trouvé de grandes régions du génome moderne non-africain dépourvues d'ADN néandertalien, et d'autres où, à l'inverse, l'héritage de l'homme de Néandertal était plus riche que prévu. Selon ces chercheurs, cette répartition serait le résultat de la sélection naturelle : l'homme moderne aurait évincé de son patrimoine génétique les éléments de l'homme de Néandertal qui lui étaient « nuisibles ». En revanche, ce qui subsiste de Néandertal a dû apporter un avantage adaptatif.

Les deux études citent en particulier l'héritage dans les gènes qui influencent les caractéristiques de la peau. « C'est tentant de penser que les Néandertaliens étaient déjà adaptés à un environnement non-africain et ont transmis cet avantage génétique à l'homme », a indiqué David Reich. Son équipe a ainsi montré que l'hérédité de Néandertal est plus marquée dans les gènes liés à la kératine, une protéine fibreuse qui confère sa résistance à la peau, aux cheveux et aux ongles et permet une meilleure protection dans des environnements plus froids.

Selon l'équipe de David Reich, des mutations génétiques connues pour être associées à des caractères spécifiques chez Homo sapiens pourraient aussi trouver une origine chez l'homme de Néandertal. Ce serait le cas pour des maladies à composante génétique, comme le diabète ou la maladie de Crohn. Les chercheurs ont en revanche identifié deux régions du génome, impliquées dans les testicules et le chromosome X, où l'homme de Néandertal n'a pas laissé son empreinte. Selon eux, cet apport génétique aurait représenté une menace pour la fertilité masculine et a donc dû être effacé par la sélection naturelle.


 "Le Monde avec AFP"

Paléopathologie paléolithique Les maladies de l'homme préhistorique

Gilles delluc 

Maladies des hommes préhistoriques
Nos ancêtres préhistoriques n'étaient pas exemptés de maladies et traumatismes divers... Il arrive de retrouver sur les ossements fossilisés des traces des pathologies, chocs ou blessures. Lors de sa conférence "Une histoire d'os à travers les âges" à l'Académie nationale de Médecine le 8 décembre 2010, le préhistorien et docteur des hopitaux Gilles Delluc a dressé un panorama de toutes ces lésions "hors d'âge" qui ont atteint nos plus lointains ancêtres. Cette partie sur les maladies des hommes préhistoriques n'est qu'un extrait de la conférence. 



Ces observations de paléopathologie paléolithique (1) sont tirées de l’examen des os et des dents, les représentations figurées des humains et l'étude de l'ADN.

A – Les maladies ostéo-articulaires

 1 - L’arthrose déjà…

Arthrose sur le pied d'un Homo habilis retrouvé à OdulvaiL’arthrose est attestée pratiquement depuis les premiers Hommes (pied d’un H. habilis de Olduvai, Tanzanie à droite) et se retrouve notamment chez le Néandertalien de la Chapelle-aux-Saints (Corrèze) et l’Homo sapiensde Cro-Magnon (Dordogne), quadragénaire baptisé « le vieillard », tous deux atteints d’une cervicarthrose marquée, classiquement attribuée à la sédentarité. De même chez l’adolescent de Chancelade-Raymonden (Dordogne). De telles lésions arthrosiques, notamment chez les ours et les « hommes des cavernes », étaient autrefois attribuées à tort par Rudolf Virchow à la « goutte des cavernes » (Höhlengiht)(2).
Deux sujets, un Homo erectus de Swartkrans (Afrique du Sud) et le Néandertal de la Chapelle-aux-Saints souffraient d’une luxation congénitale de la hanche. Luxation complète chez le premier avec création d’une néo-articulation ; subluxation avec acetabulum ovalisé et évasé chez le second.

Luxation d ehanche chez un Homo erectus
 Arthrose sur le squelette de la Chapelle-aux-saints
Luxation de la hanche Homo erectus de Swartkrans Néandertalien de la Chapelle-aux-Saints

 

A l’époque gravettienne, il y a quelque 27 000 ans, le « vieillard » de Cro-Magnon, selon le mot de Paul Broca, semble avoir présenté dans son adolescence une maladie de Scheuermann ou épiphysite vertébrale des adolescents, dont ce quadragénaire conservait de belles vertèbres caractérisées par leur tassement cunéiforme avec issues de substance discale dans le corps vertébral ou nodules intra-spongieux de Schmörl. Mais ce n’était pas sa seule maladie et ce diagnostic mérite peut-être d’être remis en question…
Le jeune magdalénien de Chancelade devait être gêné par unhallux valgus bilatéral. Ces « orteils en oignon » ne sont pas le monopole des élégantes aux escarpins pointus… Pour la petite histoire, l’anatomiste Léo Testut avait observé une divergence du premier métatarsien et pensé que le gros orteil devait suivre le même axe : ce jeune Magdalénien aurait des orteils préhensiles, croyait-il naïvement, comme les singes…
Hallux valgus de l'Homme de Chancelade
Hallux valgus de l'Homme de Chancelade
Tassement des vertebres Homme de Cro-MagnonVertèbres Homme de Cro-Magnon
Sont signalés aussi une arthropathie d’une sacro-iliaque chez une Néandertalienne de La Ferrassie (Dordogne), une luxation antéro-interne invétérée et invalidante de l’épaule droite chez l’adolescent de Chancelade, des scolioses (Combe-Capelle et Rochereil, Dordogne) et quelques malformations anodines (patella bipartita bénigne chez l’homme de la Chapelle-aux-Saints et genu valgum chez la femme de la Ferrassie).

2 - De bons os

En dehors de la traumatologie, les atteintes osseuses ne sont représentées que par quelques atteintes infectieuses, observées notamment chez une Néandertalienne de la Ferrassie (séquelle d’une ostéomyélite du péroné), avec, peut-être, une tuberculose orbitaire récemment décrite chez un Homo erectus de Turquie (la seule tuberculose connue au Paléolithique). La tuberculose osseuse n’apparaît en fait qu’après le Paléolithique, de même que les cancers osseux primitifs ou secondaires. 
Les signes osseux de carence sont pratiquement absents. On note seulement de discrets signes de rachitisme chez un des deux enfants de Grimaldi (Italie), à type d’appositions périostées plus ou moins symétriques des os longs (3). Cette intégrité osseuse témoigne d’une nutrition correcte, qui bât en brèche la précaire « subsistance » traditionnellement attribuée aux Paléolithiques. 
Toutefois, en l’absence de produits laitiers, on ne sait comment ils pouvaient trouver dans leur alimentation une ration calcique suffisante : pour ingérer 1 g de calcium par jour, il faudrait manger 5 kg de viande ou boire 10 litres d’eau calcaire… Peut-être rongeaient-ils les épiphyses osseuses voire consommaient-ils du calcaire raclé ou broyé ? (4) Se pose aussi la question de la vitamine D, synthétisée dans l’organisme sous l’effet des rayons solaires. La couleur de la peau intervient : cette synthèse est freinée chez les mélanodermes dans les régions équatoriales, facilités chez les leucodermes sous les hautes latitudes. Notons que le gène MC1R (melanocortin-1 receptor) duchromosome 16, identifié chez les Néandertaliens de El Sidrón (Espagne) et de Monti Lessini (Italie) et chez les sujets roux à peau pâle et tâches de rousseur, devait faciliter cette synthèse cutanée de la vitamine D (5).

3 - Pas de cancers ?

Il n’y a pas d’exemples de tumeurs cancéreuses, primitives ou secondaires ou d’autres affections type myélome.
ostéolyse homme de cro-magnonEn revanche on connaît un méningiome chez un enfant pré-néandertalien de 9 ans du Lazaret (Nice), comme en témoignent l’amincissement de la voûte pariétale, l’aspect en « pomme d’arrosoir » des pertuis vasculaires et la modification de trajet des rameaux de l’artère méningée moyenne. 
Le « vieillard » de Cro-Magnon - toujours lui - était porteur de lésions osseuses érodant notamment sa région frontale, avec une plage d’ostéolyse arrondie (figure ci-contre), sa mandibule, son bassin, un fémur et des côtes. Attribuées d’abord à une actinomycose, infection rare liée à Actinomyces bovis, une bactérie Gram, responsable principalement de l'actinomycose cervico-faciale des bovins, ces lésions se sont avérées en 1982 plutôt causée par une histiocytose X disséminée, ou granulome éosinophile multiple de l’os. Cette prolifération non cancéreuse atteint surtout les os plats, la mandibule, les os longs et les côtes de l’adulte de sexe masculin, entre 20 et 40 ans : le tissu conjonctif indifférencié de l’os prolifère de façon chronique et torpide en détruisant l’os. Cette affection peut donner aussi des tassements vertébraux, lésions que ce quadragénaire présentait aussi, si bien que le diagnostic de maladie de Scheuermann associée pourrait être, à notre sens, contesté. Les patients atteints de granulome éosinophile peuvent guérir, mais la mort survient habituellement par défaillance respiratoire ou cardiaque.

4 - Plaies et bosses

Comme on pouvait s’y attendre, le chapitre des plaies et bosses est assez dense, sans lésions graves, toutefois, ayant pu entraîner la mort des victimes ni lésions pouvant faire évoquer un acte de violence, une agression par une tierce personne. 
Crâne Swartkrans SK54 portant des traces de crocsLe crâne d’un Australopithèque robuste de Swartkrans, répondant au nom de SK54 (figure à gauche), porte pourtant deux lacunes pariétales : ce sont les traces des crocs inférieurs d’un léopard qui l’a ainsi traîné dans sa tanière. Le célèbrePithecanthropus erectus de Java, découvert par le médecin militaire néerlandais E. Dubois en 1881-182 (qui lui donna ce nom de singe-Homme persuadé d’avoir trouvé le chaînon manquant), présente au niveau du bord interne de son fémur une exostose fémorale, sans doute un hématome calcifié en exostose, évoquant une lésion des muscles adducteurs si fréquente chez nos sportifs. 
L’Homme de Saint-Césaire (Charente-Maritime), en réalité une femme néandertalienne (36 000 ans BP), porte au niveau de son pariétal une petite fissure osseuse à peine visible, qui a fait penser à un coup porté par un objet pointu sur le crâne d’un sujet debout. Un coup volontaire ? Rien n’est sûr et les facétieux penseront à la phrase d’Audiard : « Heureux les crânes fêlés car ils laisseront passer la lumière ».

Vue génarale du crâne de Saint Cesaire Crane de Saint cesaire
 fissure
Crâne de Saint-Césaire
Vue Générale
Crâne de Saint-Césaire
La fissure en plein centre de l'image

Néandertal est un robuste casse-cou. Le premier squelette de néandertalien, retrouvé en 1856 dans la grotte de Feldhofer (Allemagne), porte une fracture, ressoudée, du membre supérieur gauche. Le néandertalien de la Chapelle-aux-Saints souffrait d’un écrasement traumatique d’un orteil et d’une fracture de côte peu consolidée (6). Un autre de la Ferrassie présentait une séquelle d’un traumatisme du coude. La femme de la Quina (Charente) s’était cassé le bras.
On observe moins de fractures chez les Cro-Magnons. L’homme de Laugerie-Basse (Dordogne), découvert en 1872 sous des sédiments rocheux, avait été victime d’une fracture de la malléole interne et d’une déformation de l’astragale dont il demeure des séquelles : une fracture par adduction, inverse de la classique fracture de Dupuytren. On l’a nommé « l’homme écrasé » car, à l’époque, on n’osait croire à une véritable sépulture magdalénienne. 
Femme retrouvée à l'abri Cro-Magnon ayant reçu un coup de pioche lors de sa découverteEnfin, si la violence semble avoir été rare chez les Préhistoriques comme chez tous les chasseurs-cueilleurs, on note une pointe en ivoire superposée au squelette de l’homme magdalénien du Cap-Blanc (Dordogne), ce qui ne prouve pas grand chose. En revanche, une pointe de silex est fichée dans un espace intervertébral et une vertèbre thoracique (D4), atteignant le canal vertébral, d’un des enfants gravettiens de Grimaldi et semble bien avoir été la cause de sa mort : meurtre ou accident ? Il y a quelque 10 000 ans, un silex est aussi fiché dans le bassin d’une femme à San Teodoro (Sicile).
Mais il y a place pour des diagnostics différentiels. Le crâne de l’homme de la Chapelle-aux-Saints a son front tout piqueté par de petites lésions. Un myélome, un cancer secondaire des os ? Non, les traces des petits coups de pioche que lui donna en 1908 un des chanoines Bouyssonnie lors de la fouille de sa sépulture… La femme découverte à Cro-Magnon (figure à droite) porte une lésion fronto-pariétale. Un cou de hache au Gravettien ? Non, un coup de pioche lors de son exhumation en 1868 par les sieurs F. Berthoumeyrou et L.Delmarès. De même le crâne de la jeune Gravettienne de l’abri Pataud (Dordogne) a été percé malencontreusement lors de la fouille.

5 - L’invalidité

Ce chapitre réunit quelques invalides et autres « gueules » cassées. Ils ont eu besoin de l’aide de leur entourage pour survivre. Le partage et l’entraide sont deux qualités des chasseurs-cueilleuses, bien oubliées aujourd’hui.
Crâne d'Homo heorgicus édentéUn Homo georgicus de Dmanissi (figure à gauche) était quasi totalement édenté, avec des alvéoles bien cicatrisés, et dans l’impossibilité de mastiquer. De même un Homo erectus d’Indonésie, trouvé à Sangiran au nord de Solo (Java), avait souffert d’une fracture de l’angle de la mâchoire inférieure. Elle était consolidée mais elle avait dû bien le gêner pour mastiquer, tout cru, des végétaux fibreux et des viandes coriaces. Sans doute l’a-t-on aidé (7)... 
A Shanidar (Iran) un néandertalien était un mutilé avec les séquelles d’un écrasement de l’hémiface gauche et de l’orbite (ce qui l'avait rendu borgne) et de fractures du bras droit, désormais inutilisable, avec perte de la main et de l’avant-bras. Lui aussi devait être à la charge de son entourage.

Le plus intéressant peut-être est le jeune homme magdalénien de Chancelade (Dordogne) qui futFracture du crâne de l'Homme de Chanceladevictime d’une fracture temporo-pariétale droite avec un large enfoncement (figure à droite) et survécut, au prix sans aucun doute d’une assistance sinon médicale du moins nutritionnelle par une tierce personne. Avec la croissance, il aurait conservé de cet accident une asymétrie du visage, difficile à apprécier car le crâne, découvert en morceaux, aurait été mal remonté selon J. Dastugue (8).
Un jeune Homo sapiens de Salé (Maroc), probablement une femme, était atteint d’un torticolis congénital, qui, non soigné, devait la handicaper sérieusement dans la vie courante.
Récemment a été cité un Homo heidelbergensis d’Atapuerca (Sima de los Huesos), surnommé Elvis, perclus de rhrumatisme chronique du rachis et du bassin, bien incapable d'aller à la chasse. Un sujet cro-magnoïde de Mechta el-Arbi (Algérie) serait de même handicapé au niveau des membres supérieurs par des lésions articulaires.

B – La femme et l’enfant

Venus de LausselLes Cro-Magnons ont laissé un millier de représentations de femme, sculptées ou dessinées. Parmi celles-ci, un grand nombre sont caractérisées par une hypertrophie du massif fessier, notamment les statuettes gravettiennes, nommées vénus comme celle de Laussel (figure à gauche), et les figures féminines schématiques, souvent réduites au tronc et à la racine des cuisses. Cet embonpoint va de la simple adiposité à une véritable obésité gynoïde. On sait que les obésités gynoïdes, prédominant au niveau des fesses et des cuisses, sont liées à des causes hormonales et non à la suralimentation et à la sédentarité comme les obésités androïdes. Dans ces dernières, la surcharge prédomine au niveau de la partie supérieure du corps et au niveau de l’abdomen. Les premières entraînent des complications veineuses et articulaires ; les secondes, plus redoutables, entrent dans le cadre du « syndrome métabolique » des pays occidentaux actuels : insulino-résistance, diabète de type 2, anomalies des graisses sanguines, hypertension artérielle, complications cardio-vasculaires. 
Les obésités androïdes n’ont pas été représentées par les Cro-Magnons : les chasseurs-cueilleuses les ignoraient (9). La plupart des figures féminines, notamment gravettiennes présentent une obésité gynoïde, plus ou moins marquée, souvent des seins ptosés, témoins d’allaitements répétés, et un abdomen rebondi, témoignant d’une grossesse déjà avancée. Pourquoi ce choix des artistes ? Ces femmes répondaient peut-être à un goût érotique ou artistique des auteurs : voyez Rubens, Renoir et Botero. On sait aussi qu’à la naissance des enfants, ces femmes ont des lactations abondantes et c’est peut-être un hommage que les Préhistoriques ont rendu à ces femmes. 
Venus de WillendorfQuatre statuettes sont un peu particulières. La vénus de Willendorf (figure à droite) en Autriche est porteuse d’une obésité frappant la totalité du corps. Celle du Hohle-Fels (Allemagne), aurignacienne, est encore plus monstrueuse. La vénus de Lespugue (Haute-Garonne) semble présenter un syndrome de Barraquer-Simmons, lipodystrophie progressive, très rare et d’origine inconnue, habituellement féminine, caractérisée par une lipoatrophie de la partie supérieure du corps et une lipomatose de la partie inférieure, avec parfois des complications rénales ou une association à une maladie auto-immune. Une vénus de Grimaldi, par ailleurs assez banale, semble affectée d’un goitre, petite rotondité située entre les bords internes des muscles sterno-cléido-mastoïdiens, à moins qu’il ne s’agisse du pendentif d’un collier…
Quelques femmes ont été représentées en train d’accoucher. Ainsi, au Gravettien, sur une plaquette calcaire de Sireuil (Dordogne) et sur une statuette de Grimaldi (Italie), ou encore sur une demi-douzaine de plaques calcaires de La Marche (Vienne) représentant, dans un fouillis de traits gravés, une femme assise, membres supérieurs levés, du séant de laquelle semble sortir un enfant. En revanche on n’a que très peu de représentations de couple, de coït ou d’enfant (ou de petit d’animal). 
La mortalité obstétricale devait être majeure : les squelettes retrouvés sont habituellement ceux de femmes jeunes. Ce caractère, joint à une mortalité infantile importante et, sans doute, comme chez les peuples dits primitifs, à une puberté un peu plus tardive et à un allaitement prolongé des enfants (d’où un intervalle long entre deux grossesses), explique que la démographie n’a augmenté que très lentement. Il convient donc de ne pas imaginer la mère paléolithique entourée d’une ribambelle de rejetons. On ne retrouve bien sûr jamais d’ostéoporose. Les hommes mouraient jeunes également, peut-être d’affections saisonnières : le syndrome métabolique devait être rare (d’autant, en outre, que la durée de vie était courte) et les squelettes ne présentent pas de traces de cancer, de tuberculose, de carence alimentaire, de traumatismes graves ou de blessures de guerre (10).
Dans deux cas, la jeune mère, sans doute morte dans les suites de couches, a été inhumée avec son enfant nouveau-né : au Gravettien à l’abri Pataud (Dordogne) et au Mésolithique à Vedbaek (Danemark). Dans cette dernière sépulture, l’enfant avait été déposé sur l’aile d’un cygne dont on a retrouvé les petits os. 
Les sépultures d’enfant ne sont pas rares au Paléolithique, souvent avec mobilier et parure indiquant l’attention que l’on portait au jeune défunt. La plus ancienne, vieille de 70 000 ans, est celle d’un enfant néandertalien de 8 à 9 ans, inhumé à Teshik-Tash (Ouzbékistan), entouré d’au moins cinq cornes de bouquetins et de dalles calcaires.

C – Sur les dents

Les lésions dentaires sont fréquentes mais, sauf dans un cas (un Homo sapiens archaïque de Broken Hill en Zambie (fig. 5), peut-être à la suite d’une intoxication chronique par le plomb), on ne note pas de caries dentaires.
Ce sont des parodontopathies, faute d’hygiène bucco-dentaire, aboutissant à la chute des dents comme, par exemple, chez le Sinanthrope de Pékin (11) ou le Néandertalien de la Chapelle-aux-Saints aux alvéoles bien cicatrisés (12) ou le « vieillard » de Cro-Magnon. 
Osteite sur la mandibule d'un Homo erectus du Lac TurkanaLe jeune Homo erectus du lac Turkana souffrait d’une ostéite de la mandibule (figure à gauche) et un Néandertalien de Krapina d’abcès alvéolaires avec fistules (et d’une arthrose temporo-maxillaire, comme à la Ferrassie et à la Chapelle-aux-Saints). Beaucoup présentent des dents très usées, comme chez les Pré-néandertaliens de Tautavel, soit qu’ils aient consommé des graminées riches en silice, soit qu’ils aient mastiqué de la terre avec leurs aliments.
Une néandertalienne de Bañolas (Catalogne) a des dents très usées, obliquement chanfreinées, telles qu’on les observe chez les peuples qui consomment des poissons séchés salés sans les réhydrater. Ce que semble confirmer l’examen microscopique. A moins qu’elle n’ait utilisé sa denture comme une troisième main pour tenir les peaux à traiter… Cet étau naturel explique peut-être, selon Jean-Jacques Hublin, que certains néandertaliens présentent une abrasion préférentielle des incisives et des canines jusqu’à la racine, alors que leurs molaires sont relativement conservées.
Un Néandertalien du Bau de l’Aubesier (Vaucluse) souffrait d’infections ayant déchaussé ses dents et réduit son coefficient masticatoire ; une autre dent porte une rainure témoignant d’une extraction. De même, l'Homme de Tautavel Arago XXI,mort à l'âge de 20 ou 21 ans,a subi l'avulsion dentaire traumatique de la première prémolaire supérieure droite, 4 ou 5 ans avant son décès : le comblement de l’alvéole sans aucune réaction inflammatoire en témoigne. 
Dents surnuméraires sur
 la machoire de l'abri PataudMadame Pataud, la petite gravettienne de l’abri Pataud, était porteuse de deux dents surnuméraires au niveau de la deuxième molaire droite, avec, en outre, des granulomes apexiens au niveau des première et troisième molaires (figure à droite). Est-elle morte des suites de couches ou d’une septicémie à point de départ dentaire ?
Plusieurs crânes, plus tardifs, de Cro-Magnoïdes d’Algérie (Mechta el-Arbi, El Omaria à Médéa et Khenget el-Mouhaâd) ont subi des avulsions des incisives et canines, supérieurs et inférieures, peut-être pour le port d’un labret.
Au niveau des faces vestibulaires, le microscope montre, selon Pierre-François Puech, des stries horizontales chez les herbivores, verticales chez les carnivores (13), obliques chez les omnivores comme l’Homme. De l’Acheuléen à l’âge du Bronze, l’accroissement des stries horizontales et la diminution des stries verticales rend compte du déclin de la chasse au profit de l’agriculture. 
Erik Trinkaus a avancé que 75% des Hommes de Néandertal possédaient un émail mince, indice de carences alimentaires, alors que seuls 30% des Homo sapiens avaient un émail aminci, mais ce fait est contesté.
Avec l’évolution, raccourcissant la branche horizontale de la mandibule, les accidents de la dent de sagesse et les besoins d’orthodontie ont augmenté.

IV - Quelques mystères

A - Post-mortem

Les plus anciennes sépultures remontent à 100 000 ans et concernent les Homo sapiens de Palestine. Les néandertaliens inhumaient aussi leurs morts, comme à la Ferrassie (14), par exemple. Mais le puits de la Sima de los Huesos à Atapuerca, au fond d’une longue grotte, contenant une trentaine d’Homo erectus vieux de 300 000 ans, accompagnés d’un biface de quartz rouge, fait penser à des pratiques funéraires plus anciennes encore.
Il est remarquable que les Homo sapiens n’ont pratiquement jamais utilisé d’ossements humains pour fabriquer leurs outils ou leurs bijoux (15). L'existence d'un « culte des crânes » chez les néandertaliens, voire chez leurs prédécesseurs, a été avancée et est remise en question

B - Jeux de mains

Mains négatives de Gargas avec des doigts manquantsLes Cro-Magnons, dès l’Aurignacien, ont apposé leurs mains sur les parois des grottes pour les cerner de pigment rouge ou noir. Ce sont les mains négatives. Dans certaines cavernes, comme celle de Gargas (Hautes-Pyrénées), sur un ou plusieurs doigts font défaut une ou plusieurs phalanges (figure à gauche). De nombreuses interprétations ont été avancées pour expliquer ces mains « mutilées » : rites ou maladies notamment (maladie de Raynaud par exemple). A. Leroi-Gourhan a songé à un langage conventionnel : la main entourée de pigment, le dos sur la paroi, fléchit tel ou tel doigt pour indiquer au chasseur tel ou tel gibier. En revanche, à Maltravieso (Espagne), une série de la même main, au 5e doigt absent, évoque plutôt une séquelle d’accident.
Ailleurs ce sont des mains « positives », couvertes de pigment qui ont été appliquées, imprimées sur la paroi comme à Altamira (Espagne), à Bayol (Gard) ou à Chauvet (Ardèche). De rares grottes (Pech-Merle dans le Lot, et Gargas) recèlent des pochoirs non de mains mais de pouces fléchissant la deuxième sur la première phalange. Enfin, parfois, les mains sont dessinées par un trait de gravure comme à Bernifal, Bara-Bahau ou Fronsac (Dordogne) ou raclées sur une tache de pigment comme à Roucadour (Lot). 
A qui appartenaient ces mains ? A des adultes et parfois à des enfants, que l’on a tenu dans les bras pour les maintenir à bonne hauteur (grotte de Gargas). Des hommes ou des femmes ? L’étude reste à préciser en sachant que l’index est plus court que l’annulaire chez l’homme, contrairement à la femme. 
Des empreintes de pieds sont parfois observées : à Laetoli (Tanzanie), celles de trois hominidés dont un enfant (3 millions d’années environ) ; dans plusieurs grottes des Pyrénées (Fontanet, Niaux, Tuc d’Audoubert) ou du Lot (Pech-Merle), celles d’adultes et d’enfants de Cro-Magnon. 


Homme fléché dans la grotte de CougnacC - Des hommes « fléchés »

C’est un sujet exceptionnel qui ne se rencontre qu’une fois à Pech-Merle et deux fois à Cougnac (Lot) (16). Le personnage est un homme. On ignore la signification de ce motif, contrastant avec la rareté de la violence chez les chasseurs-cueilleurs. En revanche, nombreux sont les hommes fléchés un peu plus tard, notamment sur les dessins des abris du Levant espagnol, néolithiques ou proto-historiques.          
On notera que les animaux « fléchés » ne sont pas très fréquents au Paléolithique (moins de 5%). Ce sont eux qui avaient fait imaginer des motivations magiques cynégétiques pour expliquer l’art des cavernes. Cette explication simpliste est aujourd’hui abandonnée.

 D - Ce pauvre enfant de Rochereil

Dans la grotte de Rochereil (Dordogne) a été découvert le crâne d’un enfant magdalénien de 3 ans, porteur d’une hydrocéphalie (fig.8). Le cas n’est pas unique : on connaît un autre crâne macrocéphale dans l’abri de Staroselle (Ukraine). Mais celui de Rochereil a fait l’objet d’une intervention humaine. Il porte une large perforation fronto-pariétale qui évoque une trépanation. En fait, cette lacune, en entonnoir, a été obtenue de dedans en dehors et non l’inverse : elle correspond au prélèvement d’une rondelle post mortem et non à une opération chirurgicale. Cette rondelle n’a pas été retrouvée. Les nombreuses trépanations, signalées sur tous les continents, sont plus tardives, sauf peut-être sur le crâne d’un Ibéro-Maurusien de Taforalt (Maroc), vieux de 12 000 ans.

Crâne hydrocephale Rochereil Crâne macrocephale de Staroselle
Crâne de l'enfant de Rochereil Crâne de l'enfant de Staroselle

V - Il y a moins de 10 000 ans

Après le Mésolithique, où la pathologie est à peu près analogue à celle du Paléolithique (17), voici le Néolithique, une révolution progressive, et de nouvelles maladies.
La stature diminue d’une bonne quinzaine de centimètres, du fait de la diminution de la ration protidique, de la transformation de l’activité physique : les efforts de résistance des paysans sédentarisés remplacent ceux d’endurance des chasseurs-cueilleurs semi-nomades. Il s’y ajoute des difficultés diverses (18) (disettes liées aux aléas climatiques et aux épizooties, maladies, guerre…). Les caries dentaires sont apparues, la céramique permettant de confectionner des purées et des bouillies qui les facilitent.
C’est aussi le début des maladies infectieuses, liées à la promiscuité des hommes et des animaux dans les villages et au brassage des populations. La tuberculose, entre autres, absente au Paléolithique, est sans doute d’origine animale, de même que beaucoup de maladies infectieuses (variole, lèpre, salmonelloses, ténia, typhoïde, charbon, grippes, rage, tétanos, syphilis, sans compter le sida et la maladie de Creutzfeldt-Jakob) : la domestication n’est peut-être pas été une si bonne affaire…
L’étude des squelettes montre l’apparition de maladies nouvelles : anémies hémolytiques, spondylarthrite ankylosante, syndrome de Fiessinger-Leroy-Reiter… Moudre du grain à genoux, tout au long de la journée, provoque chez la femme des lésions ostéo-articulaires au niveau des orteils, du rachis et du genou. Les paysans présentent des arthroses lombo-sacrées liées aux positions contraignantes de leur labeur quotidien. C’est le début des maladies professionnelles.
C’est aussi le temps des disettes et des carences, desguerres, des silex plantés dans les os et des charniers. Sans doute aussi des épidémies dont témoigneraient les sépultures collectives. Des polypathologies aussi. L’observation d’Ötzi (figure à gauche) est sur ce plan très remarquable. Ce quadragénaire, vieux de 5 300 ans, trouvé dans un glacier des Alpes, n’avait pas de caries, certes, mais une arthrose diffuse, un athérome vasculaire, atteinte broncho-pulmonaire chronique, des fractures, des plaies diverses, des parasites intestinaux. Il était mort semble-t-il d’une plaie pénétrante de poitrine (un silex près de l’artère axillaire) : un meurtre. C’est peut-être à la suite d’une agression analogue qu’on avait procédé, il y a 7 000 ans, à une amputation au niveau d’un humérus chez un sujet de Buthiers-Boulancourt (19) (Seine-et-Marne).

Squelette de Buthiers-Boulancourt Amputation de l'humerus sur un squelette de Buthiers-Boulancourt
Squelette Buthiers-Boulancourt Amputation de l'humérus à Buthiers-Boulancourt

L’étude de l’ADN nucléaire (celui du chromosome Y, transmis par le père) et de l’ADN mitochondrial (transmis par la mère) a apporté tout récemment des renseignements passionnants. Trois exemples serviront ici de conclusion.
A El Sidron 'Espagne), une sépulture de Néandertaliens (3 hommes, 3femmes, 3 adolescents, 2 jeunes enfants et un bébé) a révélé que ces 12 sujets étaient de 3 lignées maternelles distinctes. Les 3 hommes du groupe étaient donc apparentés (frères, oncles-neveux…), tandis que 2 des 3 femmes étaient d'origines distinctes, toutes deux différentes du noyau familial masculin. Les hommes d’une même famille étaient donc allés dans un autre groupe prendre deux épouses.
Sepulture collective EulauA Eulau (Saxe), une sépulture vieille de 4 500 ans contenait 4 sujets : 1 homme, 1 femme et 2 enfants. C’était une famille : les enfants avaient l’ADN du chromosome Y de l’homme et l’ADN mitochondrial de la mère. En outre, les dosages de strontium dentaire étaient identiques chez l’homme et les deux enfants, mais différents chez la femme : elle provenait donc d’un autre lieu et avait élevé ses enfants dans le groupe de son époux.
Cette quête des épouses confirme les travaux de C. Lévi-Strauss. Elle avait pour but, non de prévenir des maladies consanguines, mais de tisser des liens de groupe à groupe.
Enfin, lorsque les paysans éleveurs du Moyen Orient parviennent en Europe, c’est bien plus souvent l’homme immigré qui épouse la Cro-Magnonne locale que l’inverse : 80 % des chromosomes Y européens proviennent des paysans-éleveurs.
C’est ainsi que, malgré les disettes, les infections, les guerres, la démographie augmentera enfin et qu’apparaîtront les maladies que nous soignons aujourd’hui. Et ces quelques exemples, sans prétention d’exhaustivité, nous ont permis dans ces quelques pages, selon le mot de Rabelais, de rompre l’os et d’en sucer la substantifique moelle.

Gilles Delluc (20)


1- La paléopathologie est l'étude des maladies anciennes. Un des plus anciens livres est la thèse du Dr Léon Pales (1930). Voir aussi, pour les années antérieures à 1930 : Charon P. et Thillaud P.-L., 2009.
2- C’est Virchow aussi qui voyait dans l’homme de Néandertal un cas de rachitisme. D’ailleurs l’Homme n’a jamais habité les cavernes, obscures, humides et vite enfumées. Ils s’installaient volontiers au pied des rochers ou à l’entrée des grottes.
3- Les lignes de Harris, stries linéaires transversales, peuvent être observées sur les radiographies d’os longs. Elles témoignent d’arrêts transitoires de la croissance chez l’enfant, même en bonne santé. Un nombre de ligne de Harris élevé, comme chez les Néandertaliens, témoignerait de conditions socio-économiques précaires. Des deux enfants de Grimaldi (âgés de un peu plus et un peu moins de 2 ans, soit à l’âge du sevrage), un seul en présentait. Les hypoplasies de l’émail dentaire se voient également lors de déficits nutritionnels ou de port fréquent d’objets à la bouche (Henry-Gambier, 2001).
4- On notera que les populations géophages consomment de la terre ou de l’argile et s’exposent plutôt à des déficits calciques.
5- Chez ces sujets, le pigment rouge-orange (phéomélanine) l’emporte sur le pigment brun (eumélanine), avec une distribution particulière des mélanocytes et des mélanosomes dans la peau.
6- Ce cal médiocre indique peut-être que cet accident thoracique avait eu de conséquence graves, sans traduction osseuse mais ayant entraîné la mort du sujet.
7- La domestication du feu par les H. erectus, il y a environ un demi-million d’années, permet de rendre assimilables les amidons, plus digestes les végétaux et tendres et goûteuse les viandes (réactions de Maillard). Le feu permet en outre de mieux travailler les matériaux (silex, bois de cervidés) et de chauffer l’habitat.
8- Des fractures du crâne sont signalées aussi chez un Gravettien quinquagénaire de Dolni Vestonice (Tchéquie) aux dents très usées.
9- Toutefois les récepteurs CB1, qui permettent de manger sans faim et sans fin et de constituer des réserves endogènes en période d’abondance, ont dû faciliter la vie au moment des périodes de disette. Ils sont devenus bien encombrants aujourd’hui…
10- Schématiquement la mortalité atteint le quart des enfants nés vivants. Elle s’abaisse à un minium vers 12 ans. Près d’un adulte sur deux atteint la soixantaine. Il y a très peu de grands vieillards, selon C. Masset.
11- Durant la Seconde Guerre mondiale, tous les ossements d’H. erectus de Chine (dont 14 crânes), envoyés aux Etats-Unis par précaution, ont été perdus.
12- Il ne s’agissait donc pas de dents perdues dans la sépulture ou lors de l’exhumation, comme il arrive parfois. Ainsi chez la jeune femme de l’abri Pataud (Dordogne).
13- L’homme de Tautavel apparaît ainsi avoir été un grand consommateur de viande.
14- Ils pratiquaient parfois des inhumations en deux temps.
15- On cite des exceptions : une mandibule d’enfant transformée en pendeloque à Enlène (Ariège), un fragment de pariétal traité de même (Veyrier en Suisse et Rond du Barry, Haute-Loire), quelques os utilisés par les Mechtoïdes d’Algérie (pendeloques et poinçon) et, par-ci par-là, une demi-douzaine de dents humaines percées pour être portées en bijoux ou en amulettes.
16- Un homme gravé « fléché » a été signalé à Sous-Grand-Lac (Dordogne). En fait, les traits sont des griffures animales
17- On note toutefois une suspicion de tuberculose de la clavicule à Téviec (Morbihan) et des caries dentaires notamment à Téviec et à Taforalt.
18- La stature ne ré-augmentera que tout récemment, du fait notamment de la surconsommation de protéines (mais aussi d’acides gras saturés).
19- Une amputation du pied est signalée chez un Néandertalien de Krapina.
20- Médecin chef des hôpitaux (H), docteur en Anthropologie et Préhistoire (Paris VI), Département de Préhistoire du Muséum national d'Histoire naturelle, Paris. UMR 7194 du CNRS (Histoire naturelle de l'Homme préhistorique). Photos Delluc sauf mention contraire.

Le Néandertal en nous : Quand les gènes revisitent la préhistoire

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Quelle est la part de Neandertal en nous ? Pendant longtemps, les scientifiques ont réfuté toute possibilité d’un brassage génétique résultant d’unions entre néandertaliens et homo sapiens durant la période où les deux espèces cohabitèrent en Europe, il y a environ 40 000 ans. Mais aujourd’hui, la génétique remet en cause de dogme qui semblait si solidement acquis.

A l’origine de cette révolution dans le regard que nous portons sur notre lointain cousin préhistorique, le travail des chercheurs de l’Institut Max Planck de Leipzig, qui se sont lancés dans une entreprise passionnante de décryptage du génome de Neandertal.

Ce documentaire suit toutes les étapes cette entreprise et nous fait remonter le temps pour une rencontre qui s’annonce captivante entre quelques-uns des plus vieux ossements de l’histoire de l’humanité et les techniques d’investigation génétique les plus modernes.

. Puzzle génétique

Il a fallu près de 14 ans aux chercheurs de l’Institut Max Planck de Leipzig pour décrypter le génome de Neandertal. Au-delà de l’exploit scientifique, ce travail de fourmi mené par une équipe internationale dirigée par le généticien suédois Svante PÄÄBO, représente aussi une avancée majeure en matière de connaissance de notre propre histoire. Les scientifiques entendent en effet mener une étude comparative entre nos gènes et ceux de néandertaliens et de chimpanzés, espérant découvrir dans les infimes différences qui séparent ces trois génomes le secret de notre condition humaine.

Pour effectuer ce séquençage, les chercheurs ont extrait l’ADN contenu dans les os du plus ancien spécimen de Neandertal retrouvé dans l’histoire et identifié comme tel. Cet individu vivait il y a 42 000 ans et était âgé d’une quarantaine d’années au moment de sa mort. 16 de ses os ont traversé le temps jusqu’à nous, livrant les secrets du génome de Neandertal aux chercheurs de l’Institut Max Planck.

. Le squelette de la discorde

La découverte de ce squelette a littéralement révolutionné l’histoire de l’humanité, marquant un tournant scientifique majeur dans la façon dont nous concevions jusqu’alors l’évolution de notre espèce. Neandertal fut découvert en 1856 dans la petite vallée de Neander – en Allemand, Neandertal – entre les villes de villes d’Erkrath et de Mettmann, près de Düsseldorf (Allemagne). La vallée de Neander était bordée de hautes falaises calcaires exploitées pour produire du ciment. C’est dans le cadre de cette exploitation que des ouvriers vidèrent une petite cavité naturelle, la grotte de Feldhofer, et y découvrirent des ossements et un fragment de crâne auxquels ils ne prêtèrent sur le moment aucune attention. Ceux-ci furent collectés par le propriétaire de la carrière qui, intrigué par leur aspect, les remit à un certain Johann Carl Fuhlrott, l’instituteur local.

Ce passionné d’histoire naturelle identifia rapidement les restes d’un homme préhistorique qui allait bientôt devenir l’un des squelettes les plus célèbres de l’histoire : Neandertal. Sa découverte sonne comme une révolution dans bien des domaines, y compris celui de la religion. En effet, à l’époque l’église enseignait que l’homme occupait le sommet de la création divine ; l’existence d’une forme d’humanité archaïque venait bouleverser cette théorie, heurtant les consciences imprégnées par le dogme créationniste.

Certains scientifiques en déduisirent une autre théorie, à savoir que Neandertal constituait le fameux « chaînon manquant » entre le singe et l’homme. Même si elle s’avéra par la suite entièrement erronée, cette hypothèse contribua cependant à forger l’image désastreuse d’un homme de Neandertal primitif et violent. Cette image lui colle aujourd’hui encore à la peau, nombreux étant ceux qui voient en Neandertal une brute épaisse à peine sortie des ténèbres de l’animalité, une sorte de « brouillon » de l’humanité plus évoluée incarnée par Homo Sapiens.

Pourtant, on sait depuis longtemps que Neandertal n’avait pas grand-chose à envier à l’homme moderne. Intelligent et robuste, maîtrisant le feu, les techniques de taille de la pierre, déployant des trésors d’ingéniosité pour la chasse, qui constituait sa principale activité, il se révéla capable de survivre pendant plus de 200 000 ans aux conditions de vie extrêmement rudes de son milieu naturel.

. Double disparu

Mais ce sont aussi ses différences qui font tout l’intérêt de Neandertal. Il incarne l’autre homme, notre double disparu, dont l’étude peut livrer de précieuses connaissances sur l’évolution de notre propre espèce. Sur le plan physiologique, la taille du cerveau de Neandertal était comparable à la notre, mais son crâne était beaucoup plus volumineux que celui d’un homme moderne, avec un visage saillant aux traits marqués. Doté d’un physique trapu, il possédait une cage thoracique très développée et de larges épaules. Sa musculature était également beaucoup plus imposante que la notre ; les procédés de modélisation ont permis de démontrer que certains néandertaliens pouvaient facilement peser jusqu’à 100 kg sans que l’on puisse pour autant les qualifier de gros.

. A la recherche de l’ADN perdu

Mais c’est surtout dans le génome de Neandertal que résident les principales informations qu’il peut nous livrer. Pour le décrypter, les chercheurs de l’Institut Max Planck vont utiliser des échantillons prélevés sur le squelette du tout premier homme de Neandertal retrouvé en Allemagne. Les analyses portent sur des prélèvements effectués sur l’humérus, un os du bras particulièrement épais.

Sur ce squelette vieux de plus de 30 000 ans, seul le collagène, la protéine qui assure la cohésion de l’os, contient encore de l’ADN. Mais après tout ce temps, la principale difficulté à laquelle vont se heurter les chercheurs consiste à extraire cet ADN en quantité suffisante. La technique utilisée consiste à prélever un petit fragment d’os qui est ensuite broyé en une fine poudre à l’aide d’une fraiseuse avant d’être mélangé à un solvant. Mais les premiers résultats montrent que l’ADN ainsi extrait est endommagé. Les chercheurs vont donc faire appel à une technologie de pointe : un séquenceur d’ADN capable de copier et de reconstituer les parties manquantes de ce génome.

Pour cela, l’ADN est chauffé afin de séparer ses deux brins. Une fois ceux-ci dissociés, la température est rabaissée ; il devient alors possible d’emboiter de courtes séquences d’ADN de synthèse dans l’ADN d’origine. Chauffés une deuxième fois, ces brins que l’on appelle des « amorces » vont permettre de synthétiser de nouveaux brins d’ADN. En répétant l’opération, on obtient des copies de l’ADN d’origine en quantité suffisante pour pouvoir procéder à une analyse.

Toutefois, un autre écueil est venu barrer la route des scientifiques de l’Institut Max Planck. L’ADN de Neandertal était en effet contaminé par d’autres ADN parasites : ceux de champignons, de bactéries et d’hommes. Cet ADN humain, issu des manipulations effectuées sur les ossements de Neandertal, constituait un problème de taille pour les chercheurs. Très proche de celui de Neandertal, il était presque impossible à distinguer de l’ADN originel du squelette, or les chercheurs devaient avoir la certitude que l’ADN extrait des os était bien l’ADN originel. De nouvelles méthodes de décontamination de l’ADN furent donc mises au point en vue d’obtenir une première image du génome néandertalien.

. Faux frères

Les résultats de cette première phase d’analyses, publiés en juin 1997, provoquèrent un émoi considérable au sein de la communauté scientifique. Contrairement à ce que de nombreux chercheurs supposaient, ils indiquaient en effet que les néandertaliens s’apparentaient à des cousins très éloignés plutôt qu’à des frères des hommes modernes. Sur le plan strictement génétique, ces résultats délogeaient Neandertal de notre arbre généalogique, apportant un démenti cinglant à la théorie du brassage génétique résultant d’unions entre néandertaliens et homo sapiens. Une cloison étanche retombait entre les deux espèces, laissant bon nombre de chercheurs dans l’expectative, sinon dans le désarroi.

L’anthropologue américain Erik TRINKAUS faisait partie de cette communauté de scientifiques désarçonnés par les premiers résultats de l’étude allemande. Au fil de ses nombreuses campagnes de fouilles en Europe et au Moyen Orient, TRINKAUS était convaincu d’avoir découvert un certain nombre de squelettes présentant des caractéristiques communes aux espèces des néandertaliens et des homo sapiens, preuve que des croisements de populations se seraient bel et bien produits. Avec d’autres scientifiques, Erik TRINKAUS contesta donc les résultats obtenus par les généticiens de l’Institut Max Planck, arguant du fait que ceux-ci n’avaient analysé qu’une partie de l’ADN de Neandertal trop infime pour que l’on puisse en tirer des conclusions significatives.

. ADN nucléaire

S’il est présent dans toutes les cellules, le patrimoine génétique d’un individu se concentre essentiellement dans leur noyau, qui contient les chromosomes des deux parents : c’est l’ADN nucléaire. Or, les chercheurs de l’Institut Max Planck n’avaient jusqu’ici utilisé que l’ ADN mitochondrial, plus éloigné du noyau, qui est essentiellement transmis par la mère et ne donne de ce fait accès qu’à une partie du génome de l’individu. A leur décharge, il faut dire qu’aucune technique d’analyse de l’ADN nucléaire n’existait à l’époque des premières analyses. Il faudra attendre 2006 pour que la technologie vienne combler ce manque, permettant de démarrer une deuxième phase de tests, portant cette fois sur l’ADN nucléaire de Neandertal.

Mais pour séquencer le génome de Neandertal, les scientifiques ont besoin de prélever un maximum d’échantillons sur le plus grand nombre possible d’ossements. Commence alors une vaste opération de collecte qui, de l’Espagne à la Russie, en passant par la Croatie, vise à récupérer de l’ADN exploitable sur différents squelettes de néandertaliens. Le « filon » Croate est l’un des plus abondants pour les chercheurs. Les vallées d’Europe centrale étaient en effet les terres de prédilection des hommes de Neandertal, qui s’installaient dans les grottes de calcaire que l’on trouve dans cette région.

Celle de Vindija, dans le nord de la Croatie, abrita sans doute les derniers néandertaliens d’Europe, il y a 30 000 ans. Pour de nombreux anthropologues, il ne fait aucun doute que ces populations étaient composées d’individus « croisés » avec l’homo sapiens. Ce sont leurs squelettes, dans un état de conservation remarquable, qui vont être utilisés par les généticiens de l’Institut Max Planck. Peu contaminés par l’homme, et ne contenant quasiment pas d’ADN microbien, ces ossements sont parfaitement adaptés aux analyses auxquelles génétiques.

Pour s’attaquer à l’ADN nucléaire de Neandertal, les chercheurs se sont dotés de nouveaux équipements de pointe et aménagés des laboratoires dotés de salles confinées dans lesquelles aucun élément parasite – poussière, composé organique – ne peut s’infiltrer. Cette technologie de pointe au service de quelques-uns des plus vieux ossements de l’humanité va permettre d’obtenir en un temps recors toutes les données nécessaires au projet de séquençage du génome de Neandertal.

. Retour au bercail

En 2010, les résultats tombent. Premier constat : les différences avec le génome des hommes modernes mises en évidence par les précédentes analyses sont en grande partie corrigées ; Neandertal retrouve donc sa place dans l’arbre généalogique de l’Homo sapiens-sapiens. Les deux espèces se sont bien croisées et nous en gardons les traces dans notre génome. Les chercheurs estiment que cette « part néandertalienne » représente entre 2 et 4% de nos gènes. Mais ce pourcentage varie selon les populations ; on retrouve ainsi des gènes néandertaliens chez les Européens et les Asiatiques, mais pas chez les Africains.

Pour faire ce constat, les chercheurs ont étudié le patrimoine génétique d’hommes d’aujourd’hui provenant des cinq continents. A leur grande surprise, ils ont ainsi découvert un faible pourcentage de gènes néandertaliens chez les habitants de régions où Neandertal ne s’était jamais rendu durant la préhistoire, comme ceux de Papouasie Nouvelle-Guinée ou d’Australie. L’hypothèse la plus vraisemblable pour expliquer cette bizarrerie est que le mélange de populations d’Homo sapiens et de Neandertal s’est produit très tôt.

Pour tenter de comprendre l’origine de ce brassage génétique, il faut remonter jusqu’en Afrique, il y a 500 000 ans. Les anciennes lignées d’hominidés se séparent alors entre les ancêtres de l’homme anatomiquement moderne et les pré-néandertaliens. Ceux-ci vont quitter le continent Africain pour s’implanter au Moyen Orient, avant d’essaimer à travers toute l’Europe. Entre 100 000 et 50 000 ans avant notre ère, l’homo sapiens quitte à son tour l’Afrique pour s’installer au Moyen Orient, où il rencontre les néandertaliens. C’est alors que se seraient produits les fameux mélanges résultant d’accouplements entre Homo sapiens et son lointain cousin, Neandertal. L’homme moderne essaimera ensuite dans le monde entier, transportant désormais dans son patrimoine génétique un peu d’ADN néandertalien. Ce même ADN que l’on retrouve aujourd’hui chez les populations de Papouasie Nouvelle-Guinée et d’Australie.

. Gène du langage

Ce mystère étant résolu, les chercheurs peuvent désormais entreprendre l’étude approfondie du génome de Neandertal en vue de mettre en évidence l’existence de certaines compétences communes à celles des hommes modernes. Pour cela, ils vont utiliser une méthode comparative faisant intervenir un troisième génome : celui des grands singes.
Ce génome est très proche du notre, et c’est tout particulièrement vrai en ce qui concerne les chimpanzés, avec lesquels nous avons 99% de gènes communs. Pour le biologiste Wolfgang ENARD, spécialiste de la question, le 1% restant représente environ 40 millions de mutations dans l’évolution des deux espèces : 20 millions pour l’homme et les 20 millions restants pour le chimpanzé. Ce sont ces mutations qui expliquent l’aptitude au langage de l’homme, son cerveau plus volumineux, en un mot : tout ce qui caractérise notre humanité.

Ces études comparatives du génome ont mis en évidence l’existence de gènes spécifiques particulièrement importants dans l’évolution de notre espèce. C’est le cas du gène baptisé FOXP2, qui serait responsable du développement du langage chez l’homme, alors qu’il est absent chez le singe. Or, la comparaison de notre génome avec celui de Neandertal révèle qu’il possédait lui aussi ce gène du langage. Ce constat vient tordre un certain nombre d’idées reçues à propos de notre lointain cousin, puisque vraisemblablement, Neandertal était capable de parler.

Jusqu’à présent, les anthropologues n’avaient pu que conjecturer cette hypothèse à partir d’études effectuées sur les squelettes de néandertaliens. La partie horizontale de leur canal vocal était plus longue que chez les hommes modernes, produisant des sons différents des nôtres. Selon certains chercheurs spécialisés dans la phonétique, cette particularité anatomique leur donnait une voix aigüe, ce qui là encore vient battre en brèche l’image de la brute épaisse produisant des sons gutturaux. Mais ce qui compte n’est pas tant cette capacité à produire des sons articulés que la complexité du langage des néandertaliens, et celle-ci était directement corrélée à leur capacité cérébrale. Or, on sait que le cerveau de Neandertal était suffisamment volumineux pour lui permettre de développer la capacité du langage. Grâce à cette découverte, Neandertal s’est donc rapproché un peu plus encore de nous ; le langage, que l’on avait longtemps cru être l’apanage du seul du seul homo sapiens-sapiens, était très vraisemblablement commun aux deux espèces.

. Capacités techniques

Ce changement d’éclairage nous amène également à reconsidérer les capacités techniques de Neandertal. Dans ce domaine, l’archéologie a permis d’effectuer des découvertes sensationnelles ces dernières années. A Schöningen, en Allemagne, des fouilles ont ainsi permis de dégager un habitat pré-néandertalien vieux de 300 000 ans situé sur les rives d’un lac préhistorique. Les hommes qui vivaient là pêchaient dans les eaux du lac et chassaient les chevaux sauvages, très nombreux dans cette région. Pour cela, ils étaient équipés de lances en bois dont on a retrouvé plusieurs spécimens remarquablement conservés sur le site.

L’archéologue Jordi SERANGELI, responsable des recherches, explique que le travail de ces armes démontre une capacité à se projeter dans l’avenir de la part de ceux qui les ont conçues. A partir de la pièce de bois brut, l’artisan devait en effet avoir une « vision » de l’objet terminé et de son utilité ; il ne s’agissait plus seulement d’utilisation instinctive, comme chez les animaux, mais d’un véritable travail de réflexion : trouver le bois le mieux adapté, concevoir les outils destinés à le tailler, ouvrager l’arme de manière à la rendre la plus efficace possible, etc. Tout cela démontre que ces populations pré-néandertaliennes possédaient une capacité d’abstraction et de conceptualisation particulièrement développée. La modernité de ces lances est également étonnante : elles ne diffèrent que très peu des javelots que l’on utilisait encore dans les années 20 pour les Jeux Olympiques ! Dans le sol de Schöningen, les archéologues ont également retrouvé des traces de cendres et de charbons de bois. Ces découvertes démontrent que les populations du site maîtrisaient le feu pour faire face aux rigueurs du climat, et qu’ils savaient vraisemblablement construire des huttes en bois, des compétences que l’on croyait jusqu’ici exclusivement réservées à l’Homo sapiens.

