UN CADAVRE QUI DONNE DES "SIGNES DE VIE" LE CAS DE L'ENFANT MORT-NÉ AU SANCTUAIRE À RÉPIT

 

L'Église ne craint plus le "répit" des enfants mort-nés. Elle en accepte d'autant plus aisément la représentation que ce miracle contribue désormais à l'essor d'une "religion en sentiment". "Miracle de l'enfant ressuscité par saint Maxime", tableau de Patritti, 1846, cathédrale de Riez (Alpes de Haute Provence).

Petite enquête historique à la suite de la Conférence de Françoise RODET du 7 février 2018 sur les ex voto en Pays de Provence ...

 

JACQUES GÉLIS


Le nouveau-né est le symbole même de l'innocence et de la fragilité et l'on sait le drame que constitue aujourd'hui la naissance d'un enfant mort-né : le fruit mort avant même d'avoir vécu, la désespérance des parents, le sentiment d'avoir commis quelque erreur, la culpabilisation ...
Or, l'arrivée d'un enfant mort, alors qu'on s'attendait de lui le prolongement du couple et de la lignée, était sans doute encore plus vivement ressentie aux siècles passés, au temps du catholicisme triomphant. Loin d'être insensibles à un tel drame, les parents redoutaient le sort qui attendait l'enfant mort sans baptême, puisque l'absence du sacrement qui sauvait à la vie éternelle vouait l'innocent au Limbe des enfants (Limbus puerorum), cet espace de souffrance où il était privé de la vision de Dieu : la peine du Dam. Son âme était destinée à errer pour l'éternité et à venir importuner les vivants. Quant à so corps, interdit de sépulture dans l'espace communautaire, il était enterré dans un jardin, un champ ou un pré, comme une bête ... Telles étaient alors les "justices de l'au-delà" et l'on peut comprendre que les parents aient tout fait pour que l'enfant échappe à sa triste destinée. Le rituel aujourd'hui bien connu du "répit" résultait précisément de l'impossibilité pour les parents de faire le deuil de l'enfant. La décision ecclésiastique d'écarter toute possibilité de baptême du mort-né et d'assurer le déroulement ordinaire des rites d'ensevelissement suscitait une conduite de contournement. Il fallait que le disparu puisse être en repos et pour cela remplacer ce que l'on n'avait pu avoir par "quelque chose" d'autre.

Solliciter le saint. Une jeune mère, le cadavre de son enfant sur les genoux, demande la grâce du baptême à saint Nicolas de Tolentino, protecteur des femmes enceintes et en couches. Église des Augustins de Fribourg. Auutel de saint Nicolas de Tolentino, toile de Gottfried Locher, 1781 (Détail).

Il restait en effet une issue, même si elle s'avérait bien aléatoire : exposer le cadavre de l'enfant devant une "image" miraculeuse. On attendait alors que des "signes de vie" apparaissent sur le corps de l'enfant pour lui conférer le "petit baptême", cet ondoiement qui allait le délivrer d'un sort pitoyable : un sacrement dérobé, conféré pendant le "répit" entre les deux morts de l'enfant : celle qui avait été constatée à la naissance et celle qui suivait inéluctablement le rite.
 
Le sursaut maternel

Si cette naissance ratée ébranle toute la famille, elle est ressentie comme une frustration, comme une dépossession affective par la mère, puisqu'il est fréquent qu'on lui refuse de voir son enfant. Entre les pleurs et les prières à la Vierge et aux saints, elle insiste à nouveau pour qu'on lui présente le cadavre du nouveau-né dont on lui avait d'abord caché la triste condition... Sous prétexte de ne pas raviver sa douleur, on cesse même de lui en parler. Comme si la mère pouvait oublier ce qu'elle ressent comme un grave échec. Ce corps soustrait la met dans l'incapacité d'assumer correctement le deuil de son enfant. La femme se sent investie d'un rôle essentiel dans la transmission de l'espèce et l'on comprend qu'elle mette tant d'insistance à ce que l'enfant soit sauvé.