. Prédateurs et cannibales ?

Mais s’il était aussi évolué que le démontrent la génétique et l’archéologie, pourquoi Neandertal a-t-il disparu ? Et quel rôle notre espèce a-t-elle pu jouer dans son extinction ? Si les hommes modernes se sont imposés face aux néandertaliens et les ont supplantés, c’est parce qu’ils étaient différents ; il est donc crucial pour les chercheurs de comprendre la nature de cette différence et d’étudier son ampleur.

C’est ce grain de sable dans le mécanisme de l’évolution de Neandertal que les scientifiques vont s’attacher à identifier. Pour cela, l’analyse isotopique des squelettes néandertaliens va s’avérer précieuse. Ces os, comme ceux de tous les êtres vivants, contiennent des isotopes, c'est-à-dire des variantes des atomes contenus dans les matières organiques de notre planète. Leur analyse va ainsi permettre aux scientifiques de collecter des informations sur ce que mangeaient les néandertaliens. Leur régime alimentaire était essentiellement constitué de viande, ce qui implique qu’ils devaient constamment chasser pour se nourrir. Cette exclusivité alimentaire pourrait être l’une des clés permettant d’expliquer la disparition de Neandertal. Comme tous les grands prédateurs, celui-ci était en effet dépendant des stocks de gibier disponibles, or il se pourrait bien que la désertification des territoires de chasse, causée par un changement climatique, ait provoqué l’extinction de l’espèce néandertalienne.

Le site de Krapina, près de Zagreb, en Croatie, éclaire cette théorie d’un jour aussi spectaculaire qu’horrible. 28 squelettes néandertaliens y ont été retrouvés. Leur fragmentation, ainsi que la présence de stries et de traces de calcination sur certains de ces ossements, ont amené les anthropologues à envisager l’hypothèse du cannibalisme. Cette hypothèse a suscité de nombreuses controverses parmi la communauté scientifique, mais si elle s’avérait fondée, elle corroborerait la théorie de l’alimentation comme cause principale de l’extinction de l’espèce néandertalienne. Affamés à cause de la disparition du gibier et la désertification de leurs territoires de chasse, les néandertaliens en auraient été réduits à pratiquer le cannibalisme afin de survivre, réduisant encore leur population déjà déclinante : un cercle infernal qui devait conduire à leur fin inexorable.

. Aptitudes sociales

Mais le cannibalisme n’est pas la seule piste explorée pour expliquer les anomalies constatées sur les squelettes de Krapina. Récemment, l’un des crânes a fait l’objet d’analyses approfondies qui ont révélé les marques d’un comportement cultuel. Des petites stries rapprochées découvertes sur la calotte crânienne pourraient ainsi témoigner d’un embryon de pensée symbolique, une capacité qui fait aussi partie des caractéristiques de l’homme moderne. Ce sujet passionnant à amené les chercheurs à se demander pourquoi, en étant si proche de l’homo sapiens-sapiens dans le domaine de la pensée, Neandertal n’avait jamais produit d’œuvre d’art.

En effet, les premières œuvres d’art préhistoriques datent d’environ 40 000 ans avant notre ère et coïncident avec l’installation des premiers hommes modernes en Europe. Y avait-il chez eux un « gène artistique » qui faisait défaut aux néandertaliens ? La pensée abstraite et la créativité symbolique peuvent-elles être détectées dans le patrimoine génétique ? Là encore, l’étude comparative du génome des hommes modernes, des singes et des néandertaliens va servir de point de départ aux chercheurs. Il en ressort que plusieurs zones du génome sont liées au développement cérébral ; des différences dans l’évolution de ces zones pourraient expliquer pourquoi, chez l’homme moderne, la pensée abstraite a pu prendre la forme de la créativité artistique, alors qu’elle est restée cloisonnée chez Neandertal.

Nils BROSE, de l’Institut Max Planck, s’intéresse à ces gènes qui pilotent notre intellect. Dans la liste issue du décryptage du génome de Neandertal, le scientifique a tôt fait de repérer un certain nombre de gènes dont la modification est susceptible d’entraîner des dysfonctionnements importants au niveau des neurones. D’après lui, il est donc très probable que les mutations de ces gènes aient entraîné chez Neandertal une spécification des fonctions cérébrales différente de celle qui a eu lieu chez l’homme moderne. Lorsque certains gènes ne sont pas sollicités, la communication entre les cellules s’arrête complètement, désactivant ainsi des circuits entiers de neurones. C’est ce qui se serait produit chez Neandertal ; l’évolution différente de son cerveau aurait provoqué une sorte de « verrouillage » le rendant inapte au développement de la pensée créative et des relations sociales complexes. A l’inverse, l’homme moderne était doté d’une plus grande aptitude à communiquer, à traduire ses émotions, et à prendre soin de ses semblables. Les néandertaliens se seraient donc peu à peu enfermés dans un mode de vie autarcique, vivant au sein de petites communautés sans liens entre elles, pendant que les hommes modernes commençaient à jeter les bases d’une vraie société fondée sur l’entraide et la solidarité.

. Consanguinité

Cette différence de sociabilité est très certainement la clé principale du déclin de Neandertal et de l’avènement de l’homme moderne. La grotte d’El Sidrón, en Espagne, va livrer l’épilogue de cette enquête. Neuf squelettes de néandertaliens tardifs y ont été retrouvés dans un état de conservation remarquable. Analysés par les scientifiques de l’Institut Max Planck, leurs ossements ont révélé que ces individus étaient apparentés de très près par rapport à ceux des autres sites néandertaliens d’Europe. Ce pool de gènes restreint porte des indices de consanguinité, preuve que la population néandertalienne était devenue très réduite, à peine 20 000 individus d’après les scientifiques.

Cette réduction des néandertaliens à quelques poches de peuplement isolées est le fruit de leur incapacité à ériger une vaste structure sociale en raison d’un fonctionnement de leur cerveau non pas limité, mais différent de celui de l’homme moderne. Pendant que celui-ci, grâce au développement de la parole et de l’art, jetait les bases d’une culture et d’une identité communes, Neandertal s’enfonçait dans un comportement de plus en plus autarcique, ouvrant ainsi la voie de sa propre disparition. On estime que les derniers représentants de l’espèce néandertalienne ont du s’éteindre entre -30 000 et -24 000 ans avant J.-C.

Mais sommes-nous vraiment les grands gagnants de l’évolution ? Pour l’instant, le règne de l’homme moderne – l’homo sapiens-sapiens – n’a duré que la moitié de celui de Neandertal, et on ignore encore si les avantages génétiques qui ont fait notre supériorité ne se retourneront pas contre nous dans un avenir plus ou moins proche. Neandertal, notre frère et notre double, continue à garder de nombreux secrets dans les profondeurs de son génome, et leur révélation pourrait bien jeter un nouvel éclairage sur notre propre évolution.

La neurologie du Néandertal

Il est déjà difficile de décoder le génome de l'homme du Néandertal. Mais décoder son cerveau? Les participants au congrès annuel de la Société de neurosciences auraient eu des raisons de croire que le conférencier, Svante Pääbo, s'était trompé de salle.

Pääbo est celui qui est devenu mondialement célèbre ces dernières années en décodant petit à petit le génome de notre cousin néandertalien, disparu depuis près de 30 000 ans. Et s'il est devenu célèbre, c'est parce que ce faisant, il a accompli un exploit qui, il y a seulement une décennie et demie, était considéré impossible. On ne s'étonne donc pas que sa conférence devant les neurologues, à Washington, ait été l'événement le plus couru de leur congrès annuel. Mais on peut se demander quel était le lien avec la neurologie.

Et pourtant, il y en a un: en recherchant les gènes qui nous différencient du Néandertalien, on tombera inévitablement - ça ne fait que commencer - sur des gènes liés à la croissance du cerveau, à la mémoire ou à l'apprentissage. Auparavant, le seul lien - ténu - qu'avaient les neurologues pour spéculer là-dessus, c'étaient les crânes fossilisés. Aujourd'hui, c'est comme s'ils commençaient à examiner ce qui se passait - ou ne se passait pas - dans le cerveau de ces cousins qui ont quitté l'Afrique il y a 300 ou 400 000 ans, ont peuplé l'Europe avant nous, et se sont si mystérieusement éteints.

Ainsi, les derniers chiffres disponibles révèlent qu'il n'y a que 78 mutations propres à l'Homo sapiens qui ont changé la structure de l'une ou l'autre de nos protéines. On ignore à quoi ont servi la plupart de ces mutations. Mais puisqu'il était devant des neurologues, Pääbo a rappelé le cas du gène FoxP2, surnommé le gène du langage.

 

Il y a de cela 10 ans, rappelle ici le journaliste Carl Zimmer, les psychologues ont découvert que des mutations de ce gène étaient associées, chez nous, à des difficultés de langage. Pääbo et ses collègues ont découvert que ce gène était l'un de ceux qui ont changé très vite: la plupart des mammifères en ont une doublure identique, tandis que notre génome a deux acides aminés différents. Les Néandertaliens aussi.

On n'en sait pas plus pour l'instant, mais des équipes de neurologues, de linguistes et de généticiens sont sur le cas FoxP2 : on essaie même de comparer avec des souris qui, semble-t-il, apprennent plus vite lorsqu'elles reçoivent cette mutation.

Ce gène apportera-t-il la preuve que les Néandertaliens avaient un langage? C'est une possibilité, mais qui contient aussi un mystère: si les Néandertaliens pouvaient parler, pourquoi ne retrouve-t-on pas de traces d'art chez eux?

Mesurer le cerveau humain : un sujet à risque !

Comparatif du volume cervical des hominidés

D'une manière générale, sur les derniers millions d'années, on peut observer une progression du cerveau des hominidés. De l' Australopithecus (410 cm3) à l'Homo sapiens (1400 cm3) on assiste à un triplement du volume du cerveau. La facilité serait d'en déduire que nos facultés cognitives ont aussi progressé dans les mêmes proportions.

La taille du cerveau n'a pas de réel rapport avec l'intelligence.
Si on observe le cerveau d' Homo sapiens actuels, force est de constater que nos plus grands scientifiques ou artistes ne sont pas dotés d'un cerveau supérieur à la moyenne...
Quelques ancêtres apportent même de nouvelles pièces à contradiction... !

Tout d'abord Homo neanderthalensis ... En effet cet hominidé était doté d'un cerveau compris entre 1500 et 1750 cm3* (soit 350 cm3 de plus que sapiens !). On ne peut donc établir un rapport direct entre taille du cerveau et intelligence, ou alors il faudrait admettre que nous avons 17 % de moins de capacité cognitive que les néandertaliens...!
 

  Homo georgicus  pose lui aussi problème... cérébral ! Jusqu'à sa découverte, on pensait que le premier hominidé à avoir quitté le berceau africain pour s'aventurer en Europe était doté d'un cerveau et de capacités importants. L'Homo erectus était tout désigné pour cette migration : un cerveau volumineux et une grande capacité à fabriquer des outils... Mais les restes d'Homo georgicus, retrouvés à Dmanissi et vieux de 1,8 millions d'années, en font le plus vieil hominidé connu sur le continent européen avec un cerveau plus petit d'un tiers qu'Homo erectus...


Cerveau de Cro-magnonN'oublions pas également le cerveau de Cromagnon, un ancêtre direct de l'homme moderne dont le cerveau était en moyenne de 15% supérieur en taille. Le cerveau du spécimen Cromagnon 1 a été récemment modélisé en 3D. Les chercheurs ont estimé qu'il était supérieur en taille de 20% ! 

Le cerveau des néanderthaliens surdéveloppé ?
Tous le chercheurs ne sont pas de cet avis...
Parmi eux, Loïc Hibon  trouve le nombre d'individus étudiés trop faible pour établir une véritable moyenne.
" ...les néandertaliens n'avaient pas un volume cérébral supérieur à celui de l'homme moderne. La moyenne que l'on avance chaque fois pour les néandertaliens est calculée sur une demi-douzaine d'individus (...), et il n'est guère scientifique d'en tirer des conclusions ! 
Et il faut en effet rappeler que si l'homme moderne a un volume moyen de 1500 cm3, les valeurs s'échelonnent entre 1000 et 2000 cm3".
Loïc Hibon cite en exemple :
" M. H Wolpoff, dans Human evolution (éd. 1996-97), nous dresse un tableau des moyennes pour la "taille du cerveau" des néandertaliens würmiens : 
4 femelles --> 1286 cm3 
7 mâles --> 1575 cm3.
Wolpoff remarque au passage que la plus grande représentation de mâles nuit à la possibilité de comparaisons... 
A l'heure actuelle les paléoanthropologues considèrent que si le volume crânien était globalement le même, l'architecture était par contre différente (avec des lobes frontaux bien moins développés)".


 

Le crâne humain.. resté au stade foetal ?
Selon Gérard Nissim Amzallag (biologiste) le rapport tête/corps de l'être humain est anormalement élevé... pour un adulte !
En effet, à l'état embryonnaire, tous les mammifères ont un coefficient d'encéphalisation élevé : le crâne se développe de manière plus rapide que le reste du corps. Puis, au fur et à mesure du développement, ce rapport diminue progressivement et les mammifères retrouvent, à l'âge adulte, une taille de crâne plus proportionnelle au reste du corps.

L' homme fait partie des très rares mammifères à garder "une grosse tête"... Comme si nous avions conservé des caractéristiques embryonnaires et stoppé notre développement.
A noter aussi, le grand nombre de circonvolutions du cerveau humain qui ressemble très fortement à celui du chimpanzé... à la naissance !
Gérard Nissim Amzallag en déduit : "C'est encore une indication de l'arrêt précoce du développement accompagnant l'hominisation"... 
"L' homme végétal" Gérard Nissim Amzallag (Albin Michel)

 

 
Mesurer un crâne n'est pas sans danger !

Au 19 et 20e siècle notre société a cherché à classifier tous les êtres et la faune qui nous entourent (Linné, Lamarck). 
Un sujet a particulièrement passionné les scientifiques de l'époque, l'étude de la taille du cerveau humain. 
En filigrane, ces études voulaient également classifier entre eux les différents êtres humains et démontrer que l'homme se trouvait en haut de l'échelle de l'évolution.
Le concept était relativement simple : plus le volume du cerveau est important, plus l'être est intelligent et évolué.
Cette classification simpliste permettait de classer les noirs en bas de l'échelle avec les singes, puis les jaunes et enfin les blancs… 
Les protagonistes sur le sujet sont nombreux, en voici quelques-uns :
Paul Broca (1824-1880), fondateur de la Société d'anthropologie, publia de nombreuses études sur la taille des cerveaux masculins, féminins, mais aussi sur leurs évolutions dans le temps…
Gustave Le Bon (1841-1931) qui soutenait que l'écart entre le cerveau de l'homme et celui de la femme se creusait, en éliminant les sujets extrêmes qui contre-carraient sa théorie (ou ses préjugés ?).
Emile Durkheim dans " L'Homme et les sociétés " (1881) qui reprit dans un premier temps les thèses de Gustave Le Bon avant de s'en écarter.

Toutes ces théories ont servi de base au racisme et à la prétendue inégalité entre les "races ". Même L'origine des espèces de Charles Darwin a pu être ainsi détournée en distinguant les "races moins évoluées", " le plus évolué l'emporte" et en l'appliquant aux être humains…

Le gène qui rend notre cortex si humain

 

Des chercheurs ont réussi à isoler un des gènes du néocortex, cette mince couche de matière grise toute plissée, si caractéristique du cerveau humain. Mieux : ils sont remontés à l’origine de son apparition.

Cette image montre le cortex cérébral d'un embryon de souris. Les noyaux cellulaires
 sont marqués en bleu et les neurones de la couche profonde en rouge. © MPI f. Molecular Cell Biology and Genetics
 
Cette image montre le cortex cérébral d'un embryon de souris. Les noyaux cellulaires sont marqués en bleu et les neurones de la couche profonde en rouge. 

Sans lui, on ne vaudrait pas tripette en matière de réflexion, de planification, d’anticipation ou d’imagination. Lui, c’est le néocortex, cette mince couche de matière grise toute plissée qui recouvre nos deux hémisphères cérébraux, siège des fonctions cognitives supérieures de l’être humain. Une équipe du Max Planck Institute of Molecular cell biology and genetics (Allemagne) affirme avoir réussi à isoler un des gènes responsables de cette structure caractéristique et à remonter à l’origine de son apparition.

56 gènes jouant un rôle dans le développement du cerveau humain

EXPANSION. Notre néocortex est à peine 15 % plus épais que celui du macaque… mais dix fois plus étendu. De ce fait, pour tenir dans notre petite boîte crânienne non extensible, il se plisse encore et encore, formant sillons et circonvolutions, si caractéristiques de notre encéphale. "L’expansion du néocortex est typique de l’évolution des primates et surtout des humains,explique Wieland Huttner, directeur du groupe de recherche. Pour parvenir à une telle croissance cérébrale, notre génome (ensemble du matériel génétique de l’organisme, ndlr) a dû se transformer durant l’évolution"

COMPARAISON AVEC LA SOURIS. Pour fabriquer un gros cortex humain, il faut donc qu’à un moment donné du développement cérébral, un nombre très élevé de neurones soit produit. Dans l’embryon, les neurones se forment à partir de plusieurs populations de cellules souches cérébrales appelées "progéniteurs". Ce sont elles qui ont retenu l’attention des chercheurs. Ils ont tout d’abord isolé les différentes populations existantes puis ont identifié précisément quels gènes étaient actifs pour chaque type cellulaire. Enfin, ils ont comparé ces gènes actifs dans l’embryon humain à ceux actifs chez le fœtus de souris.

Sachant que si le cerveau humain est gros et plissé, celui de la souris est petit et lisse. Au final, l’équipe a identifié 56 gènes jouant un rôle dans le développement cérébral et présents chez les humains uniquement. Parmi eux et le gène ARHGAP11B s’est montré particulièrement actif chez certains progéniteurs dits "basaux" fondamentaux dans le processus d’expansion du cortex.

Des informations clés sur l'évolution de l'Homme

UN GÈNE SPÉCIAL. Pour aller plus loin, les chercheurs se sont concentrés sur la fonction de ce gène spécial. Ils ont fait l’hypothèse que s’il était responsable d’un plus gros pool de cellules souches chez l’humain et ainsi d’un cortex plus étendu (et plissé), alors ce gène spécifique à l’humain devrait déclencher un développement similaire dans le cerveau d’une souris.

Ni une ni deux, ils ont introduit le gène ARHGAP11B humain chez l’embryon de souris et, en effet, ils ont pu apprécier le résultat cinq jours plus tard : sous l’influence du gène spécifique à l’humain, la souris s’est mise à produire plus de cellules souches cérébrales. Mieux, dans la moitié des cas, des plissures du néocortex sont apparues ! "Nous n’avons pas testé les fonctions cognitives de ces (super)souris, affirme Wieland Huttner car jusque-là nous n’avons observé que les embryons de souris. Pour tester ces fonctions nous aurions besoin d’une lignée de souris transgéniques, que nous n’avons pas encore".

NÉANDERTAL. En revanche, cela apporte des informations clés sur l’évolution de notre espèce. En effet, des données collectées par d’autres chercheurs du Max Planck  Institute for Evolutionary Anthropology montrent que le ARHGAP11B était présent également dans le génome de l’homme de Neandertal et du Denisovien (hominidé identifié en 2010, qui aurait vécu en même temps que l’homme de Néandertal et Homo sapiens), mais pas chez le chimpanzé qui a un cerveau trois fois plus petit que le nôtre et avec qui nous partageons pourtant 99% de notre génome. "ARHGAP11B est donc apparu après la séparation de la lignée humaine et de la lignée chimpanzée, mais avant la séparation entre Néandertal et l’homme moderne, conclut Wieland Huttner. En d’autres termes, ARHGAP11B aurait bien contribué à l’expansion du néocortex qui est notre marque de fabrique."

Elena Sender

Être sain d’esprit chez les fous : l’expérience de Rosenhan

 

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Les psychiatres sont-ils vraiment capables de différencier à coup sûr les gens sains d’esprit de ceux atteints de maladies mentales ? C’est en se posant cette question que le psychologue américain David Rosenhan a imaginé une expérience très dérangeante, et aux résultats forcément controversés.

Il a tout simplement envoyé des gens sains d’esprit à l’hôpital psychiatrique, dans le but de voir si les psychiatres sauraient repérer ces faux malades. Et les résultats font froid dans le dos.

L’expérience initiale

Au cours de l’année 1973, David Rosenhan a sollicité des complices, et ils ont mis au point le scénario de leur expérience : chacun d’eux jouerait le rôle d’un faux malade dans un hôpital, choisi parmi 12 hôpitaux psychiatriques qu’ils avaient sélectionnés.

Chaque faux malade a sollicité un rendez-vous dans un hôpital différent, et au cours de la consultation initiale, ils ont prétendu avoir eu récemment des hallucinations auditives. Ils avaient soit-disant entendu des voix inconnues, leur parlant avec des phrases indistinctes, mais où revenaient souvent des mots comme « vide » et « creux ».

A part cela, au cours de la consultation et de tout le temps qu’il a passé à l’hôpital, chaque faux malade s’est comporté normalement, a déclaré se sentir bien et ne plus entendre de voix. Et pourtant…

Des résultats qui font peur

A la suite de leur consultation initiale, tous les faux malades ont été admis sans problèmes dans leurs hôpitaux respectifs. Au total, 11 sur 12 ont été diagnostiqués « schizophrènes » et un comme souffrant de « troubles maniaco-dépressifs ». Aucun des faux malades n’a été démasqué au cours de son séjour.

Pour avoir le droit de sortir, les faux malades ont dû tous, d’une part admettre leur maladie (c’est-à-dire accepter de reconnaître qu’ils étaient « schizophrènes »), d’autre part se soumettre à un traitement à base de médicaments antipsychotiques. Tous ont finalement pu sortir avec un diagnostic de « schizophrénie en rémission ».

Leur séjour dans l’hôpital psychiatrique a duré en moyenne 19 jours, mais a pu durer jusqu’à 52 jours ! Je vous la rappelle, les faux malades se sont toujours comportés absolument normalement, et n’ont plus déclaré aucun symptôme.

Une anti-expérience

Une fois l’expérience terminée, il se trouve qu’un autre hôpital (qui n’était pas parmi les 12) a entendu parler des résultats. Piqué au vif, son administrateur a affirmé à Rosenhan que son équipe saurait sans problèmes reconnaître des faux malades, et qu’il n’avait qu’à essayer avec lui. Rosenhan a donc convenu qu’au cours des prochains mois, il enverrai un certain nombre de faux malades, et que cet hôpital devrait tenter de démasquer les imposteurs.

Au cours des 3 mois qui ont suivi, l’hôpital en question a admis au total 193 patients. Parmi eux, 41 ont été jugés comme « très certainement imposteurs » par au moins un membre du staff de l’hôpital, dont 19 par au moins un psychiatre et un membre de l’équipe médicale.

Le problème, c’est qu’au cours de ces 3 mois, Rosenhan n’avait envoyé aucun faux malade…

Schizophrène un jour, schizophrène toujours

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Dans son article [1], la conclusion de Rosenhan est lapidaire. Il écrit : « Il est clair que l’on ne sait pas distinguer le sain d’esprit du malade ». Un point étonnant qu’il rapporte, c’est qu’aucun faux malade n’a été démasqué par le staff médical, alors qu’ils l’ont été parfois par les autres patients de l’hôpital psychiatrique ! A plusieurs reprises, des (vrais) malades ont pris les faux malades pour des journalistes infiltrés faisant une enquête.

A première vue, le fait que les patients aient été si facilement diagnostiqués schizophrènes peut choquer. Mais en psychiatrie comme dans les autres spécialités, les médecins ont bien sûr une forte incitation à ne pas manquer un diagnostic. Par exemple, un médecin préférera souvent annoncer une tumeur, et que celle-ci s’avère finalement être une fausse alerte, que de manquer le diagnostic d’un cancer.

Le problème pointé par Rosenhan, c’est que les choses ne se passent pas de la même manière pour le cancer et la schizophrénie. Si on vous annonce un cancer, puis que l’on revient sur cette décision, vous ouvrez le champagne. Si vous on diagnostique schizophrène, l’étiquette vous collera toute la vie et vous ne pourrez rien faire pour vous en débarrasser. Vous resterez à tout jamais un « schizophrène en rémission ».

Une illustration assez intéressante de ce phénomène d’étiquette qui colle, c’est la manière dont les histoires personnelles des faux malades ont été interprétées par l’équipe médicale. A part leur identité et leur profession qui étaient fausses, tous les faux malades de Rosenhan ont dit la vérité sur le reste de leur histoire personnelle (famille, amis, etc.) Ils s’agissait donc d’histoires vraies et normales. Mais à la fin de l’expérience, l’examen des dossiers médicaux a montré que tous les évènements de leur vie avaient été réinterprétés par les médecins à la lumière de leur supposée schizophrénie. Du genre « le patient X s’engueule de temps en temps avec sa femme, c’est la traduction de son comportement ambivalent et bipolaire… ».

Les critiques de l’expérience

Évidemment, vous pouvez vous en douter, la publication des résultats des expériences de Rosenhan a déclenché un violent tir de barrage de la part des psychiatres [2-3] ! Les critiques les plus fréquentes concernent le faible nombre de cas (seulement 12) mais surtout le fait que l’expérience de Rosenhan ne teste pas ce que ce dernier prétend tester. En effet son objectif annoncé est de voir si le système psychiatrique peut distinguer le malade du sain, mais le problème qu’il leur pose est de distinguer le malade de l’imposteur !

Plusieurs critiques ont pointé du doigt le fait que les psychiatres n’ont pas comme mission de savoir repérer les imposteurs, et qu’il n’est donc pas anormal qu’ils se fassent avoir. Un des auteurs ayant critiqué Rosenhan prend l’analogie suivante [2] : si demain je bois un litre de sang, et que je me présente aux urgences en vomissant du sang, nul doute que je serai diagnostiqué comme ayant un ulcère. Il y a peu de chances que je sois diagnostiqué comme « un imposteur ayant bu du sang pour tromper l’hôpital ». Mais Rosenhan a répondu à cette critique en pointant que si on faisait cette expérience, il est certain que les médecins ne mettraient pas 52 jours avant de s’apercevoir de la supercherie !

Au delà du fait que les médecins n’aient pas détecté les faux malades, le plus choquant dans l’expérience de Rosenhan reste donc bien la longueur des hospitalisations et le fait que le diagnostic initial colle de manière indélébile à la peau du patient.

Dans son article, Rosenhan décrit aussi longuement les conditions déshumanisantes dans lesquelles se trouvent les patients des hôpitaux psychiatriques. Beaucoup de choses font froid dans le dos, mais il est bon de se rappeler que l’article date d’il y a maintenant 40 ans, et qu’aux Etats-Unis comme dans d’autres pays, les institutions psychiatriques ont beaucoup évolué, et se sont éloignées de la vieille image de l’asile de fous. Je serai curieux de voir une réplique de l’expérience aujourd’hui !

 [1] Rosenhan, David L. « On being sane in insane places. » Science 179.4070 (1973): 250-258.

[2] Kety S. « From rationalization to reason. » American Journal of Psychiatry 131.9 (1974): 957-963.

[3] Spitzer, Robert L. « On pseudoscience in science, logic in remission, and psychiatric diagnosis: A critique of Rosenhan’s » On being sane in insane places ». » (1975): 442.

Crédits

« AU TREMBLANT, NOUS ETIONS A NOUVEAU AUX PETITS OISEAUX »

septembre 2000 : Congrès Commun ANQ/ANLLF

novembre 2000 : une Lettre sur le Journal faxé de Neurologie diffusée à tous les Neurologues Francophones

avril 2016 : souvenir à l'occasion de l'AAN à Vancouver, et regret de l'absence d'un organe de diffusion en langue vernaculaire à l'ensemble de la communauté neurologique francophone ...

   

LE JOURNAL FAXE DE NEUROLOGIE

INFORMATION COMMUNIQUEE PAR L’ANLLF ET LE SNN

DIRECTEURS DE LA PUBLICATION                                                                               

Dr H. DECHY – Dr J. VRIGNEAUD 

 

 

Tous les deux ans, depuis une décennie (du cerveau), les membres de l’Association des Neurologues du Québec (ANQ) qui regroupe toutes les modalités d’exercice… et les membres de l’Association des Neurologues Libéraux de Langue Française (ANLLF) se rencontrent, à l’occasion d’un Congrès commun, alternativement au Québec et en France.

Madame Pauline Marois, Ministre d’Etat de la Santé et des Services Sociaux du Québec, nous a fait l’honneur de sa participation et d’une allocution sur les projets du système de soins, particulièrement neurologiques, du Québec – qui fera l’objet d’un prochain journal. Impossible, au Québec, de faiblir sur la francophonie, impossible, auprès du Ministre de la Santé et de nos confrères, de taire notre mise au banc des accusés. Voici le discours de réponse.

Madame la Ministre,

« French forbidden » titrait au début d’année notre Quotidien du Médecin national en réaction à la décision officielle de hautes autorités savantes de l’Assistance Publique des Hôpitaux de Paris d’imposer l’idiome anglais à tout travail scientifique.

Rassurez-vous, ce camouflet, pour tous nos amis francophones, a rapidement  fait l’objet d’un «Grand Métinge de la Langue Française en colère » à l’Assemblée Nationale de la République Française.

Dieu Merci, des responsables et politiques de tous horizons nous ont convaincus, sans s’opposer à un véhicule de communication universelle, de la défense d’une âme, d’un passé, d’une culture commune, de la pérennisation d’un autre mode de pensée.

Comme en 1996, lors de notre précédent congrès au Québec, organisé par les Docteurs Yves Lapierre et Martin Veilleux, nous retrouvons tous, je crois, le bonheur et la fierté de notre parlure. Nous sommes « aux petits oiseaux ».

Nos membres fondateurs, le Docteur Hubert Dechy en particulier, et notre ancien Président le Docteur Pierre Hinault ont voulu, dès 1987, créer l’Association des Neurologues Libéraux de Langue Française pour pouvoir s’élargir au monde francophone tout entier sous l’autorité d’un vice-président à la francophonie, hier le Docteur Guy Monseu de Bruxelles, aujourd’hui le Docteur Jean-Marie Gerard de Mons en Belgique.

Outre le Québec, nous nous sommes déplacés en 1991 à Bruxelles, et en 1998 au Liban dans la Vallée de la Bekaa à Sahlé chez le Docteur Michel Ferzli. Nous recrutons actuellement dans 13 pays. Nous œuvrons, depuis sa création, à l’invitation et à la participation de Neurologues Francophones des cinq continents à nos Journées de Neurologie de Langue Française, équivalent de l’Académie Américaine de Neurologie. Nous poursuivons la mise au point d’un développement d’aide matérielle particulièrement en Afrique Noire et dans le Sud Est Asiatique sous l’autorité d’un chargé de mission dynamique le Docteur Nicolas Schmidt. Le Docteur Jacques Reis nous prépare un prochain congrès au Maroc.

En naviguant sur la toile très dense et remarquable du Québec, j’ai atteint le port du Ministère de la Santé et des Services Sociaux et avoue avoir été éberlué de la réglementation en matière du devoir de respect par tous les membres du personnel quel que soit leur statut ou leur catégorie professionnelle de la politique relative à l’emploi et la qualité de la langue française. Vous êtes dans ce challenge, Madame la Ministre, les meilleurs.

Madame la Ministre, sans doute partageons-nous les mêmes constatations au Québec et en France, le poids de la pathologie neurologique. Le coût direct et indirect de la maladie d’Alzheimer en inflation dans une population vieillissante, le coût direct et indirect des accidents vasculaires cérébraux qui restent une des causes de morbidité et de mortalité les plus élevées dans nos pays, le coût direct et indirect de la sclérose en plaques largement diffusée dans nos pays septentrionaux, le coût direct et indirect de la maladie épileptique objet d’une grande et ancienne école Canadienne, le coût direct et indirect de la maladie de Parkinson, de la maladie migraineuse, des troubles mentaux, des dégâts occasionnés par l’alcool et les drogues et j’en passe…

La décennie du cerveau a voulu convaincre que nous n’étions plus contemplatifs dans ces maladies mais commençons à être actifs… mais à quel prix ! Les médecins français, notamment les Neurologues sont aujourd’hui mis au banc des accusés pour leurs dépenses alors que notre système de santé est valorisé par l’étude de l’Organisation Mondiale de la Santé qui le place au premier rang pour la qualité de vie apportée à nos concitoyens. La rigueur de la détection et la rigueur du redressement des déviations par rapport à des normes pénalisent nos compatriotes. L’évaluation du besoin de santé, l’accréditation des hommes et des structures de soins – comme notre activité de formation médicale continue ici au Mont Tremblant – paraissent les vrais garants pour l’excellence de notre service au public.

Madame la Ministre, au nom de mes Collègues et de leur famille ici présents, au nom des 650 membres de l’Association des Neurologues Libéraux de Langue Française, je vous remercie très chaleureusement et sincèrement de votre présence, témoignant de la grande amitié entre le Québec et la France.

Je profite pour remercier, en votre présence, les neurologues du Québec et leur Président le Docteur François Delisle. Nous partageons depuis plus de 10 ans, l’Association des Neurologues du Québec et l’Association des Neurologues Libéraux de Langue Française, une même motivation pour la qualité scientifique et humaine de nos relations.

Le 9 novembre 2000

 

Docteur Bernard MONTAGNE

Président de l’Association des Neurologues Libéraux de Langue Française 

Albert Hofmann, de l'ergot aux chamanes et à Woodstock

 

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3   www.youtube.com/embed/wXly3AS9Tc4

4  www.youtube.com/embed/lJ-LW3kjEH8

 

 

 en prime " Lucy in the  Sky with Diamonds" des Beatles !

www.youtube.com/embed/sexoN2XEG90

 

et "Soul Sacrifice" (Santana / Michael Shrieve)  en direct de Woodstock

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André Vésale

 

André Vésale


André Vésale est un médecin belge considéré comme étant le plus grand anatomiste de la Renaissance, voire le plus grand de l’histoire de la médecine. Ses travaux ont permis de corriger des notions erronées qui prévalaient depuis plus de mille ans et bloquaient l’évolution scientifique.

A ce titre, on l’a surnommé « le père de l’anatomie moderne ».

Maison de Vésale à Bruxelles
La maison de Vésale à Bruxelles

Le descendant d’une lignée de médecins

André Vésale, né le 31 décembre 1514 à Bruxelles, est issu d’une famille flamande originaire de Wesel en Rhénanie. De son vrai nom, Andries Van Wesel, il fera Andreas Vesalius, l’usage de l’époque étant de latiniser les noms des personnes en vue.

André reçoit une solide éducation classique à Bruxelles, puis au Collège des Trois Langues de l’université de Louvain où il se décide à suivre la tradition familiale et d’étudier la médecine. Car il s’agit bien d’une véritable tradition familiale … Jugez plutôt :

  • Son arrière-grand-père était le médecin de Charles le Téméraire
  • Son grand-père était le médecin particulier de Maximilien d'Autriche
  • Son père, Andries, était l’apothicaire de Maximilien d’Autriche et de sa fille Marguerite d'Autriche, la tante de Charles Quint.

La maison familiale étant située à proximité du gibet où s’effectuaient les exécutions, le jeune Vésale a l’opportunité de faire de premières observations sur les cadavres nettoyés par les oiseaux.

Ses études

Vésale au travail
Vésale au travail chez lui

En 1532, Vésale décide de poursuivre ses études à l’université de Paris. Il y étudie les théories de Galien (médecin grec de l’Antiquité) sous la direction de professeurs réputés. Les cours universitaires d’anatomie consistaient en une lecture des textes de Galien pendant qu’un barbier autopsiait un chien ou, pendant la saison hivernale et seulement à 2 reprises, un corps humain de pendu.

Vésale se découvre une passion pour l’anatomie et n’hésite pas à demander les corps des pendus au gibet de Montfaucon ou à les dérober si nécessaire. Il étudie alors ces corps et apprend à les disséquer dans sa cave, se familiarisant ainsi avec la véritable anatomie humaine. Un jour, alors que le barbier chargé de réaliser l’autopsie à l’université était souffrant, Vésale le remplace au pied levé. La séance de dissection suscite un tel intérêt que les autopsies suivantes lui sont également confiées.

Mais la guerre que se livrent François 1er et Charles Quint rappelle Vésale aux Pays-Bas. Après un court service dans l’armée impériale, il rentre à Louvain où il soutient sa thèse en 1537 avant de partir pour l’Italie.

Il se rend à l’université de Padoue qui n’obéit pas à l’Inquisition et où les recherches se font dans une grande liberté. Devenu docteur, il reçoit la chaire de chirurgie et d’anatomie. Parallèlement, il enseigne également à l’université de Bologne et à l’université de Pise.

L’anatomie avant Vésale

Au Moyen âge, la médecine du bassin méditerranéen bénéficie de l’héritage des 2 grands maîtres que furent Hippocrate (5e siècle avt J.C.) et Galien (2siècle apr. J.C.).

Hippocrate Galien
Hippocrate 

Galien 


La dissection des corps humains étant interdite par le droit romain, Galien a dû se contenter de disséquer des singes en faisant valoir qu’ils étaient anatomiquement semblables aux humains. Une extrapolation un peu rapide ! Si à cela on ajoute la tradition de l’Eglise toute puissante consistant à interdire la dissection d’un corps humain sous prétexte qu’il est impossible de le toucher sans détériorer son âme, on comprendra que les connaissances anatomiques aient peu progressé depuis Galien.

Lorsque Vésale entreprend ses études, Galien est donc la principale référence des médecins ; la représentation qu’ils se font du corps humain et de son fonctionnement ne leur est pas personnelle puisqu’aucun n’a réalisé d’expérience permettant d’actualiser les travaux de Galien. La médecine galénique est enseignée comme un dogme dans les universités d’Europe occidentale ; les erreurs de Galien, même les plus grossières, sont ainsi répétées sans contestation !

Vésale réfute Galien

Planche anatomique de Vésale
Planche anatomique

Lorsqu’il enseigne l’anatomie et la chirurgie à l’université de Padoue, Vésale rénove les leçons en pratiquant lui-même les dissections. Sur la table, près du cadavre ouvert, sont posés une plume et un encrier ainsi que du papier pour prendre les notes qui lui permettront de consigner le résultat de ses travaux. Il conserve d’ailleurs pour ses étudiants des dessins méticuleux sous la forme de 6 grands tableaux anatomiques illustrés. Souvent en manque de cadavres, il illustrera alors ses cours avec ces planches qu’il fera paraître dans un recueil sous le titre « Tabulae anatomicae sex » (Six tableaux anatomiques).

En 1539, la célébrité de Vésale est telle qu’il commence à obtenir un approvisionnement régulier en corps ; un juge de ses amis va même jusqu’à retarder les exécutions des condamnés à mort en fonction des « besoins cadavériques » de l’anatomiste. Les dissections se font en public et obtiennent un succès comparable à celui des exécutions …

A partir de ses propres dissections, Vésale est à même de démontrer que les descriptions anatomiques réalisées par Galien correspondent au corps d’un singe et non à celui d’un homme. Pour confirmer sa thèse, il dissèque le cadavre d’un singe et celui d’un homme.

L'anatomie avant Vésale
L’anatomie avant Vésale

Vésale entreprend ensuite la rédaction d’un impressionnant traité d’anatomie en 7 volumes qu’il publie en 1543 et qu’il dédie à Charles Quint : « De Humani Corporis Fabrica », couramment appelé « La Fabrica ». Le texte est illustré par des planches réalisées par le Titien et l’un de ses élèves. Vésale y dénonce 200 erreurs de Galien et des Anciens. Une seconde édition de l’ouvrage, corrigé et complété, paraîtra en 1555.

Voici, à titre d’information, ce que Vésale écrit dans la préface de « La Fabrica » :

« Comme les médecins jugeaient que seul le traitement des affections internes était de leur ressort et qu’ils pensaient que la connaissance des viscères leur suffisait amplement, ils négligèrent, comme si elle ne les regardait pas, la structure des os, des muscles, des nerfs, des veines et des artères qui irriguent les os et les muscles. Ajoutez à cela que l’abandon à des barbiers de l’anatomie fit non seulement perdre aux médecins toute connaissance réelle des viscères mais aussi toute habileté dans la dissection, à tel point qu’ils ne s’y livrèrent plus. Les médecins, parlant de choses qu’ils n’ont jamais abordées de près mais qu’ils ont prises dans les livres et confiées à leur mémoire, sans jamais regarder les objets décrits, plastronnent, juchés sur leur chaire, et y vont de leur couplet. Les barbiers sont tellement ignorants des langues qu’ils ne peuvent fournir aux spectateurs des explications sur les pièces disséquées ; il leur arrive aussi de lacérer les organes que le médecin leur ordonne de montrer. Celui-ci, qui n’a jamais mis la main à une dissection, se contente de son commentaire. Ainsi, tout est enseigné de travers ; les journées passent à des questions ridicules et, dans tout ce tumulte, on présente aux assistants moins de choses qu’un boucher, à l’abattoir, ne pourrait en montrer à un médecin ; et je ne parle pas des Ecoles où l’idée de disséquer l’organisme humain n’est guère venue à l’esprit : voilà à quel point l’antique médecine a vu, depuis d’assez nombreuses années déjà, ternir son ancien éclat ».

Ce traité, le plus exact et le plus complet de l’époque, provoque des débats passionnés ; il est à la fois un sujet d’admiration et de scandale. Ecoeuré et découragé par les propos irascibles des galénistes convaincus, Vésale abandonne l’étude de l’anatomie et brûle même ses manuscrits … ce qu’il regrettera ultérieurement !

Au service de l’empereur

Après un séjour à Pise, Vésale rejoint Charles Quint à Bruxelles et devient son premier médecin personnel. Il perpétue ainsi la longue tradition de service à l’Empire de sa famille. Sa vie n’en devient pas pour autant un long fleuve tranquille : il accompagne l’empereur lors de ses voyages et de ses campagnes et parcourt sans cesse l’Empire par monts et par vaux.

En 1555, Charles Quint abdique et nomme Vésale « comte palatin » au service de son fils Philippe II d’Espagne. Pendant quelques temps il jouira d’une position brillante à la cour de Madrid.

Grâce à ses connaissances anatomiques, Vésale s’illustre comme chirurgien de l’armée impériale. Sa réputation dans ce domaine devient même si grande qu’en 1559, lorsque Henri II, roi de France, est blessé d’un coup de lance, il est appelé à son chevet malgré la présence d’Ambroise Paré, le chirurgien du roi. Vésale ne pourra que constater le caractère mortel de la blessure : la lance avait pénétré par l’œil et lésé le cerveau.

Une fin de vie controversée

L'île de Zante
L’île de Zante

En 1564, Vésale se rend en pèlerinage en Terre Sainte. A son arrivée à Jérusalem, il reçoit un message lui demandant d’accepter une nouvelle fois le poste de professeur à l’université de Padoue devenu vacant. Lors du voyage de retour, son bateau fait naufrage près des côtes de l’île grecque de Zante où l’humaniste meurt du typhus le 15 octobre 1564 à l’âge de 50 ans.

Mais pourquoi donc Vésale a-t-il ressenti le besoin d’effectuer un pèlerinage, lui qui n’avait pas hésité à braver les interdits de l’Eglise ? L’explication relève à la fois de la rumeur et de la légende sans que des faits avérés aient corroboré une hypothèse plausible. Le conditionnel est donc plus que jamais de mise …

N’ayant pu sauver une dame de la cour, Vésale aurait voulu connaître la cause de sa mort et demandé l’autorisation de pratiquer une autopsie. Alors que le thorax était ouvert, le frère de la défunte aurait cru voir battre le cœur et accusé le médecin d’avoir disséqué une personne vivante.

L’affaire aurait été portée devant le Tribunal de l’Inquisition qui aurait condamné le médecin au bûcher. Vésale aurait cependant été sauvé par Philippe II qui aurait commué la peine en exil définitif après un pèlerinage à Jérusalem.

Sigmund Freud

 

Le père de la psychanalyse

Il a inventé la psychanalyse. Théorisé les notions de conscient, d’inconscient, de rêve, de refoulement, de transfert ou encore de complexe d’Œdipe. Retour sur la vie de Sigmund Freud, cet analyste qui a révolutionné la conception du psychisme humain.

Sigmund Freud naît le 6 mai 1856 à Freiberg, en Moravie, en actuelle République Tchèque, dans une famille juive. Alors qu’il n’a que trois ans, son père, Jacob Freud, fait faillite. En 1860, la famille part tenter sa chance à Vienne, fuyant par là-même une ville rongée par l’antisémitisme.

Freud, qui lit Shakespeare, Homère, Schiller et Goethe dès l’âge de 8 ans, y fait de brillantes études scientifiques. En 1881, il devient docteur en médecine et se tourne d’abord vers la neurologie.

Quatre ans plus tard, bénéficiant d’une bourse d’études, le jeune médecin part en France et suit, à l’hôpital de la Salpétrière à Paris, les cours du professeur Jean-Martin Charcot, l’un des neurologues les plus renommés de l’époque, notamment pour ses travaux sur l’hystérie et l’hypnose.

De retour à Vienne où il s’établit comme médecin, Freud s’attaque au traitement des maladies nerveuses. Défenseur des théories du professeur Charcot, il prononce un discours décrivant l'hystérie masculine, en 1886, devant la Société des Médecins de Vienne. Battant en brèche l’idée, répandue à l’époque, qu’il s’agissait d’une maladie typiquement féminine. Tollé de ses confrères qui le mettent au ban de leur société.

La même année, Freud épouse Martha Bernays, à qui il est fiancé depuis longtemps. Le couple aura six enfants, dont Anna Freud, qui deviendra psychanalyste.

Pensées

A cette époque, le neurologue soigne ses patients en ayant recours à l'électrothérapie et à l'hypnose, mais abandonne rapidement cette voie, aux résultats spectaculaires mais peu durables.

 En 1895, il publie, avec son ami, Joseph Breuer, médecin et physiologiste autrichien, Etudes sur l’hystérie. L'ouvrage rassemble les cas traités par les deux médecins depuis 1893, dont celui d'Anna O. Une femme supposée hystérique, patiente de Joseph Breuer, qui la considère comme l'exemple type d'un nouveau type de cure, qu'il nomme cathartique. Le principe : faire raconter au patient, placé sous hypnose, des événements traumatiques et enfouis de son passé et l'en libérer par l'expression de cette parole.

Naissance de la psychanalyse

Freud passe de longues heures à étudier ce cas. Et à partir de là, il développe une nouvelle approche basée sur une exploration de la vie psychique consciente et inconsciente. Sur une étude de la part visible de la conscience humaine, et de celle, cachée, qui affleure par les lapsus, les rêves, les mots d’esprit et les actes manqués. 
En 1896, il lui donne le nom de «psychanalyse». Son objectif : dénouer des troubles psychiques médicalement inexpliquables.

Dès lors, Freud développe sa théorie du conscient, du pré-conscient et de l’inconscient. Une première révolution dans la représentation du psychisme.

Quelque temps après, son père meurt, et Freud entreprend de « s’auto-analyser » grâce à la correspondance soutenue qu’il entretient avec son ami, le docteur Fliess. Il met alors progressivement en évidence, à partir de ses propres souvenirs et de ses propres rêves, le principe de refoulement, le complexe d'Oedipe, la théorie du transfert, puis, celle de l’interprétation des rêves avec un ouvrage éponyme, qui paraît en 1900.

Il y décrit pour la première fois le concept d’association libre, l’un des principes fondamentaux de la psychanalyse. L'idée : le patient doit exprimer spontanément tout ce qui lui passe par l’esprit.

En 1902, Freud est nommé professeur titulaire à l'université de Vienne. Trois ans plus tard, il publie le Cas Dora, la première narration d'une analyse, ainsi que Trois essais sur la théorie sexuelle, dans lesquels il expose sa théorie sur la place de la sexualité dans le développement de la personnalité.

La théorie freudienne s'exporte

Autour de lui, se forme un groupe de sympathisants, dont Carl Gustav Jung, psychiatre et essayiste suisse, fondateur de la psychologie analytique. Les deux hommes se rencontrent en 1907 et entretiennent une correspondance. Mais très vite, des divergences apparaissent entre eux. Jung remet en cause l’approche analytique et l’élaboration freudienne de la structure de l’inconscient. Dans les années 1910, ils se séparent.

A la même époque, la psychanalyse s'exporte outre-Atlantique, quand Freud est invité par le professeur Stanley Hall, philosophe et psychologue à la Clarck University, aux Etats-Unis. Et fait de nombreux adeptes.

En 1920, Freud écrit Au-delà du principe de plaisir. Un autre ouvrage majeur qui théorise les pulsions de mort (Thanatos) et de vie (eros) qui cohabitent dans chaque être, défini par le Moi, le Ça, et le Surmoi.

DATES

  • 6 mai 1856 : naissance à Freiberg, en Moravie (aujourd’hui Pribor, en République tchèque), de Sigismund Schlomo Freud. 1860 : la famille Freud emménage à Vienne, en Autriche.
  • 1876-1882 : suit des études de biologie et de physiologie.
  • 1885-1886 : séjour à Paris dans le service du professeur Jean Martin Charcot, à l’hôpital de la Salpêtrière.
  • 1886 : épouse Martha Bernays et s’installe comme médecin à Vienne.
  • 1897 : commence son autoanalyse et invente le complexe d’Œdipe.
  • 1913 : rupture avec Carl Gustav Jung.
  • 1923 : découverte de son cancer.
  • 1938 : exil en Grande-Bretagne.
  • 23 septembre 1939 : meurt à Londres.

Sir Joseph LISTER

Joseph Lister (1827–1912), 1st Baron Lister of Lyme Regis (copy after Walter William Ouless)

Dorofield Hardy (1853–1937)

The Royal Society

 

1827-1912

Chirurgien, naturaliste et micrographe britannique, inventeur de l'antisepsie moderne.

Lister fut un des premiers à comprendre que bien des maladies post-opératoires étaient dues aux déplorables conditions d'hygiène que connaissaient alors tous les hôpitaux. On dit de lui qu'il est le "Père de la chirurgie moderne".

Joseph Lister est né le 5 avril 1827 à Upton dans le comté d'Essex en Angleterre, dans une famille Quaker. Il est le fils de Joseph Jackson Lister, distillateur et co-inventeur de lentilles achromatiques pour microscopes. Il fut écarté des universités d'Oxford et de Cambridge ainsi que de King's College en raison de ses croyances religieuses non-conformistes (Quaker). L'Université de Londres était la seule grande institution qui ouvrait ses portes aux Quakers. Il fait donc ses études de médecine. En 1852 il est diplômé par "University College" de Londres, avec le grade de "Bachelier en Médecine". Il reçut l'influence de l'ophtalmologiste Wharton Jones et du physiologiste William Sharpley.

En 1853, il se rend à Edimbourg, et commençe sa carrière en étudiant la coagulation du sang, les inflammations post-traumatiques, les problèmes liés à la gangrène ainsi que les soins à donner aux plaies chirurgicales. Lister était naturaliste et micrographe avant d'être chirurgien, mais ayant épousé en 1854 la fille du chirurgien James Syme d'Edimbourg il se lance dans la chirurgie. En 1860, il est nommé Professeur de chirurgie de l'Université de Glasgow. Là, il est à la tête du service des amputations de l'hôpital, il constate avec effroi les ravages de la gangrène sur les fractures ouvertes et ne manque pas d'être impressionné par les désastres opératoires qu'il observe autour de lui : le taux de survivants ne dépasse pas 60%. C'est à Glasgow qu'il développa le concept d'antisepsie chirurgicale.

En 1865, Lister découvre la "théorie des germes" formulée par le bactériologiste français Louis Pasteur, dont les expériences révélèrent que la fermentation et la putréfaction étaient provoquées par des micro-organismes vivants en contact avec des matières organiques. Joseph Lister fut l'admirateur et l'ami de Pasteur qui n'a cessé de lui rendre hommage: "Quand les recherches de Pasteur eurent montré que l'atmosphère était septique, non à cause de l'oxygène ou autre constituant gazeux, mais du fait d'organismes minuscules qui s'y trouvent en suspension, j'eus l'idée qu'on pouvait éviter la décomposition des régions blessées sans supprimer l'air, en leur appliquant comme pansement une substance capable de détruire la vie des particules flottantes." Il en conclut que l'apparition du pus dans une plaie n'est pas un facteur de cicatrisation, comme on le croyait alors, mais une preuve de la mortification des tissus (gangrène). Mais à la différence de Pasteur, Lister ne pouvait pas "faire bouillir" ses patients pour éliminer les germes.

En 1867, il devint professeur au King's College à Londres durant 15 années.

Mais convaincu par les travaux de Pasteur que les accidents des plaies sont dus aux germes déposés par l'air, il a l'idée de recourir à l'acide phénique pour détruire ces germes. En effet il avait pris connaissance d'un article d'hygiène publique, publié dans un journal, qui informait de l'utilisation d'une nouvelle invention allemande - à base d'acide phénique - pour traiter les champs d'épandage municipaux. Quand le produit était répandu, les odeurs d'égouts disparaissaient et le bétail qui paissait alentour n'était pas affecté. Lister décida donc d'essayer de traiter ses patients avec le même produit sous forme de créosote (phénol). En 1865 Lister reçut à l'hôpital tour à tour deux patients: 
- d'abord, Charles Cobb qui présentait une fracture ouverte de cuisse pour lequel Lister décida de ne pas opérer mais de couvrir la plaie de compresse imbibée d'une solution phéniquée. Au grand étonnement de ses collègues, il n'y eut pas de complications et le patient a été sur pied, fracture consolidée en trois mois.
- puis, quelques mois plus tard le jeune James Greenless, âgé de 11 ans, présentait une fracture complexe à la suite d'un accident de circulation. Sa blessure fut nettoyée à l'aide de compresses imbibées également d'une solution phéniquée. L'adolescent fut sur pied au bout de six semaines.

Avant les expériences de Lister, les patients atteints de fractures ouvertes des membres développaient une sévère infection avec constitution d'un pus abondant et mourraient fréquemment. Si le chirurgirn dédidait d'opérer (c'est à dire d'amputer), le taux de mortalité était autour de 40%. 
Lister publia les résultats de ses premiers essais réussis en 1867 dans le "Lancet" sous le titre: "Le principe de l'asepsie dans la pratique de la chirurgie". Les couches de gaze trempées dans la solution phéniquée - appelé traitement de Lister - devint bientôt la référence pour le monde entier.
Lister en fait aussitôt l'application à la chirurgie opératoire et il voit ses malades guérir également sans suppuration à la suite d'opérations de hernies et d'amputations de jambes, ce qui ne se voyait jamais à cette époque; de plus, rien que pour les amputations, en traitant les blessures mais aussi les instruments et les blouses au phénol, Lister parvint en 1869 à réduire le taux de mortalité opératoire de 60 à 15%. C'était le pansement phéniqué, dont les résultats étaient déjà merveilleux. En 1870 il y ajoute, pendant l'opération, des pulvérisations phéniquées dans la salle d'opération et sur le personnel, ce qu'il appelle le "spray", ainsi que l'emploi de gaze phéniquée pour les pansements, de catgut phéniqué pour les ligatures vasculaires et de drains de caoutchouc phéniqués pour le drainage des plaies et voilà que dorénavant il voit disparaître de son service la pyohémie, l'érysipèle et la pourriture d'hôpital, autrement dit tous les grands fléaux de la chirurgie.

Les quelques chirurgiens qui tentèrent d'appliquer sa méthode n'ayant pas une idée assez claire de la façon de procéder, continuèrent d'avoir de mauvais résultats, en particulier de la gangrène.

En 1871 il fut appelé au château de Balmoral par l'entourage de la reine Victoria pour soigner un abcès de l'aisselle de la reine. Il obtint la guérison après incision et drainage par un tube caoutchouté imbibé de solution phéniquée. La même année, il annonce ces résultats sensationnels et publie la technique de sa méthode lors de la séance annuelle de la British Medical Association. En France cette méthode sera reprise par Just Lucas-Championnière qui s'était rendu auprès de Lister dès 1869. A son retour il raconta ce qu'il avait vu, mais ne su pas convaincre les chirurgiens parisiens, ce qui aurait permis d'éviter les désastres chirurgicaux entraînés par la guerre de 1870. Et poutant Lister avait publié une brochure de quatre pages intitulée "A Method of Antiseptic Treatment Applicable to Wounded Soldiers in the Present War." Mais cet article ne reçut pas la publicité suffisante permettant d'agir, sur le terrain, sur les plaies de guerre. Les pertes de guerre furent horribles. Les taux de mortalité obtenus par les chirurgiens militaires français étaient autour de 75% et plus. Officiellement il y eut 10.006 morts sur 13.173 soldats blessés qui subirent des amputations, qu'il s'agisse de fracture des membres, des doigts ou des orteils. C'est en 1874 qu'il mît en pratique cette méthode qui donna d'excellent résultats, il fut suivi par les accoucheurs Stéphane Tarnier et Paul Bar. La première application de l'antisepsie sur une grande échelle a été l'oeuvre du chirurgien germano-esthonien Ernst von Bergmann, au cours de la campagne russo-turque de 1877-1878. Les découvertes de Lister sur l'antisepsie (anti-infection) furent d'abord accueillies avec scepticisme, mais, dans les années 1880, elles étaient acceptées par tous.

En 1883 Lister fut fait baron Lister of Lyme Regis par la reine Victoria et fut le premier médecin à accéder à la pairie en 1897.Nous devons mentionner ici que l'antisepsie avait été entrevue dès 1847 par Ignace-Philippe Semmelweis alors assistant à la maternité de Vienne, à l'occasion de ses observations sur l'origine de la fièvre puerpérale. Elle avait également retenu l'attention de Holmes, gynécologue à Boston. En 1891 il fut l'un des fondateur de l'Institut Anglais de Médecine Préventive, copié sur le modèle de l'Institut Pasteur de Paris.

En 1892, Lister était présent à Paris dans le grand amphithéâtre de la nouvelle Sorbonne pour fêter les 70 ans de Pasteur, à l'initiative des Professeurs Bouchard et Guyon, pour lui apporter l'hommage de l'humanité reconnaissante. Lister apparaît être un héros malheureux. Affectueusement appelé "the Chief" par son staff et ses étudiants, il était timide, de petite taille, réservé, bègue, sans aptitudes oratoires, mais proches et affectueux avec ses patients et scrupuleusement honnête.

Lister meurt le 10 février 1912 à Walmer dans le Kent. Il eut la chance de constater le résultat de son travail de son vivant. Il était sans doute une "légende vivante".

Les opérés, de la chirurgie humaine ou vétérinaire, ont une dette envers Lister pour sa contribution à l'asepsie chirurgicale afin de combattre l'infection post-chirurgicale et la mortalité post-opératoire. 
"I am a believer in the fundamental doctrines of Christianity"

Philippe Ignace Semmelweis, la vérité prématurée...

 

Vienne, 1846. Entre 20 % et 30 % des femmes meurent de fièvre puerpérale à l'hôpital, après leur accouchement. Un médecin hongrois refuse cette « fatalité » et ses recherches l'amènent à édicter les principes de l'asepsie. Une découverte qui le met au ban de la Faculté : Semmelweis a le tort d'avoir raison avant que Pasteur mette en lumière le rôle des microbes. Son raisonnement est scientifiquement imparable, pourtant personne ne peut entendre. Ne veut entendre ?

C'est l'histoire de la lettre volée, que conte Edgar Alan Poe, où Dupin le détective, armé de logique, ridiculise la police scientifique, encombrée d'appareils à sonder les murs et de microscopes. Déguisé en habitude, camouflé de banalité – objet de toutes les convoitises –, le pli est là, dans le bureau du suspect. Tout est toujours là, à portée de regard. Il suffit de bien voir. C'est l'histoire de ces évidences, tellement évidentes après coup. Si causes et effets voisinent, encore faut-il un regard pour les relier. Le vôtre, Philippe Ignace Semmelweis, était un regard à se faire arracher les yeux. Non content de chambouler les représentations en place, il foudroyait de mépris les mandarins qui refusaient ses lumières. Bien sûr, après votre mort, vous êtes devenu un exemple, mais pour rendre un juste hommage au drame de votre vie, il convient de le lire comme une pièce éternellement actuelle.

Le 27 février 1846, fraîchement diplômé d'obstétrique, vous êtes nommé assistant du professeur Klin, à Vienne. Par rotation de vingt-quatre heures, deux pavillons accueillent les femmes au terme de leur grossesse. Le professeur Bartch dirige le second, mais mauvaise pioche ? c'est de celui du professeur Klin que se dégage une horrible réputation, comme vous le notez dès votre entrée en fonctions : « Une femme est prise brusquement vers cinq heures de l'après-midi de douleurs dans la rue... Elle n'a pas de domicile, se hâte vers l'hôpital et comprend qu'elle arrive trop tard..., la voici suppliante, implorant qu'on la laisse entrer chez Bartch au nom de sa vie qu'elle demande pour ses autres enfants... On lui refuse cette faveur [1]. » Pas une Viennoise ne l'ignore : plutôt accoucher dans la rue que chez Klin ! Installée en long séjour à l'hôpital, la fièvre puerpérale entraîne immanquablement la mort.

Une vieille lune que cette « fièvre des accouchées », et qui fait la nique à toutes les commissions d'étude. En 1774, Louis XVI réunissait déjà à Paris le collège des médecins pour enrayer l'épidémie qui frappe l'Hôtel- Dieu. On supposa le lait empoisonné, et toutes les nourrices furent éloignées de Paris. Si la mesure n'enraya pas l'épidémie, elle ne l'aggrava point. Londres, Paris, Milan : régulièrement, des conclaves d'experts tentent de comprendre la fièvre puerpérale, et nous aurions mauvais esprit de railler avec condescendance leurs vains efforts. Au moins s'inscrivent-ils en faux contre l'ordre admis – implacable et supérieur – qui affecte principalement les femmes sans logis, les « filles mères » enfantant à l'hôpital. Dans la bonne société, on accouche à domicile... À Vienne, en cette année 1846, la mortalité post-natale frappe 31 % des femmes chez Klin et 16 % chez Bartch. « On meurt plus chez Klin que chez Bartch » : les faits sont indéniables, mais vous osez les dire à voix haute, Semmelweis ; vous proclamez vouloir les comprendre et, pis, les modifier. Plus que la fatalité, le coupable serait donc l'ignorance des hommes. Klin ne va pas être content, vous allez l'humilier... Et cela tombe mal, c'est votre supérieur hiérarchique, et c'est un fat.

On incriminait les phases de la Lune ou la vétusté des locaux, mais la Lune est la même pour Bartch ou Klin, et les bâtisses ont le même âge. Et puis la diète, la chaleur, le froid... Quand même, chez Bartch, ce sont des sages-femmes qui procèdent aux touchers des futures mères, alors que, chez Klin, cette tâche est dévolue aux étudiants en médecine. Une supposition attribuait les causes de la fièvre à une inflammation ; une rumeur incrimine les étudiants : moins doux que les sages-femmes, leurs examens provoqueraient des irritations à leurs patientes. Hypothèse, expérimentation : faisons donc passer les étudiants chez Bartch et accueillons les sages-femmes chez Klin. Observation : les taux élevés de mortalité suivent les étudiants. Conclusion de Semmelweis : les étudiants sont responsables de la fièvre puerpérale. Interprétation de Klin : ce sont les étudiants étrangers. Chassons-les ! Jeune Hongrois écrasé par la prétention autrichienne, vous vous fâchez tout rouge, Semmelweis ; vos jours chez Klin sont maintenant comptés ; à la prochaine incartade, ce sera la révocation. Et la fièvre puerpérale reprend sa ronde macabre, la clochette de l'aumônier distribuant l'extrême-onction retentit de plus belle. Aigrelette et pourtant sinistre. Déclenche-t-elle le fléau en angoissant les autres parturientes ? On l'affirme, on prie le prêtre d'officier sans clochette.

Obsédé par la fièvre, vous passez désormais jour et nuit à l'hôpital, multipliez les observations et tentez de tisser la vérité entre tant de faits. Les femmes qui accouchent dans la rue avant d'être transportées à l'hôpital semblent épargnées par l'« épidémie ». Étrange... Votre formation première est la chirurgie et, lors de vos études, vous notiez déjà : « Tout ce qui se fait ici me paraît bien inutile, les décès se succèdent avec simplicité. On continue à opérer, cependant, sans chercher à savoir vraiment pourquoi tel malade succombe plutôt qu'un autre dans des cas identiques. » Neuf interventions chirurgicales sur dix se soldent alors par la mort sur la table d'opération ou, moins enviable et tout aussi fatal, par le long calvaire des infections. « Pus bien lié », « pus de bonne nature », elles ravagent les blessés, et les chirurgiens en discutent doctement pour masquer leur ignorance. Nous sommes sous le règne de la génération spontanée et l'on ne connaît rien aux infections. Rageur, obstiné, vous vous attachez aux pas des étudiants, et vous remontent des souvenirs de cours d'anatomie pathologique. Dissections, autopsies, coupes de tissus cadavériques, vous vous souvenez des coupures mortelles que s'infligèrent certains de vos camarades avec des instruments maculés. Là encore, la mort, et pas d'explications. Bizarre... Alors, l'intuition pure ; venue d'on ne sait où, l'idée qui s'impose : demander aux étudiants qui examinent les femmes de se laver les mains. Que ressent-on à ce moment, Semmelweis ? Une fébrilité sans pareille, un trépignement intérieur où bouillonne l'envie d'éprouver sa prémonition ? Ce ne sera pas pour cette fois : Klin refuse tout net cette mesure que, dans la science de l'époque, rien ne motive. Indignation, altercation, révocation le lendemain, 20 octobre 1846. Écorché, vous filez deux mois à Venise apaiser vos nerfs aux jardins de pierre. C'est de retour à Vienne que vous apprenez que Kolletchka, l'un de vos amis professeur d'anatomie, est mort des suites d'une coupure survenue lors d'une dissection : « Quand je connus tous les détails de la maladie qui l'avait tué, la notion d'identité de ce mal avec l'infection puerpérale [...] s'imposa si brusquement à mon esprit, avec une clarté si éblouissante, que je cessai de chercher ailleurs depuis lors [...]. Phlébite... Lymphangite... Péritonite... Pleurésie... Péricardite... Méningite... tout y était ! Voilà ce que je cherchais depuis toujours dans l'ombre, et rien que cela. » Ce sont des exsudats cadavériques qui ont causé la mort de Kolletchka, et « ce sont les doigts des étudiants, souillés au cours de récentes dissections, qui vont porter les fatales particules dans les organes génitaux des femmes enceintes, et surtout au niveau du col utérin ». L'histologie n'offre pas encore les moyens de repérer les « fatales particules » au microscope ; seule l'odeur permet de les distinguer : « Désodoriser les mains, tout le problème est là. » Les étudiants devront se laver les mains avec une solution de chlorure de chaux avant tout examen auprès d'une femme enceinte. Skoda, un médecin très influent auprès de la cour impériale, intercède pour que l'expérience soit tentée dans le pavillon de Bartch. La mortalité par fièvre puerpérale chute à 0,23 %... L'histoire pourrait s'arrêter là et intervenir le happy end, mais l'Histoire bafouille parfois, et, question bégaiement, vous avez été servi, Semmelweis ! Les étudiants et le personnel de l'hôpital, auxquels ont été imposées les ablutions à la chaux, protestent contre ces « lavages malsains ». Le professeur Klin intrigue furieusement pour discréditer son rival. Autant à Amsterdam qu'à Edimbourg et Londres, les éminents professeurs informés de cette nouvelle méthode la rejettent, avec dédain ou politesse. Pis, les rares qui l'expérimentent, comme Scanzoni à Prague, contestent ses résultats. À Vienne, seuls cinq médecins renommés, dont Skoda, soutiennent cette procédure révolutionnaire. Le scandale enfle, gagne toute la ville. Tous les jours dans votre hôpital, Semmelweis, malades et infirmiers vous insultent. Une bagarre éclate à l'Académie des sciences, où l'on débat. De votre méthode ou de votre cas ? Quoi qu'il en soit, c'en est trop : seconde révocation le 20 mars 1849 et interdiction de résider à Vienne. Aujourd'hui, les esprits vertueux s'indignent de cet acharnement qui vous frappa. Comme si, de nos jours, les passions idéologiques ne biaisaient plus les recherches. Comme avant – ni pire ni meilleur –, bêtise et méchanceté nouent leur sale alliance. Et, comme toujours, la vérité doit s'affubler chez les communicants pour se présenter dans le monde. C'est toujours la même histoire, Semmelweis. Terminons la vôtre, le sort s'acharne...

Vous vous réfugiez dans votre Budapest natale, juste après la révolution de décembre 1848 confirmant ainsi un talent certain à vous fourrer dans toutes les situations explosives !. Un temps chassés, les Autrichiens reviennent bien vite et corsètent encore plus le pays, poussant les années à venir dans les griffes de la misère. « Enfin, j'ai retrouvé notre meilleur ami vivant [...]. Une grande mélancolie est marquée sur ses traits et, je le crains, pour toujours [...]. Il ne m'a rien dit de sa gêne matérielle, trop évidente, hélas ! [...] De ses travaux de Vienne, il continue à se taire », écrit l'un de vos anciens collègues à Skoda, votre protecteur viennois. Ce dernier use alors de son entregent pour vous recommander à un poste de premier assistant à la maternité de Pest. Vous n'allez même pas rendre au professeur de ce service la visite de courtoisie qui s'imposerait. Un autre Viennois, dont la mère fut épargnée par la fièvre puerpérale, aurait probablement qualifié votre état de dépressif ; plus aucun désir ne vous anime... C'est alors qu'un jeune étudiant venu de Kiel vous raconte cette lugubre histoire : « J'étais l'élève du professeur Michaelis, le célèbre accoucheur de Kiel [...]. Il s'est suicidé récemment dans des circonstances très particulières. Ayant récemment assisté une de ses cousines lors de son accouchement, celle-ci succombait peu de jours plus tard par infection puerpérale [...]. Il ne devait pas tarder à se convaincre qu'il en était entièrement responsable, car dans les jours précédents il avait précisément soigné un certain nombre de femmes atteintes de fièvre puerpérale sans prendre ensuite aucune des précautions que vous aviez indiquées et qu'il connaissait depuis longtemps. » Ce messager de la mort vous procure un électrochoc salutaire et vous sollicitez un poste à l'hôpital de Budapest. Accordé, mais sous condition : pas question de reproduire les scandales de Vienne. Birley, le patron du service, brave homme un tantinet pleutre, a d'ailleurs son idée sur tout ce qui s'est passé : Klin ne purgeait pas méthodiquement ses patientes... Semmelweis, vous allez faire bonne mine et, pendant plus de quatre ans, rédiger en secret un livre essentiel : L'Étiologie de la fièvre puerpérale. Durant tout ce temps, vous désinfectez-vous les mains en catimini avant d'examiner vos patientes ? Vous essayez encore de correspondre avec de grands accoucheurs de l'étranger, qui ne prennent pas la peine de vous répondre. Quand Birley meurt, vous lui succédez.

« Lettre ouverte à tous les professeurs d'obstétrique », cette prise de fonctions s'effectue avec quelque éclat. Extraits : « Je voudrais bien que ma découverte se trouvât à être d'ordre physique, car on peut expliquer la lumière comme on veut, cela ne l'empêche pas d'éclairer, elle ne dépend en rien des physiciens. Ma découverte, hélas ! dépend des accoucheurs ! C'est tout dire... Assassins ! Je les appelle tous ceux qui s'élèvent contre les règles que j'ai prescrites pour éviter la fièvre puerpérale [...]. Ce n'est pas les maisons d'accouchement qu'il faut fermer [...], mais ce sont les accoucheurs qu'il convient d'en faire sortir, car ce sont eux qui se comportent comme de véritables épidémies. » Vous n'y allez pas avec le dos de la plume ! L'histoire va recommencer. Encore et encore plus violemment. La polémique explose à nouveau. Les cabales se nouent. L'un de vos étudiants file en France défendre votre cause auprès de l'Académie des sciences. La patrie de la Révolution saura bien reconnaître la vérité. Verdict de Dubois, le spécialiste parisien de l'obstétrique, sur la « théorie de Semmelweis » : « Peut-être contenait-elle quelques bons principes, mais son application minutieuse présentait de telles difficultés qu'il eût fallu, à Paris par exemple, mettre en quarantaine le personnel des hôpitaux pendant une grande partie de l'année, et cela d'ailleurs pour un résultat tout à fait problématique. » Maintenant, il ne vous reste plus que sept années à vivre, Philippe Ignace Semmelweis. Professeur « en disponibilité », vous ressassez l'imbécillité du monde, vous vous enfoncez en vous-même. En juillet 1865, vous déclamez le serment des sages-femmes à l'université de Budapest, votre équilibre nerveux vacille. Vous mourez le 16 août de cette année dans un asile d'aliénés.

Une dizaine d'années plus tard, les découvertes de Pasteur transforment votre vie en destin. Vous allez, post mortem, endosser la tunique du martyr suicidé par les systèmes établis. Louis- Ferdinand Destouches dit Céline, un autre teigneux, brillant et révolté, ne s'y trompera pas et vous consacrera sa thèse de médecine avant de bifurquer vers la littérature et, enfin, vibrionner dans le délire. L'université de Budapest porte votre nom ; des « Cours européens Semmelweis » enseignent la « stratégie glo-bale en hygiène hospitalière » et la stérilisation hospitalière. Bien sûr, tout cela... Semmelweis, aujourd'hui encore, combien d'évidences ne seront évidentes qu'après-demain ? Vous avez voulu améliorer la vie par les pratiques auxquelles vous amenait la logique, avant que la théorie ne vienne conforter vos expériences. Actuellement, ce sont les théories qui tendent à gouverner, et il faudrait que la pratique, la vie, se plie à leurs prédictions. Et, même si le niveau de nos techniques s'est diantrement élevé, je ne sais pas si nous avons vraiment changé. Mais bon, il se trouvera toujours un obstiné pour regarder autrement et refuser de rentrer dans le rang. C'est pour cela que j'aime bien votre histoire, Semmelweis, c'est tout de même celle de l'espoir. 

Par Thierry Kubler

 

Hippocrate (c. 460-c. 375 BCE)

Anne-Louis Girodet, Hippocrate refusant les présents d'Artaxerxes

 

Surnommé le prince des médecins, Hippocrate naît à Cos, une île de la mer Egée consacrée à Esculape. Il est difficile de faire la part de la légende dans les divers récits de sa vie. Selon un certain Soranus, il serait membre de la famille des Asclépiades et le dix-septième descendant d’Esculape.

Après avoir reçu une première instruction par son père, Hippocrate part étudier à Athènes où il a pour maître le sophiste Gorgias.

Il devient rapidement aussi instruit en philosophie qu’en médecine, mais il se consacre à la seconde discipline en ne gardant de la première que ce qu’il croit nécessaire à la justesse du raisonnement. En allumant de grands feux dégageant des substances aromatiques, il sauve les villes d’Athènes, d’Abdère et l’Illyrie des ravages d’une terrible peste. La ville d’Athènes le récompense alors en lui donnant le droit de citoyenneté et en l’entretenant toute sa vie dans le Prytanée aux frais du gouvernement.

Il voyage beaucoup et sa réputation dépasse bientôt les frontières de la Grèce. Mais sa passion de la vérité - il s’appuie sur les bases solides de l’expérience et de l’observation des faits - lui fait dédaigner la gloire et les honneurs. On raconte à ce titre qu’il refuse avec mépris les offres mirobolantes du roi des Perses pour éradiquer l’épidémie qui décime ses armées. Cependant, sa célébrité ne l’empêche pas de continuer à donner des consultations.

Il passe les dernières années de sa vie en Thessalie, où il s’éteint presque centenaire. Modeste et simple, il a révolutionné la médecine en la débarrassant des superstitions et des sorcelleries.

Une soixantaine d’ouvrages lui sont attribués, mais il est difficile de savoir quels sont ceux véritablement de sa main

 

 

For pairing the observation of clinical signs with rational conclusions, Hippocrates is considered the father of Western medicine. Through the teachings ascribed to him, Hippocrates was perhaps the first to consider disease to be the result of naturally occurring forces rather than something attributable to the gods and superstition. He helped establish medicine as a separate scientific discourse, laying the foundation for the clinical practice of medicine and playing a groundbreaking part in the development of the role and ethics of the physician through the Hippocratic Oath.[1-3]

With few remaining contemporary accounts, the reputation of Hippocrates started to gel in the Hellenistic period, roughly one century after his death, when the Museum of Alexandria collected his works—the Corpus Hippocraticum—for its library.[1] Of the roughly 60 remaining treatises, it appears (owing to varying styles) that Hippocrates may have written few of them, although they share a common philosophical underpinning. In this light, the teachings of Hippocrates might be considered the culmination of a movement fueled by the life and discoveries of the man himself.

Hippocrates developed an extensive understanding of how the body works. His writings describe theories on the interconnection of organs, thoughts related to diagnosis and prognosis, methods for treating wounds and setting bones, and theories of disease, including its prevention through diet, sleep and exercise.[4]

 

  1. Hippocrates. Encyclopædia Britannica Online. http://www.britannica.com/biography/HippocratesAccessed January 29, 2016.
  2. Hippocrates: The "Greek miracle" in medicine. University College London.http://www.ucl.ac.uk/~ucgajpd/medicina%20antiqua/sa_hippint.html Accessed January 29, 2016.
  3. Yapijakis C. Hippocrates of Kos, the father of clinical medicine, and Asclepiades of Bithynia, the father of molecular medicine. In Vivo. 2009;23:507-514.
  4. Hippocrates (c. 460-c. 370 BCE). Sciencemuseum.org.http://www.sciencemuseum.org.uk/broughttolife/people/hippocrates.aspx Accessed January 29, 2016.

Neuropsychologue, 97 ans et toujours au travail

Brenda Milner, neuropsychologue à l'Université McGill

 radio Canada :

http://ici.radio-canada.ca/emissions/le_15_18/2015-2016/chronique.asp?idChronique=397417

 

Brenda Milner est l'une des figures importantes de l'étude de la mémoire au 20e siècle. Elle travaille toujours à l'Institut de neurologie de Montréal, où elle enseigne et fait de la recherche depuis le début des années 1950. Cette femme inspirante parle à Jocelyn Lebeau de son amour pour la langue française et de sa passion pour le soccer, et donne quelques conseils de vie. 
 
Née en juillet 1918 en Angleterre, Brenda Milner est arrivée au Canada durant la Seconde Guerre mondiale. Mme Milner a, entre autres, été élue à l'American Academy of Arts and Sciences, à la Royal Society of London et à la Société royale du Canada, et qu'elle a été nommée compagne de l'Ordre du Canada, plus haut grade de cet ordre, en 2004. Une femme inspirante au parcours impressionnant! 

Naissance de l'hystérie

 

 

Le concept d’hystérie est né au XVIIIe siècle. Médecins, femmes et hommes de lettres s’emploient à en faire l’emblème des passions ou des abus de la modernité.

Dans sa célèbre nosologie de 1763 classifiant 2 400 pathologies, le médecin François Boissier de Sauvages de Lacroix regroupe sous le terme latin « hysteria » une série de diagnostics. Son traducteur est l’un des premiers à employer le terme « hystérie » (absent chez Hippocrate), suivi de peu par William Cullen en langue anglaise. En dépit de la racine étymologique (utérus) du mot « hystérie », leurs ouvrages n’en font pas une maladie de la matrice, ni même une maladie féminine.





L’hystérique feule et offense les bienséances


Nombreux sont les médecins à regrouper dès lors sous le nom d’hystérie des diagnostics qui avaient jusque-là pour principal point commun le caractère imprévisible des symptômes : l’affection hystérique, la passion hypocondriaque, la suffocation de matrice, l’épilepsie utérine, le mal de mère, le spleen, les vapeurs. Ils indiquent une constellation de symptômes et de causes, insistant sur la difficulté de la reconnaître et de l’expliquer.


Quels sont donc ces symptômes ? On parle de spasmes et de torpeurs, de stupeurs et d’étourdissements, de tremblements et de roideurs. Ce sont des palpitations, parfois même des convulsions. Mouvements exacerbés et intempestifs, ces symptômes semblent avoir pour seuls dénominateurs communs d’être imprévisibles et de troubler l’entourage. L’hystérique feule et offense les bienséances, feint la migraine et altère sa santé, tombe en catalepsie au risque d’être prise pour morte, ou se convulse, interrompant le rythme des premières usines du Lancashire.


Depuis longtemps déjà, les ouvrages d’Honoré d’Urfé, d’Agrippa d’Aubigné, ou les correspondances de la marquise de Sévigné abondent de ce type de descriptions. Le corps s’y bat pour accaparer les regards et ne s’écouter que dans la déchirure. Pourtant, les médecins s’emparent peu à peu de ces émois, et en font les symptômes d’une pathologie unique, quitte à déplorer de ne pouvoir en offrir une liste. Ils lui donnent la principale caractéristique de déroger à l’ordre des maladies ; on ne sait ni bien la reconnaître, ni l’expliquer, ni la soigner ; elle s’étend parfois d’une première victime à tous ses spectateurs ; elle réapparaît quand on ne l’attend plus. C’est souvent avec frustration ou avec désarroi que l’on parle de cette pathologie, à moins que ce ne soit avec fascination.


La matrice, un organe menaçant


Comment les médecins donnent-ils une cohérence à cette pathologie multiforme ? Dans une visée synthétique, on peut distinguer plusieurs formes de conceptualisations. Elles visent différents types de patients, s’adressent à différents types de lecteurs, indiquent différentes positions d’écriture, et mettent en jeu différentes rhétoriques.


Au XVIe siècle et jusqu’en 1670 environ, tandis que domine une compréhension du corps en termes de tempéraments, on parle d’obstructions de tous types, et en particulier du sang menstruel et des fleurs blanches. Lorsqu’il n’est pas évacué à temps, cet amas pourrit, source de vapeurs ou du déplacement de la matrice. Aussi difficile soit-il de tracer son trajet, ce mouvement ascendant perturberait tout le corps. Dans les ouvrages sur la mélancolie érotique, les passions, la génération, ou encore les dissertations sur les convulsions dans les couvents, la matrice est un organe menaçant. D’autres obstructions venant d’indigestions, du foie, d’un cancer, ou de la présence de vers, permettent de décliner ces mêmes symptômes au masculin. On leur donne alors le plus souvent le nom d’affection ou de passion hypochondriaque.


Or au XVIe  siècle, le cerveau est lui aussi adjoint à de tels symptômes par Jean Fernel et Charles Le Pois. Mais c’est seulement en 1670, quand Thomas Willis détaille son rôle dans la circulation d’esprits animaux par les canaux des nerfs, que cette explication connaît un grand crédit. Les médecins s’accordent désormais à refuser d’associer la pathologie aux femmes. Pourtant, le rôle donné au cerveau ne dominera jamais ; on le réserve souvent à l’épilepsie. Il s’estompera au XVIIIe  siècle, réapparaissant avec Étienne Georget, en 1820, avant d’être oublié à nouveau.


« Les vaporeux ont d’autant plus besoin de l’art de guérir qu’ils ont perdu l’art de vivre », écrit Moublet-Gras à la Société royale de médecine en 1786, résumant en une phrase le fer de lance des médecins du XVIIIe  siècle. Dès 1675, et une dissertation sur l’affection hystérique de Thomas Sydenham, la modernité et ses excès deviennent un sujet de prédilection. Nombre de médecins empruntent les genres littéraires pour s’adresser à l’aristocratie. Ils tracent le portrait d’une pathologie insaisissable, vouant toute tentative de la cerner à l’échec. Ils adaptent leurs versions aux vogues lancées dans les salons ou les académies. Pierre Hunauld s’applique à qualifier les effets de la sensibilité et des atermoiements de l’âme. Julien de La Mettrie et Antoine Le Camus y voient la force de l’imagination, Claude Révillon, celle de l’électricité, d’autres encore, un magnétisme animal. On parle beaucoup de nerfs, sans qu’ils soient considérés dans leur dimension physiologique. C’est le mot brandi pour expliquer la sympathie entre l’âme et le corps, la contagion entre les corps, ou la portée du progrès et de ses modes. D’aucuns s’amusent à voir le succès d’une pathologie promue témoin d’une vie de privilèges.


L’apanage d’une classe, puis des femmes


Fruit de la séparation en termes de classe sociale opposant les aristocrates à un peuple soi-disant dénué de sensibilité, l’hystérie devient toutefois l’attribut exclusif des femmes au lendemain de la Révolution française. Une nouvelle ambition politique domine alors, faisant de la santé de la nation l’absolue priorité. La différence sexuelle, et en particulier la matrice, est alors l’objet privilégié des médecins. Ils s’appesantissent sur leurs inquiétudes concernant l’organe qui porte les fils de la nation, et plus encore sur les risques d’une ardeur sexuelle qui gouverne la femme. La patiente est désormais capturée dans le croisement du biographique et du physiologique, pour illustrer les ouvrages sur les femmes, l’éducation et le mariage. On ne parle plus de délicatesse, d’émotion ou de sensibilité, mais de susceptibilités excessives, de jalousies exacerbées et d’attachements démesurés. Ce déplacement implique la séparation de l’hystérie de toutes les maladies nerveuses, et en particulier de son ancien pendant, l’hypocondrie.


Théorisation hybride, la conceptualisation de l’hystérie est avant tout une réappropriation d’imaginaires. Dans cet éclatement d’approches, ce qui la caractérise, c’est l’action répétée des médecins d’en faire le lieu exemplaire d’une théorie à la mode. Cherchant leur inspiration en dehors de leur objet (les symptômes), l’adoption de références diverses est pour eux le moyen d’affirmer l’actualité de la pathologie tout en l’inscrivant dans une généalogie de textes. L’hystérie, plus qu’un objet d’interprétation, apparaît comme un objet d’investissements politiques et épistémologiques. Pour beaucoup, il ne s’agit pas tant de la théoriser que de parler d’autre chose : critiquer les effets de la civilisation et la féminisation des mœurs, attaquer la royauté en France, ou au contraire sauver George III du discrédit de la folie en Angleterre. Ce sont les discours apocalyptiques de Hugues Maret, le portrait des femmes par Denis Diderot, les ruses des aristocrates selon l’abbé Paumerelle, les passes magnétiques de Franz Mesmer, les séances de catalepsie orchestrées par Jacques Pétetin… À travers la construction de la pathologie, il se joue bien plus que la définition d’une maladie ou du patient hystérique : la perception de la femme, du rapport entre les sexes et entre les nations, le rôle de la médecine et du langage scientifique. Tel est le paradoxe de l’hystérie : catégorie médicale qui devait mettre fin au corps possédé comme aux simulations, elle donne prise à toutes formes de mystifications stimulant une kyrielle d’investissements symboliques.

L'hystérie, reine disparue

L’hystérie a occupé une place majeure dans les débats théoriques du XIXe siècle. À partir des années 1870, à l’hôpital parisien de la Salpêtrière, Jean Martin Charcot, l’un des fondateurs de la neurologie, attire le Tout-Paris à ses spectaculaires conférences du vendredi, où sont présentées au public des patientes atteintes de ce qu’il appelle « la grande hystérie » : convulsives, clownesques, délirantes, paralysées… J.M. Charcot considère que l’hystérie a des causes uniquement psychiques, puisqu’il parvient à la provoquer sous hypnose. À Nancy, l’école regroupée autour d’Hippolyte Bernheim considérera que les crises relèvent non de l’hypnose mais de la suggestion ou de l’autosuggestion, étant donné que l’on n’observe de grande hystérie qu’à la Salpêtrière. Le jeune Sigmund Freud, stagiaire chez J.M. Charcot puis chez H. Bernheim, ouvrira une troisième voie en cherchant des causes inconscientes à l’hystérie.


On ne parle plus aujourd’hui, dans la psychiatrie officielle, d’hystérie mais de troubles somatoformes ou de personnalité histrionique. Les premiers font globalement référence à des symptômes physiques multiples (par exemple, la douleur ou la paralysie) éprouvés sans cause biologique apparente, non feints, et aggravés par le stress. La seconde se manifeste par des attitudes exagérément émotionnelles, séductrices et théâtrales, visant à attirer l’attention sur soi. Mais l’hystérie telle que J.M. Charcot l’observait au XIXe siècle a bel et bien disparu. 


Jean-François Marmion
 

La nymphomanie, stade ultime de l'hystérie ?

La nymphomanie figure dans le dictionnaire de Trévoux dès 1721, avec pour seule explication un renvoi à « fureur utérine », et devient après 1770 un sujet de dissertations médicales. Les fureurs utérines appartiennent depuis longtemps aux maladies des femmes, Jean Liébault y voit le désir « d’arousement du membre viril ». Quelques exemples restent célèbres, comme celui de femmes s’étant jetées dans un puits afin de rafraîchir leurs ardeurs. Selon l’étymologie, la nymphomanie serait le désir excessif des nymphes, jeunes mariées, bientôt compris comme celui du clitoris. Les médecins parlent de désirs sexuels effrénés, et se plaisent à portraiturer des femmes devenues hagardes à force de concupiscence.


En 1771, J.T.D. de Bienville lui consacre un traité, marqueté d’observations au caractère romanesque. Il y voit le rôle de l’imagination plus que celui du libertinage, et insiste sur le danger de la lecture. Au XIXe siècle, la nymphomanie est souvent mentionnée aux côtés de l’hystérie, pour en décrire le stade ultime. Selon Jean-Baptiste Louyer-Villermay, si l’hystérie est l’effet d’un amour moral ignoré, la nymphomanie est celui de désirs érotiques. Les causes en sont la vie sédentaire, la sensibilité trop vive, la pudeur, le contact des vêtements, le mode de vie, la chaleur. Il aime à dire que les femmes d’Afrique et d’Amérique y sont propices. Philippe Pinel en fait une névrose de la génération et d’aucuns conseillent d’attacher les mains des enfants la nuit. 


Si les médecins s’accordent sur les causes, ils s’opposent au sujet de sa publication au nom du risque de nouveaux adeptes. En 1760, M. Astruc écrit en latin les pages qu’il lui consacre au cœur d’un ouvrage publié en français. J.T.D. de Bienville choisit quant à lui le français, mais J.‑B. Louyer-Villermay interroge : « Oserons-nous confier à la langue française le tableau souvent obscène des nombreuses anomalies de cette affection », avant de s’engager à être pudique. La nymphomanie, c’est la maladie faite obscénité. À discourir sur de tels sujets, le médecin risque-t-il son crédit ? Affecter l’effroi est le plus sûr moyen d’assurer son rôle pour la prévenir.

Sabine Arnaud

Sir William Osler (1849-1919)

William Osler at work on his landmark medical textbook, "The Principles and Practice of Medicine", at Johns Hopkins Hospital. This highly respected textbook, which was the last to cover all aspects of medicine, was first published in 1892 and continued to be published after his death in 1919.

 
 Sir William Osler, médecin, écrivain, professeur (Bond Head, Canada-Ouest, 12 juill. 1849 -- Oxford, Angl., 29 déc. 1919). Il est reconnu pour ses contributions dans une vaste gamme de champs cliniques, ses activités et ses écrits dans le domaine de la formation, la stimulation qu'il a procurée aux étudiants qui sont devenus des leaders de la profession médicale, son appui généreux aux bibliothèques scientifiques et pour ses caractéristiques personnelles, son intégrité, sa sérénité et sa bienveillance. Après avoir passé son enfance à Bond Head et à Dundas, au Canada-Ouest, il étudie à l'U. de Toronto, puis à l'U. McGill, où il obtient son doctorat en médecine en 1872. Des études postdoctorales en Angleterre et ailleurs en Europe le mènent à entreprendre une carrière en enseignement à McGill, où il donne des cours de médecine et de pathologie, produit de nombreuses publications et acquiert une réputation internationale comme clinicien astucieux et humain. En 1884, il se joint, sur invitation de l'U. de Pennsylvanie, au corps professoral. Cinq ans plus tard, il devient le premier professeur de médecine de l'U. Johns Hopkins à Baltimore.

Au tournant du siècle, il est probablement le médecin le plus en vue du monde anglophone. Il doit cette renommée à sa remarquable pratique de la médecine, à son enseignement excellent et innovateur, à la grande variété de ses publications et aux rapports qu'il entretient avec d'éminents collègues de l'école la plus avancée de l'époque, Johns Hopkins. Ses intérêts professionnels sont exceptionnellement variés, mais Osler se spécialise surtout dans le diagnostic des maladies du coeur, des poumons et du sang. Son manuel, The Principles and Practice of Medicine, publié pour la première fois en 1892 et révisé souvent par la suite, est considéré comme l'autorité en la matière pendant plus de 40 ans. Sa description de l'inaptitude des méthodes de traitement utilisées dans la plupart des maladies a joué pour beaucoup dans la création du Rockefeller Institute for Medical Research à New York.

Osler est un homme ouvert et enjoué qui aime faire des farces et jouer des tours. Il sait comment alléger l'atmosphère dans une chambre de malade et donner de l'espoir à ses patients. Il propose que les programmes de médecine comptent moins d'heures d'apprentissage théorique et plus de temps consacré aux patients. Il compte parmi ceux qui ont structuré les méthodes de formation postdoctorale pour les médecins, contribuant ainsi à la création du système tel qu'on le connaît aujourd'hui. Osler se marie à l'âge de 42 ans avec une descendante directe de Paul Revere. Un de leurs deux enfants mourra à la naissance et l'autre sera tué pendant la Première Guerre mondiale. En 1905, la famille quitte l'Amérique du Nord pour la Grande-Bretagne, où Osler devient professeur titulaire de la chaire royale de médecine à Oxford. Récipiendaire de nombreux diplômeshonoris causa, il est fait baronnet en 1911. Il consacre les dernières années de sa vie à une pratique très active, à l'écriture, à l'enseignement et à l'enrichissement de sa grande bibliothèque sur l'histoire de la médecine, qui appartient aujourd'hui à McGill. En 1919, Osler meurt d'une pneumonie contractée après un long voyage de consultation. Ses cendres sont conservées à la bibliothèque Osler à Montréal. On le cite encore souvent et sa vie continue de servir d'exemple aux étudiants et aux médecins.

 

 

 

Often referred to as the "doctor's doctor"[1] and the father of modern clinical practice, the Canadian Sir William Osler achieved extraordinary influence over modern-day medicine, most importantly through his support of clinical experience (or "bedside" learning) for medical students.[2-4] Osler'sThe Principles and Practice of Medicine: Designed for the Use of Practitioners and Students of Medicine, published in 1892, became the standard textbook for physicians around the world and helped cement the movement away from exclusively textbook-based education towards clinic-based learning.

The youngest of nine children[5] and from a small town in rural Ontario, Osler completed his medical degree at McGill University. He held leading academic positions at McGill, the University of Pennsylvania, Johns Hopkins (where he revolutionized the education of medical students by having students follow his "rounds"), and finally Oxford University.[3] With his emphasis on bedside manner and compassionate care, William Osler had more influence on the behavior and education of his fellow clinicians—and, by extension, their patients—than any other physician in modern times.[6,7]

Some of his famous aphorisms:

Listen to your patients; they are telling you the diagnosis.

The practice of medicine is an art, not a trade; a calling, not a business; a calling in which your heart will be exercised equally with your head.

 

  1. William Osler: Innovator in Canadian medical education. Canadian Heritage Information Network.http://www.virtualmuseum.ca/edu/ViewLoitDa.do;jsessionid=E82938D48CBE77B5E9BFED90FD245F07?method=preview&lang=EN&id=4137 Accessed January 29, 2016.
  2. About William Osler. McGill.ca. https://www.mcgill.ca/library/branches/osler/oslerbio Accessed January 29, 2016.
  3. Sir William Osler (1849-1919). University of Ottawa.http://www.med.uottawa.ca/students/md/professionalism/eng/sir_william_osler.html Accessed January 29, 2016.
  4. Sir William Osler. The Canadian Medical Hall of Fame. http://cdnmedhall.org/inductees/sir-william-oslerAccessed January 29, 2016.
  5. Sir William Osler, Baronet. Encyclopædia Britannica Online. http://www.britannica.com/biography/Sir-William-Osler-Baronet Accessed January 29, 2016.
  6. Silverman BD. Physician behavior and bedside manners: the influence of William Osler and The Johns Hopkins School of Medicine. Proc (Bayl Univ Med Cent). 2012;25:58-61.
  7. Andrews BF. Sir William Osler's emphasis on physical diagnosis and listening to symptoms. South Med J. 2002;95:1173-1177.

ARAN, François Amilcar. - Recherches sur une maladie non encore décrite du système musculaire (atrophie musculaire progressive)

Marc Dax et la découverte de latéralisation du langage dans l’hémisphère gauche du cerveau

Marc Dax was a French doctor who studied hemispheric specialization in the early 1800's. While treating patients with aphasia he noticed a relationship between loss of speech and the side of the brain which damage had occurred. The damage always occurred in the left hemisphere of the brain but never the right hemisphere (Sternberg, 2012).

http://pdf.lu/FSZ3

 

Science décalée : la tyrannie d’Henri VIII expliquée par la biologie . Did Henry VIII suffer same brain injury as some NFL players?

Detail of portrait of Henry VIII by the workshop of Hans Holbein the Younger. (Google Art Project)

Henry VIII may have suffered repeated traumatic brain injuries similar to those experienced by football players and others who receive repeated blows to the head, according to research by a Yale University expert in cognitive neurology.

Traumatic brain injury explains the memory problems, explosive anger, inability to control impulses, headaches, insomnia — and maybe even impotence — that afflicted Henry during the decade before his death in 1547, according to a paper published online the week of Feb. 1. 

“It is intriguing to think that modern European history may have changed forever because of a blow to the head,” said Arash Salardini, behavioral neurologist, co-director of the Yale Memory Clinic and senior author of the study.

The English monarch is best known for his dispute with the Catholic Church over his desire to annul his first marriage to Catherine of Aragon and marry Anne Boleyn. The affair led to the English Reformation and the creation of the Church of England. Henry would marry six times — and execute two of his wives.

Research assistants Muhammad Qaiser Ikram and Fazle Hakim Saijad analyzed volumes of Henry’s letters and other historical sources to document his known medical history and events that may have contributed to his ailments.  Their findings confirm conjecture by some historians that jousting injuries caused later health and behavioral problems.

Henry suffered two major head injuries during his 30s. In 1524, a 

 lance penetrated the visor of his helmet during a jousting tournament and dazed him. A year later, he was knocked out when he fell head-first into a brook he was trying to vault across with a pole. However, said the researchers, the English monarch’s increasingly unpredictable behavior may have been triggered by an accident during a jousting match in January of 1536 when a horse fell on Henry, causing him to lose consciousness for two hours.

“Historians agree his behavior changed after 1536,’’ said Salardini, noting that descriptions of Henry during his youth portrayed an intelligent and even-tempered young man who made wise military and policy decisions. His behavior in the later years of his life became notoriously erratic: He was forgetful and prone to rages and impulsive decisions.

In 1546, for instance, he was assuring his sixth wife Catherine Parr, that he would not send her to the Tower of London when soldiers arrived to arrest her. He launched into a tirade against the soldiers, having forgotten that he had given that order the day before.

Other occasional side effects of traumatic brain injury are growth hormone deficiency and hypogonadism, which may lead to metabolic syndrome and impotence, respectively. Despite the womanizing reputation of his youth, Henry had difficulty completing sexual intercourse as far back as his marriage to his second wife, Ann Boleyn, in 1533, some evidence suggests.

Other ailments attributed to Henry — such as syphilis, diabetes, or Cushing Syndrome, a condition marked by weight gain and obesity — seem less likely in light of the available evidence, said the study’s authors, noting that traumatic brain injury best explains most of his behavioral abnormalities.

 

Science décalée : la tyrannie d’Henri VIII expliquée par la biologie

Des chercheurs ont fait le lien entre des lésions cérébrales occasionnées lors de tournois de joute et la modification du caractère du souverain. Ou comment un traumatisme crânien peut changer le cours de l’Histoire.

 

Henri VIII, connu pour son caractère colérique, a eu six femmes, dont deux qu’il a fait décapiter. L’histoire aurait pu être toute autre s’il n’avait pas été victime d’accidents lors
 de tournois. © Wikipedia, DPHenri VIII, connu pour son caractère colérique, a eu six femmes, dont deux qu’il a fait décapiter. L’histoire aurait pu être toute autre s’il n’avait pas été victime d’accidents lors de tournois.

Henri VIII reste l’un des monarques les plus tristement célèbres. Alors qu’il est souvent décrit comme un tyran d’humeur exécrable, une étude à paraître dans Journal of Clinical Neurosciencesuggère qu’en réalité, jeune, il était d’une nature plutôt gentille. Ainsi en 1529, Érasme le décrit comme quelqu’un de convivial et doux dans le débat, affirmant même qu’il « agit plus comme un compagnon qu’un roi ». Mais son tempérament aurait changé suite à plusieurs accidents de joute.

Dans cette étude, des chercheurs de l'université de Yale ont analysé différentes sources historiques sur la santé et la vie du roi. Les descriptions d’Henri VIII dans sa jeunesse le présentent comme un homme intelligent, d’humeur égale, prenant des décisions politiques et militaires sages. Rien à voir avec les décisions impulsives et les crises de rage que le souverain montre plus tard…

En effet, le comportement du roi a ensuite beaucoup évolué, et ces changements coïncident avec trois accidents majeurs dont il a été victime lors de tournois. Le premier d’entre eux eut lieu en 1524, où une lance l’a frappé près de l’œil. Et le plus grave de ces accidents se déroula en 1536 : le roi est resté inconscient pendant deux heures après être tombé de cheval et que l’animal lui soit tombé dessus. Comme l’explique Arash Salardini, auteur de ces travaux, « les historiens conviennent que son comportement a changé après 1536 ».

Le roi a eu plusieurs accidents lors de tournois de joute, le plus grave en 1536.
Le roi a eu plusieurs accidents lors de tournois de joute, le plus grave date de 1536. 

Amnésies, colères, peuvent être causées par des lésions cérébrales

Après ces accidents, Henri VIII a eu des symptômes qui peuvent apparaître après un traumatisme crânien : problèmes de mémoire, dépression, comportement agressif, anxiété, instabilité émotionnelle. Ainsi, en 1541, il a connu un épisode sévère de dépression. Le roi a aussi fait exécuter deux de ses femmes, Anne Boleyn en 1536 et Katherine Howard en 1542, toutes deux dans les mois et les années qui ont suivi ces accidents de joute.

Henri VIII souffrait aussi d'amnésie et d’une incapacité à se contrôler, comme le montre cet incident en 1546 : alors qu’il assurait à sa femme d’alors, Catherine Parr, qu’il ne l’enverrait pas à la Tour de Londres, des soldats sont arrivés pour l’emmener. Le roi s’emporta contre les soldats : il avait oublié qu’il avait donné cet ordre la veille… Le traumatisme crânien peut expliquer les problèmes demémoire, les colères, les maux de tête, l’insomnie, dont le monarque était affligé pendant la décennie qui précéda son décès en 1547.

Les auteurs de cette étude concluent qu’il « est tout à fait plausible, mais peut-être pas prouvable, que la répétition des lésions cérébrales traumatiques ont entraîné des changements dans la personnalité d’Henri. » De plus, les chercheurs font aussi l’hypothèse que des lésions ont conduit à un hypogonadisme. Le souverain souffrait probablement de problèmes d'impuissance, ce qui semble attesté par la correspondance d’une de ses femmes, Anne Boleyn.

Pour Arash Salardini, « Il est fascinant de penser que l’histoire européenne moderne peut avoir changé à jamais à cause d’un coup à la tête. »

 

 

Alan Turing, le Père de l'Intelligence artificielle

 

Alan Turing, l’homme qui a permis que le D-Day ait lieu en 1944
 
Considéré comme le père de l'informatique, le mathématicien Alan Turing joua aussi un rôle essentiel au cours de la seconde guerre mondiale en réussissant à percer le code secret des communications militaires nazies.

Hypnose et Mythologie

 

Dans la mythologie grecque, Hypnos était le dieu du sommeil, fils de Nyx, la nuit et frère jumeau de Thanatos, la mort.

 

Il est également le père de quelques enfants parmi lesquels Morphée, dont le rôle était de prendre la forme des humains, dans leurs rêves. D'où l'expression "s'endormir dans les bras de Morphée" et l'étymologie des mots "morphologie" ou "isomorphe" lorsqu'il est question de "forme".

 

Hypnos vivait sur l’île de Lemnos, au bord du Léthé, le fleuve de l’oubli. Léthé, comme "léthargie"...

 

Dans les représentations, on reconnaît Hypnos grâce à ses attributs : les fleurs de pavot - qui mènent à des états modifiés de conscience- et les ailes qui le portaient silencieusement la nuit vers d'autres mondes.

 

La légende raconte qu’il pouvait endormir aussi bien les hommes que les dieux, aussi, Héra épouse de Zeus, le maître de l’Olympe parlait-elle d’Hypnos comme du « maître des hommes et des dieux ». Il est vrai que sous son insistance, il consentit plusieurs fois à endormir Zeus, avec succès. Hypnos est l’allégorie de l’apaisement et du repos réparateur.

 

Le mot Hypnose est donc né du dieu grec, il apparaît dés 1814 dans le Dictionnaire de l’Académie Française et a sans doute été choisi pour sa représentation métaphorique du sommeil. Les expériences diverses menées par les scientifiques de l’époque sont mises en lien avec une idée de magnétisme – Mesmer et le magnétisme animal, Puységur et le somnambulisme magnétique, Braid et la neurhypnologie... 

 

Les scientifiques du XIXe siècle étaient des lettrés qui sont allés chercher dans le creuset culturel de l’antiquité grecque le terme qui qualifierait au mieux leurs activités. Pourtant, l’hypnose thérapeutique telle qu’elle est pratiquée en cabinet ne plonge pas les personnes dans le sommeil, si paisible soit-il. Bien au contraire. Etre en état de conscience modifiée (certains parlent de « transe »), ce n’est ni dormir, ni perdre conscience. C’est être dans un état de conscience qui permet d’accéder à toutes les ressources utiles que l’on possède, sans le savoir.

Franz-Friedrich-Anton MESMER (1734-1815) : fondateur de la théorie du magnétisme animal, aussi connue sous le nom de mesmérisme

Le baquet de MESMER

 

 

La vie de Mesmer, comme l'histoire de son œuvre apparaît comme un paradoxe constant dans ce Siècle des Lumières et de la Raison. Contemporain de Voltaire et de Diderot, mais aussi de Cagliostro ; probablement sincère à l'origine, mais rapidement grisé par son succès, il est à la fois rationaliste et intuitif, médecin et charlatan.