Il y va en effet de son honneur d’assurer la réinsertion d’un enfant perdu dans l’univers symbolique des hommes, dans le corps commun de la lignée (Seidel Menchi 2000). Or, voilà qu’à l’angoisse de laisser perdre une âme se mêle maintenant une crainte  : et si l’innocent n’était pas vraiment mort …  ? On en raconte tant de ces histoires qui font état de macabres découvertes longtemps après l’ensevelissement… (Winslow, Bruhier d’Ablaincourt, 1742-1745) La peur de l’enterré-vif lui fait redouter le pire. Imaginer qu’on ait pu porter en terre un petit innocent qui ne demandait qu’à vivre lui est insupportable  ! Elle montre une telle détermination que l’homme finit par se résoudre à lui obéir  : il va déterrer l’enfant.

 

L'image miraculeuse.Cette Vierge à l'Enfant était l'une de ces images "trouvées" ou "retrouvées" qui faisaient la réputation d'un sanctuaire. Entre autre grâces, elle passait pour faciliter le répit des enfants mort-nés. "Notre Dame Trouvée" , chapelle du cimetière de Pouilly-en-Auxois (Côte-d'Or)

Un cas daté de 1428, rapporté en 1651 par un homme d’Église, témoigne de cette fascination pour tous ces innocents qui ont séjourné dans les entrailles de la terre avant de donner des «  signes de vie  ». Cette année-là, une femme d’une paroisse proche de Cambrai accouche d’un enfant mort. Elle en est très affectée, mais l’enfant est enterré. Il y a maintenant quinze jours qu’il est sous trois pieds de terre quand alternant prières et protestations, elle finit par venir à bout des réticences de son époux. L’enfant est déterré, et c’est alors que l’on constate, à la stupéfaction générale, que le corps loin d’avoir été miné par la décomposition est en parfait état  :

«  Ils trouvèrent ce petit poupon beau, d’une couleur naturelle, vive et vermeille comme une rose. Il n’y avoit aucune marque de mort en tout son corps, ny aucune foulure ny blessure, sauf en une des mâchoires qui sembloit estre un peu froissée de terre. Jamais personne ne fut plus estonné que furent ces bonnes gens à ce spectacle  ; il ne savoient s’ils devoient rire ou pleurer, dans leur estonnement, ny croire ce qu’ils voioient  ». (Maillard 1651)

Il faut bien entendu faire la part de l’hagiographie à la lecture d’un tel témoignage, mais nul doute que de nombreux enfants furent ainsi enterrés puis déterrés. Après une brève toilette à la petite dépouille, le père la met dans un sac ou dans un panier et, accompagné de l’accoucheuse, d’une ou deux voisines et d’une parente, il s’empresse de prendre le chemin du sanctuaire.

Le cadavre exposé

 

Il arrive que le petit cadavre ne soit pas accepté dans l’église et qu’on l’expose dans une niche spécialement aménagée à l’extérieur, mais en général, après avoir poussé la porte du lieu saint, les pèlerins, se dirigent vers la chapelle où est installée la statue de la Vierge miraculeuse. Ils déposent le corps sur l’autel ou sur le marche-pied de l’autel, parfois sur une table installée à proximité.

Une pratique dérobée. À l’extérieur du sanctuaire, juste derrière la statue miraculeuse, avait été aménagée «  la loge des enfants morts sans baptême  ». C’est là qu’était déposé le cadavre de l’innocent après que l’Église ait interdit de l’exposer à l’intérieur du lieu saint. Chapelle du cimetière de Pouilly-en-Auxois (Côte-d’Or).