 

Franz-Friedrich-Anton Mesmer est né en 1734 à Iznang près du lac de Constance en Allemagne. Mesmer passe ses premières années en contact étroit avec la nature; il connaît des sourciers et éprouve lui-même l'attirance de l'eau. Après avoir étudié la philosophie, la théologie et le droit, il s'inscrit à l'école de médecine de Vienne où il est l'élève de Van Swieten et de Stoerck. Là, il fréquente des cercles d'illuminés qui s'intéressent aux sciences occultes. C'est dans ce cadre qu'il écrit sa thèse de médecine en 1766: "De Influxu Planetarum in Corpus Humanum": "De l'influence des planètes sur le corps humain".

 

Le mesmérisme:
Selon Mesmer "il existe une influence mutuelle entre les corps célestes, la terre et les corps animés", qui se transmet au moyen du fluide magnétique. Ce fluide, soumis à des lois mécaniques jusqu'alors inconnues, active l'organisme par le canald es nerfs; il peut s'accumuler et se transmettre chez l'homme en utilisant divers procédés comme les passes et les attouchements, ou à l'aide d'une baguette de fer. Par ces moyens, il est possible de guérir les maladies et tout aussi efficacement les maladies nerveuses.
En fait, si le système se voulait scientifique, il était seulement inductif. Mesmer avait "senti" son pouvoir comme sourcier puis comme guérisseur. L'élaboration et la diffusion du fluide dépendait de la manière dont le corps du médecin recevait et transformait le fluide universel. Du point de vue expérimental un coefficient personnel de réussite n'a rien de rationnel.
Voici d'ailleurs ce que conclut le premier rapport de la Commission qui comprenaient entre autres: Lavoisier, Benjamin Franklin (alors ambassadeur des états-Unis en France) , Bailly, Guillotin
"ayant démontré par des expériences décisives que l'imagination sans magnétisme produit les convulsions, et que la magnétisme sans imagination ne produit rien, concluons d'une voix unanime que rien ne prouve l'existence du fluide magnétique animal, que ce fluide sans existence est par conséquent sans utilité."

 

Il épouse tout d'abord la veuve âgée et fortunée d'un Conseiller à la Cour. Il est à l'aise dans l'opulence dorée du palais de feu Monsieur le Conseiller. Ce mariage va lui permettre de s'introduire à la cour d'Autriche.

 

En 1768 il commande à Mozart, âgé de 12 ans, l'opéra de Bastien et Bastienne où on croit le reconnaître dans le rôle du magicien Colas.

 

Vers 1772, il affirme l'existence d'un pouvoir semblable au magnétisme et capable d'exercer une influence extraordinaire sur l'organisme humain.
En 1774, Mesmer rencontre à Vienne le Père Hell, jésuite et professeur d'astrologie, qui guérit les malades au moyen d'aimants. 
Mesmer va utiliser à son profit cette technique des fers aimantés, avant de se brouiller avec Hell vers 1775, et abandonne l'aimant pour l'imposition des mains. 
En 1777, il voyage en Suisse, rencontre Gassner un curé qui exorcise les malades. 
En 1778, en lutte avec ses confrères, Mesmer est expulsé de la faculté de médecine de Vienne pour "pratiques charlatanesques". Il est au centre d'un scandale à la Cour: la fille d'une dame de compagnie de Marie-Thérèse, soignée par Mesmer, refuse de retourner chez ses parents.

 

 

 

Mesmer gagne Paris et y publie en février son premier "Mémoire sur la découverte du magnétisme".
Installé à Paris, il y séjourne entre les années 1778 et 1785, protégé par Marie-Antoinette, il ouvre un cabinet Place Vendôme.

 

Là, Mesmer défraya la chronique pour deux raisons: 
- d'une part pour sa théorie sur l'existence d'un fluide universel pouvant être canalisé et isolé à des fins thérapeutiques, qu'il nomme le "magnétisme animal" : "l'influence des planètes s'exerce sur le corps humain au moyen d'un fluide universel dans lequel tous les corps sont plongés".
- et en second pour le fait qu'il adresse ses soins tout autant à la population bourgeoise de la capitale qu'aux classes sociales moins favorisées.

 

Il explique le magnétisme alors que Gray, Dufay, Coulomb, Galvani, et Volta appliquent l'électricité. Il veut avoir trouvé la panacée universelle quand Bichat écrit son Anatomie Générale. Il traite de l'influence des astres sur le corps humain quand Herschell découvre Uranus. Les français l'accueillent comme ils ont accueilli l'Encyclopédie mais les autorités le condamnent comme ils ont condamné celle-ci. On l'adore ou on le traite de charlatan. Enfin dernier paradoxe, mais non le moindre, cette gigantesque erreur que fut le mesmérisme ouvrit à la science des perspectives nouvelles celle de la médecine psychosomatique et de l'hypnose. Mesmer héritier de Paracelse ouvrait la voie à Charcot.

 

Mesmer résume sa théorie médicale dans un aphorisme: 
"Il n'y a qu'une maladie, qu'un remède, qu'une guérison".

 

Au milieu de cette foule agitée, Mesmer, vêtu d'un habit de soie lilas se promène dans la salle capitonnée et magnétise avec le concours d'assistants qu'il choisissait toujours "jeunes et beaux", les "valets toucheurs" qui travaillaient avec lui (sous ses ordres) à la prise en charge de ses patients. Une ambiance musicale créait l'atmosphère.
En 1780, sa technique est acceptée par certains membres de la profession médicale. Il convertit Carles D'Eslon, un des régents de la Faculté de médecine mais divise Paris en "mesmériens" et "anti-mesmériens". 
Mesmer fonde la "Société de l'Harmonie"

 

 

 

Le "Baquet"

 

Voici comment selon Bailly, rapporteur de la Commission Royale chargée par le Roi, en 1784, de l'examen du magnétisme animal opérait Mesmer:

 

"Au milieu d'une grande salle où d'épaisses tentures ne laissent pénétrer qu'un jour fort adouci se trouve une caisse circulaire en bois de chêne: le baquet"
Dans l'eau qui remplit à moitié la caisse, sont immergés de la limaille de fer, du verre pilé et d'autres menus objets. Le couvercle est percé d'un certain nombre de trous d'où sortent des branches de fer, cordées et mobiles que les malades doivent appliquer sur les points dont ils souffrent.
Dans un coin de la salle, un piano-forte ou un harmonica joue des airs sur des mouvements variés, surtout vers la fin des séances. Les malades se rangent en silence autour du baquet, une corde passée autour de leur corps les unit les uns aux autres. Si quelqu'un demande à boire, on lui sert une limonade au citron dans laquelle est dissoute de la crème de Tartre.
Cependant l'influence magnétique se fait sentir. Quelques malades sont calmes et n'éprouvent rien. D'autres toussent, crachent, sentent quelques légères douleurs et ont des sueurs. D'autres sont agités par des convulsions extraordinaires."
Les salles où ces scènes se passaient, avaient reçu le nom d' "Enfer à Convulsions ".

 

Le seul exemplaire qui subsiste du "baquet"  se trouve au Musée d'histoire de la médecine à Lyon.

 

 

 

 

 

Mesmérisme et moralité publique

 

Mais à partir de 1784, apparaissent alors les premiers démêlés avec l'Académie des Sciences et la Société Royale de Médecine. A la demande de Louis XVI, le gouvernement nomme deux Commissions Royales d'enquête chargées d'évaluer la rigueur scientifique du magnétisme animal, elles sont composées de médecins et de scientifiques. La première Commission condamne le magnétisme animal pour raison de moralité publique, le second rapport secret, de la Commission explique :

 

"Ce sont toujours les hommes qui magnétisent les femmes. Les relations établies ne sont, sans doute, alors, que celle d'un malade à l'égard de son médecin; mais ce médecin est un homme. Quel que soit l'état des malades, il ne nous dépouille pas de notre sexe. D'ailleurs la plupart des femmes qui vont au magnétisme ne sont pas réellement malades; beaucoup y vont par oisiveté et désoeuvrement, d'autres qui ont quelques incommodités, n'en conservent pas moins leur fraîcheur et leur force. Leurs sens sont tout entiers, leur jeunesse à toute sa sensibilité, alors le danger est réciproque. La proximité longtemps continuée, l'attouchement indispensable, la chaleur individuelle communiquée, les regards confondus, sont les voies connus de la nature pour opérer immanquablement la communication des sensations et des affections"

 

"L'homme qui magnétise a ordinairement les genoux de la malade renfermés dans les siens. La main est appliquée sur les hypocondres et quelques fois plus bas sur les ovaires, il passe la main droite derrière le corps de la femme. L'un et l'autre se penchent pour favoriser ce double attouchement. La proximité devient plus grande, le visage touche le visage, les haleines se respirent, il n'est pas extraordinaire que les sens s'allument, le visage s'enflamme par degrés, l'oeil devient ardent, et c'est le signal par lequel la nature annonce le désir, les paupières deviennent humides, la respiration est courte, entrecoupée, la poitrine s'élève et s'abaisse rapidement. les convulsions s'établissent le souvenir n'en est pas désagréable et les femmes n'ont pas de répugnance à le sentir à nouveau"
"Ainsi, en se proposant de guérir on excite des émotions agréables et chères, des émotions que l'on regrette parce qu'elles ont un charme naturel pour nous et que, physiquement elles contribuent à notre bonheur.
Mais moralement elles n'en sont pas moins condamnables, et elles sont d'autant plus dangereuses qu'il est facile d'en prendre la douce habitude."

 

Le contexte puritain de l'époque, effrayé de la proximité thérapeute/patient, redoute d'éventuels travers "sexuel" des mesmériens... le discrédit qui s'en suit signera la fin de l'âge d'or du mesmérisme.
Après le verdict des commissions Mesmer quitte la France en 1784. 
- En 1785 Mesmer après un passage en Angleterre, repasse par Paris, il salue Bailly, rapporteur de la Commission, quand celui-ci monte sur l'échafaud.
- En 1793 Mesmer retourne à Vienne, puis il s'installe à Frauenfeld en Suisse où il continue ses recherches.
- En 1799 il publie un deuxième mémoire sur ses découvertes
- En 1813 il se retire sur les bords du lac de Constance et y meurt le 15 mars 1815.

 

Mesmer eut quelques disciples qui ne firent pas long feu: 
- Le marquis de Chastenet de Puységur, découvre la transe somnambulique (l'hypnose comme un "état" plutôt qu'une action extérieure). 
- Et l'Abbé de Faria, moine portugais célèbre pour son apparition dans le Comte de Monte-Cristo de Dumas, pose les premiers fondements de l'école de Nancy (prépondérance de la suggestion).  

  

L'abbé DE FARIA (1746/1819) : L’inventeur de la suggestion hypnotique

L'abbé José Custódio de Faria de Goa, connu en tant que personnage du roman d'Alexandre Dumas Le Comte de Monte-Cristo sous le nom d'Abbé Faria, a réellement existé et a fortement marqué de son empreinte à travers les siècles la pratique du magnétisme animal et de l'hypnose

 L’abbé de Faria occupe une place singulière dans l’histoire de l’hypnose. Il est à la jonction des magnétiseurs et des pionniers de l’hypnotisme.

 

Bien qu’il rende hommage au marquis de Puységur dans l’introduction de son ouvrage, il va s’en éloigner en présentant une théorie qui ne sera reprise qu’à la fin du XIXe siècle. Son livre « de la cause du sommeil lucide », paru en 1819, posera les bases de la suggestion dont il souhaitait développer les corré- lats en trois autres volumes ; hélas, son décès prématuré ne lui en laissera pas le temps. L’originalité de son travail fondé sur la suggestion comme cause du magnétisme lui valut de subir la double réprobation des magnétiseurs orthodoxes qui croyaient à l’existence d’un fluide, ainsi que de celle des médecins qui ne s’embarrassaient pas de ces nuances et condamnaient tout ce qui s’apparentait au magnétisme. Cependant, lors du nouvel âge d’or de l’hypnose à la fin du XIXe siècle, tous les spécialistes s’accordaient à reconnaître la justesse de vue de l’abbé de Faria et à voir en lui un précurseur. Gilles de la Tourette voyait en Faria « un excellent observateur, partisan de l’identité du sommnambulisme et du sommeil naturel ». Pitres, professeur et doyen de la faculté de mé- decine de Bordeaux, notait : « C’est lui, en particulier, qui a le premier décrit les phénomè- nes d’hallucination sensorielle qui se produisent si facilement chez les somnambules. » Bernheim, professeur à la faculté de médecine de Nancy, se réfère à de nombreuses reprises à de Faria : « C’est, en réalité lui qui le premier donna la conception nette et vraie des phénomènes de l’hypnotisme, qu’il appelait sommeil lucide. La cause de ce sommeil est, selon lui, dans la volonté du sujet… C’est sa propre foi, son impressionnabilité psychique qui l’endort. Cette vérité a été nettement établie par l’abbé de Faria et surtout par le Dr. Liébeault. » Crocq, agrégé à la faculté de médecine de Bruxelles, considère son apport : « Faria édifiait la base de la doctrine de l’Ecole de Nancy… En résumé, l’histoire scientifique de l’hypnotisme se divise en deux périodes bien distinctes: l’ère du magnétisme animal et l’ère de l’hypnotisme ; la première débute avec Paracelse, en 1529, et se termine en 1815 grâce à l’abbé de Faria; la seconde débute avec l’abbé de Faria et ne semble pas devoir se terminer si tôt. » Voici quelques extraits de ce fameux ouvrage : «De la cause du sommeil lucide ou étude de la nature de l’homme », par l’abbé de Faria, brahmane, docteur en théologie et en philosophie, membre de la société médicale de Marseille, etc. Nous verrons dans ces extraits comment l’abbé de Faria avait, dès 1819, posé les bases de ce qui serait l’hypnose après 1889, lorsque le 1er Congrès international d’Hypnotisme aura établi que l’état hypnotique est normal, naturel et physiologique.

« Les magnétiseurs, en adoptant aveuglément les aphorismes de Mesmer, n’en avaient pas senti l’absurdité et les funestes conséquences. Maintenant ils soutiennent par amourpropre ce qu’ils ont publié par irréflexion. Aussi, je trouve plus facile de convaincre sur la cause du sommeil lucide ceux qui n’y ont rien connu, que les magnétiseurs qui me fré- quentent, et qui prétendent y savoir tout, sans pouvoir donner aucune raison de ces phé- nomènes. […] Nous avons remplacé le mot magnétisme animal par le mot concentration. On verra dans la suite que ce mot renferme dans sa signification naturelle la cause que nous cherchons du sommeil lucide. Ainsi les mots magnétiseurs et magnétiser seront exprimés par les mots concentrateur et concentrer. De même, le mot somnambule sera caractérisé par le mot grec épopte, qui signifie : celui qui voit tout à découvert. […] En indiquant comme cause du sommeil lucide, la concentration que nous avons substituée au mot magnétisme, nous n’avons voulu que signaler la cause immédiate qui provoque le sommeil en général. La concentration n’est qu’une abstraction des sens ; et l’on ne s’endort pas tant que l’esprit est occupé, soit par l’agitation du sang, soit par des inquiétudes ou par des soucis, ou par une certaine densité dans ce fluide, qui empêche également l’esprit d’être dans l’apathie. […] Ainsi, sans la présence des objets propres, les époptes voient, flairent, entendent, palpent, goûtent ce qui n’est que nommé. […] Il ne faut pas croire que tous ces effets ne soient qu’illusoires : ils sont si réels qu’ils ré- pondent dans leurs corps à tous ceux qui ap-  partiennent à leurs causes naturelles. Ainsi un verre d’eau avalé dans l’idée d’eau-de-vie enivre complètement ; dans l’idée d’un purgatif, évacue autant qu’exige la nature ; dans l’idée d’un émétique, provoque le vomissement sans efforts et sans souffrances. De même de l’eau présentée aux narines comme une odeur dissolutive d’un dépôt dans la tête produit l’effet annoncé. Il en faut dire autant des autres sens en ce qui les concerne. Il en résulte qu’une poudre indifférente, étant administrée comme un curatif des plaies internes, ou comme un vermifuge, atteint son but d’une manière aussi prompte qu’efficace. […] Ce que ces individus exécutent se lie, en gé- néral, avec leur conviction intime, telle qu’elle convient aux époptes ; et la rigueur les y attache au lieu de les faire revenir de leurs idées,

 

 

 

 

 

Oliver Sacks, le neurologue des lettres

Devenu célèbre avec L'homme qui prenait sa femme pour un chapeau, le professeur et écrivain s'est éteint à 82 ans.

La neurologie mène à tout à condition d'en sortir. Décédé à l'âge de 82 ans, Oliver Sacks est devenu célèbre en publiant L'homme qui prenait sa femme pour un chapeau en 1985. Atteint d'un cancer, il avait révélé en février dernier qu'il était en phase terminale. «Il y a un mois, j'étais en très bonne santé. Mais ma chance a tourné. Il y a quelques semaines, j'ai appris que les métastases s'étaient multipliées dans mon foie», écrivait-il dans le New York Times le 19 février. Neuf ans auparavant, le médecin Britannique avait été soigné pour une forme rare du mélanome qui lui avait fait perdre l'usage d'un œil. La maladie aura donc eu raison de ce spécialiste dont le talent était de transformer en histoires fascinantes les vies de ses patients.

De l'hôpital au théâtre

Né à Londres, il avait étudié à la prestigieuse université d'Oxford avant d'émigrer au Canada puis aux États-Unis. Installé à New York dès 1965, il est d'abord médecin à l'hôpital Beth Abraham où il étudie en 1966 des victimes d'encéphalite léthargique, une forme de maladie du sommeil, qui sont incapables de bouger par leurs propres moyens. Cette observation donnera lieu à un livre en 1973, L'Éveil, qui sera adapté en 1990 au cinéma par Penny Marshall avec Robin Williams et Robert de Niro. Ce fut le début d'une grande production littéraire.

En 1985, il touche le public avec L'homme qui prenait sa femme pour un chapeau, essai dans lequel il décrit une vingtaine d'affections extrêmement bizarres: une dame incapable de situer son corps, des jumeaux autistes qui ne comptent que par nombres premiers, un malade dont la mémoire s'est arrêtée à la fin de la Seconde Guerre mondiale… Le livre a connu un succès planétaire, a été adapté au théâtre par Peter Brook et est devenu un opéra grâce au compositeur Michael Nyman.

Mélomane averti

Longtemps enseignant à l'Albert Einstein College of Medicine et à l'Université de New York, Oliver Sacks a toujours été passionné par les mystères du cerveau. Mais c'était aussi un mélomane. Curieux de la magie des «motifs sonores», il écrit, en 2008, Musicophilia, faisant ainsi un lien entre son travail et sa passion. Cette fois, il cherche à comprendre quel est le pouvoir d'une symphonie, d'un morceau entendu quelque part, voire d'une simple note. Fidèle à sa méthode, il appuie sa réflexion sur des pathologies qu'il a rencontrées dans sa carrière. Le cas le plus étonnant est celui d'un homme victime de la foudre qui se retrouve avec une soudaine envie de jouer du piano. À 42 ans, il devient un célèbre pianiste alors qu'il n'avait jamais touché un piano. Contre toute attente, cet essai sérieux s'est retrouvé en tête des ventes.

Bien sûr, le neurologue avait aussi ses détracteurs. Décrit comme un écrivain et médecin doué d'une grande compassion, certains lui reprochaient de tirer parti de ses patients. Surnommé «l'homme qui prenait ses patients pour une carrière littéraire», sa dernière publication sera L'Odeur du si bémol, en 2012, évoquant les hallucinations auditives, visuelles, olfactives ou tactiles.

Florence Vierron 

 

Oliver Sacks : fin du voyage pour l’homme qui savait qu’il allait mourir

 

  • Oliver Sacks : fin du voyage pour l’homme qui savait qu’il
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« Il y a un mois, je me sentais en bonne santé, en très bonne santé, même. À 81 ans, je nage toujours 1,5 km chaque jour. Mais la chance m’a abandonné. Il y a quelques semaines, j’ai appris que j’avais des métastases multiples dans le foie. » Dans un article du "New York Times" du 19 février 2015, Oliver Sacks, neurologue et écrivain, révélait ainsi la maladie qui devait l’emporter plus de 6 mois plus tard. Et c’est le « New York Times » qui a annoncé son décès survenu dimanche 30 août à 82 ans. Oliver Sacks souffrait d’une tumeur rare de l’œil – un mélanome oculaire – diagnostiquée neuf ans plus tôt. La radiothérapie et le traitement au laser l’avaient rendu aveugle de l’œil. Dans son cas, écrivait-il, les risques de métastases étaient minimes. « J’éprouve de la gratitude pour les neuf ans de bonne santé et de productivité qui m’ont été accordés depuis le premier diagnostic mais, maintenant, je dois affronter la mort », poursuivait-il.

Dans cette lettre testament, il assurait pourtant ne pas en avoir fini avec la vie : « Je dois maintenant choisir comment vivre les mois qu’il me reste. Je veux vivre de la façon la plus riche, la plus profonde, la plus prolifique qui soit », assurait-il avec lucidité.

Une famille de médecins

Né à Londres, Oliver Sacks a étudié à la prestigieuse université britannique d’Oxford avant de partir pour le Canada, puis les États-Unis. Il s’était installé en 1965 à New York, où il a enseigné, écrit et exercé en tant que neurologue jusqu’à la fin de sa vie. Élevé dans une famille de médecins – son père et ses frères étaient médecins généralistes et sa mère a été une des premières femmes chirurgiens au Royaume-Uni –, Oliver Sacks s’est fait connaître par ses récits bouleversants de patients qui ont donné lieu à des livres à succès comme « l’Éveil » (1973), « L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau » (1985), « Des yeux pour entendre : voyage au pays des sourds » (1989), « Musicophilia » (2008), « l’Œil de l’esprit » (2010) ou encore « l’Odeur du si bémol : l’univers des hallucinations » (2014). Médecin et auteur prolifique, ses récits emplis d’humanité « mêlent l’art et la science, l’émotion à la raison », souligne le Pr Jean-Claude Ameisen sur France-Inter dans l’émission « Sur les épaules de Darwin » et mettent en perspective les avancées les plus récentes de la médecine et des sciences.

Dans l’hommage qu’elle lui a rendu, la ministre de la Culture Fleur Pellerin a salué le rôle de « passeur » d’Oliver Sacks qui « aura permis de démystifier des pathologies neurologiques souvent méconnues et de donner aux malades le respect qui leur était dû ».

Dr Lydia Archimède

Einstein : redécouverte des photos d’un cerveau hors du commun/The cerebral cortex of Albert Einstein: a description and preliminary analysis of unpublished photographs

 

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La première étude formelle qui jette un œil sur l’ensemble du cortex cérébral d’Albert Einstein a révélé quelques indices intéressants sur les extraordinaires capacités cognitives du savant. Des chercheurs de l’université de l’état de Floride ont examiné 14 photographies récemment redécouvertes et les ont comparé à 85 cerveaux humains "normaux"  et sans surprise, ils ont remarqué de nettes différences.

Peu de temps après la mort d’Einstein en 1955, son cerveau a été prélevé et photographié sous différents angles non conventionnels. Il a également été sectionné en 240 blocs à partir desquels de nombreuses lames (pour microscope) contenant un échantillon de tissus de chaque bloc ont été créées.

Malheureusement, beaucoup de ces blocs et des lames ont été envoyés à travers le monde (scientifiques, collectionneurs…) hors de la vue du public pendant plus d’un demi-siècle. Mais leur récente redécouverte a permis aux neuroscientifiques de les regarder de plus près, afin de les analyser en tenant compte des plus récentes techniques d’imagerie fonctionnelle.

Les chercheurs ont découvert que le cerveau d’Einstein possédait quelques différences morphologiques précises. Alors que l’ampleur et la forme asymétrique de son cerveau étaient normales, le cortex préfrontal, le cortex somatosensoriel, le cortex moteur primaire, lobe pariétal, temporal et occipital étaient “extraordinaire”, selon les propres mots des chercheurs.

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Les neuroscientifiques, soupçonnent que ces anomalies peuvent avoir doté Einstein de ses étonnantes capacités visuo-spatiales et mathématiques. Cela pourrait aussi expliquer sa prédilection pour ses troublantes expériences de pensée*( cf ci-dessous).

Avec Falk, l’étude a été menée par Frederick E. Lepore de la Robert Wood Johnson Medical School et Adrianne Noe, directeur du Musée national (États-Unis) de la santé et de la médecine. L’étude complète au format PDF sur le journal de neurologie – Brain :The cerebral cortex of Albert Einstein : a description and preliminary analysis of unpublished photographs.

Une expérience de pensée (thought experiment ; Gedankenexperiment) est un essai pour résoudre un problème en utilisant la seule puissance de l'imagination humaine. Cette méthode remonte initialement à Galilée qui en faisait la clé de ses recherches scientifiques, mais elle a été principalement thématisée par Ernst Mach qui, dans sa Mécanique, en retrace le développement historique tout en lui fournissant une justification épistémologique. L'utilisation en philosophie des expériences de pensée fait partie de la méthode qui est celle de la philosophie analytique. La démarche générale qui préside aux expériences de pensée se formule par la question : que se passerait-il si... ? De nombreuses expériences de pensée concernent les paradoxes de notre connaissance ; elles s'appliquent à des situations réelles, possibles physiquement (d'après ce que nous comprenons des lois de la nature), ou possibles dans le temps(i.e. possible tant que nous n'en savons pas plus sur les lois de la nature) ou possibles logiquement.

The cerebral cortex of Albert Einstein: a description and preliminary analysis of unpublished photographs

 

Einstein : Une épaisse connexion entre deux hémisphères pour une intelligence de génie/The corpus callosum of Albert Einstein‘s brain: another clue to his high intelligence?

 

 

Les neuroscientifiques, comme d’autres, ont longtemps soupçonné que le cerveau d’Albert Einstein était, en quelque sorte, unique. Une nouvelle étude confirme maintenant ces soupçons, montrant que son génie a pu naitre de la façon dont les deux hémisphères de son cerveau étaient si bien reliés.

Précédemment par le Guru (cf "Environnement et SN" "Histoire"): “redécouverte des photos d'un cerveau hors du commun" et, en me reprenant, “qui a permis aux chercheurs de constater que le cerveau d’Einstein possédait quelques différences morphologiques précises. Alors que l’ampleur et la forme asymétrique de son cerveau étaient normales, le cortex préfrontal, le cortex somatosensoriel, le cortex moteur primaire, lobe pariétal, temporal et occipital étaient “extraordinaire”, selon les propres mots des chercheurs.”

Cette nouvelle étude est la première à détailler le corps calleux (corpus callosum) d’Albert Einstein, une bande épaisse de fibres nerveuses qui sépare le cerveau en deux hémisphères gauche et droit. Il relie également ces deux côtés du cerveau, ce qui permet une communication entre les deux hémisphères, y compris la transmission d’informations moteurs, sensorielles et cognitives.

Cliché du cerveau, sectionné en son milieu, d’Albert Einstein, présentant les deux hémisphères et le corps calleux, la partie la plus blanche au milieu du cerveau, avec un zoom sur celui-ci dans la seconde image. Les couleurs représentent l’épaisseurs des subdivisions du corps calleux. 
image
Einstein-corps calleux1

Pour cette nouvelle étude, l’auteur principal Weiwei (en photo ci-dessous) du Département de Physique de l’Université normale de la Chine de l’Est a développé une nouvelle technique pour mesurer et comparer l’épaisseur variable des subdivisions du corps calleux sur toute sa longueur, la partie du cerveau où les nerfs traversent d’un côté à l’autre. L’épaisseur de ces subdivisions (image ci-dessus) indique la quantité de nerfs qui se croisent, montrant ainsi comment sont “connectés” les deux côtés du cerveau dans certaines régions, des zones qui facilitent différentes fonctions selon l’endroit où les fibres se croisent le long du corps calleux.

WeiWei-cerveau-Einstein

Après la mort d’Einstein, son cerveau a été prélevé et photographié sous plusieurs angles. Il a également été sectionné en 240 blocs, à partir desquels de nombreuses diapositives ont été créées. En outre, 14 photographies ont récemment été récupérées, ce qui apporte davantage de données neuroscientifiques et, en fait, ces nouveaux documents ont été utilisés par Dean Falk, de l’Université de l’Etat de Floride, pour démontrer que le génie disposait d’un cortex préfrontal plutôt unique. Falk a également montré que les parties inférieures du cortex somato sensoriel primaire et moteur s’étaient considérablement élargies dans son hémisphère gauche.

En utilisant cette information, les chercheurs ont comparé le cerveau d’Einstein à deux groupes d’échantillon différents : 15 hommes âgés et 52 hommes de 26 ans, ce qui correspond à l’âge qu’avait A. Einstein lorsqu’il a publié quatre de ses études qui ont révolutionné la physique et notre conception de l’espace, du temps, de la masse et de l’énergie.

Les chercheurs ont découvert que le corps calleux d’Einstein était plus épais dans la grande majorité des sous-régions que ces mêmes sections dans les deux échantillons contrôles. Plus précisément, le corps calleux d’Einstein était plus épais au niveau du rostrum (La région frontale du corps calleux), le genu (L’extrémité antérieure du CC), le milieu du CC, l’isthme et (surtout) le Splenium par rapport aux échantillons du groupe des plus jeunes.

Tirée de l’étude, les résultats de la comparaison (épaisseur) du corps calleux  d’Einstein avec des échantillons de cerveau plus jeune et plus âgés.

Einstein-corps
 calleux-Comparaison

Le corps calleux d’Einstein l’a probablement aidé dans ses recherches, mais il est clair qu’il avait d’autres attributs neurologiques qui ont contribué à sa grande intelligence, comme un ratio extrêmement élevé de cellules gliales et un cortex préfrontal à la taille “extraordinaire”. Ensemble, ces traits ont certainement amélioré ses remarquables capacités visuospatiales et mathématiques, avec une prédilection pour ses expériences de pensée.

 

The corpus callosum of Albert Einstein‘s brain: another clue to his high intelligence?

http://pdf.lu/1UPq

 


 

Génie schizophrène, le prix Nobel John Nash est mort à 86 ans dans un accident de la route

 

John F. Nash (Peter Badge via Wikimedia Commons).

John F. Nash 

Lauréat en 1994 du Nobel d'économie pour des travaux menés à seulement 20 ans sur la théorie des jeux, il avait vu sa vie inspirer en 2001 le film oscarisé «A Beautiful Mind», avec Russell Crowe.

Prix Nobel d'économie en 1994, le génial mathématicien John Forbes Nash, 86 ans, est mort, samedi 23 mai, dans un accident de la route. Lui et sa femme Alicia, 82 ans, ont été victimes d'un accident de taxi sur une autoroute du New Jersey.

Nash avait été nobélisé avec John Harsanyi et Reinhard Selten pour «son analyse pionnière de l'équilibre dans la théorie des jeux non-coopératifs». Dans leur livre "Les Prix Nobel d'économie", Jean-Edouard Colliard et Emeline Travers expliquent que «Nash est probablement le plus, mais pas forcément le mieux, connu des Nobel. Ses travaux restent [...] relativement ignorés». Un paradoxe qui s'explique par le fait que le personnage est devenu célèbre auprès du grand public grâce au film A Beautiful Mind de Ron Howard (2001), Oscar du meilleur film et du meilleur réalisateur, où il était interprété par Russell Crowe, qui a exprimé son émotion sur Twitter.

Le titre du film était inspiré d'un jugement porté sur lui par son camarade d'études Lloyd Shapley, lui-même nobélisé sur le tard, en 2012, pour ses travaux sur la théorie des jeux.


Les travaux qui ont valu le Nobel à Nash étaient très anciens, puisqu'il s'agit d'articles écrits entre 1950 et 1953 à Princeton, alors qu'il avait à peine vingt ans, dont un doctorat de mathématiques de 27 pages. Le chercheur avait été envoyé là-bas grâce à une lettre de recommandation d'un de ses professeurs qui tenait en une phrase: «Cet homme est un génie.» Il a notamment laissé son nom à l'équilibre de Nash, une situation où deux agents amenés à faire un choix, dont la situation est liée et qui connaissent les stratégies que peut adopter l'autre, arrivent rationnellement à une situation où aucun ne peut changer son choix sans dégrader sa situation personnelle. (Ce qui n'empêche pas que cette situation peut-être collectivement sous-optimale, ce qu'illustre le célèbre "dilemme du prisonnier".)

«Je dois maintenant aborder la question de mon passage de la pensée scientifique rationnelle à la pensée délirante caractéristique des personnes diagnostiquées sur le plan psychiatriques comme "schizophrènes" ou "atteintes de schizophrénie paranoïaque"», écrivait Nash, avec sécheresse, dans son autobiographie publiée au moment de l'attribution du Nobel. A la fin des années 50, il a commencé à être frappé de crises de schizophrénie, qui l'ont empêché de poursuivre plus loin ses travaux, avant de revenir à la vie publique dans les années 80. Au moment de l'attribution du Nobel, la journaliste du New York Times Sylvia Nasar, qui allait écrire le livre ensuite adapté par Ron Howard, avait écrit un article passionnant et émouvant sur ses "années perdues":

«D'une certaine façon, l'histoire de John Nash est la tragédie qui touche toute personne atteinte de schizophrénie. Incurable, débilitante et extrêmement difficile à traiter, cette maladie a des effets terrifiants sur ses victimes. Beaucoup de personnes qui en sont atteintes ne peuvent plus longtemps ressentir ou interpréter des sensations ou expérimenter un large éventail d'émotions. A la place, elles souffrent d'illusions et entendent des voix.

 

Mais dans le cas de John Nash, cette tragédie est venue s'ajouter à un génie précoce et à un réseau de famille et d'amis qui le reconnaissaient, entourant de manière protectrice Nash, lui fournissant un cocon confortable quand il était malade. Il y a eu les anciens collègues qui ont tenté de le faire travailler. La sœur qui a fait des choix déchirants concernant son traitement. L'épouse loyale qui est restée à ses côtés même après leur séparation. L'économiste qui est allé débattre avec le comité Nobel du fait que la maladie mentale ne devait pas être un obstacle au prix. Princeton lui-même.

 

Ensemble, ils se sont assurés que Nash ne retrouve pas, comme tellement de victimes de schizophrénie, dans un hôpital public, errant sans domicile fixe ou suicidé.»

«Son histoire est romanesque et extraordinaire, avec une grande part de tragédie», a déclaré Sylvia Nasar au Washington Post après son décès. «Beaucoup de biographies de génies comprennent une ascension météorique et une chute graduelle ou soudaine, mais le troisième acte de la vie de Nash a duré vingt ans, avec sa sortie de la schizophrénie et le Nobel.»

John Nash venait, ce printemps 2015, de recevoir le prix Abel pour ses travaux en mathématiques. A l'occasion de la remise du prix, il avait demandé à rencontrer le champion d'échecs Magnus Carlsen.

Jean-Marie Pottier


 

Peu avant sa mort, le mathématicien John Nash rêvait de réinventer la théorie de la relativité d'Einstein

 

Albert Einstein en 1921 (via Wikimedia Commons).

Albert Einstein en 1921 .

Le célèbre mathématicien américain John Forbes Nash avait expliqué à Cédric Villani être sur la piste d’une équation pouvant se substituer à la théorie de la relativité générale.

Quelques jours avant sa mort accidentelle, le célèbre mathématicien américain John Forbes Nash pensait être sur la piste d'une équation qui pourrait se substituer à la théorie de la relativité générale élaborée par Albert Einstein en 1916. L’information a été donnée au quotidien britannique The Times par un de ses confrères, le mathématicien français Cédric Villani, qui l’avait rencontré peu de temps avant sa mort:

«Il me l’a expliquée. Il pensait qu’il avait découvert une équation pouvant se substituer à celle-ci.»

 

Lors d'une rencontre organisée par le Hay Festival, Villani a par ailleurs raconté la dernière conférence donnée par Nash:

«La dernière fois que je l’ai rencontré, c’était [...] à Oslo. Le mardi [le 19 mai, ndlr], il s’est vu remettre le prix Abel, la plus haute distinction que vous puissiez recevoir de votre vivant pour un mathématicien. […] Le mercredi, j’ai eu l’honneur de présider une conférence où Nash faisait une intervention et il nous a parlé d’une équation qu’il avait essayé d’élaborer alors qu’il étudiait la relativité générale, et dont il avait parlé à Einstein lui-même. Il résumait le problème avec des équations compliquées. Nous écoutions émerveillés.»

Mystères 

«Nous savons que la théorie de la relativité marche extraordinairement bien pour décrire certaines choses, comme la trajectoire de Mercure. Mais ce champ recèle toujours des mystères», a ajouté Cédric Villani auprès du New York Daily News. La question de la réconciliation de la théorie de la relativité générale (dont une première version, la théorie de la relativité restreinte, avait donné lieu à la célèbre équation E=MC2) et de la théorie quantique est par exemple de celles qui agitent toujours les scientifiques.

Dans sa biographie "A Beautiful Mind", la journaliste Sylvia Nasar raconte la rencontre entre John Forbes Nash et Albert Einstein, en 1948, à Princeton. Alors étudiant, le jeune mathématicien prend rendez-vous avec le prestigieux savant, qui l’accueille en fumant son éternelle pipe et lui expose, équations à l’appui, ses idées sur la friction des particules. Réponse souriante de Einstein:

«Jeune homme, vous devriez étudier un peu plus la physique.»

Jean-Marie POTTIER


 

 

Nobel Lecture by Arvid Carlsson

PRIX NOBEL DE MÉDECINE 2000 Arvid Carlsson La dopamine dans tous ses états

  

Bertrand Bloch 

 

Arvid Carlsson est né le 25 janvier 1923 à Uppsala (Suède). Professeur émérite, il dirige le département de pharmacologie de l’université de Göteborg  (Suède).

 

A. Carlsson, a reçu à soixante-dix- sept ans, le prix Nobel de Médecine et de Physiologie,  pour  l’ensemble de ses travaux de neurophysiologie et de neuropharmacologie.  Depuis la fin des années 1950, ces travaux ont ouvert la voie à la compréhension des modalités d’action des neurotransmetteurs  aminergiques   dans le système nerveux central, et ont permis de découvrir certaines des fonctions centrales de la dopamine. Au-delà de l’intérêt direct de ces travaux pour la compréhension et le traitement de maladies neurologiques et psychiatriques, telles la maladie de Parkinson ou la schizophrénie, l’inspiration et les résultats de A. Carlsson ont donné une impulsion considérable à la neuropsychopharmacologie dont l’intérêt ne se dément pas quarante ans plus tard [1]. Depuis une quinzaine d’années, ce champ des neurosciences a grandement bénéficié des stratégies particulièrement puissantes et informatives apportées par la biologie moléculaire et l’imagerie cérébrale  chez l’homme.

Avec A. Carlsson, la dopamine devient un neurotransmetteur

 

A partir de 1958, A. Carlsson apporte des arguments décisifs démontrant que la dopamine est un neurotransmetteur dans le système nerveux central. En quoi cette découverte était- elle si importante ? A cette  époque, le nombre de molécules susceptibles d’intervenir comme messager chimique dans le système nerveux central apparaît très limité. Parmi les neurotransmetteurs déjà  identifiés, on connaissait l’acétylcholine et la noradrénaline, cette dernière synthétisée à partir de la tyrosine, présente dans le sang. La dopamine n’est alors que le métabolite situé en amont de la noradrénaline. Carlsson débute ses travaux alors que naît la neuropsychopharmacologie (par la mise en évidence des effets antipsy- chotiques de la chlorpromazine et de la réserpine) et que la biochimie permet le développement d’outils puissants pour comprendre et modifier le métabolisme et les effets des monoamines.

A  l’Université  de  Lund  (Suède),A. Carlsson démontre avec N. Hillarp que, chez l’animal, la réserpine entraîne une déplétion massive des monoamines dans le système nerveux central, avec des effets comportementaux qui rappellent certains  des symptômes de la maladie de Parkinson. Sur la base de ces résultats, il démontre que l’injection de L-Dopa, le précurseur immédiat de la dopamine, restaure des concentrations cérébrales normales en dopamine et corrige les manifestations comportementales de la réserpine, en particulier les effets akinétiques, alors même que le cerveau des animaux conserve une concentration basse en noradrénaline. Ces résultats conduisent Carlsson et de nombreux groupes à s’intéresser de près à la dopamine avec plusieurs découvertes majeures : la dopamine est présente dans le cerveau à l’état naturel, dans des territoires qui ne contiennent pas de noradrénaline [2]. Parmi ceux-ci, le striatum constitue un des territoires les plus riches en dopamine. Cela conduit Carlsson à suggérer que la déplétion en dopamine induite par la réserpine est seule responsable des symptômes parkinsoniens observés chez l’animal, ce que confirme la correction des troubles par l’injection de L-Dopa. Malgré quelques résistances, la dopamine prend la place qui lui est due comme nouvelle venue dans la famille des neurotransmetteurs. Au début des années 1960, l’école d’histologie suédoise, sur la base des remarquables travaux d’histochimie de Hillarp, visualise et décrit pour la première fois des populations neuronales productrices de monoamines et permet en fait de comprendre que la richesse en  dopamine du striatum est due à son innervation massive par les neurones de la substance noire [3, 4]. Il devient possible de détecter et de décrire des populations neuronales dans le système nerveux central, sur la base de leur contenu en neurotransmetteur. Soixante ans après les travaux de Cajal, une nouvelle neuroanatomie est en train de naître. 

 

Un traitement efficace de la maladie de Parkinson apparaît et les fonctions de la dopamine commencent à être  décodées


Stimulé par les découvertes des équipes suédoises, Hornykiewicz démontre alors que le striatum des sujets parkinsoniens présente une déplétion massive en dopamine [5]. La dopamine acquiert ses lettres de noblesse en médecine lorsque Cotzias et al. démontrent en 1967 que l’administration de L-Dopa chez des sujets atteints de maladie de Parkinson corrige efficacement certains des symptômes les plus invalidants, en particulier le tremblement [6]. Grâce à la conjonction des approches de pharmacologie, de neurochimie, et de neuroanatomie, le lien est fait entre un neurotransmetteur, ses fonctions et une maladie neurodégénérative. Pour la première fois, on dispose, sur des bases rationnelles, d’un traitement symptomatique efficace pour cette maladie. Trente-cinq ans plus tard, malgré ses limites, la L-Dopa reste le traitement de référence de la maladie de  Parkinson.

A partir des années 1960, grâce à ces découvertes, les travaux consacrés à la dopamine prennent un essor considérable dans de nouveaux champs des neurosciences et de la médecine. Le cortex cérébral et le système limbique apparaissent eux aussi riches en dopamine. De nombreux arguments neurochimiques et pharmacologiques  démontrent   que la dopamine, et d’autres monoamines telles que la sérotonine, ont des fonctions majeures dans la régulation de l’humeur et des émotions et sont impliquées dans des maladies neuropsychiatriques particulièrement invalidantes, en particulier la schizophrénie et la dépression [7, 8]. L’équipe de Carlsson participe à la compréhension des modalités d’action des neuroleptiques, à la mise en évidence d’autorécepteurs présynaptiques impliqués dans le contrôle de la libération de dopamine et à la mise au point des premiers inhibiteurs de la recapture des monoamines, puissants antidépresseurs dont naîtra entre autres la fluoxétine (Prozac®) [1]. Même si aujourd’hui,  malgré  des  recherches intensives, la pathogénie de ces maladies reste mystérieuse, les travaux  de A. Carlsson ont grandement contribué au développement de molécules efficaces pour maîtriser certains des symptômes de la schizophrénie et rendre une vie sociale normale aux sujets souffrant de dépression.

Les travaux de neuroanatomie et de neurochimie et les études comportementales prennent ainsi un essor considérable, et démontrent l’importance des neurones à dopamine de la voie mésocorticolimbique est reconnue dans ce qu’il est convenu d’appeler les circuits de la récompense et « du plaisir » [9]. A ce titre, il apparaissent comme des acteurs majeurs des comportements addictifs conduisant à la prise de drogues telles que les psychostimulants (cocaïne/amphétamines) mais aussi que les opiacés, voire la nicotine.

La mise en évidence des neurones hypothalamiques producteurs de dopamine et les effets endocrines de molécules interagissant avec la neurotransmission dopaminergique ont démontré que la dopamine est aussi impliquée dans la régulation neuroendocrine de l’hypophyse, en particulier la sécrétion de prolactine et d’endorphines. A partir des années 1970, les travaux concernant la dopamine prennent une ampleur nouvelle par la caractérisation pharmacologique, puis le clonage des différents  récepteurs  de  la  dopamine[10, 11] et l’identification des transporteurs présynaptiques (cibles de la cocaïne, des amphétamines ou de la réserpine) réglant les concentrations de la dopamine dans la fente synaptique [12]. Aujourd’hui, l’utilisation de modèles cellulaires simples, le dévelop- pement de souches d’animaux transgéniques, en particulier les souris knock-out pour différents acteurs de la transmission dopaminergique [13, 14], le développement des puissantes techniques d’imagerie cérébrales in vivo avec des ligands spécifiques des sys- tèmes dopaminergiques [15-17], l’analyse des phénomènes de transduction  constituent des outils particulièrement novateurs pour forcer la dopamine à livrer ses derniers secrets et en tirer des bénéfices thérapeutiques. Il en est de même des études d’épidémiologie génétique des maladies neuropsychiatriques, ou d’approches thérapeutiques prometteuses telles les greffes intracérébrales de cellules  produisant la dopamine [18]. La complexité considérable des interactions neuronales a par ailleurs montré que les fonctions et les pathologies impliquant la dopamine ne peuvent se concevoir sans la compréhension de ses relations avec d’autres neurotransmetteurs. C’est le cas par exemple du glutamate dans les hypothèses actuelles touchant à la schizophrénie [18], des peptides opioïdes et de l’acétylcholine dans les circuits de récompense et la dépendance [9] ; c’est le cas aussi des approches   de  neurochirurgie  expérimentale démontrant que l’intervention sur des neurones non dopaminergiques peut aussi constituer une arme puissante dans le contrôle de la maladie de Parkinson  [19].

Au-delà de l’intérêt des hypothèses et des résultats de A. Carlsson et de ses collaborateurs dans la  compréhension et le contrôle de la transmission dopaminergique, ces découvertes ont donné un formidable élan à la neuropsychopharmacologie. Des défis majeurs restent cependant encore à relever, parmi lesquels la compréhension des mécanismes biologiques des psychoses et des phénomènes addictifs, et partant la mise au point de thérapeutiques permettant   aux   patients   concernés de recouvrer une vie normale   ■

 

 

RÉFÉRENCES 1. Carlsson, A. The history of neuroscience. In : Autobiography, vol. 2. New York : Academic Press. 1998 : 30-66. 2. Carlsson A, Lindqvist M, Magnusson T, Waldeck B. On the presence of 3-hydroxytyramine in brain. Science 1958 ; 127 : 471-4. 3. Falck B, Hillarp NA, Thieme G, Torp A. Fluorescence of catecholamines and related compounds condensed with formaldehyde. J Histochem Cytochem 1962 ; 10 : 348-54. 4. Carlsson A, Falck B, Hillarp NA. Cellular localization of brain monoamines. Acta Physiol Scand 1962 ; 56 (suppl 196) : 1-27. 5. Hornykiewicz O. Mechanisms of neuronal loss in Parkinson’s disease : a neuroanatomical-biochemical perspective. Clin Neurol Neurosurg 1992 ; 94 : 59-71. 6. Cotzias CG, Van Woert MH, Schiffer LM. Aromatic amino acids and modification of parkinsonism. N Engl J Med 1967; 276: 374-9. 7. Carlsson A. Perspectives on the discovery of central monoaminergic neurotransmission. Ann Rev Neurosci 1987 ; 10 : 19-40. 8. Carlsson A, Waters N, Waters S, Carlsson ML. Network interactions in schizophreniatherapeutic implications. Brain Res Rev 2000 ; 31 : 342-9. 9. Le Moal M, Simon H. Mesocorticolimbic dopaminergic network: functional and regulatory roles. Physiol Rev 1991; 71: 155-234. 10. Sokoloff P, Martres MP, Protais P, Costentin J, Schwartz JC. Two distinct classes of dopamine receptor mediating actions of antipsychotics: binding and behavioral studies. Adv Biochem Psychopharmacol 1983; 36 : 163-73. 11. Sokoloff, Schwartz JC. Novel dopamine receptors half a decade later. Trends Pharmacol Sci 1995 ; 16 : 270-5. 12. Giros B. Le transporteur neuronal de la dopamine : de la protéine à la fonction. Med Sci 1996 ; 10 : 1125-30. 13. Giros B, Jaber M, Jones SR, Wightman R, Caron M. Hyperlocomotion and indifference to cocaine and amphetamine in mice lacking the dopamine transporter. Nature 1996 ; 379 : 600-12. 14. Maldonado R, Saiardi A, Valverde O, Samad T, Roques B, Borrelli E. Absence of opiate rewarding effects in mice lacking dopamine D2 receptor. Nature 1997; 388: 586-9. 15. Frackowiak RSJ. Neuro-imagerie fonctionnelle : une révolution en neurosciences. Med Sci 1999 ; 15 : 447-50. 16. Frith C. Imagerie cérébrale et maladies psychiatriques (schizophrénies). Med Sci 1999 ; 15 : 483-9. 17. Rémy P, Hantraye P, Samson Y. La tomographie par émissions de positons, un outil de recherche fondamentale devenu indispensable à la recherche clinique. Med Sci 1999 ;15 : 490-5. 18. Olanow C, Kordower J, Freeman T. Fetal nigral transplantation as a therapy for Parkinson’s disease. Trends Neurosci 1996 ; 19 : 102-9. 19. Benabid A, Benazzouz A, Hoffmann D, Limousin P, Krack P, Pollak P. Long-term electrical inhibition of deep brain targets in movement disorders. Mov Disord 1998 ; 13 : 119-25. 20. Bjorklund A. Fluorescence histochemistry of biogenic amines. In : Bjorklund A, Hokfelt T, eds. Handbook of chemical neuroanatomy, vol. 1. New York : Springer Verlag, 1983 : 50-112. 21. Hokfelt T, Johansson O, Goldstein M. Central catecholamine neurons as revealed by immunohistochemistry with special reference to adrenaline neurons. In : Bjorklund A, Hokfelt T, eds. Handbook of chemical neuroanatomy, vol. 2. New York : Springer Ver- lag, 1984 : 157-259. 22. Le Moine C, Bloch B. Anatomical and cellular analysis of dopamine receptor gene expression in striatal neurons. In : Ariano M, Surmeier D, eds. Molecular and cellular mechanisms of neostriatal functions. Springer Verlag, 1995 : 45-53. 1288 m/s n° 11, vol. 16, novembre 2000

Bertrand Bloch UMR Cnrs 5541, Interactions Neuronales et Comportements, Université VictorSégalen, 146, rue Léo-Saignat, 33076 Bordeaux Cedex, France.

 


 

 

 

Ma mère est-elle une sorcière?

Kepler doit employer son temps, son argent et ses connaissances pour blanchir sa mère Katharina, accusée de sorcellerie en 1615, et se sortir du guêpier dans lequel les médisances ont plongé sa famille.

 

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L'histoire du langage

une page contemporaine qui bientôt rentrera dans l'histoire du langage humain

 Bernard Victtori

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A Cadillac, les tombes oubliées du cimetière des «fous»

 

 

Le carré des poilus du «cimetière des
 fous», à Cadillac, témoigne d'une histoire occultée./Photo DDM/Pierre Challier
Le carré des poilus du «cimetière des fous», à Cadillac, témoigne d'une histoire occultée. 
 

Toutes les blessures de guerre n'étaient pas forcément visibles. Détruits mentalement des centaines d'hommes ne sont plus jamais ressortis des asiles d'aliénés où ils sont morts oubliés. En Gironde, le cimetière de Cadillac est l'un des très rares à en témoigner.

Derrière la porte dérobée, des dizaines de croix réchauffent leur rouille au soleil du soir. Alignées au cordeau, elles étirent leurs ombres bancales vers la haute enceinte de l'hôpital psychiatrique… comme pour rappeler d'où viennent les 898 morts enterrés là, dont nombre de tombes s'effondrent. «Parfois, on retrouve même des ossements, une mâchoire, un tibia», confie le photographe Loïc le Loët dont les images, il y a une quinzaine d'années, ont été les premières à tenter de sortir le lieu de son oubli, de son anonymat.

Et puis il y a ces dix rangs qui comptent 98 sépultures pour 99 corps inhumés en pleine terre. Encore plus nues et désolées que les autres. Aucune pierre tombale… mais quelques Christ en zinc dégringolés sur un aride gravier ponctué d'herbes folles et seulement 29 noms au milieu de 70 anonymes… Au mur de l'ancien asile d'aliénés, une grande plaque de marbre défraîchi résume : «Les anciens combattants de Gironde à la mémoire de leurs camarades mutilés du cerveau victimes de la guerre 1914-1918»

Cet émouvant carré de poilus qu'un projet de parking menaçait, l'ancien praticien de l'établissement hospitalier, le professeur Michel Bénézech, a réussi à le faire inscrire aux Monuments historiques en 2010, sauvant du même coup avec l'Association des Amis du cimetière des oubliés, ce lopin des «fous» de Cadillac.