Le petit corps est alors démailloté et c’est donc dénudé et couché sur le dos qu’il est exposé devant l’image. La rigidité du cadavre empêche parfois de procéder à une présentation correcte du corps  : impossible d’allonger les jambes et de joindre les mains de l’enfant… Autour de sa dépouille, les pèlerins, accompagnés maintenant de personnes pieuses du lieu assemblées à son de cloche, commencent à implorer la Vierge. Tous sont conscients de la gravité du moment. L’attente commence… On prie, on allume des cierges, on fait dire des messes, on chante les litanies de la Vierge tout en surveillant attentivement le petit cadavre. Mieux vaudrait d’ailleurs dire les petits cadavres lorsqu’il s’agit d’un sanctuaire très fréquenté  : ainsi, à Moustiers-Sainte-Marie, voit-on couramment deux, trois, voire quatre enfants alignés autour desquels s’affairent les pèlerins (Gélis 1993). Tous détaillent des yeux ces corps dont on espère qu’ils vont revenir à la vie… Lequel sera le premier à bénéficier d’une grâce  ? Il arrive souvent que le curé intervienne pour faire retirer l’un des cadavres qui entre décidément en putréfaction et incommode l’assistance ; les personnes qui ont amené les autres enfants s’en trouvent confortées dans leur espoir de réussir puisque les autres petits corps sont intacts… Et voici que l’un des fidèles, plus attentif sans doute que les autres, commence à observer le début d’un changement sur le cadavre d’un innocent. Il s’empresse d’annoncer à tous la nouvelle, car il y a une grande fierté à être le premier à pressentir le retour de la vie dans un corps inerte. La tension en effet n’a cessé de croître dans ce huis clos paradoxal réunissant autour du cadavre d’un enfant des hommes et des femmes venus d’horizons divers et que le hasard a assemblés là. Après des heures, des jours et des nuits d’attente patiente ou fébrile, leur requête a enfin été entendue  ! Parmi les pèlerins, c’est une explosion de joie  ! Le 3 janvier 1708, on apporte au sanctuaire de Moha, dans la vallée de la Meuse en Belgique, le cadavre d’un enfant mort-né dont la mère a accouché la veille. Il est exposé devant l’image de la Vierge du Rosaire fort réputée dans la région pour les miracles qu’elle accomplit. Deux semaines passent sans que l’on note le moindre changement sur le corps qui est toujours «  froid et roide  ». Mais ce jour-là, sur les quatre heures du soir, le curé qui encourageait l’exposition du corps des enfants mort-nés dans son sanctuaire remarque, en arrivant à l’église, que «  tout le corps changeoit en coulleur vermeille  ». Lui posant la main sur le ventre, il lui trouve une chaleur modérée et quelques minutes plus tard «  chaud et en sueur  ». L’enfant à qui on avait croisé les mains sur l’estomac les détache  : elles glissent le long du corps et tombent sur la table. Et voilà que la plume que l’on avait posée sur ses lèvres se met à bouger, «  haussant et se baissant plusieurs fois (...), de quoi il fut jugé que l’enfant soupiroit  ». C’est alors que la créature remet ses mains sur son estomac, avant de les laisser pendre à nouveau le long de son corps. Le curé qui relate les faits rapporte ensuite qu’il «  vit l’enfant pousser trois soupirs et la poitrine s’eslever et la veine qui traverse le front d’une coulleur rouge et battante  ». Ne doutant plus décidément de la réalité des signes de vie, le curé «  baptisat sous condition ledit enfant  » (Montulet-Henneau 1986). Alors que les pratiques de répit ont quasiment disparu, l’Église en cette fin du xixe siècle, célèbre un miracle vieux de deux siècles qui contribue maintenant à l’exaltation du culte marial.

Il ne s’agit pas de se prononcer sur la réalité du miracle ou de s’interroger sur une éventuelle manipulation, mais de prendre en considération une pratique populaire aujourd’hui oubliée. Des milliers et des milliers d’embryons et d’enfants à terme ont été ainsi exposés et ont donné des «  signes de vie  » entre le xive et le xixe siècle dans des dizaines de sanctuaires en France, en Belgique, en Suisse, en Autriche, en Allemagne du sud et en Italie du nord.

Deux temps du miracle.Au fond du sanctuaire, des pèlerins recueillis prient au pied de l’image miraculeuse, alors que le mort-né est exposé sur l’autel. Après le miracle, le prêtre procède au baptême de l’enfant. Alors que les pratiques de répit ont quasiment disparu, l’Église en cette fin du xixe siècle, célèbre un miracle vieux de deux siècles qui contribue maintenant à l’exaltation du culte marial. Notre-Dame des Fleurs, Villembray (Oise). Vitrail de l’atelier Roussel, Beauvais, 1888 (détail).

Examinons de plus près ce rituel du désespoir. Exposer un corps mort devant une image miraculeuse n’est pas un geste exceptionnel en ces temps de foi. Les annales des sanctuaires relatent des cas de retour durable à la vie de personnes que l’on avait cru mortes des suites d’un accident. Et les textes hagiographiques reprennent constamment, en citant les miracles du Christ et des saints, des cas de retours définitifs à la vie, les plus emblématiques étant sans doute ceux du Lazare sortant de son tombeau et de la fille de Jaïre se redressant sur la couche où on l’avait vue morte. Et puisque ces retours en arrière, de la mort à la vie, sont jugés possibles, à l’image du modèle évangélique, pourquoi le retour temporaire à la vie d’un enfant mort-né ne le serait-il pas  ? Pourquoi ne pas espérer l’impossible ici et maintenant ?

Des "signes de vie" ? Quels "signes de vie" ?


Les «  signes de vie  » doivent être abordés dans une double perspective. Ils s’inscrivent d’abord dans une géographie du corps de l’enfant. Mais si toutes les parties sont affectées, elles réagissent différemment selon l’âge du fœtus à la naissance  : enfant à terme ou avorton de quelques mois de conception. L’apparition de ces signes obéit également à des facteurs externes  : température ambiante et temps écoulé depuis l’accouchement. La froidure de l’hiver peut en effet favoriser la conservation des corps.

Le saint à l'enfant mort. La main levée, saint Edme figuré en habits de prélat, avec sa mitre et sa crosse, semble bénir l’enfant qui gît mort à ses pieds. Cette scène conventionnelle a souvent été reproduite par les peintres et les sculpteurs de Haute Bourgogne. C’est en effet à  l’abbaye de Prémontrés de Pontigny dans l’Yonne, qui possédait ses reliques, que l’on amenait les mort-nés de la région. Saint Edme de Canterbury, peinture du xvii e siècle, église de Chaource (Aube).

La morphologie des signes de vie est aujourd’hui bien connue. Pour l’assistance, il ne fait aucun doute que le principe vital réside dans la tête et la poitrine  ; ce sont donc les parties du corps que l’on surveille et que l’on touche fréquemment. C’est habituellement le changement de couleur à la face, au ventre ou à la poitrine qui annonce la mutation de l’état du corps. Il s’agit toujours d’une couleur vive qui tranche avec la teinte cadavéreuse que l’enfant présentait à son arrivée au sanctuaire  : « De pâle bleu que ses lèvres étaient, lui sont devenues entièrement vermeilles et rouges comme du sang  ». Ce premier signe s’accompagne fréquemment de chaleur. Puis d’autres manifestations apparaissent. Les assistants «  sentent le corps et principalement la tête dudit enfant être chaude et la veine de la tempe battre  ». Ils se persuadent alors que le vie interne reprend son cours puisque le pouls se rétablit. Et voilà que la respiration semble réapparaître  : on sent «  les souffles sensibles de son haleine  »... Des épanchements aqueux accompagnent ces manifestations  : de la salive, des larmes, une sueur abondante. Du sang coule par les narines, l’oreille ou le nombril  ; or, plus que tout autre signe, le sang est aux yeux des assistants le symbole de la vie. Et puis il y a les mouvements qui agitent le corps  ; les bras et les jambes qui changent de place, et surtout l’ouverture des paupières… Ces hommes et ces femmes harassés de fatigue, après des jours et des jours passés à veiller le corps ont beau se rendre compte qu’ils ne parviennent pas à croiser le regard vide de l’enfant, ils ne veulent retenir de cet instant que le sentiment exquis d’avoir enfin atteint le but  : leur foi persévérante a triomphé de l’adversité… De cet enfant sans âme, on a fait un «  enfant du Ciel  » puisqu’il est sauvé  ! Comment devant ces «  preuves  » éclatantes, plus «  évidentes  » les unes que les autres, les assistants pourraient-ils douter un instant de la «  réalité  » du miracle ? Le caractère spectaculaire de ce «  retour en arrière  », contre toute logique humaine qu’est le «  répit  », la fréquente dramatisation de la scène, tout contribue à faire du miracle des mort-nés un miracle sans pareil  ! La manifestation des «  signes de vie  » peut être de durée variable. Certains enfants meurent immédiatement après qu’on les ait ondoyés et redeviennent livides et puants, comme si les «  signes de mort  » un temps bloqués, refoulés le temps du prodige, revenaient en force dès que l’enfant était sauvé…