«Car bien qu'il soit d'une extrême pauvreté, il est aussi un témoignage rarissime d'un aspect occulté de la Grande Guerre, ce qu'on appelait les blessures invisibles, bref, les pathologies mentales liées à la guerre», explique ce psychiatre, qui fut également professeur de médecine légale à Bordeaux.

De fait, dès août 1914, la guerre ne se contente pas de lacérer les corps : elle dévaste les têtes aussi. «Oui, les hommes ont peur et surtout ceux susceptibles d'être appelés. Immédiatement, on note une hausse sensible des admissions dans les asiles d'aliénés», souligne-t-il. Ce sont d'abord des malades qui rechutent du fait de l'angoisse, puis, très vite, des pathologies touchant les combattants. «La guerre, c'est l'arrachement aux siens, la peur de la mort, les bombardements qui rendent fou. Des centaines de milliers d'hommes sont touchés, mais seuls les cas les plus graves sont internés», poursuit Michel Bénézech.

«Mélancolie», mais aussi états d'excitation maniaques, démence précoce ou encore délires et psychoses hallucinatoires… Du 1er août 1914 au 31 décembre 1925, Cadillac accueillera ainsi 561 soldats de différentes nationalités dont 201 décéderont, 99 étant finalement enterrés dans le cimetière de l'établissement. Là où, pour la très grande majorité, leur famille les abandonnera aussi.

Une gueule cassée, c'était honorable… mais un «fou» sans espoir de guérison? «Une honte. Un parent qu'on préférait oublier à l'asile jusqu'à sa mort et même au-delà», conclut le Dr Bénézech, remarquant que, seuls, leurs camarades poilus, ceux qui savaient, honoraient leur mémoire.

Pierre Challier


Le retard de la psychiatrie française de guerre

Aujourd'hui, on dirait syndrome post-traumatique pour évoquer les souffrances psychiques des combattants. En 1914 ? On ne dit rien. Alors que la psychiatrie se développe au XIXe siècle, le sujet de la psychiatrie de guerre est totalement ignoré après la défaite de 1870-1871, durant les conquêtes coloniales ou la guerre des Balkans. Et comment pourrait-il d'ailleurs être pris en compte puisque tout doit reposer sur «l'enthousiasme» du soldat et qu'il ne saurait donc être question de tolérer ce qui n'est pas considéré comme maladie, mais comme «faiblesse», «lâcheté».

Ce faisant, en août 1914, la psychiatrie française de guerre est en retard et, pire, la cour martiale et le peloton d'exécution attendent celui qui «craque». «Face à cela, lorsque les médecins se sont bien rendu compte des pathologies mentales, il a fallu innover. Bordeaux était en pointe, à l'époque, avec le professeur Régis, médecin chef du service neuropsychiatrique des armées. à partir de 1915, on mettra donc en place des centres de neuropsychiatrie avancés avec des neurologues et des psychiatres pour commencer à soigner les troubles. C'est après ce premier diagnostic, ce premier filtre, que les cas les plus graves étaient envoyés à l'arrière», raconte le professeur Michel Bénézech.

Cependant, en dehors des quelques milliers de malades qui seront ainsi officiellement dénombrés puisqu'internés à travers différentes structures hospitalières en France, telle que Cadillac, Monfavet, dans le Vaucluse, ou l'hôpital psychiatrique de Mayenne, on manque de statistiques sur le sujet. «En général, on estime qu'en situation de conflit, 3 à 10 % des hommes exposés à la guerre sont victimes de troubles mentaux. Appliqué à la France et à 14-18, on peut en déduire que plusieurs centaines de milliers de soldats ont été atteints à un degré ou à un autre et sont rentrés chez eux traumatisés sans que grand-chose ne soit fait pour ces blessés psychiques», estime le professeur Bénézech.

Pierre Challier


Repères

UMD> Unité pour malades difficiles. Le Centre Hospitalier de Cadillac se situe à l'emplacement même d'un ancien hospice du Moyen-Âge voué à l'accueil des indigents et des plus fragiles. à partir de 1838 et de la loi sur l'internement des malades mentaux, il recevra les «aliénés», internés d'office ou placés à la demande des familles. Aujourd'hui, l'un de ses services, l'Unité pour Malades Difficiles, accueille des cas lourds, notamment certaines personnes impliquées dans des dossiers judiciaires.

syphilis> Belle époque. La mélancolie, c'est-à-dire la dépression grave, représente un quart des admissions, concernant les soldats de 14-18 internés à Cadillac. La deuxième cause d'internement durant la guerre (de 15 à 20 % des cas) est liée à l'un des pires fléaux de l'époque : la syphilis. Lorsque la maladie atteint le cerveau, elle provoque la paralysie. Enfin, la démence précoce, la confusion chronique que l'on appellerait «schizophrénie» aujourd'hui, représente 10 à 15 % des cas tout comme les formes délirantes de paranoïa.

alcool> Psychose. Les psychoses alcooliques chroniques font également partie des pathologies repérées chez les soldats à Cadillac. De fait, au front, les poilus ont surtout de l'alcool à boire, le fameux «pinard» et sont d'autant plus encouragés à «picoler» que cela aide à «tenir», supporter l'insupportable.

mortalité> Taux. Le taux de mortalité relevé à l'asile d'aliénés de Cadillac est de 19 % chez les anciens combattants de 14-18.

folie>mondiale. Les internés reflètent aussi par leurs origines le conflit mondial. En plus des soldats français, on dénombre ainsi parmi les internés 107 Africains issus des troupes coloniales, 24 Vietnamiens, 22 prisonniers de guerre allemands et hongrois, 5 Chinois, 5 Russes, 1 Égyptien, 1 Arménien, 3 Yougoslaves, 1 Italien, 1 Belge, 1 Polonais et une douzaine d'Européens de diverses autres nationalités.


 

Syndrome Afghan

Syndrome Bosniaque

La vérité sur le SSPT (Syndrome de Stress Post-Traumatique) chez les soldats

un nouveau sujet hostile aux DSM ...

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vos commentaires ????  


 

Les convulsionnaires du cimetière de la Saint-Médard et le diacre Pâris.

Pour la Toussaint 2014 

Une histoire de névrose convulsive épidémique autour d'une tombe

Par Adrien Borel. 1935

 

François de Pâris. Frontispice.

François de Pâris. Frontispice.

Le 29 février 1732, lit-on dans une chronique du XVIIIe siècle, les habitants du quartier Saint-Marcel à Paris étaient réveillés dès quatre heures du matin par le pas des chevaux. Un fort parti du guet à cheval, dirigé par le lieutenant de police Hérault lui-même avançait sabre au clair et venait se poster devant le petit cimetière de Saint-Médard afin d’en clore la porte. Nulle résistance ne se manifestait à cette heure matinale. En sorte qu’il pouvait paraître au moins bizarre de déranger une troupe aussi nombreuse pour une si mince besogne. Un homme seul y eût bien suffi. Mais ce n’était pas la simple porte d’un pauvre cimetière que le guet venait ainsi condamner. L’affaire était d’importance : car dans ce cimetière reposait la dépouille mortelle d’un humble diacre, François de Pâris, en qui la rumeur publique voulait voir un saint. Et il ne s’agissait de rien moins que de soustraire sa modeste tombe à l’enthousiasme de la foule.

 

Il y avait à cette époque déjà près de cinq ans que le diacre Pâris était mort après une vie toute d’austérité et de piété ardente. Et certes, rien dans cette existence consacrée à l’humilité et à la pénitence, n’aurait pu faire pressentir l’étonnante aventure qui devait se développer après sa mort. Sans doute ses mérites avaient été si grands qu’on pouvait le regarder comme un saint, et le vénérer comme tel. Sans doute aussi la piété populaire pouvait aimer à venir prier sur son tombeau. Ce n’eût point été là cause suffisante pour inquiéter le pouvoir royal. Or, il fallait bien que celui-ci eût pris quelque inquiétude pour envoyer le guet à cheval fermer, au nom du Roi, le cimetière où reposait le bienheureux. Car l’on n’arrache pas ainsi un saint à la ferveur populaire. Nul n’eût voulu se charger d’une pareille [p. 4] action et moins que tout autre un roi très chrétien comme l’était le roi de France. Or, ce n’était un mystère pour personne que le diacre Pâris avait ses détracteurs, ses ennemis acharnés. N’avait-il pas été un ardent janséniste ? Et n’était-on pas justement à l’époque la plus aiguë de la querelle qui séparait l’Eglise de France ? L’exaltation religieuse était à son comble. Le pape Clément XI avait promulgué la bulle Unigenitus, à laquelle un certain nombre de prélats n’avaient pas craint de résister. Tous les jansénistes étaient derrière eux et en appelaient à un concile universel : d’où le nom d’appelants qui leur fut donné. Les Jésuites, au contraire, se dressaient en défenseurs du pape et de la vraie foi, et c’était une lutte sans merci entre eux et les appelants.

L’extraordinaire piété suscitée par la vie édifiante de Pâris n’était point faite pour servir leur cause. Les Jansénistes, au contraire, triomphaient, ce qui ne pouvait qu’envenimer la querelle, et pousser à son comble l’exaltation religieuse suscitée chez ces derniers par la fameuse bulle papale. Il est probable que ce vaste état passionnel qui prenait un peu toutes les classes de la population, eut une large part dans les évènements qui suivirent. On peut affirmer même qu’il en favorisa l’éclosion, qu’il la provoqua peut-être en préparant les esprits, en les mettant dans un état de surexcitation tel que les phénomènes dont Saint-Médard devait être le théâtre, allaient leur apparaître d’emblée comme une manifestation divine.

Car depuis la mort du diacre, l’humble pierre qui l’abritait dans le petit charnier opérait des miracles. Et de tous côtés les malades étaient vénus qui s’en étaient retournés guéris ou qui avaient cru l’être. En fallait-il davantage pour passionner l’opinion ? Et même de nos jours quand un fait miraculeux est signalé, ne voyons-nous pas accourir de toutes parts un peuple avide de merveilleux, tout prêt à croire et à admirer ?

On pourrait penser alors, comme l’ont fait plusieurs des biographes du diacre, hommes pieux certes, mais surtout bons Jansénistes, que ce furent précisément les miracles de Saint-Médard qui, en motivant la colère des Jésuites, finirent par amener le roi à fermer le cimetière. L’exploit d’un Janséniste, même mort, déclarait-on, portait une ombre insupportable à la Congrégation et risquait de lui enlever de nombreux partisans. Encore une fois, il est vraisemblable que Louis XV ne se fût point laissé arracher son ordonnance pour si peu : il y avait autre chose. Depuis quelques mois la tombe du bienheureux ne se bornait plus à des miracles. Elle était devenue la source de phénomènes bizarres, étranges, extraordinaires, tellement extraordinaires que le bruit s’en répandait dans toute la ville et qu’un grand [p. 5] concours de peuple entourait chaque jour Saint Médard. Et chose plus étonnante encore, ces faits étranges d’abord limités à un très petit nombre de fidèles s’étendaient maintenant à la manière d’une épidémie. Des dizaines des centaines de personnes y étaient prises, excitant ainsi l’étonnement et l’admiration. De toutes parts, malades, fidèles, curieux, douteurs ou convaincus se pressaient vers le quartier Saint-Marcel et l’on racontait que des scènes pour le moins hallucinantes s’y passaient. On disait même à demi-mots que ces spectacles n’étaient pas sans quelque inconvenance et qu’ils déshonoraient une terre chrétienne.

On comprend mieux alors le geste de Louis XV. Et quand avec le recul du temps, on étudie dans le détail la surprenante aventure qu’était devenu le pieux pèlerinage du début, on ne peut manquer d’approuver la sagesse du roi.

Porte du cimetière de la Saint-Médard.

Porte du cimetière de la Saint-Médard.

Le cimetière Saint-Médard fut donc fermé et ses fidèles dispersés. Mais il était déjà trop tard. Sur la porte close par ordre du roi, une main inconnue écrivit ce distique qui fut fameux le soir même à Paris :

« De par le Roi défense à Dieu

« De faire miracle en ce lieu ».

Le roi fut écouté. Il n’y eut plus de miracles à Saint-Médard puisqu’aussi bien on ne pouvait y accéder. Seulement le miracle se déplaça et se transporta dans tout Paris, où pendant dix ans, de 1732 à 1742, ses manifestations défrayèrent la chronique et continuèrent de passionner l’opinion.

C’est cette extraordinaire histoire que je voudrais maintenant vous raconter.

Extraordinaire, en effet, et depuis le début jusqu’à la fin. Depuis le début, qui est la vie admirable d’un homme qui jusqu’à son dernier jour, fut le plus humble et le plus fidèle serviteur de Dieu, d’un homme dont la vie offre une unité si parfaite et si haute qu’on peut la comparer aux vies les plus pures des saints du moyen-âge. Pour ne point alourdir ce récit, je ne vous en dirai qu’un résumé succinct. D’ailleurs, elle tient toute en ces mots : charité, humilité et pénitence. François de Pâris était le fils aîné d’un conseiller au Parlement de Paris et son père le destinait à prendre la succession de sa charge. Mais dès l’enfance, le jeune François avait montré une piété ardente dont les traits touchants frappaient déjà son entourage. Au collège, il faisait ses délices de la lecture de l’Ecriture et particulièrement des Evangiles qu’il savait presque par cœur. Souvent, pour attirer les bénédictions du ciel sur ses études, il se relevait la nuit, pour prier tandis que ses camarades se laissaient aller au sommeil. Durant le jour, quand il était seul, il interrompait fréquemment son travail pour se mettre en oraison. Aussi, dès son [p. 6] année de philosophie terminée, manifesta-t-il le projet d’entrer en religion. Il lui fallut beaucoup de temps – plusieurs années – pour obtenir l’assentiment de son père qui multiplia les entraves les plus variées pour le faire renoncer à son dessein. En août 1713 il entrait au séminaire et recevait la tonsure aux quatre-temps de Noël, puis en 1715 les ordres mineurs et seulement en 1718 les ordres majeurs, car son extrême modestie, son admirable humilité lui en avaient longtemps fait refuser l’octroi. Ayant perdu son père et reçu son héritage, il en distribua la plus grande part aux pauvres, et, Janséniste convaincu et même militant, il vécut dans la solitude et la retraite. A la vérité, il changea plusieurs fois de demeure, mais dans chacune il mena la même vie : se levant de grand matin, il demeurait enfermé dans sa chambre à méditer les Saintes Ecritures. Jamais, même au plus fort de l’hiver, il ne voulut qu’on lui fît du feu, se contentant de se protéger du froid excessif à l’aide d’un sac de poils, et poussant le mépris de son corps jusqu’à le mortifier par l’usage d’un cilice. Souvent, il fut sollicité d’accepter la prêtrise, mais toujours il s’arrangea pour refuser cet honneur, répondant qu’il ne s’en sentait pas digne. D’ailleurs, il trouvait plus de joie à la méditation solitaire et durant les courtes années où il lui fut donné de vivre, le seul désir qu’il poursuivit fut de trouver une retraite encore plus profonde, encore plus cachée où il pût rester comme inconnu aux hommes. Il avait dessein de former là une petite communauté d’ecclésiastiques sur le modèle de Port-Royal. Bientôt trois ou quatre personnes pieuses vinrent le rejoindre et vécurent en commun avec lui. On a conservé un règlement de la petite communauté écrit de la main du diacre, où on lit, en particulier ces lignes :

« La vie que nous menons consiste surtout en trois, exercices : savoir : la prière, la retraite et la mortification du corps, exercices si liés qu’il ne paraît pas possible de se bien acquitter de l’un des trois si l’on en néglige quelqu’un. La mortification du corps le soumet, l’empêche de se révolter contre l’esprit. La retraite éloigne les distractions, les pensées, les desseins et tout ce qui détourne l’esprit, lequel étant recueilli, le cœur se trouve plus disposé à s’élever vers Dieu par la prière. »

Maison de François Pâris, rue des Bourguignons (actuel boulevard
 de Port-Royal), dessinée par Adrien Dauzats.

Maison de François Pâris, rue des Bourguignons (actuel boulevard de Port-Royal), dessinée par Adrien Dauzats.

Ces quelques solitaires ainsi réunis autour de Paris, que l’on n’appelait plus alors que Monsieur François, vivaient ainsi dans une paisible retraite sise rue de Bourgogne, au faubourg Saint-Marcel. C’était une très petite maison que l’on ne pouvait atteindre qu’en traversant un premier immeuble vermoulu et qui possédait un petit jardin attenant au mur de clôture du Val de Grâce. « Il n’y a point chez nous de domestiques, disait le règlement. Ainsi chacun fait la cuisine, balaie, ouvre la porte, lit aux repas pendant [p. 7] une semaine à son tour. Il n’y a point de supérieur non plus, ou pour mieux dire, la charité fait que chacun se regarde comme au-dessous des autres, qu’il respecte comme ses supérieurs, dont il reçoit avec douceur, humilité et actions de grâces, les petites corrections… On aime fort la pauvreté, continue le règlement, on la regarde comme un grand trésor et on considère plus les pauvres que les riches. »

Le diacre Pâris dans son jardin.

Le diacre Pâris dans son jardin.

On pense bien que des existences aussi exemplaires, quelque cachées qu’elles fussent, ne pouvaient manquer d’attirer l’attention d’abord, puis l’admiration. D’ailleurs, la paroisse que fréquentaient les solitaires pour y suivre les offices était précisément Saint-Médard, tout proche de leur petite maison. Il arriva donc que quelques ecclésiastiques découvrirent en Monsieur François, le diacre François de Pâris. Le curé de Saint-Médard, averti, vint le voir et l’obligea, bien malgré lui, à reprendre à l’église sa place au chœur, parmi les clercs. Pâris reparut alors en surplis et accepta même de se charger du catéchisme des jeunes clercs de la paroisse qu’il édifia par sa science et son humilité. Il accepta également de reprendre la pratique de l’Eucharistie que, toujours par humilité et prétextant de son indignité, il avait abandonnée depuis près de deux ans. Tout cela fit quelque bruit dans la petite paroisse. Et l’exemple de la pénitence de Monsieur François commençait de se répandre. On racontait des traits admirables sur sa vie, sur sa piété, sur son austérité. Un jour, un des solitaires ayant voulu améliorer son frugal déjeuner en préparant une salade assaisonnée à l’huile et au vinaigre, Pâris, s’apercevant de cet assaisonnement, alla chercher de l’eau et en répandit une si grande quantité dans son assiette qu’il ne resta plus d’autre saveur que celle de l’herbe. Peu à peu d’ailleurs, ce zèle pour la mortification s’exaltait, et bientôt à son exemple, ses compagnons et lui en vinrent à des extrémités bien propres à frapper les témoins de ces austérités. Tantôt, ils ne se nourrissaient que de légumes crus, tantôt ils mettaient pêle-mêle dans une marmite et sans sel, les nourritures les plus hétéroclites, qui, en bouillant, formaient une pâte gluante, souvent fétide dont n’aurait pas voulu le dernier des misérables.

Et naturellement, la renommée de Pâris croissait, l’exemple de sa vie commençait de se raconter. Les pauvres gens de son quartier auxquels il manifestait toujours la plus absolue bonté, le vénéraient déjà presque comme un saint, On connaissait les privations qu’il s’imposait ; on savait qu’il usait d’un cilice. Son corps était émacié et douloureux, mais un grand feu sortait de lui, tant étaient grandes sa piété et sa dévotion. Or, en 1727, épuisé par les jeûnes et les macérations de toutes sortes, vers la fin du [p. 8] Carême, la fièvre s’empara de lui. Le 16 avril il avouait à un ecclésiastique venu le visiter, qu’il se sentait languissant. Le lendemain, comme il ne pouvait se lever, on remarqua qu’il souffrait d’une énorme tumeur de la jambe. Il y avait un mois que cette tumeur était apparue, sans qu’il en fît rien connaître, sans qu’il changeât quoi que ce soit à son genre de vie. Quelques jours après, Pâris dut tout à fait garder le lit. C’était la fin qui commençait. Il couchait sans draps, sur une méchante paillasse et n’avait que des chemises de grosse serge. Ce fut une longue discussion pour le convaincre de faire usage de linge, mais trop épuisé pour lutter, Pâris finit par accepter : « Allons, dit-il, faisons le malade puisqu’on le veut. » Il le fallait d’ailleurs. Son corps usé ne pouvait plus tenir tête à la maladie et celle-ci eut bientôt fait de l’accabler. Le 30 avril, il reçut les sacrements des mourants, puis il écrivit son testament dans lequel il témoignait une fois de plus de sa fidélité à la foi janséniste et où il demandait expressément d’être enterré comme un pauvre dans le petit cimetière-Saint-Médard. Le lendemain 1er mai, il mourait d’ans la sérénité la plus complète, édifiant ses amis et tous les assistants jusqu’à son dernier souffle.

Pâris était mort et dès ce moment la légende allait s’emparer de lui. Car son visage douloureux auquel la maladie avait ajouté des rides se détendit. Et, nous dit un de ses biographes, sa figure parut à tous ceux qui étaient présents plus douce et plus placide qu’elle n’avait jamais été pendant sa vie. Elle resplendissait d’une beauté qu’elle n’avait jamais eue, elle semblait telle encore au moment où on le couvrit pour l’ensevelir. Or la nouvelle de sa mort avait été apprise dans le quartier et de là, s’était diffusée jusque dans la ville. Dès le lendemain, un nombre prodigieux de personnes de toutes, conditions vinrent voir sa dépouille et toutes disaient à, l’envie que ce n’était point là l’image d’un mort. On lui baisait les pieds, on lui coupait des cheveux, on faisait toucher à son corps des chapelets, des linges, des images… On eut beaucoup de peine à le mettre dans son cercueil, tant l’affluence était grande, et quand celui-ci fut fermé, ce fut au cercueil lui-même que l’on fit toucher ce que l’on désirait sanctifier par le contact de celui que l’an appelait déjà « le bienheureux ». La chemise qu’il portait au moment de sa mort, et la misérable planche qui lui servait de lit furent réduites en menus morceaux que se disputèrent les amis connus et inconnus venus en foule pour rendre hommage à t’ami des pauvres et au défenseur de la foi et de la vérité. Les funérailles se firent le 3 mai, au milieu d’une affluence considérable. Des gens étaient venus de tous les quartiers de Paris. Selon sa volonté, les restes de François furent ensevelis dans le petit [p. 9] cimetière attenant à l’église Saint-Médard où avait eu lieu la cérémonie religieuse. Un an plus tard, son frère, le conseiller au Parlement, Jérôme de Pâris, faisait élever sur sa tombe un modeste monument qui consistait en une table de marbre, supportée par quatre dais de pierre d’une élévation médiocre, mais assez grande néanmoins pour qu’il y eût entre le marbre et le sol un espace suffisant pour donner passage à un homme rampant sur la poitrine, exercice auquel beaucoup se livrèrent dans là suite, à l’époque des convulsionnaires,

On trouvera peut-être que je me suis un peu trop étendu sur la vie édifiante du bienheureux Pâris, Mais je tenais, ce faisant, à donner aux événements qui suivirent, leur vraie valeur. Je tenais à vous en montrer la genèse, et cette genèse, on ne saurait en douter, nous la trouvons dans l’existence admirable que je vous ai décrite. En cette époque, la foi restait ardente, et l’exemple d’un saint que tant de monde avait pu connaître de son vivant, auquel on attribuait déjà des pouvoirs surnaturels, dont les reliques s’arrachaient, devait frapper l’immense foule des malheureux/ De tout temps, on a imploré du ciel le soulagement de ses maux, et sans doute parce qu’on les sent plus près de soi c’est de préférence aux saints, qui furent des hommes, que l’on adresse sa requête. Le diacre Pâris avait toujours été ami des pauvres : n’était-il pas désigné pour être leur trait d’union avec le Ciel ? Tant de saints ont fait des miracles, celui-ci, si doux aux malheureux, ne saurait faillir à cette haute mission, car la piété populaire ne doutait pas qu’il fût maintenant au nombre des bienheureux au paradis.

Et les miracles commencèrent. Je vous rapporterai le premier. Il eut lieu le jour même des obsèques du diacre. Une vieille femme, Madeleine Beignet, fileuse de laine, qui avait un bras paralysé, vint s’agenouiller devant le lit mortuaire. Plusieurs fois, elle avait rencontré Pâris, soit dans la maison où elle demeurait et où il venait voir des indigents, soit encore à la paroisse. Elle l’avait toujours considéré comme un saint. Apprenant sa mort, apprenant surtout les traits éclatants de vertu que la foule racontait sur lui, apprenant enfin que chacun se disputait comme de saintes reliques les objets qui lui avaient appartenu, elle résolut d’aller, comme tant d’autres, prier autour de son corps, se disant que puisque cet homme avait vécu comme un saint et que jusqu’à ce jour, elle n’avait point obtenu sa guérison malgré qu’elle eût invoqué bien des fois la puissance divine, peut-être Dieu la lui accorderait si le la lui demandait par son intercession, Etant arrivée au moment où [p. 10] l’on apportait la bière, elle s’approcha du corps, se mit à genoux pleine de confiance, et elle embrassa les pieds du défunt : bientôt elle se relevait guérie.

N’était-ce point là la marque certaine de la sainteté que ce miracle accompli avant même la mise au tombeau ? Et l’on ne pouvait qu’admirer la promptitude du ciel à répandre ses bienfaits en l’honneur de ce fils qu’il accueillait sans doute en grande pompe. Ce fut aussi comme une traînée de poudre. Dès le lendemain, le cimetière ne désemplissait plus et naturellement les Jansénistes étaient les plus ardents à venir prier autour de la dépouille de celui qu’ils appelaient déjà leur saint. Et d’ailleurs, les miracles continuaient. Sans doute, souvent furent-ils plus discrets que ce premier que je vous ai décrit. On vit se tarir des ulcères, des abcès se cicatriser, des tumeurs du sein se dissoudre, des paralysies disparaître, etc., etc. Et tous ces miracles furent certifiés par de nombreux témoins. Il serait certainement intéressant d’en reprendre la description et de faire la critique des procès-verbaux qui les authentifient, mais cela ne serait peut-être pas très généreux. Etaient-ce de vrais miracles ? Les pieux pèlerins de Saint-Médard furent-ils vraiment guéris ou bien, comme on l’a dit, le crurent-ils tout simplement ? Qu’importe; il ne m’appartient pas de trancher cette question qui d’ailleurs souleva, à l’époque même, mille polémiques qui s’envenimaient du conflit toujours aigu des Jésuites et des Jansénistes. Le doux Pâris était-il un faux saint faisant de faux miracles ? C’était au fond la thèse des Jésuites qui admettaient mal la possibilité d’un saint janséniste. Ou bien, tout au contraire le Ciel l’avait-il reçu en béatitude, c’était le sentiment populaire et c’était aussi le sentiment de tous ceux qui combattaient la bulle Unigenitus, c’est-à-dire de tous les appelants.

Les choses sans doute en seraient restées là et n’auraient guère dépassé le cadre des disputes théologiques, ou d’un épisode de la lutte entre les Jésuites et les Jansénistes, si brusquement et sans doute, grâce au déchaînement de l’exaltation toujours accrue, si brusquement donc, au milieu de la piété ardente certes, mais sincère des pèlerins de Saint-Médard, n’avait surgi un phénomène nouveau qui n’allait pas tarder à transformer de fond en comble le petit cimetière aux miracles. Le phénomène d’ailleurs se produisit d’abord comme avec une certaine timidité. Plusieurs malades, et principalement des jeunes filles, venues auprès du tombeau et qui naturellement s’étendaient sur la table de pierre qui le couvrait avaient eu de légers soubresauts et même quelques mouvements nerveux. Etait ce là le prodrome des grands accès convulsifs que l’on allait voir par la suite ? Etait-ce comme un premier essai de la grande névrose qui fermentait et n’attendait qu’une [p. 11] occasion pour se manifester ? Peut-être. Chacun sait d’ailleurs qu’autour des foyers miraculeux, les névropathes de tous ordres se pressent toujours au premier rang, Plus que les autres, ils ont besoin de merveilleux. Ils l’appellent à leur secours, ils l’invoquent et plus encore sans doute, à cette époque où les névroses apparaissaient comme relevant d’une origine mystérieuse et restaient le plus souvent tragiquement incurables. Au Moyen-âge, elles conduisaient parfois même au bûcher. Le XVIIIe siècle était déjà trop rationnel, à Paris au moins, pour avoir de ces cruautés, mais mille superstitions flottaient encore dans l’esprit des foules. Et d’ailleurs n’en reste-t-il pas encore même aujourd’hui ?

Et puis, ce saint si discuté, contre-lequel tenaient les Jésuites, ce saint qui allait être persécuté après sa mort, ce saint donc représentait, par l’exemple même que proposait sa vie, la plus riche matière à exaltation. Il avait été pauvre parmi les pauvres et il avait souffert. Pour obtenir son intercession, ne fallait-il pas vivre à son image, ne fallait-il pas surtout souffrir comme lui ? Et peu à peu, cette idée mystique de la souffrance salvatrice s’infiltrait dans les esprits. Cette idée d’ailleurs est au fond du jansénisme, dont Pâris devait apparaître comme une des plus hautes individualités. Et les appelants accouraient en foule, assoiffés de pénitence et d’austérité. La mystique morbide qui allait bientôt déborder s’élaborait. Une fureur pieuse s’allumait qu’exacerbaient chaque jour davantage les luttes théologiques. Il fallait que le saint montrât sa puissance. Il fallait qu’il confondît ses ennemis. Certes, il avait déjà fait des miracles ; il fallait maintenant qu’il fit mieux. On y comptait, on l’espérait, on en était sûr. Des oraisons et des cantiques alternaient autour du tombeau. Les foules rassemblées s’exaltaient par la prière en commun, par les appels unanimes au fait éclatant qui convaincrait les incrédules. Un sentiment collectif d’une puissance inouïe unissait tous les fidèles. Le milieu était créé, et la grande névrose n’attendait plus qu’une occasion pour se manifester : elle le fit en juin 1731 et presque du premier coup atteignit sa pleine intensité. La grande aventure commençait.

Un jour donc de ce mois de juin, un infirme obscur et dont on n’a pas conservé le nom, vint implorer le tombeau révéré. Il s’était couché sur la table de marbre comme avaient coutume de le faire les pieux pèlerins de Saint-Médard. Brusquement, ses membres furent violemment secoués par des attaques convulsives. Il s’agitait et se tordait sur la pierre en poussant des cris inarticulés. La foule regardait avec stupeur ce spectacle auquel elle n’était pas habituée. Cela dura quelques minutes, Puis l’infirme se releva et [p. 12] s’étant assis déclara, en reprenant ses esprits, qu’il était soulagé, et que ses jambes tordues ne lui faisaient plus mal.

L’effet fut énorme. C’était là le fait éclatant demandé au ciel. Du moins tous l’interprétèrent ainsi. Et dès le lendemain, pareillement étendu sur le tombeau un autre malade reproduisait la même attaque. Huit jours après, il y en avait dix ! Il n’y avait plus assez de place sur la table de marbre. Tout le sol du charnier était, à certains moments, jonché de convulsionnaires qui, à la fois, se tordaient et se démenaient en hurlant ou en gémissant. Et ce n’étaient plus seulement des infirmes ou des malades qui étaient ainsi pris du grand mal, mais même et surtout des gens en apparence normaux, qui parfois même n’étaient venus là qu’en curieux. Certes ce devait être un spectacle étrange et qui tour à tour devait frapper les spectateurs d’admiration ou de terreur. Les prières n’en étaient que plus ardentes, les chants et les cantiques plus fortement entonnés.

Bientôt Saint-Médard devint trop étroit et l’on rencontra des convulsionnaires dans les rues avoisinantes, et jusque dans les cabarets qui s’étaient ouverts pour rafraîchir ces foules toujours renouvelées. Bien plus, rentrés chez eux, quand la nuit fermait le cimetière, les plus enragés avaient des convulsions à la maison. Là névrose déferlait sur Paris.

Et rien ne semblait pouvoir arrêter sa marche. Les polémiques et les fureurs des Jésuites qui sans doute les premiers virent clair dans cette effarante histoire ? Mais chacun les savait les pires ennemis du diacre, les pires ennemis des appelants dont Pâris était le saint. A Saint-Médard, on n’eût pas toléré la moindre critique. D’ailleurs laquelle aurait-on pu formuler : on voyait, tout se passait sous les yeux de chacun, et l’on entendait de la bouche même des convulsionnaires le récit extasié qu’ils faisaient de leurs convulsions. Or, tous affirmaient que le saint les guérissait, qu’après les spasmes affreux, qui les soulevaient, une paix entrait en eux, qu’ils disaient céleste. Que faire dans ces conditions ? Des gens savants parlaient bien des bandes frénétiques du moyen-âge, des épidémies de flagellants qu’à plusieurs reprises on eut tant de peine à contenir au XIIIeet au XIVe siècles. Tout cela restait lettre morte et s’effondrait devant la croyance chaque jour accrue en l’évidence des miracles constatés. Avouons d’ailleurs qu’il y avait de quoi faire douter les esprits les plus robustes, à une époque où tout était encore ignoré – ou presque – des troubles psychopathiques que nous étudions aujourd’hui sous le nom de névroses.

J’emprunte à Carré de Montgeron, témoin oculaire et historien des convulsionnaires, dont il se fait d’ailleurs l’apologiste, cette description de [p. 13] quelques cas pris parmi les plus typiques : « Une certaine Jeanne Thénard,

âgée de trente ans, se mit sur la tombe de Pâris le jour de la Toussaint 1731. Tout de suite elle fut agitée des plus violentes convulsions. Elle élançait son corps en l’air avec tant de force, elle s’élevait si haut, quoiqu’elle fut couchée, se retournait et s’agitait avec tant de violence, que plusieurs personnes, qui la tenaient pour l’empêcher de se briser contre le marbre, ne pouvaient presque la retenir ; et elle les fatiguait si fort qu’elles étaient tout en nage et étaient obligées de se relayer l’une l’autre à tout moment. Pendant que le cimetière fut ouvert, ajoute Montgeron, cette fille ne manqua pas d’y aller tous les matins. »

Une autre est peut-être plus démonstrative encore : « Etant entrée par curiosité au cimetière Saint-Médard, la demoiselle Fourcroy voulut aller prier auprès du tombeau. Elle déclara par la suite : « Je fus tout d’abord frappée d’épouvante, des cris de douleur et des espèces de hurlements que j’entendis faire à des convulsionnaires dans le cimetière et sous le charnier et je pensais m’en aller sans approcher de la tombe du diacre, mais la personne qui m’accompagnait m’ayant encouragée, je fus m’asseoir dessus. Après y être restée environ un quart d’heure en prières, il me prit des mouvements qui firent dire à tous ceux qui étaient auprès de moi que les convulsions m’allaient prendre. A ce mot de convulsions, me rappelant les cris que j’avais entendus en arrivant, je fus saisie de crainte et si vivement que je donnais de l’argent au suisse pour me faire passage et retirer, et cette appréhension d’avoir des mouvements convulsifs me donna des forces qui ne m’étaient pas ordinaires pour sortir au plus vite du cimetière. Néanmoins, le 20 mars 1732, au soir, me sentant prête de rendre l’âme, la peur de la mort que je voyais si proche l’emporta enfin sur la crainte des convulsions, et je priai qu’on m’allât chercher de la terre du tombeau de M. Pâris, pour en mettre dans le vin dont, de temps en temps, l’on me faisait avaler quelques gouttes. Le 21 à midi, l’on me fit prendre ce vin et je me mis en prières pour commencer une neuvaine. Presque dans le moment, il me prit un grand frisson et peu après une grande agitation dans les membres qui me faisait élancer tout le corps en l’air, et me donnait une force que je ne m’étais jamais sentie… Quand je repris mes sens, je me sentis une tranquillité et une paix intérieure que je n’avais jamais éprouvées et que j’aurais bien de la peine à décrire quoique je l’ai ressentie depuis très souvent à la suite de chacune de mes convulsions. »

Voici encore une autre observation : « Le jour de la Saint-Marcel, dit la fille Bridan, je crus devoir faire un effort pour approcher du tombeau, ce que [p. 14] je n’avais pas pu faire depuis ma première neuvaine, à cause de la grande foule. Je me penchai la tête sui’ la tombe pour y faire ma prière. Dans le moment, le tremblement me prit. Je ne pus me relever et l’on fut obligé de me prendre à deux, sous les bras pour m’asseoir sur une chaise où je perdis connaissance. Revenue à moi-même, il me prit des convulsions si terribles qu’il fallut trois ou quatre personnes pour me tenir. J’ai continué pendant 22 jours à me mettre tous les jours sur la tombe et chaque fois j’éprouvais les mêmes convulsions que le premier jour, souvent même plus grandes et en plus grand nombre. J’éprouvais à ce moment de grandes douleurs mais presque aussitôt que les convulsions étaient cessées, les douleurs cessaient aussi et je me trouvais délicieusement bien. »

Les cas succédaient aux cas. La convulsion s’étendait sur Paris et parvenait même parfois à gagner la province, car les malades trop lointains se faisaient expédier quelques pincées de terre de Saint-Médard. La convulsion ne tardait pas alors à les prendre. Les pèlerins venaient en foule, souvent accompagnés de membres du clergé, presque tous Jansénistes avoués ou tacites. Des discussions passionnées sur la grâce et sur les étonnantes manifestations par quoi elle éclatait avaient lieu autour du tombeau du diacre. Puis, ces religieux eux-mêmes allaient se mettre en prières sur le tombeau et s’étendaient sur la table de marbre. Et nombre d’entre eux, prêtres, moines religieuses, tombaient aussi en convulsions.

C’était une épidémie. Le mot n’est pas trop fort. Et une épidémie qui s’aggravait.

Pendant quelques mois, en effet, la névrose des convulsionnaires était restée presque sage. A l’extrême rigueur (et en tenant compte de l’opinion du temps) on pouvait encore trouver quelques arguments pas trop sophistiques en faveur de l’origine surnaturelle des événements de Saint-Médard. Certes les critiques se faisaient de plus en plus vives et les Jésuites criaient tout haut qu’il ne fallait voir là que l’œuvre du diable. Ils s’agitaient à la cour et intriguaient pour faire cesser ce qu’ils appelaient un scandale abominable. Et d’autant plus que ces faits miraculeux qui se continuaient autour du tombeau, tendaient à prendre un caractère un peu scabreux. Au milieu des vociférations des convulsionnaires on entendait souvent des propos horribles et d’un libertinage auquel on n’aurait pas dû s’attendre en un tel lieu. On colportait des histoires licencieuses, qui certes n’étaient parfois que trop vraies. On disait que certaines convulsions n’avaient d’autre but que de permettre des attitudes lascives. On murmurait aussi que maintenant des filles et des mauvais garçons abondaient alentour du cimetière. Plusieurs [p. 15] d’entre eux d’ailleurs étaient de fervents convulsionnaires. On savait enfin que tous les amateurs de spectacles douteux, tous les curieux de sensations rares ou perverses, les détraqués, les demi-fous comme nous dirions aujourd’hui, hantaient les abords du charnier. Et n’y avait-il pas déjà des convulsionnaires qui au plus fort de leur paroxysme avaient demandé à être battues et ne s’était-il pas trouvé des hommes prêts à cette besogne ?

Le scandale montait. Les Jésuites pouvaient parler de diableries. Il commençait vraiment à y avoir de quoi. Des beaux miracles du début, on était ainsi passé à la névrose. Un pas de plus et l’on allait toucher à l’horrible.

Le cimetière Saint-Médard fut donc fermé, Mais comment une simple porte eût-elle pu contenir un flot aussi puissant ? La convulsion était déchaînée : il allait falloir dix ans pour s’en rendre maître à nouveau.

Chassée de son foyer principal, la névrose s’essaima. Mille lieux divers lui donnèrent asile, si bien que l’on put dire que la fermeture de Saint-Médard eut un effet contraire à celui que l’on avait espéré obtenir. Car la fréquentation du cimetière avait noué des liens entre les convulsionnaires et précisément ces spectateurs auxquels je faisais allusion tout à l’heure. Il est probable même que les évènements dont Saint Médard avait été le théâtre en avaient révélé plusieurs à eux-mêmes en leur rendant plus claires des tendances morbides qu’ils se connaissaient peut-être obscurément mais qu’ils n’osaient guère s’avouer, Le rapprochement effectué autour du tombeau du diacre, la communauté de sentiments devinée ou mieux pressentie chez nombre d’autres assistants, les proies offertes enfin par la révélation de la convulsion, proies nombreuses et prêtes aux pires choses, proies sans défense et sans doute consumées du désir que réclamaient leurs instincts pervers, tout concourait à provoquer cette nouvelle transformation. Et certes, il n’était plus besoin d’une grande foule. Celle-ci avait eu son rôle en fournissant et en décelant les sujets, en déchaînant par son enthousiasme pieux l’état d’exaltation favorable au développement de ces perversions cachées. Aussi ces nouveaux convulsionnaires et leurs adeptes se réjouirent-ils sans doute de ne plus être retenus par la crainte du public assistant à leurs exercices, Ils se livrèrent à domicile et en présence seulement d’une société choisie, entièrement acquise à leurs pratiques, à des représentations où l’odieux s’allia si souvent à l’horrible, qu’il est difficile d’en donner maintenant une description,

Bientôt en effet, les choses étaient devenues telles que l’autorité royale devait s’émouvoir encore. En février 1733, une nouvelle ordonnance « faisait inhibition expresse et défense à toute personne se prétendant attaquée de [p. 16] convulsions de se donner en spectacle au public, ni même de souffrir dans leur maison ou dans leur chambre ou autre lieu aucun concours ou assemblée, à peine d’emprisonnement de leur personne, et, d’être poursuivie comme séductrice et perturbatrice du repos public. Défense était pareillement faite à tous les sujets d’aller et de visiter les dites personnes sous prétexte d’être témoin de leurs prétendues convulsions » Et les prisons s’ouvrirent pour des malheureux convulsionnaires dont la plupart n’étaient pourtant que des malades auxquelles aurait mieux convenu l’hôpital ou l’asile. Un .tribunal d’exception, composé de 12 commissaires, ayant pour président le lieutenant de police Hérault, fut établi pour informer des convulsionnaires. Beaucoup furent arrêtés et enfermés au donjon de Vincennes, parmi eux des curés, des chanoines, des religieux, des religieuses. D’autres furent envoyés à la Bastille et à Bicêtre.

Car en dépit des ordonnances du roi, les convulsionnaires redoublaient de zèle. Les uns certes y étaient toujours poussés par la même foi qui avait animé les premiers miraculés de Saint Médard. Et sans doute ne voyaient-ils, dans la défense royale, qu’une persécution de plus dirigée contre leur saint et contre le jansénisme. On sait combien les persécutions exaltent ceux qui en sont victimes. Comment s’étonner alors que la mesure décrétée contre eux les ait davantage enfoncé dans leur pratique, puisqu’ils la jugeaient sainte. Le diacre Pâris avait eu une vie d’austérité et de souffrances : comme lui, ils devaient souffrir à leur tour. Aussi vit-on les convulsionnaires ajouter à leur crises habituelles les austérités les plus rigoureuses et naturellement les femmes, en cette matière, furent largement au-dessus des hommes. Quand on lit les récits du temps, on est stupéfait à la description des supplices, dont elles s’avisèrent pour mortifier leur chair. Cette recherche, cet amour de la souffrance, est sans doute le trait le plus caractéristique de ce qui fut le dernier épisode du drame des convulsionnaires. Et l’on comprend que ces malheureuses femmes aient pu devenir la proie des pervers auxquels je faisais allusion il n’y a qu’un instant. Car nous restons toujours ici dans le domaine de la névrose, et l’on sait que dans cette forme de névrose la souffrance n’apporte véritablement de joie que si elle a des spectateurs. Un saint véritable s’impose telle ou telle macération mais n’en fait pas d’allusion à ses proches les plus chers. Un névropathe a besoin d’un public qui le regarde, qui le plaint ou qui l’admire. Les crises les mieux exécutées se produisent devant une assemblée. On l’a bien vu au siècle dernier lorsque, Charcot, à la Salpêtrière, faisait ses fameuses leçons sur l’hystérie. Il en était déjà de même dans ces années qui s’étendent de 1731 à 1741. Car le public nécessaire [p. 17] était là, terriblement intéressé aux scènes que l’on allait lui soumettre. Chaque jour ce public réclamait du nouveau. Eh bien, on allait lui en donner. A lire les relations des témoins oculaires, on a l’impression que chaque convulsionnaire raffinait sur ses émules et que chaque épreuve nouvelle trouvait aussitôt des imitateurs, mais surtout des imitatrices. D’ailleurs, ces malheureuses ne pouvaient plus maintenant jouer leur rôle par leurs seuls moyens. Cela était bon au temps des simples convulsions ; à présent il fallait du secours. Ce mot secours fit fortune. Il désignait l’aide apportée par les assistants, par certains assistants surtout, et l’on va voir en quoi cette aide consistait,

De Lan, dans sa dissertation théologique sur les convulsions brosse ainsi ce petit tableau « Des personnes jeunes et sans coiffure se heurtent avec violence la tête contre les murs, même contre le marbre. Elles se font tirer les quatre membres par des hommes très forts et quelquefois écarteler. Elles se font donner des coups qui pourraient abattre les plus robustes et en si grand nombre qu’on en est effrayé.

Séance de secours - une femme se frappe à coups de battoir. La légende de la figure indique - Percutiam et ego Sanabo (« Je frapperai et je guérirai » - Deutéronome XXXII, 39). Gravure anonyme du XVIIIe siècle

Séance de secours – une femme se frappe à coups de battoir. La légende de la figure indique – Percutiam et ego Sanabo (« Je frapperai et je guérirai » – Deutéronome XXXII, 39). Gravure anonyme du XVIIIe siècle

Car je connais une personne qui en a compté quatre mille dans une seule séance. C’est avec le poing ou le plat de la main, sur le dos ou sur le ventre qu’on les leur donne. On emploie en quelque occasion de gros bâtons et des bûches. On leur frappe les os des jambes, pour les redresser, dit-on, par ce moyen. Il ne parait pas que cela les redresse beaucoup, mais ils s’en disent soulagés. On les presse de tous les efforts de plusieurs hommes sur l’estomac, on leur marche sur le cou, sur la tête, sur la gorge, sur le ventre, on leur arrache le sein. Quelques unes s’enfoncent des épingles dans la tête sans ressentir aucun mal. Telle convulsionnaire a poussé le zèle jusqu’à se pendre à un clou à crochet, jusqu’à vouloir être crucifiée : la croix, les clous, la lance, tout était préparé. »

Et ces malheureuses implorent qu’on les frappe plus fort, elles demandent secours aux assistants qui se hâtent de leur apporter le secours souhaité.

Ce secours, c’étaient les coups et les sévices de tous ordres que leur folie inventait.

On lit dans Carré de Montgeron qu’un jour une foule qu’il estime à quatre mille enthousiastes s’était réunie pour un spectacle de la sorte, et que tous brûlaient de porter secours aux convulsionnaires, de devenir de dévoués secouristes, car c’était là le nom qu’on leur avait donné,

On a peine à imaginer pareil déchaînement. Les pires instincts surexcités par cette fièvre, s’épanouissaient sous le masque de la religion. Car c’était toujours Dieu que l’on entendait servir, ou du moins qu’hypocritement on déclarait vouloir servir. Le plus étrange est qu’il y avait encore [p. 18] quelques bonnes âmes pour le croire, mais à la vérité, leur nombre allait en diminuant. L’Eglise commençait à se dresser tout entière contre la convulsion. Les Jansénistes eux-mêmes abandonnaient la partie. Au contraire, les éléments les plus troubles s’y trouvaient toujours plus nombreux, réalisant ce couple morbide si particulier du secouriste et de la convulsionnaire.

On ne peut que glisser rapidement sur tant d’horreurs, car il y eut nombre de faits qu’on ne saurait dire et qui sembleraient d’ailleurs à peine croyables. Et tous cependant sont certifiés par plusieurs témoins oculaires !

En voici quelques uns déjà assez édifiants, mais je ne choisis pas les plus affreux. C’est l’histoire de Marie Sonnet, surnommée la salamandre, qui recouverte d’un seul drap, la tête sur un tabouret et les pieds sur un autre, s’exposera au feu le temps nécessaire dit Carré de Montgeron, pour faire rôtir une pièce de veau ou de mouton. Et le plus curieux c’est qu’un acte fut dressé de cet exploit, acte authentifié par un procès-verbal revêtu de la signature d’honorables et graves personnages, entre autres par deux prêtres dont l’un docteur en Sorbonne, et par Armand Arouët, trésorier de la Chambre des Comptes, le propre frère de Voltaire. C’est Charlotte Laporte, dite la suceuse de plaies, qui inaugurera la série des convulsionnaires guérisseuses en suçant les ulcères, les écrouelles, les cancers les plus inguérissables. C’est la sœur Scolastique qui, après avoir reçu des secours qui faisaient, parait-il, trembler, trouvait encore que ce n’était point assez. Après avoir longtemps hésité, se rappelant la manière dont les paveurs enfoncent les pavés dans la terre, elle se fit lier et garroter toutes les jupes au-dessous du genou, se fit tenir en l’air la tête en bas, les pieds en haut, et précipiter la tête sur le carreau, un grand nombre de fois. C’est cette autre convulsionnaire dont parle Montgeron qui se mettait en arc au milieu de la chambre, soutenue par les reins sur la pointe d’un bâton. Dans cette posture elle criait « Biscuit ! biscuit ! » Il s’agissait d’une pierre, pesant environ 50 livres, attachée à une corde qui passait par une poulie fixée au plafond de la chambre. Lorsque cette pierre était élevée jusqu’à la poulie, on la laissait tomber sur l’estomac de la fille, à plusieurs reprises, ses reins portant toujours sur le pieu.

Et combien d’autres cas encore !

Nous sommes également à l’époque des convulsionnaires dites figuratives. Celles-ci représentaient des traits de la vie de Pâris. Elles simulaient de vaquer aux soins d’un ménage imaginaire, elles mettaient le couvert, rangeaient les sièges, se choisissaient des convives qu’elles faisaient fictivement asseoir auprès d’elles, elles prenaient la cuillère et faisaient mine de [p. 19] manger un mets absent. Un moment après, elles s’emparaient d’un couteau qu’elles promenaient sur leur joue en faisant le geste de se raser, puis elles terminaient par l’exercice du catéchisme. Cette autre saisissait des épées. Elle levait la main pour frapper, désignant ainsi les tourments qui sont réservés aux vrais fidèles, aux confesseurs de la foi et de la vérité, c’est-à-dire pour elle à ceux qui s’attachaient à l’œuvre des convulsionnaires. Cette autre encore imitait la passion du Christ, sans oublier le chant du coq pour avertir Pierre de sa faute. Elle finissait en s’étendant sur une croix et s’y faisait clouer les mains et les pieds.

D’autres enfin s’érigeaient en prophétesses. Elles se déclaraient douées d’une pénétration des pensées les plus secrètes. Elles disaient connaître le passé et l’avenir, telles de nos jours nos modernes somnambules. Le grand objet de leurs prédictions était la venue du prophète Elie. Elles annonçaient son arrivée, précédée d’une éclipse de soleil qui devait durer 2 heures et 5 minutes. On devait voir apparaitre aussi un arc en ciel d’une forme singulière et une grande étoile visible en plein midi, tandis que des anges devaient évoluer autour du soleil et de la lune. Plusieurs s’érigèrent même en prêtresses et s’attribuèrent diverses fonctions sacerdotales. Elles confessèrent, donnèrent des pénitences, baptisèrent et allèrent même jusqu’à célébrer la messe. Jeanne-Charlotte Barachin, veuve Gilbert, dite sœur Mélanie, fut de ce fait, enfermée à la Bastille.

Et cela dura dix ans. Jusqu’en 1741. Sans doute dès 1737, une accalmie avait commencé de se produire. L’activité du tribunal extraordinaire institué par le roi y était pour beaucoup. Nombre de convulsionnaires y avaient été déférées et vivaient maintenant enfermées dans quelque prison. Mais des foyers plus cachés tenaient encore et longtemps après, en 1759, la Condamine raconte avoir été témoin, rue Philippoteau, chez sœur Françoise, la doyenne des convulsionnaires, d’une double scène de crucifiement.

Peu à peu, enfin, tout s’éteignit. Aussi bien les meilleurs sujets avaient disparu, les grands premiers rôles, si je puis ainsi dire, étaient sous clef. Et puis, l’opinion est volage et n’aime pas se passionner trop longtemps pour le même sujet. On cessa donc lentement de s’intéresser à des spectacles qui n’avaient plus ni l’attrait de la nouveauté, ni l’éclat dont ils avaient brillé auparavant. On parla d’autre chose, on oublia ; la mode était passée et la névrose ainsi délaissée par ses spectateurs, ne fit aucun effort pour retrouver un peu son ancienne gloire. Elle s’apaisa doucement, avec quelques rares réveils çà et là auxquels personne ne donnait plus attention. Finalement il n’y eut plus de convulsionnaires et l’on aurait pu, sans danger, rouvrir le [p. 20] petit cimetière Saint-Médard. Pâris y reposait toujours en paix, mais nul ne songeait plus à lui demander des miracles : la névrose des convulsionnaires était terminée.