Mais d’autres continuent à donner des «  signes de vie  » bien après le sacrement, pendant plus de trente heures parfois… (Gélis 2006)

Exposition de jumeaux.Une femme implore l’image miraculeuse d’une Vierge des Douleurs, avec l’espoir de voir des jumeaux donner des signes de vie. Sanctuaire de Cortaccia, haute vallée de l’Adige, ex-voto, vers 1890 (détail).

L'approche médicale
L’examen des signes de vie conduit à formuler deux hypothèses. Dans la première, l’enfant n’est pas réellement mort  ; la mort n’est qu’apparente et il s’agit donc pour l’homme de l’art de le réanimer, de mettre fin à un coma prolongé en usant des moyens adéquats que préconise la science médicale de l’époque. Dans l’autre cas, l’enfant est bien mort et l’analyse des signes de vie prend une tout autre dimension. Il faut s’arrêter à cette seconde hypothèse parce que la dominante des «  répits  » est bien la manifestation de «  signes de vie  » sur un corps reconnu initialement mort.

Le comportement du corps du nouveau-né dans les heures et les jours qui suivent sa mort peut être appréhendé de manière assez satisfaisante à partir des travaux de médecine légale. Trois moments successifs sont perceptibles (Bernos 1973). Le premier temps est d’abord celui de la naissance d’un enfant mort au corps mou, humide et chaud, pâle et inerte. Sa flexibilité est due à l’alcalinité naturelle des tissus musculaires. Nombre de documents font le constat de la mort  ; on y insiste sur la lividité du corps («  il était raide comme bâton  »), la lividité du corps («  il était tout noir, tant au visage que par tout le corps  ») et sur l’odeur qu’il dégageait («  flairant et puant  »). Lorsque le décès du fœtus est antérieur à l’accouchement, il arrive que le corps soit très altéré. Des phlyctènes thoraciques remplies de sérosité sont alors signalées sur le cou ou la poitrine.


Le deuxième temps est celui du refroidissement du corps, qui commence immédiatement après la naissance, la déperdition de chaleur étant sur un petit corps proportionnellement plus rapide que chez l’adulte. Ce refroidissement s’accompagne d’une contraction générale des muscles qui s’acidifient et, au bout de quelques dizaines de minutes, la rigidité cadavérique apparaît. Refroidissement et rigidité se manifestent plus ou moins vite suivant la saison  : la chaleur accélère le processus, le froid le retarde.

 

Le retour de la flexibilité du corps et son réchauffement relatif, partiel (ce sont la face et le ventre, qui sont principalement concernés), constituent une troisième étape de cette évolution. L’alcalinité réapparaît progressivement, le laps de temps pouvant varier entre trois à quatre heures et deux jours. C’est alors que commence la décomposition du corps, caractérisée par le relâchement des muscles et des sphincters, la remontée de la partie supérieure du thorax qui fait pression sur l’estomac. Exceptionnellement, des bruits proches du spasme, du gémissement ou du sanglot se font entendre qui proviennent des viscères, de l’estomac ou de la mâchoire qui se décontracte. Les membres bougent, l’œil s’ouvre… On comprend que de telles manifestations aient fortement impressionné l’assistance et accrédité l’idée que, décidément, quelque chose d’extraordinaire se produisait. C’est dans ce contexte d’attente angoissée et d’exaspération des sentiments que s’inscrit l’appel au corps médical.

 

L'enfant donne des "signes de vie".Allongé sur un coussin et paré de fleurs, l’enfant est figuré devant l’image, au moment précis du «  répit  », alors qu’il vient d’ouvrir un œil… Cette mise en scène ressemble beaucoup aux ostensions d’enfants suisses et italiens morts en très bas âge dans la première moitié du xxe siècle. Chapelle Notre-Dame des Sept Douleurs. Ex-voto, 1750 (détail).