Il ne me reste maintenant plus grand chose à ajouter. Je me suis efforcé, en effet, en vous racontant cette extraordinaire aventure de vous montrer par la juxtaposition des faits, comment avait pu prendre naissance, s’étendre, démesurément grandir, puis enfin s’atténuer et disparaître la névrose convulsive qui secoua tout le Paris de la première moitié du XVIIIe siècle. J’ai essayé également, tout en suivant les évènements, de vous en indiquer chemin faisant la causalité profonde. J’espère que vous avez ainsi pu vous rendre compte du rôle puissant joué dans leur genèse, aussi bien que dans leur développement, par l’extrême déchaînement de colères et de passions déclenchées par la querelle des Jansénistes et des Jésuites. En vérité, plus on y regarde, et plus on se convainc que ce fut cela qui fut la cause de tout. Ce fut cela qui réalisa les conditions de milieu, je dirai presque de température, propres à rendre possible l’affaire des convulsions.

Et chose amusante, un peu triste d’ailleurs, et surtout paradoxale ce fut la vie admirable d’un homme, son existence toute d’austérité et de pénitence, si soigneusement cachées par lui à ses contemporains, qui allait justement être la cause occasionnelle du débordement morbide que je vous ai dépeint. On ne saurait manquer de souligner cette ironie du sort. Car la mort de Pâris fut comme un signal, et les évènements miraculeux dont sa tombe fut d’abord le théâtre, enflammèrent jusqu’au paroxysme les passions contenues dans le cœur des « appelants ».

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Pour ceux-ci, et pour tous ceux qui avaient quelque sympathie pour le jansénisme, je vous ai dit qu’il fallait que Pâris fût un saint et qu’ainsi, par les exemples de sa puissance, il frappât les esprits, et convainquît les ennemis de Port-Royal de leur mauvaise foi. Certes aucune pensée intéressée n’avait effleuré, ni n’effleura jamais le cœur de ces hommes que seule une foi ardente animait. Tous furent purs et défendirent leurs convictions avec l’énergie que peuvent, donner la conscience d’être dans la vérité, et la joie d’en voir la manifestation par des prodiges toujours renouvelés, ou éclataient à leur sens l’assentiment et la volonté du ciel. Ils devaient donc se méprendre sur la signification des évènements de Saint-Médard. Ils n’auraient pas été logiques avec eux-mêmes s’ils ne l’avaient point fait, au moins dans les premières années. Et c’est pourquoi, à leur insu, ils furent, par leur bonne foi même, les grands responsables de l’aventure des convulsions. Il y a dans toute secte un certain nombre d’illuminés, ou tout au moins d’esprits enthousiastes [p. 21] et vibrants, qui brûlent de se dévouer à leur cause. Les Jansénistes en avaient et peut-être plus que beaucoup d’autres. Ces hommes, d’autre part, emplis du souvenir des solitaires de Port-Royal, dont les hautes figures ne pouvaient qu’imposer l’admiration, ces hommes fatalement, selon la mystique janséniste, se jetaient dans l’austérité et dans la pénitence, en prêchaient la nécessité, et finalement exaltaient la souffrance et le mépris du corps. De là sans doute la forme tragique que prirent après 1732 les évènements de Saint-Médard. Mais la présence de tels hommes n’eût point été une cause suffisante pour transformer de telle façon une vaste lutte théologique à laquelle la mort de Pâris venait d’ajouter un éclat nouveau. Tout se serait passé dans le silence et dans la dignité, et c’eût été là une réponse hautaine aux attaques de leurs ennemis ; mais les Jansénistes avaient compté sans le peuple obscur et nombreux de ceux que nous appelons maintenant des névropathes. Il ne pouvait pas leur venir à l’idée qu’ils allaient ouvrir l’écluse à leur flot, et déchaîner ainsi un état de psychologie collective dont la convulsion devait être le phénomène le plus marquant.

Des névropathes, en effet, il y en avait parmi les rangs des appelants. Mais combien plus en dehors d’eux ! Et sous ce nom à signification très vaste de névropathes, il faut comprendre non pas seulement des névrosés avérés (il y en eut), mais aussi ces milliers de petits déséquilibrés de tous ordres, instables ou émotifs, aptes à toutes les suggestions comme à toutes les crédulités ; toujours prêts à s’émerveiller et à applaudir, toujours prêts également à s’émouvoir par une sorte de sympathie toute physiologique, toujours prêts enfin à suivre servilement les oscillations les plus diverses du milieu quel qu’il soit. Et naturellement, parce que beaucoup plus accessibles encore aux émotions que les hommes, parce qu’infiniment plus sensibles à ces petits déséquilibres de l’affectivité, les femmes devaient, dans l’aventure de Saint-Médard, jouer le rôle prépondérant. Certes, ce trouble qui fut si manifeste durant ces curieuses années ne se montrait pourtant pas en temps ordinaire. A peine un œil exercé eut-il pu le deviner dans la vie courante de la plupart de celles que l’on devait compter parmi les convulsionnaires. C’est que ce n’était pas là, à proprement parler, une maladie mais bien plutôt un état, et un état qui s’accommode sans grande difficulté des menus incidents quotidiens. C’était un état de caractère, sans plus, mais qui cachait sous sa bénignité apparente des ressources singulières pourvu que l’on voulût bien lui donner l’occasion de se développer selon toute son ampleur. A l’ordinaire, ce n’était rien, d’autant plus que la vie sociale était là pour maintenir l’ordre et réprimer les tendances à la morbidité. [p. 22]

Mais qu’un évènement vienne qui lève ces contraintes et voici la scène changée. Que vienne surtout un événement qui, loin de s’opposer aux réactions excessives, les favorise, les appelle même et les réclame impérieusement. Par la brèche ainsi entr’ouverte la névrose potentielle qui restait endormie et aurait toujours pu le demeurer, la névrose se rue et s’installe et l’hystérie est déchaînée.

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Tel fut donc l’ironique destin du tombeau de François de Pâris. Il assembla autour de lui un peuple d’hystériques dont la plupart sans doute étaient sincères en se tordant dans leurs convulsions. La sorte de fièvre religieuse qui régnait dans le petit cimetière et de là s’étendait à la ville et aux faubourgs attisait le zèle de ces pauvres femmes. On l’a dit : l’hystérie est une maladie de culture. Quel milieu plus favorable pouvait-on rêver pour celle-ci ? Le public était chaque jour plus enthousiaste, chaque jour plus disposé à crier au miracle : en fallait-il davantage pour pousser ces pauvres femmes aux actes les plus extravagants ? Car l’hystérique a besoin d’une assemblée qui le contemple et qui l’apprécie. Sa crise, dans ces conditions, devient vraiment une œuvre d’art. Elle y met son cœur tout entier. Elle s’efforce de faire mieux et plus que ses rivales. Il y eut ainsi de grandes vedettes, des stars, comme nous dirions aujourd’hui, et l’histoire a conservé quelques uns de leurs noms : je vous en ai cité tout à l’heure. Durant l’époque de la grande hystérie à la Salpêtrière, dans le service de Charcot, il y eut aussi de ces « crisardes » célèbres, dont le renom excitait l’envie de leurs compagnes. Ce goût de paraître, ce désir théâtral d’étonner, ce besoin morbide d’attirer à tout prix l’attention, est un des caractères les plus essentiels de l’hystérie. Et c’est pourquoi le milieu est si nécessaire, si indispensable même à toute manifestation de cet ordre. Or le milieu, nous avons vu qu’on n’aurait su en souhaiter un plus parfait.

L’épidémie ainsi installée ne pouvait donc que s’étendre et s’accroître. Vous vous rappelez qu’il suffit pour la déclencher et lui donner sa forme, d’un infirme qui lui, avait peut-être légitimement droit aux convulsions. Et c’est là encore un fait qui en signe bien la nature. Car l’hystérique est un imitateur. La convulsion du pauvre diable avait prodigieusement frappé les spectateurs. L’hystérique qui s’entend à toutes les agitations nerveuses, qui triomphe dans les simulations, ne perdit pas la leçon. Mais comme toujours, dans son désir de bien faire, de trop bien faire, il eut tôt fait de dépasser la mesure. Car ce n’est pas un vrai malade : c’est un acteur, avec cette circonstance atténuante cependant que s’il joue, c’est avec toute son âme, et sans se [p. 23] douter très clairement qu’il en est ainsi. Comment dans ces conditions un public fanatisé n’aurait-il pas manifesté son admiration à tant de zèle ?

Car si le milieu est à l’origine de la névrose et la crée pour ainsi dire, à son tour la névrose réagit sur le milieu. Celui-ci, au début de l’affaire, n’attendait que des miracles comparables à ceux que nous raconte la vie des saints. Ce fut bientôt tout autre chose qu’on lui présenta. Mais la représentation en fut si réussie qu’il s’y laissa prendre. Et ainsi apparut cet étrange sentiment collectif qui faisait vibrer la foule entière à l’unisson. On connaît mieux maintenant ces aspects si particuliers de la psychologie collective où chaque être, par le fait même qu’il est mêlé à une foule et surtout à une foule ardente, perd pour ainsi dire son individualité propre pour n’être plus que le jouet des courants affectifs déchaînés dans la multitude. On a vu, dans de telles conditions, les hommes les plus pusillanimes devenir des braves animés d’un courage farouche. A Saint-Médard les gens les plus normaux, une fois pris dans l’engrenage, et saisis par l’enthousiasme collectif, devenaient des convulsionnaires, et peut-être parfois se tordaient-ils et se démenaient-ils plus fort que les autres.

Un mot encore et qui a trait maintenant aux épisodes les plus odieux de la convulsion. Je veux parler de ces sévices supportés d’un cœur si léger par les malheureuses convulsionnaires, et aussi de ces secours si généreusement octroyés à leurs souhaits éperdus. Il est bien vrai tout d’abord que l’hystérie émousse la sensibilité à la douleur et qu’elle provoque des anesthésies. Il est banal de le faire remarquer tant cette constatation est vieille. Il est donc permis de penser que les coups portés par les secouristes n’entraînaient que peu ou pas de souffrances. Mais il faut savoir aussi que chez certains êtres, ces violences apportent également de la joie ou plutôt de la volupté. Ce masochisme avant la lettre serait certes tout à fait curieux à étudier dans l’histoire des convulsionnaires. L’étonnante multiplicité des faits par quoi il se manifesta durant ces dix années prouve bien en tout cas la profondeur de cette tendance et aussi sa généralité. De même, la psychologie perverse de tous ces curieux qui stationnaient autour de Saint-Médard pour emplir leurs yeux et leurs oreilles des spasmes et des cris. Eux ne tombaient pas dans les convulsions. Mais ils voyaient et ils écoutaient. Et quand on leur demanda du secours, ils se précipitèrent en masse. Certains, je le crois au moins, étaient sincères dans l’aide qu’ils prodiguaient. Ils la donnaient sans penser à mal, poussés tout simplement qu’ils étaient par des tendances profondément inconscientes. Mais d’autres et la plupart sans [p. 24] doute n’ignoraient pas complètement l’attrait qui les faisait venir à Saint- Médard, ni le sadisme qui les animait.

Tout passe, heureusement, et même les épidémies. Je vous ai dit comment celle des convulsionnaires s’apaisa. Elle le fit comme l’on devait s’y attendre, lorsque le milieu le lui permit et que le monde cessa de s’y intéresser. Un grand nombre d’enragées étaient d’ailleurs en prison où l’isolement leur rendait la sagesse. Pour ceux et celles qui restaient dehors, le jeu n’en valait plus la chandelle. Alors à quoi bon ?

Ainsi prit fin, mais après dix années d’agitation, la grande aventure des convulsions

A. BOREL

Quelques précisions sur les sources bibliographiques citées par Adrien Borel. histoiredelafolie.fr

Carré de Montgeron Louis-Basile (1686-1754). La Vérité des Miracles opérés par l’intercession de M. de Paris, démontrée contre M. l’Archevêque de Sens. Ouvrage dédié au Roy. Utrecht, Chez les Libraires de la Compagnie, 1737. 1 vol. in-4°, 4 ffnch., XXVIII p., 32 p., 4 p., 63 p., 79 p., 52 p., 74 p., 56 p., 44 p., 52 p., 32 p., 28 p., XXVIII p., XXXVIII p.

Carré de Montgeron Louis-Basile (1686-1754). La Vérité des Miracles opérés par l’intercession de M. de Paris et autres appelans. Démontrée avec des Observations sur le Phénomène des Convulsions. Tome second. Nouvelle édition, revue & considérablement augmentée par l’Auteur. Cologne, Chez les Libraires de la Compagnie, 1747. 1 vol. in-4°, 2 ffnch., 16 p., XX p., 242 p., 8 p., 4 p., 44 p., 16 p., 44 p., 9 p., 48 p., 10 p., 144 p., 19 p., 156 p.

Carré de Montgeron Louis-Basile (1686-1754). La vérité des Miracles opérés par l’intercession de M. de Paris et autres appelans. Démontrée avec des Observations sur le Phénomène des Convulsions. Tome Troisième. Cologne, Chez les Libraires de la Compagnie, 1747. 1 vol. in-4°, 2 ffnch., 14 p., 882 p., 33 p.

Anonyme. Journal des convulsions ou Lettre de M*** à M***, dans laquelle il fait le détail de tout ce qui arrive aux Convulsionnaires dont il a eu connoissance. S. l. n. d. [Paris, 17??]. 1 vol. in-4°, LXII.

Voltaire (Arouet François-Marie) (1694-1778). Le siècle de Louis XIV. Chapitre XXXVII, Du jansénisme. Il semble que son frère fut un temps adepte des convulsionnaires.

ar Adrien Borel. 1935

Le Nobel de médecine 2014 pour la découverte du "GPS biologique"

Hugo Jalinière

10/2014

John O’Keefe, May-Britt Moser et Edvard Moser sont les trois lauréats du prix Nobel de médecine 2014 qui récompense leur travaux sur les "cellules de lieu".

John O’Keefe, May-Britt Moser et Edvard Moser, les trois lauréats du prix Nobel de médecine 2014. ©JONATHAN NACKSTRAND / AFPJohn O’Keefe, May-Britt Moser et Edvard Moser, les trois lauréats du prix Nobel de médecine 2014. 
Le Prix Nobel 2014 de physiologie ou médecine vient d'être attribué à l'Américano-britannique John O'Keefe, et au couple de Norvégiens May-Britt Moser et Edvard Moser pour leurs travaux sur les "cellules qui constituent un système de géoposition dans le cerveau", sorte de GPS interne, selon le comité Nobel.

Le Nobel pour la découverte du GPS biologique

Les travaux récompensés ont permis de comprendre comment le cerveau calcule la position de l’organisme dans l’espace et ont conduit à une complète révision des idées communément admises auparavant dans ce domaine.

En effet, le cerveau dispose d’une sorte de "GPS biologique" qui permet aux individus de s’orienter dans l’espace, de trouver leur chemin lorsqu’ils doivent aller d’un point à un autre et d’acquérir une mémoire spatiale. Les différentes familles de neurones qui participent à cette tâche sont situées dans deux régions cérébrales, l’hippocampe et le cortex entorhinal.

Le "sens de l'orientation" décrypté

Ce GPS interne permet de s'orienter dans une pièce, démontrant "le fondement cellulaire d'une fonction cognitive supérieure" a précisé le jury Nobel dans un communiqué de presse. Il permet de répondre à des questions simples sur notre "sens de l'orientation" : Comment savons-nous où nous situer dans l'espace ? Comment retrouve-t-on notre chemin d'un endroit à un autre ? Et comment ces informations sont-elles stockées de façon à ce qu'on puisse retrouver son chemin...

John O'Keefe a découvert en 1971 le premier composant de ce GPS. Il a fallu attendre 2005 pour que May-Britt et Edvard Moser identifient un autre composant clé de ce système, des cellules nerveuses qui créent un système de coordonnées pour déterminer les positions.

 


 

Phineas Gage Fan Club

  • fig.1

    Georges Gilles de la Tourette vers 1885

  • fig.2

    photos extraites des archives familiales de Madame Jeanne Dalpayrat, née Gilles de la Tourette Musée Charbonneau-Lassay. Loudun (Vienne, France)

  • fig.3

    Marie dite Blanche Wittmann

Hystérie, coups de pistolet et chausse-trape, Gilles de la Tourette et les femmes

fig 5 Rose Kamper tire sur Gilles de la Tourette le 6 décembre 1893

Olivier Walusinski août 2014

 

pour le dix-huitième Colloque des Invalides vendredi 24 octobre 2014 

Centre culturel canadien, 5 rue de Constantine 75007 Paris, 

sur le thème: « … et les femmes »

  

Maladie de Gilles de la Tourette, la joliesse de l’éponyme a sa part dans la notoriété de Georges Gilles de la Tourette. Il s’y attache un certain exotisme, pour les anglo-saxons, mais aussi une petite vanité onomastique et nobiliaire. Les propos tenus par une mère de malade et rapportés par Arthur K. Shapiro (1923–1995) « quel joli nom pour une aussi terrible maladie » illustrent toute l’ambivalence qui lui est attachée.

Gilles de la Tourette est né près de Loudun en Poitou en 1857 (Fig. 1). En 1884, il est interne de Jean-Martin Charcot (1825-1893), alors au faîte de sa carrière, puis son chef de clinique en 1887-1888. C’est en janvier 1885 que paraît dans Les Archives de Neurologie, une « Étude sur une affection caractérisée par de l’incoordination motrice accompagnée d’écholalie et de coprolalie (Jumping, Latah, Myriachit) » sans soulever, à l’époque, un intérêt particulier. Seul Charcot a, peu après, au cours d’une de ses leçons, ce commen- taire: « il a, grâce une critique historique exercée et à une étude sagace, dégagé du chaos des chorées, une entité morbide distincte et revendiqué pour elle une place à part dans la nosographie. Cette maladie a des caractères spéciaux assez tranchés pour qu’il soit légitime d’y attacher le nom de notre ami ». Il faut attendre 1961 pour voir ressurgir la pertinence de cette publication princeps quand le neurologue français, Jean-Noël Seignot, réussit pour la première fois à apaiser un de ses patients, en expérimentant un neuroleptique, l’ha- lopéridol (1). Puis l’équipe de Shapiro, estimant en 1978 que près de 100 000 personnes souffrent de ce trouble sévère mais méconnu aux USA, propose des critères précis de diagnostic ce qui aboutit à sa reconnaissance dans le monde entier (2).

Pour ses contemporains, Gilles de la Tourette est connu par ses multiples écrits, notam- ment concernant l’hystérie, défendant les travaux de son maître à La Salpêtrière face aux querelles de l’école de Nancy de Bernheim, à ‘ses chroniques scientifiques’ paraissant dans le journal « La Revue Hebdomadaire » de 1892 à 1900, à quelques faits divers liés à son activité de médecin légiste (L’autopsie de l’agent Driout, février 1901), et à sa maladie: « Le délire de Gilles de la Tourette, consécutif à un tréponème négligé, se révéla publiquement de la façon la plus cocasse », d’après Léon Daudet (1867-1942).

Guide du destin, une femme a marqué chaque étape de la vie de Gilles de la Tourette, si intensément vécue.

 

La mère et la scolarité

Sa mère, bien sûr d’abord, Laeticia Augry des Effes (1831- ? ) oriente le parcours scolaire: « Le jeune Gilles fut élevé au collège de Chatellerault; il paraît qu’il y fut un élève très indiscipliné, mais son intelligence était si vive qu’il fut toujours le premier de sa classe. Ses succès ne l’empêchait pas de s’ennuyer mortellement dans ce collège de petite ville où il était pensionnaire et il ne vit pas de meilleur moyen d’abréger sa peine que de faire deux classes dans la même année. C’est ainsi qu’il put commencer ses études médicales à seize ans. Sa mère le trouvant trop jeune pour le laisser courir les risques du Quartier latin à Paris, l’installa à Poitiers, où il resta quatre ans » témoigne son ami et biographe Paul Le Gendre (1854-1936) (3).


L’épouse, la maladie et la mort

Gilles de la Tourette épouse le 2 août 1887, alors qu’il est chef de clinique de Charcot, sa cousine au quatrième degré, Marie Detrois (1867-1922). Marie a un arrière grand-père, un grand-père, un père et maintenant un mari médecin. Elle devient une Gilles de la Tourette, nom de jeune fille de sa mère. De cette union naissent quatre enfants (fig. 2). L’aîné Jean (1888-1893) meurt d’une méningite le 11 juillet 1893. Leur fille, Jeanne (1890-1979), épouse Antonin Dalpeyrat à Paris 16è, le 10 janvier 1923. Le fils, issu de cette union, Pierre Dalpeyrat (1925 ?-1978) aurait été un gangster dans les années 50, surnommé Pierrot les Rouflaquettes. Georges a donc eu un petit-fils voyou ! La deuxième fille, Madeleine Gilles de la Tourette (1892-1962), est restée célibataire et sans descendance. Enfin, François Gilles de la Tourette (1896-1947) est critique d’art, auteur de nombreux livres, et conservateur du Petit Palais puis du Musée national d’Art moderne à Paris. L'Orient et les peintres de Venise, son premier livre, est publié en 1923, puis suivent notamment Nicolas Poussin, Lautrec, Robert Delaunay, Léonard de Vinci etc (4).

En 1915, dans « Devant la douleur. Souvenirs des milieux littéraires, politiques, artistiques et médicaux de 1880 à 1905 » Daudet: « Contrairement aux affirmations du Professeur Fournier, qui y voyait juste en dépit de tous et de quel oeil d'aigle royal ! Gilles soutenait que la paralysie générale n'a aucun rapport avec la syphilis. Il gambadait, sautait, dansait quand on appelait son attention sur certaines coïncidences. Il répétait “c'est mon idée très ferme”. Hélas ! ses idées à lui, le pauvre garçon, devenaient de moins en moins fermes ». Quelle femme transmet la maladie, nous l’ignorons, bien sûr, mais le diagnostic de neuro-syphilis, couramment appelé paralysie générale ne fait aucun doute. L'état de santé de Gilles de la Tourette s'aggrave au cours de l'année

1901. Son épouse, sur les conseils de Jean-Baptsite Charcot (1867-1936), son condisciple, fils de son maître et futur explorateur célèbre, après avoir demandé un avis au professeur de Edouard Brissaud (1852-1909), décide de l'hospitaliser à son insu. Le docteur Albert Mahaim (1867-1925), médecin belge, directeur de l'asile Cantonal des aliénés et maison de santé du Bois-de-Cery (près de Lausanne en Suisse) était un ami du fils Charcot. Afin d’éviter un scandale, quelques journaux parisiens parlant déjà « de l’aliéniste aliéné », Jean-Baptiste Charcot prétexte, avec la complicité de Marie Gilles de la Tourette, son épouse, un voyage en Suisse afin de donner un avis médical concernant un malade célèbre soigné à la clinique. C’est lui qui, une fois sur place, est hospitalisé et interné. La nouvelle de son hospitalisation, inopinée, trouble ses élèves, ignorants de la nature du mal dont il souffre (5,6). Ainsi, Alphonse-Rémi Mauté (1873- ?), interne à l’hôpital Saint Antoine, écrit le 17 juillet 1901 à Madame Gilles de la Tourette, inquiet de ne pas avoir de nouvelles de son maître: « Madame, Tous ici nous attendons avec impatience des nouvelles de notre maître, Monsieur Gilles de la Tourette. Je suis allé plusieurs fois rue de l'Université sans pouvoir avoir une parole confortante. Un mot de vous, Madame, nous serait d'un grand prix et nous donnerait, peut- être, un peu d'espérance. Je vous demande pardon, Madame, de prendre cette liberté. Mon excuse est la grande part que je prends à votre chagrin et mes voeux ardents pour que votre bonheur vous soit rendu en même temps que reviendra parmi nous, un maître vénéré. Veuillez agréer Madame, l'assurance de mes plus respectueux hommages » (4).

Autre lettre émouvante, celle du 30 juin 1901, adressée par son père, Edouard Gilles de la Tourette, à sa belle-fille: « Ma Chère Marie, J'ai, en temps voulu, reçu votre lettre et viens vous dire combien tous nous prenons part à la malheureuse situation de ce pauvre Georges auquel nous ne cessons de penser à chaque instant, malgré tout, il ne faut pas perdre espoir mais espérer au contraire qu'avec les bons soins dont il est entouré, il reviendra à la santé. Il est jeune encore. C'est un grand point. Voilà à n'en pas douter où l'a conduit l'excès de travail, il donnait de bons conseils aux autres et ne s'occupait nullement de lui-même. Ici personne n'a connaissance de sa position et lorsqu'on nous demande de ses nouvelles nous répondons tout simplement qu'il va un peu mieux. Je vous serais reconnaissant, ma chère Marie, de vouloir bien nous tenir au courant de ce qui se passera et surtout ne rien nous cacher. Je comprends fort bien combien est cruelle pour vous la situation qui vous est faite en cette circonstance. Obligée de quitter Paris avec vos enfants qui pour l'ins tant du moins, doivent ignorer ce qui se passe et à l'instruction desquels vous avez quand même à veiller. Il vous faudra du courage, beaucoup de courage, pour traverser ce moment si critique mais j'ai tout lieu d'espérer que vous saurez vous mettre à la hauteur de votre tâche et apporter à notre cher malade les consolations dont il a tant besoin. Adieu donc. Berthe et Marie se joignent à moi pour vous embrasser de tout coeur ainsi que les enfants. Votre affectionné beau-père, E. Gilles de le Tourette » (4). Malgré les soins prodigués, Gilles de la Tourette meurt le 22 mai 1904 au cours d’un état de mal convulsif. Dans le journal Le Temps parait un petit encart le 25 mai 1904: « Mort à Lausanne de Gilles de la Tourette, terrassé en pleine maturité de talent par le surmenage excessif qu'il s'était imposé pour mener de front les fatigues de l'étude, de l'enseignement et de la clientèle. En dépit du repos absolu et du calme parfait qui lui étaient imposés depuis près de 4 ans déjà, il a succombé hier aux atteintes d'une dernière attaque de son mal ». Alors qu'à Paris, tout est fait pour assurer la discrétion du lieu et du motif de l’internement de Gilles de la Tourette, en Suisse, ce petit avis nécrologique parait dans la Feuille d'avis de Lausanne du mardi 25 mai 1904: « Dimanche matin, est mort à l'Asile de Cery, le Docteur Gilles de la Tourette, qui y était soigné depuis deux ans pour une paralysie générale. Ancien assistant de Charcot, auteur de plusieurs volumes sur les maladies nerveuses et mentales, le Docteur Gilles de la Tourette a publié une biographie très remarquable du médecin et journaliste Théophraste Renaudot. Il a été médecin-chef de l'exposition Universelle en 1900. Il était officier de la Légion d'honneur, officier de l'ordre de Léopold de Belgique, officier d'Académie, chevalier de l'ordre de Saint Maurice et Lazare. Son corps sera transporté en France pour y être inhumé ». Gilles de la Tourette est inhumé à Loudun dans la Vienne (3,4,5).

 

Blanche, Gabrielle, Rose, l’expérience et la réalité

Dans la préface de la traduction allemande du livre de Gilles de la Tourette, « L’hypnotisme et les états analogues au point de vue médico- légal », Charcot indique en 1888 (Le livre, en français, a une préface de Paul Brouardel): « M. Gilles de la Tourette a posé les fondements de son oeuvre sur des expériences significatives. Sans sous-estimer la part incombant aux phénomènes psychiques, il a pris, à juste titre, comme ligne conductrice la totalité du ‘stigmate’ somatique et dans cette voie, il montre qu'une expertise médico-légale est néces- saire et qu'elle doit s'appuyer sur des hypothèses tout à fait sûres et qui ont un poids prépondérant quant à la décision finale ». Trois femmes et l’hypnotisme vont permettre à Gilles de la Tourette d’incarner le sage de l’épigramme  d’Oscar Wilde (1854-1900): « les gens bien élevés contredisent les autres. Les sages se contredisent eux-mêmes » (7).

 

  Marie, dite Blanche, Wittmann (1859-1913), surnommée la Reine des hystériques de La Salpêtrière, est la patiente vers laquelle 30 regards des 32 personnages du tableau d’André Brouillet (1857-1914), « Une leçon clinique à La Salpêtrière », se tournent pour observer sa chute en pamoison hypnotique dans les bras de Joseph Babinski (1857-1932) (Fig. 3). Gilles de la Tourette expérimente la suggestion hypnotique avec elle car « W… grande hystérique est très facilement hypnotisable et suggestible ». Il l’hypnotise: « Nous la fixons en catalepsie au moyen d’un coup de gong auprès d’elle. Dès lors elle nous appartient. Nous la mettons en somnambulisme par friction sur le vertex, car elle n’est pas suggestible en cata- lepsie ». Gilles de la Tourette lui suggère alors d’empoisonner M. G… « –  Mais, pourquoi voulez-vous que j’empoisonne M. G… ? Il ne m’a rien fait; c’est un très aimable garçon. – Je veux que vous l’empoisonniez. – Je ne l’empoisonnerai pas. Après tout, je ne suis pas une criminelle ». Après quelques échanges qui finissent par la convaincre, Gilles de la Tourette lui dit: « voici un verre ; j’y verse de la bière (fictive); j’y ajoute le poison: il s’agit maintenant de le faire absorber à M. G…, lorsque vous serez réveillée. En tous cas, et quoi qu’il arrive, vous ne vous souviendrez nullement, si l’on vous interroge, que c’est moi qui vous est engagé à empoisonner M. G…, même si on vous interrogeait en vous endormant à nouveau. – Bien, monsieur ».  On la réveille et elle discute, comme si de rien n’était, avec les sept ou huit personnes présentes dans le laboratoire de La Salpêtrière. « Rien de peut faire soupçonner les pensées qui l’agitent. Les assistants se regardent même avec une certaine inquiétude: la suggestion réussira-t-elle, le sujet ayant paru, d’ailleurs, on se le rappelle, lui opposer quelque résistance ? Cependant W… n’oublie rien, et nous la voyons se diriger, de l’air le plus dégagé du monde, vers M. G… « Mon dieu ! qu’il fait chaud ici, lui dit-elle; vous n’avez pas soif, vous ? moi, j’en meurs; je suis sûre que vous devez avoir soif. Monsieur L.. , n’avez vous pas encore quelques bouteilles de bière ? Offrez-nous- en donc une, s’il vous plait  – Inutile, dit G…; je vous assure, mademoiselle, que je n’ai pas soif. – Par cette chaleur, c’est impossible, vous ne pouvez refuser; d’allieurs, M L.. nous offrait de la bière il n’y a qu’instant, et, tenez voici un verre qui est encore rempli (dit-elle en saisissant celui où fictivement nous avions versé le poison); acceptez-le, je vous prie, de ma main, et buvez. – Merci, je n’ai pas soif; toutefois, je veux bien le prendre, mais pas sans un baiser ». Ici W… a un moment de révolte; elle est obligée de sourire à celui qu’elle doit empoisonner; elle ne peut lui refuser un baiser; elle sacrifierait tout pour accomplir l’ordre fatal. Nous restons convaincu qu’elle se livrerait toute entière si l’accomplissement de la suggestion acceptée était à ce prix. « Vous êtes exigeant, dit-elle: mais, enfin…(il l’embrasse). Buvez maintenant. Craignez-vous donc que cette bière ne renferme quelque chose de nuisible ? Voyez, j’en bois moi-même (elle fait le simulacre de boire, se gardant bien d’avaler une gorgée du liquide). Vous m’avez embrassée; j’ai bu dans votre verre: nous sommes quittes ». G.. boit alors lentement, sans cesser de regarder fixement W…, dont la figure a pâli singulièrement. Il a fini de boire, et ne tombe pas mort ! L’ordre ne s’accomplirait donc pas jusqu’au bout ? Que faire ? Nous pressentons une attaque. Mais G… ferme les yeux et roule sur le plancher. « Ça y est », dit W… d’une façon presque imperceptible. Nous nous empressons auprès de G…, que l’on emporte rapidement dans une pièce voisine; puis nous rentrons. W… est visiblement agitée ». Gilles de la Tourette a donc réussi à atteindre le but de son expérience. Une femme lucide a réalisé un empoisonnement qu’il lui avait suggéré en état hypnotique. Retenez cette première conclusion.

En 1885, Gilles de la Tourette est interne de Paul Brouardel (1837-1906); « M. Brouardel aimait beaucoup cet élève si bien doué et si ardent au travail, ayant des aptitudes à la fois médicales et littéraires; en 1885, il le nomma préparateur de son cours de médecine légale » (3). Il est reçu à sa deuxième tentative à l’agrégation de 1895, en médecine légale. Mais dès 1889, son expertise de l’hypnose et de la médecine légale en fait un des protagonistes de la plus véhémente controverse qui ait existé, entre l’école de La Salpêtrière et l’école de Nancy d’Hippolyte Bernheim (1840-1919), lorsque éclate sur la place publique « l’affaire Gouffé ». L’histoire de « la malle mystérieuse » passionne la curiosité publique abreuvée, pendant des mois, par la presse qui trouve un excellent filon dans « cet assassinat par cupidité avec le libertinage comme appât ». En bref, le 26 juillet 1889 est noté la disparition d’un huissier de justice du faubourg Montmartre, âgé de quarante-neuf ans, Toussaint-Augustin Gouffé. Deux semaines plus tard, un cantonnier découvre dans un fossé, au milieu des débris d’une malle, des restes humains à Millery près de Lyon. Le professeur Alexandre Lacassagne (1843-1924) de Lyon, réalisant une des premières expertises médico-légales scientifiques, identifie la dépouille comme celle de Gouffé. Veuf, multipliant les conquêtes féminines, l’enquête révèle que Gouffé a rencontré Gabrielle Bompard (1868-1920 ) dans un café. Incité par ses avances, il lui rend visite dans un appartement parisien que loue son complice Michel Eyraud (1843-1891). Après l'avoir invité à s'asseoir sur un sofa, tout en jouant de ses charmes, elle lui passe autour du cou le cordon de sa robe de chambre. Eyraud, caché derrière une tenture, s’en saisit, l’attache à une corde coulissant dans une poulie fixée au plafond, et tire. Gouffé meurt pendu (Fig. 4). Voyant que l'huissier n'a pas d'argent sur lui, Eyraud se rend, seul, à son étude avec les clefs de sa victime. Dans la précipitation, il ne trouve pas le butin escompté. Les assassins, qui avaient prémédité leur crime, se débarrassent du cadavre en le plaçant dans une malle, achetée plus tôt à Londres, et l’abandonnent sur la route de Millery, avant de s’embarquer vers l’Angleterre puis l’Amérique. Lasse de leur fuite, Gabrielle Bompard quitte Eyraud en janvier 1890, rentre en France pour se constituer prisonnière. Eyraud est, lui, appréhendé en juin 1890 à Cuba. Avant son procès, Gabrielle Bompard manifeste un comportement curieux: « racontant les détails avec une indifférence complète et sans remords, elle paraissait sans conscience de la valeur morale des actes qui s’étaient passés sous ses yeux ». Le juge Paul Dopffer charge Brouardel, Gilbert Ballet (1853-1916) et Auguste Mottet (1832-1909) d’examiner l’état mental de l’inculpée. Ils concluent à l’absence d’aliénation mentale et « qu’elle ne saurait être considérée comme irresponsable des actes qui lui sont imputés » mais qu’elle est atteinte « d’une petite hystérie » (8). Bernheim, sans l’avoir examinée, publie alors, dans la Revue de l’Hypnotisme, une chronique où il affirme, que Gabrielle Bompard a agi sous l’influence de l’hypnotisme, par suggestion. Son avocat, Maître Henri-Robert (1863-1936), utilise cet argument plaidant que sa cliente, au psychisme fragile, était soumise à Eyraud qui l’a transformée en complice involontaire. Lors du procès, Bernheim, malade, est remplacé par le juriste Jules Liégeois (1833-1908). Le procureur Jules Quesnay de Beaurepaire (1834-1923) plaide: « un témoin entendu hier dans sa déposition, j’allais dire dans une conférence, a développé hardiment des théories nouvelles et soutenu en faveur de Gabrilelle Bompard, la thèse de la présomption de suggestion et de la présomption d’irresponsabilité, c’est M. Liégeois, professeur de Droit à Nancy […]. Plusieurs médecins et M. Liégeois donnent à la suggestion une portée inconnue jusqu’ici. Les médecins ne sont pas venus pour discuter contre nos médecins, c’est Mr le Professeur Liégeois qui représente le groupe […]. Les novateurs de Nancy ne procèdent pas scientifiquement, par enchaînement de faits consta- tés, comme la grande Ecole de Paris; ils procèdent par affirmation […]. En contradiction formelle avec nos savants, ils posent qu’on peut  suggérer par le seul regard, sans le secours de la parole, et que la suggestion peut s’exercer en dehors du sommeil hypnotique; c’est « la suggestion mentale à l’état de veille » (9). Le procureur agrée ainsi les arguments développés par l’école de La Salpêtrière. Une femme peut être victime d’un viol sous hypnose mais ne peut pas être une meurtrière involontaire. Gilles de la Tourette précise:« l'hypnotisé reste toujours quelqu'un, et il peut manifester sa volonté en résistant aux suggestions. Cette résistance peut s'exercer de diverses façons, fort variables d'ailleurs, suivant les sujets. Une des plus élémentaires consiste dans le refus pur et simple d'accomplir l'acte ordonné ou de répondre aux questions qui sont posées » (10). Bompard est condamnée à 20 ans de travaux forcés en raison de son absence de sens moral et son puérilisme. Eyraud est condamné à mort et exécuté. Gilles de la Tourette s’empresse de publier « L’épilogue d’un procès célèbre » dans le Progrès Médical du 24 janvier 1891. « Nous avouons d’ailleurs sans détour, qu’il nous est agréable d’intervenir, car nous aurons à proclamer, et définitivement cette fois, nous l’espérons, le triomphe des idées de nos deux maîtres, MM. Les professeurs Charcot et Brouardel, à la défense desquelles, depuis plu- sieurs années, nous avons consacré notre énergie […]. Les doctrines de l’école de Nancy ont essuyé, sur le terrain juridique, une défaite d’autant plus regrettable que rien ne justifiait en cette occurrence la nécessité de livrer bataille » (11). Alors qu’en 1888, lors d’expérience de laboratoire avec Blanche W …, Gilles de la Tourette conclue à la capacité d’une femme hypnotisée d’empoisonner quelqu’un par suggestion, en 1891 il soutient avec autant de conviction le point de vue contraire, sachant qu’il écrit en préambule de son livre « qu’il existe une grande différence entre les expériences de laboratoire et celles, qui, véritablement pratiques, pourraient donner naissance à une enquê- te médico-légale » (10,12).

1893 est une année noire pour Gilles de la Tourette. Après la mort de son fils Le 11 juillet1893, son maître vénéré Charcot disparaît brutalement le 16 août 1893. Puis, le 6 décembre 1893, une jeune femme de 29 ans, Rose Kamper, vient l’attendre à son cabinet sous prétexte de lui demander de l’aide. Après ses refus, il va pour quitter la pièce. Rose Kamper sort un revolver de son sac et tire trois balles l’atteignant superficiellement à la nuque. « Interrogée sur le mobile qui l'avait poussée à attenter aux jours du médecin, cette femme réitéra qu'elle était dans la misère et que s'étant prêtée jadis soit volontairement, soit à son insu, (sic) à des expériences d'hypnotisme à la Salpêtrière, elle avait aliéné sa volonté de telle sorte qu'elle se trouvait aujourd’hui dans l’impossibilité de se remettre à travailler et que conséquemment il lui paraissant logique de venir demander de l'argent à ceux qui lui avaient ôté son pain ». Le soir même Gilles de la Tourette écrit à son ami, le journaliste Octave Lebesque, dit Georges Montorgueil (1857-1933), d'une plume mal assurée: « Je serai heureux de vous voir aujourd'hui. La balle est enlevée. Ça va mieux, mieux. Cordialement. Gilles de la Tourette. Quelle drôle d'histoire ! ». Montorgueil publie dans le journal L'Eclair du 8 décembre un article détaillé sur l’agression ! Survenant quelques mois après la querelle publique, dans un prétoire, opposant l’Ecole de Nancy et l’Ecole de La Sapêtrière, ce fait divers suscite une couverture médiatique considérable, certains journaux allant jusqu’à insinuer un montage publicitaire orchestré par Gilles de la Tourette (5,13,14).

 

Sœur Jeanne des Anges

Charcot a confié l’édition de ses leçons à un de ses premiers internes Désiré-Magloire Bourneville (1840-1909). De 1882 à 1902, Bourneville est le maître d’œuvre éditoriale d’une collection baptisée « La Bibliothèque diabolique » et qui comprendra neuf volumes. L’entreprise, sous-tendue d’une idéologie républicaine et anticléricale, se propose de donner à lire des récits anciens de possessions et autres extases mystiques, à analyser les comportements et les évènements relatés à l’aide de la clinique scientifique de l’hystérie développée par Charcot et son école, afin de montrer que l’hystérie est une pathologie séculaire, prouvant l’identité des phénomènes morbides observés à La Salpêtrière et les manifestations mystiques et démonologiques touchant des femmes considérées comme saintes ou sorcières suivant les époques (15). La région de Loudun, dont est originaire Gilles de la Tourette, reste célèbre par le procès en sorcellerie d’Urbain Grandier qui s’y est tenu en 1632 (Fig. 6). Gabriel Legué (1857-1913), grand ami de Gilles de la Tourette, a déjà publié en 1880 une biographie réhabilitant ce curé qui périt sur le bûcher. Ils s’associent, en 1886, pour présenter le cinquième volume de la bibliothèque diabolique consacré à « une autobiographie d’une hystérique possédée, Sœur Jeanne des Anges », la mère des Ursulines de Loudun. Charcot y signe sa première préface à un livre de Gilles de la Tourette, la seule de cette collection, pour ce véritable essai de médecine rétrospective. Gilles de la Tourette soumet Jeanne a un véritable examen, interprétant chaque ‘symptôme’ comme une manifestation hystérique. Par exemple, quand elle ressent ‘une grande oppression et enflure tant à la gorge qu'à l'estomac’, il reconnaît le ‘phénomène bien connu de la boule hystérique’; quand elle perd ‘tout sentiment corporel et l'usage de tous les sens extérieurs’ alors que ‘les intérieurs’ restaient ‘toujours libres’ en elle, il indique qu’elle est ‘à ce moment dans l'état connu sous le nom de léthargie lucide, d'origine hystérique, état caractérisé par l'impossibilité où se trouve le sujet de réagir physiquement par suite de la résolution musculaire dans laquelle il est plongé, alors que l'intelligence est suffisamment conservée pour que le souvenir de ce qui s'est passé persiste après la crise’. Ainsi Gilles de la Tourette affirme que la supérieure des Ursulines est victime de ‘la passion hystérique’ avec tout le cortège d'accidents nerveux caractéristiques qui appartiennent à la grande hystérie décrite par son maître. Jeanne permet ainsi à Gilles de la Tourette de valider le cadre nosologique développé à La Salpêtrière, à l’aider à devenir un des disciples préférés de Charcot qui en fera son secrétaire particulier, anticipant dans le même esprit de démystification, la publication, l’année suivante, du livre « Les démoniaques dans l’art » de  Paul Richer (1849-1933) et Charcot (16).

  

 

Conclusion

Chaque étape de la vie de Georges Gilles de la Tourette est influencée, orientée par une fem- me. Il devient médecin grâce à une mère atten- tionnée, issue d’une grande famille médicale poitevine. Il est un théoricien de la suggestion criminelle, grâce à Blanche Wittmann. Il est un expert auprès de la justice, en donnant un avis contraire au précédent, grâce à Gabrielle Bompard. Il est lui-même victime de Rose Kamper à cause de ses recherches, théories, et prises de positions, gardien intransigeant des travaux de ses maîtres Charcot et Brouardel. Il utilise les récits de sa compatriote, Jeanne des Anges, pour promouvoir ses passions pour l’histoire, l’art et la médecine auprès de ses maîtres. Il est choyée par une épouse attentive qui adoucit ses dernières années, atteint qu’il est d’une maladie transmise par une autre femme et dont il niait farouchement l’origine syphilitique (Fig. 7).

 

Références

 

1°) Rickards H, Hartley N, Robertson MM.Seignot's paper on the treatment of Tourette's syndrome with haloperidol. Classic Text No. 31. Hist Psychiatry. 1997;8(31 Pt 3):433-6.

 

2°) Kushner H. A Cursing Brain ? the History of Tourette

Syndrome. Cambridge. Harvard University Press. 1999. p303.

 

3°) Le Gendre P. Gilles de la Tourette 1857 - 1904. Bulletins et Mémoires de la Société Médicale des Hôpitaux de Paris.

1905;21(3):1298-1311.

 

4°) Walusinski O. Georges Gilles de la Tourette, au delà de l’éponyme, une biographie. En préparation. 2016.

 

5°) Walusinski O, Duncan G. Living his writings: the example of  neurologist.    G.  Gilles  de  la  Tourette.  Mov  Disord.

2010;25(14):2290-5.

 

6°) Müller C. Rapports entre la psychiatrie suisse et la psy- chiatrie francaise. Annales de Thérapeutique Psychiatrique.

1969;4:59-65.

 

7°) Wilde O. Epigrams : phrases and philosophies for the use of the young. London AR. Keller. 1907

 

8°) Lacassagne A. L’affaire Gouffé, acte d'accusation; rapport de MM. les Drs Paul Bernard, Lacassagne, Brouardel, Mottet et Ballet. Lyon. A Storck. 1891. p93.


 

 

9°) Lèbre G. Revue des grands procès contemporains. Paris

Chevalier-Maresq. 1891;9:19-105.

 

10°) Gilles de la Tourette G. L’hypnotisme et les états ana- logues au point de vue médico-légal. Paris. Plon-Nourrit. 1887. p534.

 

11°) Gilles de la Tourette G.  L’épilogue d’un procès célèbre. Le Progrès Médical. 1891;13(5):92-96.

 

12°) Bogousslavsky J. Jean-Martin Charcot and His Legacy. Front

Neurol Neurosci. 2014;35:44-55.

 

13°) Bogousslavsky J, Walusinski O. Gilles de la Tourette's criminal women: the many faces of fin de siècle hypnotism. Clin Neurol Neurosurg. 2010;112(7):549-51

 

14°) Bogousslavsky J, Walusinski O, Veyrunes D. Crime, hys- teria and belle époque hypnotism: the path traced by Jean- Martin Charcot and Georges Gilles de la Tourette. Eur Neurol.

2009;62(4):193-9.

 

15°) Galanopoulos Ph. La Bibliothèque diabolique du docteur

Bourneville (1182-1902). Vesalius. 2011 ;17(2) :89-98.

 

16°) Céard J. Démonologie et démonopathies au temps de

Charcot. Histoire des Sciences Médicales. 1994;28(4):337-343


 

 

 

 

 

 

 

  • fig.4

    Le crime de Michel Eyraud et Gabrielle Bompard

  • fig.7

    famille de Gilles de la Tourette

  • fig.6

    Urbain Grandier


 

Du bâillement au cours des siècles passés : connaissances historiques

Tiré du site "baillement.com" Olivier Walusinski

 


Aussi loin que l'on remonte, le bâillement se trouve mentionné par les
plus anciens médecins qui en avaient fait un symptôme fort important et s'étaient
efforcés de lui donner une théorie. Hippocrate dans son traité « De Flatibus »
précise « bâiller chasse le mauvais air des poumons ». Les bâillements étaient
l'annonce de différents états morbides de mauvais pronostics : « Ils précèdent les
fièvres, lorsque beaucoup d'air accumulé sortant par le haut à la fois, ouvre de
force la bouche comme ferait un levier; c'est par là, en effet, qu’est l'issue la plus
facile; de même que la vapeur s’élève en abondance des chaudières où l'eau bout,
de même, du corps échauffé s'échappe par la bouche l'air resserré et expulsé avec
violence. »
Galien place, lui, dans les muscles « le vent producteur des bâillements »
et il en tire la conclusion suivante : « Les bâillements continuels des apoplec -
tiques prouvent que l’air est la cause des apoplexies ». Vers le IV°siècle après JC,
Oribase écrit un commentaire des oeuvres d'Hippocrate; il fait du bâillement
un mouvement de forces d’expulsion.
- 1680 - Boerhave publie « Les Proelectiones academicae » et y donne,
pour la première fois, une vraie description du bâillement. La production du
bâillement sous l'influence des vents, des vapeurs n’est plus admise. Il formule
une théorie qui subira bien peu de modifications jusqu’au XX° siècle : « bâiller
répartit le flux sanguin vers le cerveau ». Il compare le bâillement chez l'homme
et chez les animaux : « le bâillement et les pandiculations favorisent la répar -
tition équitable du spiritus dans tous les muscles et désobstruent les vaisseaux
dont le sommeil ou le repos pouvaient avoir ralenti les fonctions. C'est encore
pour favoriser le cours du sang et rétablir l’influx nerveux qu'ont lieu dans cer -
tains cas le bâillement et les pandiculations; leur action va lutter contre la pré -
dominance trop marquée des fléchisseurs et remettre chaque chose en sa place. »
-1751 - Cette année là paraît le tome II de l’Encyclopédie de Diderot et
D’Alembert. Le bâillement est traité suivant les théories hippocratiques, mais les
descriptions correspondent, en fait, au reflux gastro-oesophagien...(orthographe
respectée) « ouverture involontaire de la bouche, occasionnée par quelque
vapeur ou ventuosité qui cherche à s'échapper, & témoignant ordinairement la
fatigue, l'ennnui ou l'envie de dormir. Le remède qu'Hippocrate préférait contre
le bâillement, est de garder long-tems sa respiration. Il recommande la même
chose contre le hocquet. (Voyez Hocquet). Suivant l'ancien système, le bâillement
n'est jamais produit sans quelque irritation qui détermine les esprits animaux à
couler en trop grande abondance dans la membrane nerveuse de l'oesophage,
qu'on a regardé comme le siège du bâillement. Quant à cette irritation, on la sup -
pose occasionnée par une humeur importune qui humecte la membrane de l'oe -
sophage, & qui vient ou des glandes répandues dans toute cette membrane, ou
des vapeurs acides de l'estomac rassemblées sur les parois de l'oesophage. Par ce
moyen les fibres nerveuses de la membrane du gosier étant irritées; elles dilatent
le gosier, & contraignent la bouche à suivre le même mouvement.
Mais cette explication du bâillement a depuis peu donné lieu à une nou -
velle plus méchanique & plus satisfaisante. Le bâillement est produit par expan -
sion de la plupart des muscles du mouvement volontaire, mais sur-tout par ceux
de la respiration. Il se forme en inspirant doucement une grande quantité d'air,
qu'on retient & qu'on raréfie pendant quelque tems dans les poumons, après quoi
on le laisse échapper peu-à-peu, ce qui remet les muscles dans leur état naturel.
De-là, l'effet du bâillement est de mouvoir, d'accélérer & de distribuer les
humeurs du corps dans tous les vaisseaux; & de disposer par conséquent les
organes de la sensation & tous les muscles du corps, à s'acquitter chacun de leur
côté de leurs fonctions respectives. (voy. Boerhaave, Inst méd S.638.L) »
Mais plus original, est l'explication de la deuxième acceptation du mot
bâillement en linguistique: « Il y a bâillement toutes les fois qu'un mot terminé
par une voyelle, est suivi d'un autre qui commence par une voyelle, comme dans
: il m'obligea à y aller »; suit tout un développement. Nos grammairiens d'aujourd'hui
semblent avoir oublier ce sens (voir chapitre étymologie).
-1759 - Johann-Georg Roederer publia plusieurs ouvrages d’obstétrique
et un travail intitulé : « De oscitatione in enixu » Il accorde au bâillement une
grande importance et en fait un signe funeste, avant-coureur de la mort, sans
doute lors des hémorragies de la délivrance.
- 1766 - Les « Elementa Physiologioe », de Albrecht von Haller, contiennent
un long chapitre consacré à l'étude du bâillement. Il décrit l'acte lui-même,
les causes qui le provoquent: sommeil, faim, froid, hystérie, fièvre, raréfaction de
l'air; ses effets : circulation plus rapide du sang dans le poumon, production d'hémorragies,
sécrétion sudorale activée, sensation de bien-être.
- 1815 - Augustin Jacob Landre-Beauvais propose dans sa
« Séméiotique ou Traité des signes des maladies » un rôle diagnostic au bâillement.
« Le bâillement survient ordinairement avant le frisson fébrile ; il se ren -
contre quelquefois dans les fièvres ataxiques ; il précède fréquemment les érup -
tions et les hémorrhagies. Les attaques de goutte , d'hystérie, d'hypochondrie
s'annoncent, assez souvent par un bâillement continuel. Des bâillemens fréquens
se remarquent quelquefois chez les femmes nouvellement enceintes. Le bâillement
est un des phénomènes qui se manifestent après de grandes blessures , des éva -
cuations excessives, des inflammations internes : s'il est accompagné de mauvais
symtômes, il devient un signe très fâcheux. Dans les fièvres ataxiques, le bâille -
ment fréquent devient un signe très dangereux, particulièrement s'il est joint à
d'autres phénomènes qui annoncent la foiblesse. Il en est de même dans la fièvre
jaune, dans la peste, dans les phlegmasies compliquées de fièvre ataxique. Des
bâillements fréquens surviennent quelquefois chez les femmes qui sont dans le
travail de l'enfantement : ils indiquent que l'accouchement sera difficille et que
les forces sont opprimées ou affoiblies ». Ces observations cliniques indiquent la
perspicacité des praticiens qui, ignorant l'existence du système nerveux végéta -
tif, en reconnaissent l'existence par des symptômes de ce qui est maintenant
nommé mun malaise vagal.
- 1812-1822- Charles-Louis-Fleury Panckoucke publie son Dictionnaire
des sciences médicales. Il définit les pandiculations : « On appelle ainsi un mou -
vement violent et gradué d'extension du tronc et des membres au moyen de la
contraction successive, et soutenue pendant quelque temps, des muscles exten -
seurs de ces parties. Ce mouvement, en partie volontaire, et en partie indépant de
la volonté, aété souvent confondu avec le bâillement qui l'accompagne et le suit
fréquemment, mais avec lequel il n'a néanmoins que des rapports assez éloignés,
puisque le bâillement est un phénomène appartenant entièrement à la respiration,
tandis que les pandiculations sont uniquement le résultat de l'action musculaire.
Ce qui a pu donner lieu de confondre ces deux phénomènes, vient de ce que l'un
et l'autre ont souvent lieu dans les mêmes circonstances et sont déterminés par le
même besoin que la nature ressent de réveiller l'action des divers organes, ralen -
tie par une cause quelconque. » Le lien avec la stimulation de l'éveil apparaît ici
pour la première fois.
- 1817 - François-Joseph Double reconnaît le bâillement comme symptôme
clinique : « Des considérations rapides sur le mécanisme du bâillement,
laissent facilement entrevoir le degré d'influence qu'il doit avoir sur l'économie.
Quelle idée ne prendra-t-on pas de son importance, si l'on réfléchit à l'état géné -
ral de l'économie qui le précède et qui le termine, et par exemple à l'espèce de
stupeur et d'engourdissement qui le prépare, au sentiment de lassitude et de fai -
blesse qui le devance, et au contraire à la sensation agréable qui le suit, au délas -
sement et au bien-être qu'il procure. C'est dans la méditation ce ces divers objets,
que l'on retrouve l'indication de la plupart des signes que l'expérience a attaché
au bâillement. »
Il distingue deux sortes de bâillement : ceux produits par la paresse, l'ennui,
etc., et ceux survenant au cours des maladies. Il énumère les cas pathologiques
où on les rencontre et pose la régle suivante : « en général, le bâillement
est un signe mortel toutes les fois qu'il existe un grand épuisement des forces dans
les maladies aiguës, par exemple chez les femmes qui sont en travail d'enfante -
ment et même durant les maladies aiguës des femmes en couches ».
- 1821 - Nicolas Adelon donne, dans son « Dictionnaire de Médecine »,
une description très détaillée du bâillement et en expose nettement la physiologie;
ses causes doivent être cherchées dans toutes les circonstances qui exigeraient
une inspiration plus profonde, soit pendant la maladie soit en état de santé.
- 1825 - Anthelme Richerand dans sa « Physiologie » fait du bâillement
un acte analogue au soupir se réalisant quand « les poumons sont gorgés de sang
dans leur parenchyme et, par suite les cavités droites du coeur où il produit une
sensation incommode que l'on fait cesser par une longue et profonde inspiration
». Les bâillements du réveil se produisent « afin de monter les muscles du tho -
rax au degré convenable à la respiration toujours plus lente, plus rare et plus
profonde durant le sommeil que pendant la veille ». Il compare les bâillements et
pandiculations du réveil avec les mouvements des animaux au point du jour: «
C'est par un besoin analogue que l'instant du réveil est marqué chez tous les ani -
maux par des pandiculations, action musculaire dans laquelle les muscles sem -
blent se disposer aux contractions que les mouvements exigent. C'est à la même
utilité que l’on doit rapporter le chant du coq et l'agitation de ses ailes; enfin c'est
pour obéir à la même nécessité, qu'au lever du soleil, les nombreuses tribus des
oiseaux qui peuplent nos bocages gazouillent à l'envie et font retentir les airs de
chants harmonieux. Le poète croit entendre alors l'hymne joyeux par lequel le
peuple ailé célèbre le retour du dieu de la lumière ».
- 1851 - Johann Mueller publie un manuel de physiologie où il montre
que le nerf facial joue un rôle dans le bâillement, « puisque tous les muscles res -
piratoires de la face et le digastrique qui ouvre la bouche sont innervés par lui ».
Il est le premier à indiquer que le cerveau doit avoir une place prépondérante dans
la production du bâillement et cherche à déterminer la cause de la contagiosité de
cet acte : « Il suffit d'y penser pour bâiller, lorsque la disposition à cet acte exis -
te. Quelle liaison y a-t-il entre l'image d'un homme bâillant qui se produit dans
le cerveau et le mouvement involontaire du bâillement ? Comment se fait-il que,
parmi tant d'images, il n'y ait que celle-là qui provoque les mouvements du bâille -
ment? C'est une preuve manifeste que l'idée d'un mouvement suffit seule pour
produire une tendance dans l'appareil chargé de la mettre a exécuiion, pour
déterminer un courant du principe nerveux dans cette direction. Mais on pourrait
citer plusieurs exemples analogues. Personne n'ignore que les spectateurs d'un
assaut ou d'un duel accompagnent chaque passe d'un léger mouvement involon -
taire de leur corps. »
Dans l’article paru en 1851 dans la Gazette médicale de Strasbourg et
intitulé « Deux observations de bâillements intermittents », le docteur Liégey de
Rambervillers, publie le premier cas d’hémi-pandiculation ( mieux nommée parakinésie
brachiale) associée à une hémiplégie :
« Le sujet de la première observation est le nommé Provost, forgeron,
âgé de cinquante-sept ans. Cet homme (Note sur les fièvres apoplectiques para -
lytiques), en décembre dernier, fut atteint d'une fièvre intermittente apoplectique
paralytique dont les principaux symptômes cédèrent assez promptement au sulfa -
te de quinine.
J'avais été quelque temps sans voir cet homme que je croyais guéri,
lorsque, dans le courant du mois dernier, il vint me voir. La santé générale était
bonne, mais il conservait une légère déviation de la bouche, un peu de salivalion
et m'accusait les phénomènes suivants : depuis quelque temps, chaque nuit, vers
la même heure , celle à laquelle il avait eu ses accès graves au mois de décembre,
il était pris de bâillements convulsifs, qui se répétaient dix ou douze fois et pen -
dant lesquels il se produisait au bras qui avait été paralysé un mouvement de
flexion et d'élévation, mouvement que le malade ne pouvait réprimer qu'en sai -
sissant fortement ce membre avec la main du côté, opposé.
Chose non moins remarquable ! si, pendant l'heure de l'accès et dans
l'intervalle des bâillements, Provost exécutait de légers mouvements du bras ou
même seulement de la main , le bâillement spasmodique avait lieu. Aucun de ces
phénomènes ne se produisait pendant le reste de la nuit, ni pendant le jour que le
malade fût debout ou couché, mais il avait constamment un sentiment de fatigue
dans le membre, sentiment de fatigue qui était plus grand immédiatement après
le temps de l'acccès. J'administrai quelques doses médiocres (50 , 40 centig.) de
sulfate de quinine, et en quelques jours ces phénomènes spasmodiques furent dis -
sipés ; l'action du bâillement sur les mouvements du bras cessa la première. Cette
action et l'action inverse sont des phénomènes qui n'ont pas été signalés, que je
sache, et qui sont bien dignes de l'attention des physiologistes ».
- 1855 - Jean-Louis Brachet, enseignant la physiologie à Lyon, est le
premier à remettre en cause les théories de l'oxygènation du cerveau par le bâillement
: « Le bâillement n'est pas un phénomène purement local appartenant exclu -
sivement, à la respiration : c'est un phénomène général appartenant à l'économie
tout entière ». Et plus loin : « nous pensons que le bâillement a lieu, de même que
les pandiculations, lorsque le cerveau, averti de l'engourdissement dans lequel
tombe l'économie, cherche à en prévenir les suites en sollicitant des actes d'exci -
tation et de réveil; alors tous les muscles de l'économie se contractent, aussi bien
ceux de la locomotion que ceux de la respiration. Cette contraction générale est
déjà un moyen de stimulation; en outre, elle exprime des tissus le sang qui y lan -
guissait, et elle active la circulation; mais la respiration y joue bien certainement
le rôle le plus-grand, à cause de l'importance de ses actes. Etant ainsi ranimée,
elle ranime aussi, la circulation qui va ensuite porter, avec plus d'activité aux
organes, un sang plus riche et plus abondant; aussi, après le bâillement et ses
pandiculations, voit-on succéder un sentiment de bien-être au sentiment d'em -
barras et de gêne qui les avait provoqués.
La cause du bâillement réside donc principalement dans une sensation
de malaise général et d'engourdissement qui amène le besoin de respirer large -
ment et d'une manière particulière. Ce besoin est senti par l'encéphale, qui réagit
sur les muscles pour les faire contracter convenablement. Mais une fois que cette
contraction est commencée, quoique exécutée par des muscles soumis à l'empire
de la volonté, elle s'achève, non seulement à l'insu de la volonté, mais bien sou -
vent malgré elle, par un entraînement impérieux et irrésistible. C'est donc sous
l'empire d'un pouvoir réflexe que s'exécute ce phénomène. Il est inutile d'expli -
quer par quel mécanisme la bouche s'ouvre largement et la poitrine se dilate len -
tement et, grandement; nous ferons seulement observer que cette bouche large -
ment ouverte ne correspond pas à la quantité d'air qui y est introduite; car sou -
vent, avec cette ouverture énorme, la respiration est suspendue, et l'inspiration ne
s'exécute pas. Aussi le bâillement complet est-il quelquefois longtemps à se faire
attendre, en ne s'effectuant que par une sorte d'alternative d'inspiration , de sus -
pension et même quelquefois d'expiration. Cependant l'inspiration finit toujours
par être grande et profonde. Mais , nous le répéterons, c'est plutôt pour donner
de l'activité aux organes de la respiration et consécutivement à ceux de la circu -
lation , que pour oxygéner une plus grande quantité de sang, dont rien ne prou -
ve la stase dans les cavités droites du coeur ».
- 1864 - Almire Lepelletier de la Sarthe publie son « Traité complet de
Physiognomonie ou l'homme moral positivement révélé par l'étude raisonnée de
l'homme physique avec des considérations sur les tempéraments, les caractères,
leurs infulences réciproques ». Le chapitre consacré au bâillement inquiète :
« Son but, entièrement instinctif, est de rétablir l'équilibre dans la respiration, l'a
mpliation des poumons, à la suite d'un ralentissement de ces phénomènes par des
influences dépressives morales ou physiologiques. C'est ainsi qu'il devient l'ex -
pression de l'ennui, de la crainte ou d'une préoccupation intérieure, quand il n'est
pas effectué par l'imitation ou par une affection nerveuse des plexus ganglion -
naires. Lors qu'il est habituel, on peut suposer chez le sujet : intelligence bornée,
sans initiative, esprit lent paresseux, inactif; caractère mou, faible indolent,
craintif, indifférent, mélancolique, ennuyeux, incapable d'une résolution éner -
gique, d'une entreprise longue, difficile ou périlleuse; quelque fois astucieux,
rusé, méditant le vol et la fraude, au cours des affaires, etc. »
- 1868 - Dans sa « Physiologie », François-Achille Longet insiste surtout
sur ce fait que le bâillement est involontaire. « Ce qui constitue le bâille -
ment, dit-il, ce n'est pas l’ouverture de la bouche, l'écartement de la mâchoire,
etc., mais bien la sensation qui le provoque et le spasme qui l'accompagne; pro -
duit aussi par une action réflexe du système nerveux central, il est indépendant
de la volonté, et s'il est possible de dissimuler quelques-unes de ses manifesta -
tions, il est presque impossible de l'étouffer complètement lorsque le besoin s'en
fait sentir ».
- 1868 - Hippolyte Brochin dans le tome VIII du « Dictionnaire
Encyclopédique des Sciences Médicales » sous la direction d’Amédé
Dechambre, consacre 4 pages au bâillement. Sa description contient de justes
observations : « D'après les théories physiologiques modernes, le bâillement est
un de ces actes réflexes dans lesquels le centre nerveux réagit contre une impres -
sion qui l’affecte. Une gêne existe à l'hématose, ou bien une quantité trop gran -
de de sang noir s'est accumulée dans les cavités droites alors au point, des
centres nerveux on éprouve une impression pénible qui détermine une longue ins -
piration. Quant à son mécanisme physiologique il n'est autre que celui de la res -
piration elle-même; ce sont les mêmes muscles qui y concourent, mais avec une
plus grande amplitude de mouvement, sinon avec plus de puissance, et avec ce
type spasmodique qui en constitue le caractère essentiel. En effet, pendant le
bâillement, le diaphragme, les muscles intercostaux internes et externes, les sca -
lènes, les sterno-cleido-mastoïdiens, les portions claviculaires des trapèzes, les
petits pectoraux, les sous-claviers, les grands dentelés, les rhomboïdes, etc, en
un mot, tous les muscles inspirateurs directs ou auxiliaires entrent en contraction
dans le premier temps du bâillement, ainsi que tous les muscles expirateurs tant
extrinsèques qu'intrinsèques dans le deuxième temps. De plus un grand nombre
des muscles de la face, les abaisseurs de la mâchoire, les dilatateurs des ailes du
nez et de la lèvre supérieure, les zygomatiques, les orbiculaires des paupières
etc., et enfin souvent la plupart des muscles extenseurs des membres entrent aussi
synergiquement en contraction ».
- 1873 - Sigismond Jaccoud associe bâillements et convulsions mais
confond, comme ses contemporains, épilepsie et hystérie : « La forme convulsi -
ve présente à la fois les symptômes de l'état hystérique, témoignage permanent
de l'ataxie cérébro-spinale, et des attaques de convulsions, manifestations tem -
poraires de l'hyperkinésie spinale. Ces attaques sont assez souvent précédées de
prodromes qui les devancent de plusieurs heures ou même d'un on deux jours ;
ce sont des frissons suivis de palpitations, de bâillements ou de pandiculations,
une courbature ou une fatigue douloureuse, une sensation pénible d'agitation
dans les jambes, des envies fréquentes d'uriner, un sentiment de constriction et
de pression à l'épigastre, dans la poitrine et dans le larynx; cette constriction
ascendante est comparée par la malade à une boule qui remonterait de la
région xiphoïdienne vers la gorge (boule hystérique); plus rarement des éclats
de rire sans motifs, une loquacité incessante, de l'agitation intellectuelle, de
l'incohérence dans l'idéation, des hallucinations même, sont les phénomènes
précurseurs de l'attaque ; celle-ci est dans tous les cas un acte réflexe provoqué
par une excitation, appréciable ou non qui met en jeu l'excitabilité morbide de
l'appareil spinal. Cette attaque présente deux variétés qui peuvent se succéder
chez la même malade; dans l'une la convulsion est localisée et tonique, dans
l'autre elle est générale et clonique. »
- 1888 - La publication de quelques observations de bâillements
incoercibles fait dire à Jean-Martin Charcot (Leçons du mardi à La
Salpétrière) : « A la vérité, toute l’ancienne séméiologie du bâillement me
semble aujourd’hui bien démodée; peut-être y aurait-il intérêt à la refaire ».
Voici une observation rapportée par JM. Charcot dans Les Mardis de La
Salpétrière mardi 23 octobre 1888 :
« Nous allons aujourd'hui, en commençant, procéder à l'examen d'une
malade qui est dans le service depuis six mois et dont, par conséquent, la mala -
die n'a pour nous rien d'imprévu. (Une jeune fille de dix-sept ans est introduite,
dans la salle du cours.)
Mr CHARCOT (indiquant un siège à la jeune malade): Mettez-vous là,
mademoiselle, en face de moi. (Aux auditeurs) : Regardez-la et tâchez de ne pas
vous laisser influencer, suggestionner ou intoxiquer, comme vous voudrez dire
par ce que vous allez voir et entendre.
C'est un acte quelque peu imprudent, sans doute, de la part d'un profes -
seur, que de commencer son cours en parlant du bâillement et de présenter un cas
où le bâillement est le phénomène le plus apparent. Car le bâillement est conta -
gieux, vous le savez, au premier chef et rien que d'entendre prononcer le mot de
bâillement, qui, dans les langues les plus diverses, vise à l'imitation onomato -
péïque de la nature, - sbadiqliaenento (ital.); yawning (angl.); gähnen (allem.), -
on se sent pris d'une envie de bâiller presque invincible.
Mais j'ose espérer qu'une fois prévenus, nous saurons résister, vous et
moi, aux suggestions qui nous menacent. Pendant que je dissertais, vous avez vu
et entendu notre malade déjà bâiller plusieurs fois ; chez elle, veuillez le remar -
quer, le bâillement est, en quelque sorte, rythmé, en ce sens qu'il se reproduit à
des intervalles toujours à peu près de même durée et assez courts, du reste. Sous
ce rapport, il s'est produit, depuis que la malade est entrée à l'hôpital, quelques
changements que je tiens à vous faire connaître.
A l'origine, en effet, il y a quatre ou cinq mois, elle bâillait environ huit
fois par minutes (480 bâillements par heure, soit 7.200 en quinze heures de
veille); aujourd'hui le nombre des bâillements est réduit à quatre dans le même
espace de temps, chaque bâillement occupe individuellement un temps assez
long. Autrefois chacun d'eux durait cinq ou six et même sept secondes; aujour -
d'hui, ils ne durent que trois ou quatre secondes au plus. Il s'est donc produit un
certain amendement à cet égard et le phénomène ne nous apparaît plus que sous
une forme atténuée. J'ajouterai que chaque bâillement se montrait double aupa -
ravant, composé de deux bâillements élémentaires, tandis qu'aujourd'hui il ne
s'agit plus en général que d'un acte de bâillement simple. Toutes ces particulari -
tés vous les lirez facilement sur les divers tracés, recueillis suivant la méthode
graphique, que je vous présente et qui sont relatifs à diverses époques de la mala -
die.
Ainsi vont les choses du matin au soir, sans interruption aucune, si bien
que le sommeil seul met trêve aux bâillements, il fut un temps, vous le reconnaî -
trez sur le tracé (fig. 2), où ceux-ci étaient tellement précipités, que les respira -
tions normales n'avaient, pour ainsi dire, pas le temps de se produire, et que le
bâillement, par conséquent, était le seul mode de respirer que la malade eût à son
service. Il fut un temps également où la toux, la toux nerveuse, alternait avec le
bâillement et l'on peut suivre sur le, schéma du tracé du 15 août (fig. 3), l'alter -
nance en quelque sorte mathématiquement régulière de la toux et du bâillement.
Aujourd'hui la toux a complètement cessé, et le bâillement régne seul, exclusive -
ment.
Pour ce qui est du bâillement considéré en soi, il ne diffère chez la mala -
de, en rien d'essentiel, du bâillement physiologique. Vous savez ce qu'est celui-ci:
ce n'est autre chose qu'une longue et profonde inspiration, presque convulsive,
pendant laquelle il se produit un écartement considérable de la mâchoire, sou -
vent avec flux de salive et sécrétion de larmes, phénomènes sur lesquels Darwin
insiste particulièrement, et suivi d'une expiration également prolongée et bruyan -
te. Physiologiquement, on assure que c'est un acte automatique nécessité par un
certain degré d'anoxémie, un besoin d'hématose des centres nerveux. Tantôt le
bâillement est simple, tantôt il est suivi ou s'accompagne de pandiculations, c'està-
dire de contractions musculaires presque générales.
Eh bien, ce n'est pas tant par l'intensité que par sa répétition presque
incessante que le bâillement, chez notre malade, s'éloigne de l'état normal, on
peut même dire que chez elle les bâillements se montrent relativement modérés
dans leur intensité, qu'ils ne s'accompagnent par exemple, habituellement pas de
pandiculations et presque jamais - cela arrive cependant quelquefois - d'une
sécrétion de la salive ou des larmes.
Vous avez sans doute prévu, après ce que je viens de vous dire, que nous
sommes ici dans le domaine de l'hystérie, et il n'est pas sans intérêt de relever une
fois de plus cette régularité singulière, ce rythme qui, chez notre malade, marque
le retour des bâillements: rythme et cadence, voilà un caractère propre à nombre
de phénomènes hystériques, et bien des fois j'ai saisi l'occasion de vous le faire
remarquer. Dans la chorée rythmée, en particulier, il est si accentué qu'un maître
de ballet pourrait noter et écrire les mouvements étranges, souvent fort com -
plexes, qu'exécutent les malades lorsqu'ils sont sous le coup de leur accès. Il y a
là, comme il est dit dans Hamlet, « de la méthode, bien que ce soit de la folie ».
La toux, les mugissements, les aboiements hystériques se prêtent naturellement
aux mêmes considérations.
Je crois bien qu'on peut affirmer que tout bâillement, se reproduisant à
des intervalles réguliers, comme cela se voit dans notre cas, est un phénomène
hystérique ; mais il ne faudrait pas croire que tout bâillement morbide quel -
conque soit nécessairement de cette nature. Ainsi, M. Féré, tout récemment, a
publié dans la Nouvelle Iconographie de la Salpêtrière, no 4, juillet et août 1888,
un cas de bâillements occupant les intervalles des accès chez un épileptique.
Je dois ajouter que le bâillement pathologique, phénomène nerveux par
excellence, n'appartient pas exclusivement à la catégorie des maladies nerveuses
proprement dites. L'ancienne séméiologie s'attachait beaucoup aux bâillements
morbides considérés comme signes pronostiques dans les maladies aiguës : ainsi,
pour Roederer, les bâillements survenant à la fin de la grossesse devaient faire
redouter la fièvre puerpérale! Que dire des bâillements chez les apoplectiques ?
Bien qu'ils reproduisent, au milieu des symptômes comateux un phénomène qui,
volontiers, précède et suit le sommeil naturel, je les croirais, en pareil cas, si j'en
juge par mon expérience propre, plutôt de mauvais augure.
À la vérité, toute cette ancienne séméiologie du bâillement me semble
aujourd'hui bien démodée; peut-être y aurait-il intérêt à la refaire. Pour le
moment, j'ai voulu relever seulement que tout bâillement pathologique n'est pas
nécessairement un bâillement hystérique, et, à ce propos précisément, je voudrais
signaler encore que le retour fréquent des bâillements pendant les périodes
d'amorphinisme pourrait contribuer à révéler l'existence de la pratique réguliè -
re des injections de morphine chez un sujet qui, ainsi que cela arrive plus souvent
qu'on ne le pense, voudrait tromper le médecin en la tenant cachée.
Mais il est temps d'en revenir au sujet que nous avons sous les yeux.
J'affirme que le bâillement est chez elle un phénomène hystérique : cela, sans
doute vous parait déjà fort vraisemblable; mais il nous reste encore cependant à
démontrer régulièrement qu'il en est réellement ainsi.
La question qui se présente à nous en ce moment, est celle-ci : le bâille -
ment est-il, chez notre malade, un symptôme solitaire ? En d'autres termes : l'hys -
térie est elle, chez elle, monosymptomatique, comme j'ai coutume de la dire en
pareil cas, c'est-à-dire marquée, révélée exclusivement par un symptôme unique,
à savoir, dans l'espèce. le bâillement ? - Cela pourrait être, pareille chose arrive
fréquemment pour la toux, l'aboiement, le hoquet, les bruits laryngés divers, tous
phénomènes connexes au bâillement. Je dirai même que, souvent, il paraît y avoir
une sorte d'antagonisme entre les phénomènes d'hystérie locale, comme on les
appelle quelquefois, et les phénomènes hystériques vulgaires, tels que: hémi -
anesthésie, ovarie, attaques convulsives, etc.
En pareil cas, il peut y avoir, parfois, pour le diagnostic, des difficultés
vraiment sérieuses. Cependant, même dans ces cas, la monotonie même des acci -
dents, leur retour systématique à des intervalles mesurés, toujours les mêmes,
l'impossibilité de les rattacher à une affection quelconque, autre que la névrose
hystérique, et bien d'autres circonstances encore qu'il serait trop long d'énumé -
rer, permettent presque toujours de les reconnaître pour ce qu'ils sont.
Mais, chez notre sujet, nous ne rencontrerons même pas les difficultés auxquelles
je viens de faire allusion car, chez elle, les phénomènes hystériques les plus
variés, les plus caractéristiques se sont, en quelque sorte, donné rendez-vous, de
façon à dissiper toutes les obscurités. C'est ce qui ressortira de l'énoncé que je
vais faire de ce qui me reste à dire concernant l'histoire clinique de cette malade.
Je vous rappellerai que notre jeune malade est aujourd'hui âgée de dixsept
ans. Considérons d'abord les antécédents héréditaires, car, ainsi que j'ai eu
bien souvent l'occasion de le répéter, en matière de pathologie nerveuse l'obser -
vation du malade qu'on a sous les yeux ne saurait être considérée que comme un
épisode; il faut la compléter, si faire se peut, par l'histoire pathologique de la
famille tout entière. Or, voici ce que les investigations dirigées dans ce sens nous
font reconnaître : père inconnu; cela est déjà quelque chose, car il n'est pas,
moralement, tout à fait normal d'abandonner un enfant dont on est le père; quoi
qu'il en soit, voilà tout un côté de la famille qui échappe à notre étude. Rien à
noter, paraît-il, chez la mère, en fait de phénomènes nerveux. Il n'en est pas de
même pour ce qui concerne la soeur de la malade. Il est même très intéressant de
relever, chez celle-ci l'existence, vers l'âge de dix-huit ans, d'un hoquet très tena -
ce, de longue durée. Hoquet et bâillement, ce sont là, remarquez-le bien, des phé -
nomènes de la même série.
Les antécédents personnels sont plus riches : si, en effet, on remonte
dans le passé, on peut dire que les accidents nerveux d'aujourd'hui ne sont, en
quelque sorte, que la réédition, sous une forme nouvelle, d'accidents antérieurs.
De trois à huit ans, elle a donc été fort précoce sous ce rapport, elle a
été sujette à des attaques de nerfs accompagnées de perte de connaissance. Ces
attaques se reproduisaient quelquefois presque sans cesse et sans trêve pendant
une période de vingt-quatre heures. Evidemment, il s'agissait là non pas d'at -
taques comitiales, mais bel et bien d'attaques hystériques de la grande forme hys -
téro-épilepsie. Une affection, désignée sous le non de chorée, a paru également
vers cette époque et elle a occupé la scène pendant trois mois. De l'âge de neuf
ans jusqu'à l'époque présente, les troubles nerveux s'effacent complètement. Ils
ont reparu en mai dernier, sans cause spéciale apparente, sous la forme suivan -
te: ce fut d'abord un enrouement bientôt suivi d'une toux sèche presque incessan -
te pendant la veille et s'arrêtant seulement pendant le sommeil pour reparaître le
matin dès le réveil. Les nuits, du reste, étaient fort agitées et plusieurs fois la
malade s'est réveillée à terre hors de son lit. Puis apparurent les premiers bâille -
ments qui d'abord, alternèrent avec les quintes de toux, et ensuite régnèrent seuls
se répétant alors environ huit fois par minute. Depuis le mois d'octobre, les
choses se sont réglées ainsi qu'il suit : quatre par minute se reproduisant avec
cette régularité sur laquelle j'ai déjà appelé votre attention.
Il n'y a pas longtemps que les phénomènes de l'attaque convulsive vul -
gaire sont venus se surajouter aux bâillements et je dois vous prévenir que je ne
considère pas cette intervention de l'attaque convulsive comme marquant un
empirement dans la situation. Je vous ai déjà laissé entrevoir que la toux comme
le bâillement hystériques ne sauraient, en général, coexister avec l'attaque; l'un
exclut l'autre jusqu'à un certain point. Et, à tout prendre, les phénomènes de
l'hystérie convulsive vulgaire, régulière, sont bien moins tenaces, moins inacces -
sibles que ne le sont, dans leur monotonie désespérante, la toux, l'aboiement et
aussi le bâillement. Il s'agit là, en somme, d'un de ces cas où il avantage si faire
se pouvait, ainsi que la bien montré M. le Pr Pitres, à favoriser le développement
des attaques, dans l'espoir de changer le cours des choses et de rendre la mala -
die dans son ensemble, plus accessible à influence des moyens thérapeutiques.
Pour le moment, les attaques, chez notre sujet, sont, en quelque sorte, à
l'état rudimentaire. Tout à coup la malade ressent des étouffements, il lui semble
qu'une boule lui monte du creux épigastrique à la gorge; puis surviennent des
bourdonnements d'oreilles, des battements dans les tempes. Il est intéressant de
remarquer qu'au moment où ces phénomènes apparaissent, les bâillements ces -
sent, momentanément (antagonisme entre les attaques et les bâillements).
Souvent les choses ne sont pas poussées plus loin; cependant quelquefois il y a
rigidité convulsive des membres, perte de connaissance qui peut durer un quart
d'heure et plus. Souvent, la malade, après les attaques, tombe dans un profond
sommeil. Voilà certes une série d'accidents qui, au premier chef, révèlent l'hysté -
rie. Mais ce n'est pas tout : les stigmates permanents sont, chez notre sujet, par -
faitement accentués et caractéristiques. Je me bornerai à en faire l'énumération
sommaire :
1°) Anesthésie cutanée très accentuée sur toute l'étendue du membre supérieur
droit, répandue sur le tronc en avant et en arrière[...]
2°) Abolition presque absolue du goût et de l'odorat des deux côtés;
3°) Diminution de la sensibilité pharyngée;
4°) Dyschromatopsie du côté droit : le rouge et le jaune sont seuls perçus nette -
ment;
5°) Enfin il existe un rétrécissement du champ visuel à peu près égal des deux
côtés.
Inutile d'insister : il est clair que les accidents divers que présente notre
malade sont hystériques et que tout, chez elle, est hystérique. Quel pronostic dans
ce cas ? Il y a des ressources: à un âge plus avancé, chez la femme, l'hystérie
accentuée est beaucoup plus tenace, plus persistante, quelques fois incurable. Je
me réserve de vous exposer, dans une autre occasion, le traitement que dans ce
cas, je me propose de mettre en oeuvre; actuellement, je veux diriger votre atten -
tion sur un autre côté de la question ».
L’interprétation de JM. Charcot ne peut plus être admise aujourd’hui.
Les anomalies de l’examen clinique relaté sont en faveur d’une tumeur de la selle
turcique ou sus-jacente retentissant sur le chiasma optique. Les salves de bâillements
révèlent ici, probablement, une hypertension intra-crânienne d’origine
tumorale, précédée d’épisodes convulsifs. D’autres observations sont rapportées
par Jules Déjérine et Georges-Edouard Gilles de la Tourette, élèves de JM.
Charcot dans le tome III de la « Nouvelle Iconographie de La Salpêtrière »;
l’hystérie est, à cette époque, le diagnostic retenu pour expliquer ces troubles bien
qu’il existe, à chaque fois, des déficits neurologiques évocateurs de tumeurs intra-
crâniennes.
- 1889 - Henri-Etienne Beaunis, à l'aube de la psychologie, propose dans
son livre « Les sensations internes » un lien entre bâillement et sommeil : « Je
rangerai dans cette catégorie (cf besoins d'inaction et de repos) les besoins qui
dérivent de l'exercice prolongé ou exagéré de certaines fonctions. En tête se trou -
ve celui qui traduit la fatigue de tout l'organisme ou du moins de ses fonctions de
relation, le besoin de sommeil. Ce besoin de sommeil s'annonce par un certain
nombre de sensations, démangeaisons et lourdeur des paupères supérieures,
picotements légers de la conjonctive, engourdissement de la sensibilité générale
et des sens spéciaux, sensations des muscles sus-hyoidiens qui précèdent le
bâillement, pesanteur des membres et de la tête, obnubilation légère de l'intelli -
gence et peu à peu le sommeil arrive sans qu'on puisse préciser le moment exact
où il commence. Les causes qui déterminent ce besoin de sommeil sont aussi peu
connues que celles du sommeil lui-même; mais il faut encore remarquer que les
sensations qui l'accompagnent débutent par les paupières et sont probablement
de nature musculaire. La physiologie de ce besoin se confond avec la physiolo -
gie même du sommeil pour laquelle je ne puis que renvoyer aux traités de phy -
siologie...»
- 1901 - A Bordeaux, René-Frédréric Trautmann soutient sa thèse de
doctorat en médecine, le 20 décembre 1901, premier ouvrage complet, en français,
sur le bâillement. Après un long chapitre historique brossant une fresque
détaillée des médecines grecques, latines, et de l’Europe du moyen-âge jusqu’au
XIX° siècle, avec de nombreux passages en latin, il est le premier à détailler une
physiologie plus contemporaine. Il décrit précisément les muscles concernés au
niveau de la face, du cou et du thorax, l’ouverture majeure du pharyngo-larynx
avec les mouvements de descente-ascension successifs des cartilages. Il déduit de
la profondeur de l’inspiration que le bâillement sert à améliorer l’hématose. Il
signale la luxation de la mâchoire comme complication. Il appuie ses dires sur des
publications allemandes « Lehrbuch des Nervenkrankheiten » de Eulenburg
(1878), « Uber das nachahmende Goehnen » de Reinbold (Berlin 1841).
Il aborde la contagiosité du bâillement en citant A. Richerand « la
mémoire du soulagement que procure la longue inspiration qui constitue le
bâillement, le souvenir du bien être qui succède à l’impression que l’on éprouvait
auparavant, nous porte involontairement à répéter cet acte toutes les fois qu’une
autre personne l’exécute devant nous ». Il voit la contagiosité comme une imitation
instinctive. Sa thèse se poursuit par une longue énumération de causes de
bâillements répétitifs anormaux : fièvres, apoplexies, accouchements et, comme
l’école de JM. Charcot, présente des observations qualifiées d’hystérie. Ce travail,
le plus complet jamais publié, n’aura de suite qu’en 1959 montrant l’absence
d’intérêt des auteurs francophones pour le bâillement pendant plus d’un demisiècle.
- 1905 - Mario Bertolotti, à Turin, décrit les mouvements associés à l'hémiplégie.
Il décrit une observation exceptionnelle de tuberculome du tronc cérébral,
responsable d'une hémiplégie avec parakinésie brachiale oscitante, chez une
jeune fille de 14 ans. Pierre Marie et André Léri reprendont sa publication, en
1911, dans leur présentation des mouvements anormaux associés à l'hémiplégie
parue dans le « Nouveau Traité de médecine et de thérapeutique deBrouardel,
Gilbert, Thoinot ».
- 1921 - La pandémie de grippe évoluant pendant la première guerre
mondiale a été la source de nombreuses encéphalites dite d’Economo. Les
séquelles multiformes présentées par les survivants comprennent des mouvements
anormaux : rire spasmodique, hoquet, bâillements. Ainsi en 1921, JA.
Sicard et A. Paraff publient, dans les « Bulletins et Mémoires de la Société
Médicale des Hôpitaux de Paris », un article « Fou rire syncopal et bâillements
au cours de l'encéphalite épidémique » où ils décrivent des observations d’états
léthargiques associés à des salves de bâillements répétées accompagnés de pandiculation.
Des atteintes des noyaux gris centraux en sont probablement la cause.
G. Crouzon et Ducas (1928) , G. Guillain et P.Mollaret (1932) rapporteront successivement
d'autres cas de séquelles d'encéphalite avec présence de bâillements
et d'accès de somnolence diurne.
- 1937 - Paul Delmas-Marsallet présente dans la revue « Oto-Neuro-
Ophtalmologie » un article titré « Le signe du bâillement dans les lésions du cerveau
frontal ». Il y décrit cinq observations de bâillements incoercibles révèlant
soit des hématomes frontaux soit des tumeurs frontales. Il propose de retenir le
bâillement incoercible comme signe clinique d’hypertension intra-crânienne, ce
qui reste vrai.
- 1946 - Paul Heusner rédige, en anglais, dans « Physiological Review
», la première synthèse depuis celle de Trautmann en 1901. Les notions de phylogenèse
émergent pour la première fois. Une description précise des différents
temps du bâillement et les horaires quotidiens sont scientifiquement mesurés. Le
tronc cérébral et les noyaux gris centraux apparaissent comme à l’origine du
bâillement, après des observations de bâillements chez des nouveaux-nés anencéphales,
où lors de parakinésie brachiale chez l’hémiplégique.
- 1959 - Jean Barbizet publie en français et en anglais la première revue
complète sur le bâillement. Il décrit les premiers travaux de P. Passouant qui, par
électrostimulation de l’hypothalamus, déclenche des bâillements expérimentaux
chez le chat. Alors que la parakinésie involontaire du bras paralysé d’un hémiplégique
est rappelée, il signale l’observation insolite de D. Furtado : le mouvement
passif du bras paralysé d’un malade atteint de poliomyélite déclenche des
bâillements, cas jamais retrouvé depuis.
- 1962 - A. Montagu écrit un article dans le « JAMA », toujours cité, où
il propose pour la première fois le concept du bâillement stimulant la vigilance,
tout en attribuant la baisse de celle-ci à un déficit d’oxygènation cérébrale.
- 1965 - Jean Boudouresque essaie une synthèse des connaissances pour
« l’Encyclopédie Médico-Chirurgicale ». Reprenant le concept ancien de bâillement
équivalent d’un acte respiratoire modifié, il indique clairement le diencéphale
et le tronc cérébral comme lieu d’origine. Après un catalogue complet des
causes d’excès de bâillements, il conclut par « Le bâillement représente le signe
le plus évocateur d'une souffrance méso-diencéphalique; sa valeur pronostique
est considérable: il est un synonyme de gravité ».
- 1967 - Des pharmacologues publient les premiers travaux de déclenchement
expérimental du bâillement qui se révèle constamment associé à l’érection
et souvent les étirements chez le rat, le chat, le singe Mongabé. GL. Gessa et
coll publient dans « La Revue Canadienne de Biologie » les résultats de l’injection
intra-cérébrale d’ACTH, hormone hypophysaire stimulant la sécrétion de
cortisol et d’autres stéroïdes du cortex surrénalien. L’ACTH, peptide de 41 acides
aminés, est produite à partir d’un précurseur (pro-opiomélanocortine ou POMC)
et agit au niveau du noyau paraventriculaire de l’hypothalamus. Or la POMC est
également précurseur d’autres protéines hormonales comme l’alpha MSH, hormone
stimulant la mélanogénèse, qui se révèleront inductrices de bâillements
après injections corticales.
- 1980 -Le rôle central du noyau paraventriculaire de l’hypothalamus
sera précisé par les travaux de A. Argiolas, et MR. Melis en Italie, R. Urba-
Holmgren et B. Holmgren au Mexique, renouvelant l’approche des sytèmes
dopaminergiques et cholinergiques cérébraux.
- 1980, 1990 - Les psychologues américains R. Provine, et R.
Baenninger publient les premiers travaux scientifiques d’étude comportementale
du bâillement en prenant leurs étudiants comme population d’observation. Sans
qu’il semble y avoir lien ou concertation, l’éthologie avec BL. Deputte en France,
F. De Waal aux USA décrit les différents type de bâillements observés chez les
primates non humains, notamment l’existence de bâillements testostérone dépendants
chez les mâles dominants d’un groupe.
En médecine humaine, aux côtés de cas cliniques liés à différentes
pathologies neurologiques, comme il en est rapporté depuis le milieu du XIX°
siècle, la fin du XX° siècle voit l’apparition de bâillements iatrogènes, témoins de
la consommation des psychotropes puissamment efficaces en modifiant les équilibres
des neuromédiateurs cérébraux.



 

Pourquoi l’alliance se porte sur l’annulaire ?

message mignon  de Claudine

concernant l'Histoire et la Neurologie ...
 

Le 1r doigt de la main s’appèle le pouce, c’est celui qui vient en opposition avec tous nos autre doigts.
Le 2è doigt s’appèle l’index, ensuite nous avons le majeur, puis l’annulaire et enfin le 5è, l’auriculaire.

Le 4è doigt de la main s’appèle l’annulaire car c’est le doigt sur lequel on porte un anneau, en l’occurrence, l’alliance.

Mais pourquoi l’alliance se porte à ce doigt ?

L’origine de cette pratique nous vient de l’Asie, plus précisément de Chine.

Pour les chinois, chaque doigt représente une partie de votre famille proche, ainsi :

  • Le pouce symbolise vos parents
  • L’index symbolise vos frères et soeurs
  • Le majeur symbolise vous-même
  • L’annulaire symbolise votre conjoint(e)
  • L’auriculaire symbolise votre descendance, vos enfants.

Faites ce test.

Rapprochez vos 2 mains, paume contre paume, puis pliez les majeurs à l’intérieur, au milieu de vos 2 mains comme sur l’image ci-dessous :

mains

Maintenant, essayez de décoller vos pouces, vos parents. Vous allez y arriver car vos parents ne sont pas destinés à rester toute votre vie avec vous.
Recollez les pouces et essayez maintenant avec vos index, vos frères et soeurs.Vous allez y arriver car vos frères et soeurs sont destinés à fonder leur propre famille.
Recollez les index et faites la même expérience avec vos auriculaires, là aussi vous allez y arriver car vos enfants ont destinés à fonder leur propre famille.
Recollez les auriculaires puis  essayez maintenant avec nos annulaires. Vous serez surpris de constater que vous n’y arriverez pas . Quoi qu’il arrive, vous resterez attaché à votre conjoint(e), « Pour le meilleur, comme pour le pire ».

Eric Kandel : le Nobel pour ses découvertes des mécanismes de la mémoire

En 1939, à 9 ans, Eric Kandel doit quitter Vienne et émigrer aux États-Unis pour échapper aux persécutions nazies. Dans son autobiographie, parue en mars 2006, il écrit : "Après l'holocauste, la devise des juifs était : 'Ne jamais oublier !' [...] Mes recherches sont consacrées aux fondements biologiques de cette devise, aux processus cérébraux qui nous rendent capables de mémoire." Ses travaux sur les bases moléculaires de la mémoire à court et à long terme sont l'aboutissement d'un long parcours qui l'a d'abord fait passer par la littérature, la psychanalyse et la médecine. Ses recherches montrent que l'apprentissage et le savoir, c'est-à-dire la formation d'un souvenir, entraînent une modification morphologique et fonctionnelle des structures synaptiques.

"À la recherche de la mémoire" (voir aussi bibliographie) : 

www.youtube.com/embed/cIUcb7BKFWw

 

 conférence TED :

 www.youtube.com/embed/Jyc7FIglkHI 


 

Galvani : à l'origine de la neurophysiologie

Luigi Galvani's monument in Piazza Luigi Galvani (Luigi Galvani Square), in Bologna

des expériences de Galvani à la pile de Volta

 http://infoindustrielle.free.fr/Histoire/Fiches/Galvani.htm


 

 

Hans Berger: Lights and Shadows of the Inventor of Electroencephalography

 

 
 

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Most of us who have worked in EEG and have come across the biography of Hans Berger, the father of electroencephalography, have found it passionate. Much has been written and still we don’t know many details about the peculiar life of one of the most relevant among scientists and inventors of the 20th century. Through this post I will try to summarize what I have recently read in articles and reviews about Berger’s life, and if you want to know a little more about Berger’s story and the beginning of electroencephalography I recommend you to read the following open access papers 12.

Hans Berger was born in 1873 son of the chief physician of the regional asylum in Coburg, Germany. His childhood appears to be quiet and happy and when he graduated at 18 he moved to Berlin to pursue a career in mathematics, aiming to become an astronomer. He was used to the traditional quiet life of Coburg and it seems that his adaptation to the vibrant Berlin of the end of the 19th century was not easy for the young Berger. That’s why after a year in Berlin he decided to join the army for a one year military service in artillery. It is in 1892 during this period when an event occurred that completely changed his life.

During a military training exercise, while mounted on horseback, Berger’s horse suddenly reared throwing him to the ground just in front of the wheel of an artillery cannon. The horse pulling the cannon stopped just at the last second and Berger escaped from a certain death. That same evening he received a telegram from his family, that hadn’t contacted him since he joined the army, inquiring him about his wellbeing. It was from his sister, who was particularly close to him and had been overwhelmed that morning by a feeling that something terrible had happened to her brother and convinced her family to urgently contact him.

Berger got obsessed with this incident which he interpreted as a mental connection between him and his sister, and years later he would write in his diary “It was a case of spontaneous telepathy in which at a time of mortal danger I transmitted my thoughts”. On completion of his military service he resumed his studies at Jena University switching to medicine as a starting point of brain understanding, focusing his career afterwards in psychiatry and neurology.

His first efforts of recording the electrical activity of the brain were a complete disaster and that’s why in 1920 Berger took up yet another physiological technique: electrical stimulation of the brain applying weak electrical currents in the surface of the brain, but never forgetting his initial goal: measuring the electrical activity generated by the brain.

In 1924 after an electrical stimulation session Berger decided to switch the electrodes from the electrical stimulator to a modified galvanometer, generally used to measure electrocardiogram recordings, and there was his first hint of success when continuous oscillations appeared in the galvanometer.

The measured result was blurred and noisy, and for many people meaningless but it was the starting point of electroencephalography. After this success Berger improved his method trying different electrodes and galvanometers obtaining finally what he had been seeking for years, measuring the electricity generated by the brain.

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By 1928 Berger had prepared and adapted the necessary equipment to measure quality EEG that revealed distinct patterns of electrical activity (waveforms) depending on the physiological state, and by this time he was ready to make his discovery available to the public. In 1929, after hundreds of recordings where similar waveforms related to the same mental tasks, 5 years after his first human EEG recording, Berger set aside his doubts publishing his first paper demonstrating the technique for recording the electrical activity of the human brain from the surface of the head, “On the human electroencephalogram”. Over the next decade Berger continued studying the electroencephalography technique discovering the alpha and beta waves and setting the neurophysiological foundations of the human EEG. His findings were met with incredulity by the medical and scientific community and it wasn’t until 1935 when he finally gained international recognition.

With Hitler’s rising in 1934 and World War II Berger’s story started being contradictory. Some biographers argue that in 1938, at the age of 65, he was forced into retirement due to his tense relationship with the Nazi regime. On the other hand some other biographers such as Dr. Zimmermann, a medical historian at the University of Jena, have found evidence that Berger was a member of the SS and had not been forced into retirement but had served on the “Court for Genetic Health” that imposed sterilizations, with the supporting fact that his diaries contained anti-Semitic comments.

During the 1940’s Berger’s health deteriorated, suffering chronic heart problems and severe skin infections. He sank deep into a depression committing suicide in June 1941. Apart from his political implications, which are still unclear, we have much to thank to this visionary responsible for discovering and measuring the voltage fluctuations of the human brain.

- Theory and evolution of electroencephalographic

http://pdf.lu/3K2W

 

- Hans Berger   from psychic energy to the EEG

2  http://pdf.lu/1EY2

 


 

 

 

Wilder Penfield (1891-1976) : l'idée de la neurochirurgie fonctionnelle

 

Wilder Penfield, professeur de neurologie et de neurochirurgie à McGill« Wilder Penfield était un grand chirurgien et un grand savant, mais aussi un être humain d'encore plus grande valeur. »
Sir George Pickering, titulaire de la chaire de médecine Regius, Université d’ Oxford

Wilder Penfield, professeur de neurologie et de neurochirurgie à l’Université McGill, a révolutionné notre connaissance du cerveau. Avec l'aide de ses collaborateurs, il perfectionne et étend une technique chirurgicale audacieuse apprise de son maître allemand, Otfried Foerster. Cette technique dite « de Montréal » consiste à administrer une anesthésie locale au patient pour lui permettre de rester éveillé et de décrire ses réactions pendant que le chirurgien stimule différentes zones de son cerveau.

Penfield applique cette méthode au traitement de l’épilepsie et se sert des données recueillies lors de centaines d'interventions pour dresser des cartes du cortex cérébral (surface du cerveau). Il cartographie ainsi exactement pour la première fois les zones corticales associées au langage. Il découvre également que la stimulation des lobes temporaux éveille chez le sujet des souvenirs d’une netteté surprenante, preuve du fondement physique de la mémoire.

Boursier de la Fondation Rhodes, Wilder Penfield fait une partie de ses études et est interne à Oxford, à Johns Hopkins et dans d'autres établissements aux États-Unis et en Angleterre avant de revenir se fixer aux États-Unis en 1921, plus précisément à l'Université Columbia et au Presbyterian Hospital.

Dès le début de sa carrière, Penfield cherche à améliorer la pratique de la neurochirurgie. « La neurochirurgie est une terrible profession », déclare-t-il en 1921. « Si je ne croyais pas que les choses vont s'améliorer de mon vivant, j'en viendrais à la détester. »

Recruté à New York par l'Université McGill en 1928, Penfield arrive à Montréal animé d'une vision : créer un institut où cliniciens et chercheurs pourront se côtoyer et collaborer. Il persuade la Fondation Rockefeller de financer la construction de l'Institut neurologique de Montréal, qu'il inaugure comme directeur en 1934, l'année même où il obtient la citoyenneté canadienne.

Clinicien et chercheur pionnier renommé au Canada et à l'étranger pour ses réalisations qualifiées de « presque miraculeuses » par le Globe and Mail, le Dr Penfield est aussi perçu par ses patients et ses collègues comme un être d'une intégrité et d'une humanité profondes.

Ses rapports avec Sir William Osler, médecin légendaire et ancien professeur de McGill, ont peut-être amené le Dr Penfield à adopter ses vues holistiques. Le neurochirurgien en lui est fasciné non seulement par le fonctionnement du cerveau, mais aussi par l'influence que celui-ci exerce sur l'esprit et la personnalité. « Le propos de la neurologie, » affirme-t-il en 1965, « est de comprendre l'homme lui-même. »

Penfield attribuait son succès à « sa ténacité à atteindre ses buts ». Cette ténacité lui a permis d'élargir notre compréhension du fonctionnement du cerveau. À l'INM, il a créé l'un des plus grands centres de recherche en neurosciences du monde.


 

Le cerveau d’Einstein était-il spécial ?

 

 

 

A part, peut-être, celui de Lénine, aucun cerveau n'a été aussi étudié que celui d'Albert Einstein, parangon moderne du génie humain. Et ce contre sa volonté ! Le Prix Nobel de physique 1921 avait en effet demandé que son corps soit incinéré et ses cendres dispersées en un lieu tenu secret pour ne pas devenir un objet de culte. Mais Thomas Harvey, le médecin qui, en 1955, pratiqua l'autopsie du savant, décida de passer outre – Einstein pouvant difficilement se plaindre à ce moment-là – et de prélever l'encéphale du chercheur le plus emblématique du XXe siècle.

 

Trente ans durant, on n'en entendit plus vraiment parler, jusqu'à ce que, en 1985, Harvey et trois collègues publient, dans Experimental Neurology, une étude affirmant qu'à un endroit particulier du fameux cerveau, la proportion entre les neurones et les cellules gliales qui les environnent, les protègent et les alimentent était bien différente de celle que l'on retrouve dans un cerveau "normal". Pour résumer, cet article fut le premier d'une longue série tendant à prouver que si Einstein était génial, il le devait à un cerveau spécial. Mais était-ce vraiment le cas ?

C'est la question que pose le neurologue américain Terence Hines dans une contre-étude assez impitoyable et à la limite du caustique parue dans le numéro de juillet de Brain and Cognition. Il a passé au peigne fin les travaux publiés par le passé sur le cerveau d'Einstein et les trouve tous... insuffisants, soit dans leur méthodologie, soit dans leur traitement statistique, soit dans l'interprétation des résultats. Ainsi, pour l'étude de 1985, il souligne que sept critères (nombre de neurones, nombre de cellules gliales, etc) étaient examinés pour quatre régions différentes du cerveau. Sur ces 28 tests, seul un a donné un résultat significativement différent de la "normale". Sur le plan statistique, ce n'est absolument pas une surprise et il est fort probable que n'importe quel encéphale obtiendrait, sur un si grand nombre de critères, un résultat analogue ! D'une certaine manière, l'article de 1985 est tombé dans un biais de publication en ne mettant pas l'accent sur les 27 résultats conformes à la norme.

De plus, toujours au sujet de la même étude, Terence Hines souligne que l'âge moyen des personnes ayant fourni les cerveaux "normaux" était nettement inférieur à celui d'Einstein au moment de sa mort et que les détails manquent sur l'état neurologique de cet échantillon de contrôle... Le chercheur souligne par ailleurs que si Thomas Harvey s'était longtemps abstenu de publier quoi que ce soit sur le cerveau du grand physicien, c'est parce que, de son propre aveu, ses travaux n'avaient "montré aucune différence importante avec des sujets normaux". Autre biais de publication.

Terence Hines n'est pas plus tendre avec les études publiées sur la morphologie du cerveau einsteinien, qui furent réalisées uniquement à partir... des photos prises par Harvey. Ce dernier ayant par la suite découpé le fameux encéphale en petits cubes, il n'était en effet plus possible d'analyser les circonvolutions et les sillons délimitant les grandes zones du cortex. Ces conditions particulières introduisent un autre biais : tous les chercheurs ayant travaillé sur ces images savaient de quel cerveau il s'agissait et ne l'analysaient donc pas en aveugle, comme il est préférable de le faire. Il leur était donc "aisé" de distinguer des particularités au niveau de tel ou tel lobe et de les mettre en relation avec tel ou tel élément biographique d'Einstein : son intelligence se lit ici, sa pratique du violon a développé ça, son don pour les mathématiques se traduit là, son célèbre retard de langage, enfant, se voit ici, etc.

Pour Terence Hines, il s'agit de corrélations construites a posteriori qui en disent plus sur les personnes qui analysent que sur l'objet analysé. Il imagine ainsi que l'on prenne un cerveau "normal" pour le comparer à cent autres. Etant donné les variations individuelles aléatoires des circonvolutions, on trouverait obligatoirement des différences avec la moyenne du groupe témoin. Mais comment les interpréterait-on ? "Si on croyait au préalable que le cerveau testé était celui d'un individu doté de capacités cognitives spéciales (...), il serait facile de voir des corrélations entre la morphologie du cerveau et ces capacités, même si aucune d'entre elles n'avait réellement existé", écrit Hines. Ce dernier conclut qu'aucune des nombreuses études réalisées sur le cerveau d'Einstein ne prouve que ce dernier ait eu quoi que ce soit de spécial, ce qui conduit le chercheur à inventer le terme de "neuromythologie" pour décrire ce désir de trouver des bases physiologiques au génie d'une icône scientifique. Comme si le père de la relativité devait n'être rien d'autre que la somme de ses neurones et non pas un homme de culture...

Enfin, Terence Hines souligne que s'il est pertinent de chercher des différences entre les cerveaux de deux groupes (par exemple, des bilingues avec des monolingues), l'exercice s'avère bien plus délicat sur le plan statistique lorsque l'on veut comparer la matière grise d'un individu donné avec celle d'un groupe contrôle. Finalement, le problème avec le cerveau d'Einstein, c'est qu'il n'y en a qu'un.

Pierre Barthélémy 


 

Bégaiement et autres maladies fonctionnelles de la parole

Pourquoi il faut enseigner la médecine évolutionniste

 

LE MONDE SCIENCE ET TECHNO 03.2014 

La médecine évolutionniste n’est pas une nouvelle spécialité médicale, ni une fantaisie clinique ou thérapeutique alternative, il s’agit d’un outil conceptuel pour l’étude des maladies, de leurs origines lointaines, de leurs répartitions et de leurs variations.

Les sciences de l’évolution regroupent toutes les disciplines de la biologie qui s’intéressent à l’adaptation des individus et à la transformation progressive des populations dans leur environnement. Depuis la théorie du transformisme de Lamarck, celle de la sélection naturelle de Darwin et la découverte de l’ADN, il y a eu les progrès fulgurants de la génomique et de la biologie moléculaire et, plus récemment, la découverte des mécanismes épigénétiques de notre plasticité phénotypique, c’est-à-dire les processus non génétiques à l’origine des adaptations et inadaptations de nos organismes aux changements environnementaux. Il faut bien parler au pluriel des sciences de l’évolution, car elles sont devenues une mosaïque de secteurs de recherche très prometteurs dans tous les domaines de la biologie.

Curieusement, la médecine est restée à l’écart de cette effervescence pour de multiples raisons liées à son histoire et à son obligation d’agir sur des pathologies où l’urgence est sans rapport avec la temporalité d’une « pensée évolutionniste ». Les sciences de l’évolution n’ont toujours pas été intégrées à l’enseignement dans les facultés de médecine, et une courte enquête nous a révélé l’ampleur de l’ignorance des médecins sur ces sujets.

PROMOUVOIR LE RAPPROCHEMENT ENTRE LA PENSÉE ÉVOLUTIONNISTE, LA PENSÉE CLINIQUE ET LA PRATIQUE MÉDICALE

Outre-Atlantique, George Williams et Randolph Nesse ont publié, en 1994, l’ouvrage de référence de médecine évolutionniste Why We Get Sick (Times Books, en anglais), qui n’a été traduit en français qu’en 2013. Du côté français, sous l’impulsion de Michel Raymond et Frédéric Thomas, des liens ont été établis entre le CNRS et la Société américaine de médecine évolutionniste. En France, le premier symposium sur ce thème s’est déroulé en 2011 à Montpellier (en anglais). Un enseignement de médecine évolutionniste de niveau doctorat est dispensé depuis cette année à Dijon et est en cours de validation à Lyon. Une nouvelle collection d’ouvrages universitaires sur ce thème a vu le jour en 2013. Les projets et recherches réunissant médecins-chercheurs et biologistes de l’évolution concernent désormais des sujets aussi variés que cancer, sommeil, inflammation, ménopause, alimentation et maladies infectieuses…

Enfin, l'Institut écologie et environnement (INEE) du CNRS, qui finance des réseaux thématiques pluridisciplinaires (RTP) pour une durée de trois ans, vient de donner son accord pour un tel RTP sur le thème de la médecine évolutionniste. Ces RTP consistent à faire réfléchir ensemble des équipes de recherche et des scientifiques de différentes disciplines autour d’un thème particulier ou d’un objectif clairement défini. Dans ce cas, il s’agit de promouvoir le rapprochement entre la pensée évolutionniste, la pensée clinique et la pratique médicale.

En réalité, la réflexion évolutionniste a déjà modifié quelques pratiques. Citons-en ici quelques exemples parmi les plus connus. La théorie hygiéniste suggère que l’hygiène, l’asepsie, l’environnement abiotique des villes par perte du contact avec la terre, l'utilisation d'antibiotiques, etc., ont certes contribué à prévenir de nombreuses maladies, mais le prix de ce progrès est un accroissement des maladies allergiques, inflammatoires et auto-immunes. L’une des applications concrètes de cette théorie est un traitement efficace de la maladie intestinale auto-immune de Crohn par un parasite, afin de « détourner » l’attention du système immunitaire.

REDÉCOUVERTE DU MICROBIOTE INTESTINAL

La récente redécouverte du microbiote intestinal [l'ensemble des bactéries qui peuplent notre système digestif] et de toutes ses fonctions vitales a été le véritable déclencheur d’une réflexion évolutionniste autour de nouvelles maladies « environnementales » telle que l’obésité. On a désormais établi le lien entre l’épidémie d’obésité, l’augmentation du nombre de césariennes et la pratique généralisée de l’allaitement artificiel. Les césariennes privent le nouveau-né du contact avec le microbiote de la filière pelvi-génitale de sa mère et le lait en poudre le prive des produits microbiens du lait maternel. La recommandation de ne plus stériliser les biberons est une tentative de remédier partiellement à ce déficit !

Dans un autre registre, on recommence à « respecter » la fièvre, comme on l’apprenait aux étudiants en médecine, il y a quelques décennies, car elle est un produit de l’évolution pour nous protéger des infections. 

Les recommandations de limiter les traitements antibiotiques n’ont pas qu’une raison économique, il s’agit surtout de limiter le phénomène préoccupant d’antibiorésistance, preuve tangible des lois de l’évolution. Le meilleur traitement actuel de la gravissime colite pseudomembraneuse consécutive à un traitement antibiotique est la transplantation fécale, qui consiste à réensemencer l’intestin avec un microbiote neuf !

Les maladies de la sénescence s’expliquent de mieux en mieux par la connaissance de la « pléiotropie antagoniste », qui signifie qu’un même gène peut avoir un effet bénéfique chez les jeunes et un effet néfaste à un âge avancé. L’évolution privilégie toujours la reproduction aux dépens des réparations qui permettent la survie. La sélection naturelle ne « voit » donc pas les maladies qui surviennent après la période reproductive. Les exemples sont nombreux. Le calcium, bénéfique pour la construction et la robustesse osseuses des jeunes, devient nuisible lorsqu’il se dépose sur les artères de l’adulte. La testostérone, très utile pour le succès reproductif, devient un facteur de risque du cancer de la prostate. De la même façon, la mutation BrCa1 favorise la fertilité des femmes et devient ensuite un facteur de risque du cancer du sein.

LES MALADIES QUI NOUS INTÉRESSENT AUJOURD’HUI N’ONT PLUS LA TEMPORALITÉ DES MALADIES D’HIER

Sans multiplier les exemples, il faut bien comprendre l’intérêt d’une pensée évolutionniste pour la médecine du futur, car les maladies qui nous intéressent aujourd’hui n’ont plus la temporalité des maladies d’hier. Le nouveau paysage pathologique est celui des maladies « lentes » : tumorales, auto-immunes, psychiatriques, métaboliques et dégénératives. Le décodage des conflits entre notre génome, notre épigénome, nos synapses, nos métabolismes, d’une part, et les changements brutaux et récents de notre environnement et de nos modes de vie, d’autre part, constituent le cœur de la médecine évolutionniste. Il s’agit d’une médecine environnementale au sens le plus large et le plus biologique du terme.

Force est de constater qu’il faut des investissements financiers, humains et technologiques de plus en plus importants pour gagner de moins en moins d’années-qualité de vie. Devant cet écueil, et même en acceptant notre finitude, les médecins n’ont pas d’autre choix que celui d’une nouvelle audace conceptuelle. La médecine évolutionniste peut y contribuer. Il faut évidemment commencer par enseigner les sciences de l’évolution en faculté de médecine…

Luc Perino 


 

Comment un activiste politique a découvert la paralysie agitante

 

Le médecin de campagne anglais James Parkinson fut le premier à décrire les symptômes de la maladie de Parkinson en 1817. De plus, comme le professeur Jürg Kesselring l’a découvert en suivant ses traces, ce londonien était aussi chirurgien, défenseur des défavorisés, géologue et collectionneur de fossiles.
Le médecin anglais James Parkinson (1755 – 1824) est connu dans le monde entier pour avoir fourni une description de la « paralysie agitante », une maladie qui finira par porter son nom. Pourtant, à l’exception de son ouvrage intitulé « An Essay on the Shaking Palsy », publié à Londres en 1817 par Sherwood, Neele and Jones, c’est à peine si le grand public le connaît. Seuls les spécialistes passionnés d’histoire savent que sur les six cas étudiés dans cette publication peu épaisse, James Parkinson n’en a personnellement ausculté que trois dans le détail. De ses propres dires, il aurait rencontré deux autres patients « dans la rue ». Quant au sixième, il ne l’aurait « aperçu que de loin ». 
C’est d’autant plus surprenant, car Parkinson a réussi dans son petit ouvrage à décrire comme suit les symptômes de la maladie de Parkinson avec une justesse extrême : « Tremblement involontaire, en certaines parties du corps, avec diminution de la force musculaire ; tremblements n’ayant pas lieu durant le mouvement, mais se produisant alors même que ces parties sont appuyées. Tendance à plier le tronc en avant et à passer involontairement de la marche à la course. Intégrité des sens et de l’intelligence. »
Cette description historique de la maladie qui touche principalement les hommes d’un certain âge, Parkinson y est parvenu lui-même à la fin de sa carrière, à l’âge de soixante-deux ans. Son intérêt pour les souffrances de ses compagnons de « vieillissement » se serait-il accru avec l’âge ? Impossible de le dire.
Il est certain cependant qu’il est né le 11 avril 1755 à Hoxton Square à Londres et qu’il commence par étudier la médecine en 1776 au Royal London Hospital. À la fin de ses études en 1784, il quitte la clinique où de célèbres neurologues tels que Lord Russel Brain ou Sir Henry Head viendront travailler plus tard. James rejoint l’officine pharmaceutique paternelle où son père John pratique aussi la chirurgie. Il devient alors membre du Royal College of Surgeons et suit les cours de John Hunter intitulés « Principes et pratique de la chirurgie ». Ce n’est que bien plus tard que son fils (Parkinson et son épouse Mary Dale ont eu six enfants) rassemblera ses notes prises à la va vite sous le titre Hunterian Reminiscences pour les publier de manière posthume en 1833.

Au service des laissés-pour-compte

Entre 1800 et 1817, Parkinson rédige de nombreux ouvrages médicaux brefs, dont une publication remarquable sur la goutte (en 1805) et un traité sur les risques d’appendicite et de péritonite (en 1812). Rédigé après avoir procédé avec son fils à l’autopsie d’un patient décédé de l’appendicite, cet article est considéré comme le tout premier descriptif circonstancié du problème dans les ouvrages scientifiques médicaux anglais. 
Au reste, dès 1799, il publie un essai intitulé Avertissement médicaux. Cet ouvrage de vulgarisation contient toute une palette de suggestions et d’exigences en faveur de l’amélioration de l’état de santé général de la population. Parkinson lui-même établit tout au long de sa carrière des services de chirurgie, de médecine, de psychiatrie et de gynécologie séparés pour les hommes et les femmes sur son lieu de travail, dans la paroisse de Shoreditch. 
Sa vie entière témoigne de son engagement pour les laissés-pour-compte du royaume d’Angleterre et la défense de leurs intérêts par le biais de son implication politique. Ainsi, dans un plaidoyer rédigé en 1811, il appelle à une meilleure surveillance, une régulation plus stricte et des conditions de vie plus humaines dans ce qui s’appelait à l’époque des « asiles de fous » et exige que les malades mentaux, leurs soignants, leurs médecins et leur famille soient protégés sur le plan légal.
Son point de vue critique et son engagement politique ralentissent sa carrière et vont jusqu’à le conduire dans des ornières. Car, en tant que franc détracteur du gouvernement William Pitt, grand défenseur des défavorisés et sympathisant de la Révolution française, James Parkinson est comme une épine dans le pied de l’establishment anglais. C’est pourquoi il signe maints pamphlets antiroyalistes sous le nom de « Old Hubert ». Il est aussi membre de deux organisations politiques, qui combattent, entre autres, pour une réforme fondamentale des impôts et des prisons (la Society for Constitutional Information et la London Corresponding Society United for the Reform of Parliamentary Representation). En fin de compte, il est accusé en 1794 d’avoir pris part à un complot (The Popgun Plot), dont le but était de tuer le roi George III lors d’une représentation de théâtre au moyen d’un pistolet rempli de cartouches à blanc empoissonnées.
Suite à cette affaire, James Parkinson est sommé de répondre sous serment de sa participation au complot. Ce à quoi il rétorque être seulement membre de l’organisation et avoir publié divers écrits contraires au système établi.

Défenseur du créationnisme

Parallèlement à sa profession et à son engagement politique, Parkinson s’est intéressé très tôt aux disciplines scientifiques telles que la chimie, la géologie et la paléontologie. Il a publié un Livre de poche de Chimie, possédait une incroyable collection de minéraux et de fossiles et s’est attelé entre 1804 et 1811 à la rédaction d’un ouvrage en trois tomes intitulé Organic Remains of a Former World. Le livre comprenant d’innombrables dessins de la main même de l’auteur est considéré comme l’un des ouvrages « clé » de l’histoire de la paléontologie anglaise. En outre, Parkinson a fondé en 1797 avec quelques amis et collègues, la Société géologique de Londres.
Malgré l’étendue de ses connaissances scientifiques, Parkinson a toujours refusé d’admettre que la Terre s’était développée selon un processus évolutionniste, thèse avancée par certains de ses collègues dont le géologue et naturalise écossais James Hutton. Parkinson était un ardent défenseur du créationnisme. Il était convaincu qu’une « force créatrice » était à l’origine du développement continu et ciblé de nouvelles formes de vie.
À l’instar de nombreux autres chercheurs, James Parkinson n’a pas bénéficié de beaucoup de reconnaissance et d’attention de son vivant. Ce n’est qu’en 1884, tout juste soixante ans après sa mort survenue le 21 décembre 1824 que le neurologue français Jean-Martin Charcot (1825–1893) forge l’expression « Maladie de Parkinson » tandis qu’il recommande à ses élèves la lecture de An Essay on the Shaking Palsy, (paraît-il) dans ces mots : « Difficile de se procurer ce petit pamphlet. Après de vaines recherches, j’ai réussi à me procurer un exemplaire, grâce au Dr Windsor, bibliothécaire à l’Université de Manchester. L’ouvrage est aussi court que riche d’idées extraordinaires et j’aimerais tous vous encourager à mettre la main sur une version française. Lisez l’ouvrage dans sa totalité. Il vous procurera tout le savoir et la satisfaction que l’on gagne forcément à lire la description clinique directe d’un observateur honnête et méticuleux. »

Une reconnaissance tardive

En dehors des cercles médicaux, James Parkinson demeure toutefois inconnu pendant plusieurs décennies. Ce qui explique sûrement le bon mot de l’Américain J. G. Rowntree publié dans le Bulletin of the John Hopkins Hospital en 1912 : « English born, English bred, forgotten by the English and the world at large, such was the fate of James Parkinson » [Né Anglais, éduqué par des Anglais, oublié des Anglais et du monde entier, tel fut le destin de James Parkinson].
Aujourd’hui, le découvreur de la « paralysie agitante » est bien sûr connu de beaucoup et célébré chaque année le 11 avril lors de la journée mondiale de la maladie de Parkinson. Fêtée pour la première fois en 1997 sur instigation de l’EPDA (l’Association européenne contre la maladie de Parkinson, dont le siège est à Londres), cette journée est aujourd’hui parrainée par l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

James Parkinson, l'homme sans visage

Vous trouverez une petite exposition à l’endroit où Parkinson a fait ses études, au Royal London Hospital, dans l’East End londonien. Il y est clairement stipulé qu’il n’existe aucune image de James Parkinson. D’ailleurs, les ouvrages de référence sur la maladie (comme celui de H-P. Ludin, 1988) déplorent qu’il « n’existe malheureusement pas de portrait » de l’homme. Certes, Internet propose une représentation de «James Parkinson» : image, sans doute tirée d’un cliché photographique, présentant un jeune homme sérieux arborant de larges favoris. Or, la photographie est née en 1826 (grâce au premier tirage de Nicéphore Nièpce) et James Parkinson est décédé deux ans auparavant ! Le seul témoignage tangible de son existence est une simple signature conservée au Royal London Hospital.

(SWISS PARKINSON)

 

Commentaire de Jean-Pierre Polydor 15/03/2014 

En 1789, Parkinson, fasciné par la révolution française, adhère à des cercles révolutionnaires dont la « London Corresponding Society », où il écrit des pamphlets anti- royalistes sous le pseudonyme de « Old Hubert ». Il participe même à un groupe qui projette l'assassinat du roi au moyen d'une flèche empoisonnée (pop gun)! Mais au dernier moment Parkinson a tremblé…les conspirateurs sont mis en prison, mais daddy Parkinson sort son fils des geôles. Au procès il refuse de jurer sur la Bible disant qu’il serait alors obligé de témoigner contre lui-même ! Les juges, le jugeant sans doute un peu fou, l’acquittent. Bref, il s'en tire bien...et n'est pas condamné. 

En 1799, échaudé par ses aventures politiques, il revient à la médecine et publie un recueil de conseils de santé où il dénonce les méfaits du tabac et de l’alcool. Surtout c'est un passionné de "cailloux". Parkinson avait la plus belle collection privée de pierres en Europe. Sa passion pour la géologie lui fait publier en 1802 un gros traité, en plusieurs volumes, « Les restes organiques du monde passé » où il décrit les fossiles. On donnera même son nom à un haricot fossile, le «pandanacarpus parkinsonis». Il va fonder, avec quelques amis réunis autour d’un pichet de bière dans une Taverne, la «London Geological Society », 1ère société géologique du monde, et à laquelle Darwin participera. Cette histoire de fossiles, d’espèces disparues, influencera sa conception de l’élimination des espèces inaptes à s’adapter : la sélection par la nature. Les dinosaures ont disparu car ils ne s'étaient pas adaptés à un changement de l'environnement. 

Les cerveaux humains, grâce à l'épigénétique, pourraient ils s'adapter?

jp polydor

 

 
 réponse du rédacteur : 

un haricot vert non fossile (vicia faba) contient de la l-dopa !
(cf onglet Parkinson)

Bernard Montagne

 

 



 

Un manuscrit de 1903 ressuscité: « Des troubles cérébraux dans la sclérose en plaques » Raymond Cestan (1872-1933) et Claudien Philippe (1866-1903)

2 février 2014

 

Conseil de
Olivier Walusinski
Médecin de famille. 20 rue de Chartres. 28160 Brou. France.

 

http://pdf.lu/Gkx1

 
http://walusinski.com/data/cestan_philippe_1903.pdf

 


 

 

 

Heinrich August Wrisberg (1736–1808):

conseil de Olivier Walusinski

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Clinical Anatomy  janvier 2014

 

http://pdf.lu/3F5X


 

 

Gabriel Falloppius (1523–1562) and the Facial Canal

Gabriele Falloppio ou Gabriele Falloppia (né v. 1523 à Modène - mort le 9 octobre 1562 à Padoue), connu dans les lettres françaises sous le nom de Gabriel Fallope et connu dans la République des Lettres sous son nom latin Fallopius, était un naturaliste, un botaniste, un anatomiste et un chirurgien italien du xvie siècle, considéré comme l'un des plus importants anatomistes et médecins de son époque.

conseil de Olivier Walusinski

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Clinical Anatomy  janvier 2014

 

http://pdf.lu/i0V2


 

 

Charcot, une vie avec l’image

Book Review for European Neurology
Olivier Walusinski


Catherine Bouchara
Charcot, une vie avec l’image
Philippe Rey
Paris. 2013.
240p.


« Charcot a su gagner l’attachement de ceux, qui, comme moi, ont vécu dans son
intimité, c’est seulement son génie qui lui a valu la haute estime de tous » dit Joseph Babinski
(1857-1932) lors de la célébration du centenaire de la naissance de Jean-Martin Charcot
(1825-1893, le fondateur de la neurologie (1). Etre qualifié de génie assure une place au
pinacle des gloires de l’histoire. Ceci explique parfaitement que, depuis sa disparition, il ne se
passe rarement une année sans qu’un livre évoquant Charcot, sa vie ou son oeuvre, ne
paraisse. La référence biographique demeure « Charcot, constructing Neurology » de Goetz,
Bonduelle et Gelfand paru en 1995 (2). Bogousslavsky et collaborateurs ont magnifié son
école en 2011: « Following Charcot: a forgotten History of Neurology and Psychiatry » (3).
Récemment, Bogousslavsky et Boller ont éclairé les relations que Charcot entretenait avec les
arts (4).
Malgré cette abondance d’évocations, il peut paraître surprenant que de l’inédit puisse
encore surgir pour nous éblouir. Remercions Catherine Bouchara de nous proposer, en
français seulement à ce jour, un grand livre, magnifiquement illustré en couleurs, « Charcot,
une vie avec l’image ». Venue à la psychiatrie après avoir été sociologue, Catherine Bouchara
pratique l’hypnose à l’hôpital de La Salpêtrière. De là à s’imprégner aux sources de cet art, il
n’y avait qu’un pas à franchir jusqu’à la regrettée bibliothèque Charcot (5). Mais elle ignorait,
bien sûr, que franchir ce pas marquait l’entrée dans dix ans de recherches, nécessaires au
dépouillement d’une part, des archives de la bibliothèque Charcot, riche du legs du fils, Jean-
Baptiste Charcot, refusé par la bibliothèque de la Faculté de Médecine de Paris, pour
d’obscures rancunes seules connues de son doyen d’alors, Georges Debove (1845-1920), et
pourtant ancien interne du maître, et d’autre part, de plusieurs sources privées inédites. « Mes
recherches sur le grand maître de La Salpêtrière, Jean-Martin Charcot, allient deux passions
communes: l’art et la médecine » nous a-t-elle dit. L’amitié qu’elle a su lier avec Madame
Marie Vallin-Charcot, arrière petite-fille de Charcot, lui a ouvert les portes enfermant des
trésors d’archives familiales, jusqu’alors ignorées des historiens.
La tradition du dessin est une constante de la vie familiale des Charcot. Simon-Pierre,
le père de Jean-Martin, sellier et carrossier, dessine des carrosses et leur décor. Jean-Martin
écrit à son fils: « Mon cher fils, je t’engage à continuer les croquis. C’est une bonne façon
d’occuper ses loisirs: la science et l’art sont alliés, deux enfants d’Apollon » dans une lettre,
non datée, retrouvée par Catherine Bouchara. Toutes les grandes découvertes de Charcot
résultent de la mise en oeuvre de la méthode anatomo-clinique. Elle n’aurait pas été
pleinement démonstrative sans le dessin. Charcot aimait à citer Cruveilhier: « l’anatomopathologiste
doit se faire artiste lui-même, il est des nuances, des contrastes que le langage le
plus imagé ne parvient que difficilement à dépeindre » (6). Catherine Bouchara nous donne à
admirer des croquis, et même des aquarelles, illustrant les observations, saisies au lit des
malades par Charcot, révélant ‘une patte d’artiste’ très proche de celle de son élève et
compagnon d’arpentage des musées Paul Richer. Les notes de préparation des cours, écrites et
schématisées au crayon de couleur, confirment tout le soin et la conscience pédagogique que
Charcot leur accordait. Au détour d’une note, cette phrase « la plus grande partie de nos
trésors mentaux gît en dehors de la sphère de la conscience » et le schéma associé, confirment
que Sigmund Freud a bien trouvé l’inspiration à La Salpêtrière !
Fondée une école, c’est savoir s’entourer de collaborateurs talentueux. Désiré-
Magloire Bourneville sera l’éditeur des oeuvres, Paul Richer sera l’artiste, révélé par les
croquis illustrant sa thèse consacrée à la grande hystérie, Paul Regnard sera le photographe.
Catherine Bouchara sait mettre en valeur leurs travaux, supervisés par leur maître, et nous
rapporter les témoignages de leur intimité dans laquelle ils partagent les émotions procurées
par les voyages et les visites des musées mais aussi celles des salles de La Salpêtrière.
Madame Charcot répugnait à voyager. A chaque déplacement, Charcot lui écrit, avec
ponctualité, d’étape en étape, agrémentant ses lettres de délicieux croquis, souvent en
couleurs, comme ceux réalisés au cours de son voyage au Maroc pendant l’été 1887 (7).
Si les caricatures de ses collègues de la faculté, exécutées par Charcot, sont connues, il
est saisissant de découvrir, sorties de collections privées, de véritables caricatures de presse
dont le trait humoristique croque, à merveille, les sentiments patriotiques anti-allemands, que
Charcot ne professaient pas en public. Quelques photos nous montrent la vie familiale des
Charcot. Autre surprise, Catherine Bouchara nous fait visuellement pénétrer dans la demeure
de Charcot à Neuilly. Ces photos, toutes récentes, nous donnent pourtant l’impression que
Charcot va entrer, à l’instant, et s’asseoir à son bureau, magnifiquement conservé, le mobilier,
les décorations comme les vitraux encore tels qu’il les affectionnait.
Catherine Bouchara prend par la main, avec bonheur, son lecteur, qu’il soit expert ou
ignorant de l’oeuvre de Charcot, survolant avec maîtrise toutes les facettes des productions du
maître, sans manquer quelques mises en perspective avec des travaux contemporains comme
ceux de Milton Erickson ou de Giacomo Rizzolati et Vittorio Gallese par exemple. S’il fallait
donner une petite critique, je témoignerais de ma déception de lire, dans la bibliographie, « La
Tourette, G de », mauvaise habitude anglo-saxonne, méconnaissant que son prénom est
Georges et son nom Gilles de la Tourette.
Sans manquer de féliciter Catherine Bouchara d’avoir réussi à mener splendidement à
son terme une publication aussi importante et de qualité, il faut associer, dans nos louanges,
l’éditeur Philippe Rey qui, grâce au soutien de l’Université Pierre et Marie Curie, nous offre
cet exceptionnel recueil alliant beauté et inédit.
1°) Babinski J. Eloge de J.M. Charcot. La Revue Neurologique. 1925;32(6):746-756.
2°) Goetz CG, Bonduelle M, Gelfand T. Charcot: constructing neurology. New York, Oxford.
Oxford University Press. 1995.
3°) Bogousslavsky J, Ed. Following Charcot: a forgotten history of neurology and psychiatry.
Basel, New York. Karger. 2011
4°) Bogousslavsky J, Boller F. Jean-Martin Charcot and art: relationship of the "founder of
neurology" with various aspects of art. Prog Brain Res. 2013;203:185-99.
5°) Ricou P, Leroux-Hugon V, Poirier J. La bibliothèque Charcot à la Salpêtrière. Paris.
Pradel. 1993.
6°) Charcot JM. La médecine empirique et la médecine scientifique, parallèle entre les
anciens et les modernes. in Leçons sur les maladies des vieillards et les maladies chroniques.
Paris. Adrien Delahaye. 1868.
7°) Gelfand T. Charcot in Marococco. Introduction, notes and translation. Ottawa. University
of Ottawa Press. 2012.


 

Henry Duret 1849-1921 un chirurgien neurologue oublié

Olivier Walusinski
Médecin de famille. 20 rue de Chartres. 28160 Brou.
Philippe Courivaud
Anesthésiste-Réanimateur. 19 rue d’enfer. 62580 Thélus.

 

http://pdf.lu/y24Y

 


 

 

Les premiers cas du Dr. Alois Alzheimer


Alois Alzheimer

En novembre 1901, un neurologue allemand du nom de Alois Alzheimer examine pour la première fois Auguste Deter, une femme de 51 ans qui souffre de troubles de mémoire, du langage et d’autres troubles psychologiques (désorientation, hallucinations, etc). Comme son état correspondait à la définition de ce que l’on appelait alors la démence, mais qu’elle était particulièrement jeune pour présenter ces symptômes, on lui diagnostiqua une « démence présénile ».

 

Auguste D. décède le 8 avril 1906. Comme le Dr. Alzheimer n’avait jamais eu de cas semblable, il obtient de la famille la permission de pratiquer une autopsie sur sa patiente. Il constate d’abord une grande atrophie de son cerveau, particulièrement au niveau du cortex, cette fine couche extérieure de matière grise impliquée dans la mémoire, le langage, le jugement et la pensée en général.

Poursuivant son examen au microscope, il utilise la technique d’imprégnation argentique (à base de sels d’argent) pour colorer ses fines tranches de tissu cérébral. Deux types de dépôts anormaux apparaissent alors à l’intérieur et entre les cellules nerveuses. Ces dépôts étaient déjà connus à l’époque, mais c’est la première fois qu’Alzheimer les observait chez une personne aussi jeune.

Auguste Deter

 

Le 4 novembre 1906, lors de la 37e Conférence des psychiatres allemands à Tübingen, en Allemagne, Alois Alzheimer décrit pour la première fois la  « maladie particulière du cortex cérébral » de sa patiente Auguste D.

La publication écrite de cette présentation suit en 1907, mais c’est seulement en 1911 que Alzheimer va publier un article plus détaillé sur l’interprétation de ses observations. Il y relate entre autres le cas de Johann F., un autre patient atteint de ce qui était entre-temps devenu la « maladie d’Alzheimer ».

Ce n’est cependant pas Alois Alzheimer lui-même qui proposa son nom pour décrire ce syndrome, mais plutôt Emil Kraepelin, son patron au laboratoire de Munich qui l’avait recruté quelques années plus tôt. Considéré par plusieurs comme le fondateur de la psychiatrie scientifique, Krapelin inclut la description du cas d’Auguste Deter dans la huitième édition de son livre « Psychiatrie » publié en 1910.

Certains, dont Alzheimer lui-même, furent un peu surpris de la rapidité avec laquelle cette atteinte avait été reconnue et nommée comme une maladie distinctive par Kraepelin. Le prestige associé à cette découverte, qui rejaillirait inévitablement sur le laboratoire de Kraepelin et sur ses fonds de recherche, a par conséquent été évoqué pour expliquer cette validation rapide.

 


Dessin des dégénérescences neurofibrillaires du cerveau de Auguste D. tiré de l’article de 1911 d’Alois Alzheimer.
Quoi qu’il en soit, de plus en plus de cas semblables à Auguste D. et Johann F. furent bientôt rapportés et associés au nom d’Alzheimer. Le cas de Johann F. est particulièrement intéressant puisque ses problèmes importants de mémoire, associés à d’autres troubles (langage, mouvement, etc), étaient apparus dès 54 ans. Contrairement à Auguste D. cependant, l’autopsie de son cerveau révéla bien la présence des dépôts à l’extérieur des cellules nerveuses (aujourd’hui appelés « plaques amyloïdes »), mais pas des dépôts à l’intérieur de celles-ci (les « dégénérescences neurofibrillaires » modernes). 

 

Une observation qui a pu être confirmée à la fin des années 1990 par une équipe de chercheurs qui ont retrouvé, parmi les archives de l’Institut de Neuropathologie de l’Université de Munich, des coupes de tissu cérébral de Johann F. encore intactes ! Presque immédiatement après la découverte des deux indices principaux associés à l’Alzheimer, on observait donc déjà des cas moins typiques révélant toute la complexité du phénomène.   

Cinq ans après la publication du livre de Kraepelin, le 19 décembre 1915, Alois Alzheimer meurt prématurément à l’âge de 51 ans des suites de complications rénales et cardiaques. Longtemps considéré de son vivant comme « seulement un anatomiste », sa contribution à la neuropathologie moderne est maintenant bien établie, sa plus grande réussite ayant été de mettre en relation les données de ses travaux anatomiques et cliniques, chose peu commune à son époque.


 

 

                     

                 

HISTOIRE DES ARMES CHIMIQUES ET BIOLOGIQUES

Illustration of Marguerite Bottard, a nurse appointed to the order of Knights of the Legion of Honor. Bottard is shown in nurse's uniform and wearing her medal. She holds the arm of another woman, possibly a patient, in a hospital ward.
(Marguerite Bottard, infirmière de Charcot - elle apparaît tout à droite sur le tableau "une leçon clinique à la Salpétrière" de André Brouillet)

En-tête


 

Histoire de l'ergotisme

http://www.youtube.com/embed/VQ2H8fkychI

 

4mn

de Saint Antoine (sclérote de l'ergot) à Hofmann (LSD)

 


 

 

Paul SOLLIER et Pierre JANET

Pierre JANET

OLIVIER WALUSINKI

http://www.fichier-pdf.fr/2013/08/07/sollier-janet/

cliquez alors sur PDF téléchargement pour l'ensembe du document


 

  

IMHOTEP AUTEUR (?) DU TRAITÉ MÉDICAL "LE PAPYRUS DE EDWIN SMITH"












Ce papyrus médical est l'une des toutes premières traces d'une association entre l'intégrité du cerveau ou du moins de la tête et les fonctions cognitives. Il est ainsi fait mention des cas de complications oculaires, de tétraplégie et d’incontinence urinaire consécutifs à des traumatismes crâniens. Planches vi et vii du papyrus Edwin Smith, conservé dans la pièce des livres rares de l’Académie de médecine de New York. Les planches montrées ici discutent des traumatismes faciaux.

En-tête


 

Laveran lève le mystère du paludisme

Le moustique <i>Anopheles stephensi,</i> surtout présent en Asie, transmet le paludisme.

 

 En 1880, Alphonse Laveran, médecin militaire, débusque le parasite du paludisme dans le sang d'un jeune soldat. Cette découverte mettra un peu de temps à s'imposer au monde médical.

Ce matin du 6 novembre 1880, le soleil est à peine levé. Les rues de Constantine, en Algérie, bruissent déjà de mille clameurs: le martèlement des sabots des ânes surchargés qui traversent la ville et le bêlement des chèvres attendant qu'on vienne les traire se mêlent aux conversations des paysans en route pour aller cultiver leurs champs. Femmes voilées, hommes en burnous, spahis en habit rouge… Une foule bigarrée s'active.

Le médecin-major de 1re classe, Charles Louis Alphonse Laveran, avance dans les rues étroites et tortueuses sans prêter la moindre attention à cette agitation. À peine répond-t-il au salut du capitaine qu'il croise. Il n'a qu'une hâte: retrouver le calme de son laboratoire de l'hôpital militaire et se pencher sur son microscope.

Ce matin, il va examiner le sang d'un jeune soldat du 8e escadron du train des équipages. Ce jeune homme de 24 ans est cantonné à la caserne du Bardo, bâtie dans une zone particulièrement insalubre: la rive du Rhumel, l'oued qui ceinture le rocher sur lequel est perchée Constantine. Il est entré à l'hôpital le 12 octobre, la fièvre a cédé facilement au sulfate de quinine. Sorti le 24 octobre, le malade a été repris de fièvre deux jours plus tard ; elle a présenté cette fois un caractère intermittent bien marqué ; les accès reviennent tous les jours vers 10 heures du matin. Le malade est amaigri, profondément anémié, les muqueuses sont décolorées, la peau a une teinte terreuse. Comme la grande majorité des soldats d'Algérie, il a été contaminé par la malaria.

Alphonse Laveran ne le sait pas encore, mais dans quelques heures il va découvrir, dans une goutte de sang observé au microscope, l'agent responsable du paludisme et lever le voile sur un mystère vieux comme l'humanité. Fièvres tierces, quartes, intermittentes, pernicieuses, le paludisme accompagne l'homme depuis les débuts de son histoire. Il a influé sur les destins individuels et sur celui des empires, dépeuplant les régions agricoles, jouant sur le sort des campagnes militaires.

Les miasmes de la terre, l'air ou l'eau

C'est aujourd'hui difficile à imaginer, mais en 1931, la maladie sévissait encore dans le Marais poitevin, le golfe du Morbihan, en Camargue et surtout en Corse. L'île de Beauté, particulièrement marécageuse au XIXe siècle, était alors aussi dangereuse que les côtes du Sénégal aujourd'hui. En Italie, il faudra attendre l'assèchement des marais Pontins par Mussolini pour que le paludisme ne soit plus un fléau autour de Rome. C'est d'ailleurs la langue de Dante qui a donné l'une des appellations de la maladie: malaria (mal ariasignifie «mauvais air»). Pendant des siècles, ces fièvres intermittentes ont été attribuées aux miasmes, émanations néfastes mais imprécises de la terre, de l'air ou de l'eau, principalement celles des marais.

En Algérie, ces fièvres déciment les troupes françaises depuis 1830. À plusieurs reprises, le commandement a même proposé d'abandonner ces terres désolées. Entre 1830 et 1841, sur 50 266 morts, civils et militaires confondus, il n'y a que 2 995 tués par le feu de l'ennemi. Les autres, c'est-à-dire plus de 90 %, succombent majoritairement des suites de fièvres provoquées par le paludisme.

En 1840, le général Duvivier s'alarme: «Les plaines, telles celles de Bône, de la Mitidja et tant d'autres sont des foyers de maladie et de mort… Les cimetières sont là pour le dire. Jusqu'à présent, ce sont les seules colonnes toujours croissantes.» Dans la plaine de Bône, l'hécatombe a été particulièrement sévère durant les toutes premières années de la conquête du pays car la ville est cernée par les marais de la Boudjimah. La situation s'améliorera grâce à l'entêtement d'un seul homme, le médecin-major François Maillot qui, dès 1834, a réussi à imposer le traitement systématique des fièvres par la quinine à des doses efficaces.

C'est à Bône que sera nommé Alphonse Laveran en 1878. Il est venu en Algérie pour y étudier les fièvres palustres. Si les fièvres ne sont plus aussi mortelles qu'il y a cinquante ans, elles sont loin d'être vaincues. Militaires et civils continuent à payer un lourd tribut à ce fléau.

À Bône, Laveran installe un laboratoire. Son arme: le microscope. Au lieu de chercher l'agent du paludisme dans l'air, l'eau ou la terre des marécages, comme la majorité des scientifiques le faisaient jusqu'alors, Alphonse Laveran passe de longues heures à observer les tissus et le sang des malades et des morts. Il s'intéresse particulièrement aux granulations de pigments noirs trouvés lors de l'autopsie dans les tissus du foie et du cerveau. Cette mélanémie en cas de fièvres est connue depuis 1716, tout comme les leucocytes chargés de pigments qu'il scrute dans le sang des malades. Mais jusqu'à présent, pour tous, ces pigments étaient une conséquence de la maladie.

«Un magnifique corps flagellé»

En matière d'observation, la chance n'accorde ses faveurs qu'aux esprits préparés, aimait à répéter Louis Pasteur à ses élèves. Et l'esprit de Laveran était prêt. À côté des leucocytes mélanifères, il découvre des corps sphériques, de volume variable, pigmentés, doués de mouvements amiboïdes. Ces corpuscules, il les voit grossir en même temps que les globules qui les contiennent, pâlir et se remplir de pigments semblant ainsi se former aux dépens de l'hémoglobine du globule. Dès cet instant, pour le médecin, ces corps qu'il retrouve en nombre très variable dans les tissus et le sang des malades, ne sont pas des leucocytes ou des globules rouges déformés. «Des éléments pigmentés en forme de croissant attirèrent mon attention ; je supposai dès lors qu'il s'agissait de parasites», expliquera-t-il plus tard. Mais supposer, soupçonner, croire, ne constituent pas une preuve.

Il faudra encore deux longues années et des milliers d'heures passées derrière son microscope pour qu'enfin ce médecin opiniâtre et méticuleux détienne la preuve irréfutable de la nature parasitaire de cette maladie.

Retour à Constantine. Ce matin du 6 novembre 1880, Laveran scrute, à travers la lentille grossissante, la goutte de sang de ce jeune militaire grelottant de fièvre… Attentif, précis comme toujours, il découvre des éléments filiformes ressemblant à des flagelles qui s'agitent avec une grande vivacité en déplaçant les hématies voisines. Il tient sa preuve. Laveran n'a plus de doute. Il a découvert le parasite responsable du paludisme. En fait, il vient d'assister à une phase du cycle de développement du parasite du paludisme, l'exflagellation (c'est-à-dire la transformation de gamétocytes mâles en microgamètes), qui ne se produit normalement que dans l'estomac du moustique.

Alphonse Laveran rédige dans la foulée un manuscrit qu'il envoie à l'Académie de médecine. Pas de triomphalisme dans ce manuscrit. Mais une description des patients, des travaux, des observations attentives qui ont commencé à Bône en 1878 pour se terminer deux ans plus tard à Constantine. Sa découverte ne doit rien au hasard. Elle est le fruit d'un long travail méthodique et rigoureux.

À Paris, sa note ne déchaîne pas l'enthousiasme. Elle est accueillie avec le plus grand scepticisme par le monde médical. Léon Colin, membre de l'Académie de médecine qui avait beaucoup contribué à faire du paludisme une «intoxication tellurique», émit d'emblée le 23 novembre des réserves fondées sur «la difficulté de concilier la nature animée du germe avec l'absence de contagiosité de l'affection». Pasteur lui-même n'est pas convaincu par la nature parasitaire du paludisme. Il le sera définitivement quelques années plus tard, le jour où Laveran lui montrera une exflagellation au microscope. «Au milieu du champ, un magnifique corps flagellé agitait ses prolongements. Il n'était pas possible de ne pas reconnaître un corps vivant dans cette masse protoplasmique repoussant de ses fouets les globules environnants, racontera le Dr Émile Roux, présent lors de cette démonstration. Pasteur, si passionné par la science, en était tout ému.»

La piste met du temps à s'imposer

Si Laveran peine à convaincre, c'est aussi en raison de la révolution pasteurienne et de l'essor de la bactériologie. Lorsqu'en 1879, Klebs et Tommasi-Crudeli pensent avoir découvert la bactérie responsable de la maladie dans de l'air, de la boue des marécages et les urines d'un patient atteint d'une fièvre intermittente, la communauté médicale est séduite. La piste parasitaire décrite l'année suivante par Laveran, à contre-courant, mettra plus de temps à s'imposer.

Mais Alphonse Laveran est de nature obstinée. Pour convaincre ses confrères, il publie en 1881 un mémoire dans lequel il décrivait sous toutes ses formes le parasite de «l'impaludisme». En 1882, il se rend en Italie dans la campagne romaine, particulièrement infestée par la malaria. Il y mettra en évidence les mêmes hématozoaires que ceux observés en Algérie. Il emporte alors la conviction des médecins italiens. À partir de cette date, le monde médical reconnaîtra progressivement la découverte de Laveran.

Mais le mode de transmission du paludisme n'est toujours pas connu. Si dès 1884 Laveran écrit dans son traité des fièvres palustres qu'il était «arrivé à la conviction que le microbe se trouvait en dehors du corps de l'homme à l'état parasitaire, et très probablement à l'état de parasite du moustique», il faudra attendre 1897 pour que cette hypothèse soit confirmée par Donald Ross, un Anglais.

En 1907, vingt-sept ans après sa découverte de l'hématozoaire du paludisme, Laveran sera enfin récompensé par le prix Nobel. 

Un fléau mondial

Plus de 130 ans après la découverte du parasite responsable du paludisme, cette maladie est toujours un énorme problème de santé publique pour une centaine de pays dans le monde, situés dans les zones tropicales d'Afrique, d'Asie et d'Amérique latine. Selon le dernier rapport de l'OMS sur le sujet, il y a eu, en 2010, 216 millions de cas de paludisme dans les 106 pays et territoires d'endémie. Plus de 80 % des cas et plus de 90 % des 655.000 décès sont survenus dans la Région africaine de l'OMS. Plus de huit victimes sur dix sont des enfants de moins de cinq ans. Pour lutter contre la maladie, la recherche travaille activement à la mise au point d'un vaccin. Mais la difficulté tient à la complexité du cycle de vie du parasite. Le parasite passe successivement par plusieurs stades de développement, tant chez l'homme que chez le moustique porteur du vecteur, ce qui complique d'autant la recherche d'un vaccin.

Il choisit à 50 ans de se consacrer à la recherche

De 1884 à 1894, Laveran enseigna l'hygiène militaire au Val-de-Grâce. Arrivé au terme réglementaire de son professorat, il demande, en 1896, sa mise à la retraite, alors qu'il n'a que 50 ans, pour se consacrer entièrement à la recherche. Émile Roux, le successeur de Louis Pasteur, lui ouvre les portes de l'Institut Pasteur à Paris. Sa contribution sera considérable tant dans le domaine du paludisme que dans celui d'autres maladies tropicales, comme la maladie du sommeil. En 1907, il crée la société de pathologie exotique. Il y travaillera jusqu'à sa mort en 1922.


 

Contemporain de la prise de la Bastille : Philippe PINEL

pour le 14/07/2013

Philippe PINEL

1745-1826
Médecin aliéniste et philosophe français

Philippe Pinel est resté dans la légende comme le libérateur des aliénés mentaux dans les asiles de la Révolution française. Même si l’"abolition des chaînes" qu’on lui attribue fut moins spectaculaire que ce qui a pu être décrit plus tard, on reconnaît à Philippe Pinel un rôle précurseur dans l’élaboration de nouvelles pratiques thérapeutiques pour le traitement des "insensés".

Philippe Pinel est né le 20 avril 1745, dans un petit village du sud de la France, Jonquières près de Castres dans le Tarn, dans une famille de médecins.

Il a fait ses études classiques au collège des Doctrinaires de Lavaur chez les Oratoriens, puis des études théologiques à l'Esquille à Toulouse. Il se destinait tout d'abord à suivre une voie religieuse, mais il délaisse la soutane pour s'orienter d'abord vers les mathématiques puis vers la médecine qu'il étudie à la Faculté de Toulouse dont il sort diplômé à l'âge de 28 ans en décembre 1773.

Il fut l'élève de Barthez en médecine et le disciple de Condillac en philosophie. Il se perfectionne en médecine à Montpellier où il fait connaissance de Chaptal et s'adonne - pour vivre - à des petits travaux rédaction de mémoires qu'il vendait à des étudiants peu scrupuleux.

Les mondanités et les rencontres

Le salon d'Anne-Catherine de Ligniville d'Autricourt (1719-1800), veuve de C. Adrien Helvétius (1715-1771) et arrière petite-nièce de Jacques Callot, à Auteuil, était installé dans une maison ayant appartenu au célèbre pastelliste Quentin de la Tour. Pendant trente ans ce salon fut fréquenté par deux générations de causeurs, philosophes et encyclopédistes.
La première génération, réformiste et pré-révolutionnaire; celle des "états généraux de l'esprit humain" comprenait: d'Alembert, Condillac, Malhesherbes, Chamfort, Morrillet, Garat, Dupaty, Jefferson, Benjamin Franklin, Roussel, Roucher etc Turgot y introduisit Cabanis auquel Franklin donna sa canne et son épée.
La seconde génération y eut ses entrées lorsque la Révolution était déjà commencée. Elle comptait Vicq d'Azyr, A. Petit, Boyer, Thouret, Ginguené, Andrieux, Garat, Th. Lagarde, Rousse, Volney, Lareveillère, Daunou, Laromiguière, Thurot et Destutt de Tracy. Fermé pendant la Terreur, le salon d'Auteuil accueillit après le 9 Thermidor an II (27 juillet 1794): Pinel, Desgenettes, Diéyès, Lucien Bonaparte et ultérieurement, Gallois, Pariset, Fauriel, Richerand, Alibert, Dupuytren, Récamier et Bayle.

En 1778, il se rend à Paris avec l'espoir de faire carrière. Ses débuts dans la capitale sont assez lents et modestes, il survit en donnant des leçons particulières de mathématiques et en rédigeant des travaux de traduction de textes médicaux (les Institutions de médecine pratique de Cullen ou les Œuvres médicales de Baglivi, par exemple). C'est ainsi qu'en 1784 il assure la Direction de la "Gazette de Santé" que lui avait laissé J. Paulet.

Son intérêt pour la psychiatrie ne commença pas avant les années 1780, vers l'âge de 40 ans, afin de soigner un de ses amis atteint de manie aiguë.  

 
Ce n'est que vers 1786 qu'il traita quelques malades mentaux dans le cabinet du docteur Belhomme situé rue de Charonne et réservé à des malades fortunés. Il devient l'ami de Cabanis, d'Alibert et de Thouret et fréquente le salon de Madame Helvetius.

En 1787, Pinel présente à l'Académie des Sciences un mémoire sur l'application des mathématiques à l'étude du corps humain.

La Révolution avait interrompu momentanément la carrière de certains de ses amis, et fit cesser la timidité et l'absence de prétention de Pinel envers les situations prééminentes. Il s'engagea avec enthousiasme en faveur du mouvement révolutionnaire de 1789. Il devint plus modéré au moment de la Terreur.

Pendant la Commune insurectionnelle, le 25 août 1793 par décret de le Convention, sur la recommandation de Jacques-Guillaume Thouret et de Cabanis, il est nommé médecin-chef de l'Asile de Bicêtre.

Bicêtre était un bien singulier établissement où les aliénés voisinaient avec les forçats et avec les prostituées depuis l'édit royal de 1656, date ce que l'on a appelé "le grand enfermement". Cet enfermement n'a alors aucune visée médicale, mais fait fonction de régulateur social, moral et économique. Les "fous" y étaient entassés dans des loges basses et humides sans air et sans lumière, où ils croupissaient sur un véritable fumier; on ne faisait aucune différence entre un "fou" et un criminel.

Pour instituer son "traitement moral" (on dirait aujourd'hui psychologique), Pinel s'inspirait des idées de Jean-Baptiste Pussin, un surveillant des aliénés,"chef de la police intérieure des loges, gouverneur des sous-employés" dont il observa attentivement le travail. En effet, Pussin était un homme de grande bienveillance envers les malades, doué d'une force considérable et d'un esprit observateur, prenant en compte la part encore intacte de leur raison. Ces agités, Pussin les suit, on n'ose pas dire les soigne, avec une certaine humanité que remarquera Pinel qui restera médecin à Bicêtre de 1793 à 1795.

Jean-Baptiste Pussin, osa le premier "le geste inaugurateur". Il s'agit, et cela durera jusqu'à la découverte des neuroleptiques, de conditionner les malades par un système de punitions / récompenses, de bons malades / mauvais malades. Ce mode de fonctionnement attire inévitablement une contre violence des patients.

C'est dans ce lieu dantesque qu'est Bicêtre que Pinel conçoit, avec son surveillant Jean-Baptiste Pussin, le projet de l'abolition des chaînes que ce dernier appliquait donc déjà. Au premier abord il se contenta d'observations prudentes laissant au gardien Jean-Baptiste Pussin les initiatives thérapeutiques et administratives les plus nombreuses.

 

  La scène fondatrice de la libération a été sciemment créée, au XIXe siècle par des membres de la famille Pinel, eux mêmes psychiatres. Il s'agissait pour eux de légitimer leurs positions mais surtout de fonder l'histoire de leur discipline nouvelle sur une succession de grands savants et d'épisodes glorieux.

En décembre 1794, Pinel est nommé Professeur d'Hygiène puis de Médecine interne, dans la nouvelle école de Santé de Paris. Parmi ses contemporains il était connu et admiré comme médecin plus que comme psychiatre. Pourtant Pinel est le créateur de la première école psychiatrique française.

Le 13 mai 1795 (24 floréal an III), Pinel est nommé médecin-chef à la Salpétrière où les folles ne sont pas mieux traitées, il opère de la même façon et avec le même succès. Là, comme son surveillant Pussin, il applique le projet de l'abolition des chaînes, geste spectaculaire et décisif pour délivrer les aliénés, malgré les réticences de Couthon, Pinel avait fait supprimer"l'usage gothique du fer" à Bicêtre, il en fait de même à la Salpétrière et traita les aliénés comme de simples malades. En cas de crise on leur passe simplement la camisole de force.

Dès lors le calme succède à la fureur.

En suivant Pussin il opéra une véritable révolution dans le traitement des aliénés, en substituant aux chaînes et aux brutalités un régime de douceur et d'humanité complétant l'œuvre de charité chrétienne entreprise par Saint Vincent de Paul deux siècles plus tôt, et ouvrant une ère nouvelle dans les rapports des malades mentaux et de leur encadrement médical.

Avant tout, Pinel figure dans l'histoire de la médecine comme un clinicien et un nosographe (la description des maladies) qui constitue le centre de sa pensée médicale, et non un nosologue qui classe.

Dans sa "Nosographie Philosophique ou Méthode de l'analyse appliquée à la médecine" publiée en 1798, inspirée par Cullen, il décrit les maladies moins par leurs symptômes que par les organes lésés. Il s'appuyait ainsi sur la méthode analytique décrite par les naturalistes et par les anatomistes comparés. Pour les maladies mentales Pinel suit l'ordre établit par Cullen en Ecosse pour introduire de l'ordre en pathologie; cette nosographie est devenue une Bible de l'école Parisienne pendant vingt ans et malgré le succès considérable de ce travail, si Pinel est resté célèbre, il le doit à sa grande réforme de la médecine mentale qui a fait de lui un bienfaiteur de l'humanit&e