Matrones, chirurgiens ou médecins, sont invités à témoigner de la réalité des «  signes de vie  » que les assistants voient apparaître sur le corps de l’enfant. Le comportement de la matrone est loin d’être uniforme. Le plus souvent pourtant, on la voit jouer un rôle actif au sein du groupe de femmes qui implorent la Vierge ou le saint intercesseur, mais dans certains sanctuaires, elle reste au contraire plus extérieure aux évènements. Elle surveille, juge et confère «  le petit baptême  » si on le lui demande. Le témoignage de l’homme de l’art ou de l’accoucheuse est, à l’évidence, attendu des contemporains, car l’avis que ceux-ci donnent est capital pour assurer la validation du cas et éviter un litige ultérieur. Leur fonction, leur expérience des accouchements les amènent tout naturellement à s’exprimer, en tant que spécialistes du corps, sur les signes de vie et de mort constatés successivement chez un nouveau-né. À vrai dire, il s’agit d’une démarche inhabituelle puisque ce que l’on attend tout de même des praticiens c’est qu’ils sachent reconnaître des signes de mort après la vie, et non pas l’inverse.

En général, le praticien n’assiste pas à la première phase du «  répit  »  ; il ne délivre pas de certificat de décès  ; on ne fait appel à lui que pour les phases deux et trois, c’est à dire pour établir le constat des «  signes de vie  » et de la «  deuxième mort  », définitive celle-là. Il existe pourtant une exception à cette règle  : dans les cas d’infanticide. Le chirurgien ou la sage-femme procèdent alors à l’examen du corps mort, et en communiquent le résultat oralement (pour la sage-femme) ou par écrit (pour le praticien) aux autorités religieuse et judiciaire. Dans les cas ordinaires, le rôle des hommes de l’art se limite à une intervention au moment où l’assistance croit percevoir des changements sur le corps de l’enfant. Ils «  visitent  » le corps exposé dans le sanctuaire, c’est à dire qu’ils l’examinent, le touchent et se prononcent.

L’Église attend donc des chirurgiens, médecins et accoucheuses qu’ils cautionnent le miracle, mais le rôle qu’on leur fait jouer n’est pas dénué d’ambiguïté  : nul doute que le poids de la science représentée par l’homme de l’art est destinée à asseoir la réputation miraculeuse du lieu de dévotion. L’interprétation des «  signes de vie  » peut alors entretenir la confusion entre miracle et médecine. L’accoucheuse, femme du terroir, aux pratiques souvent encore proches de la magie, est certainement la moins apte à discerner le caractère ambigu du rôle qu’on prétend lui faire jouer. Chez les chirurgiens et les médecins par contre, on discerne à partir des années 1730 une attitude nouvelle faite désormais de réserve, une volonté de prendre ses distances à l’égard des «  répits  » et du climat miraculeux qui les entoure. Cette évolution résulte de l’émergence de la médecine comme science et des interrogations des hommes de l’art à propos de leur exercice.

La prestation attendue du praticien se résumait au fond à peu de chose sur le plan strictement médical. Son rapide constat était sans efficacité pratique puisqu’ils ne pouvaient plus rien pour sauver la vie du jeune être. Maintenir en santé et en vie, n’était-ce pourtant pas là le but essentiel de l’intervention médicale  ? Le médecin entend justement faire plus désormais pour sauver le nouveau-né en péril  : redonner une vie durable à un jeune être lui apparaît tellement plus gratifiant  ! Il entend donc consacrer tous ses soins à sauver les nouveau-nés en détresse et pense trouver dans l’obstétrique les moyens d’y parvenir. Prévenir l’irréparable – la vie fauchée prématurément – grâce aux ressources de l’art, donne au praticien le sentiment d’être utile à la société. À l’aube des “Lumières”, l’attitude des hommes de l’art à l’égard des pratiques de «  répit  » témoigne des changements qui lentement apparaissent dans l’éthique médicale.

La dramatique du "répit".Ce tableau constitue sans doute l’une des rares représentations d’un «  répit  ». La scène, qui se déroule dans une chapelle du Trentin en Italie, à la fin du xviiie ou au début du xixe siècle, frappe par son réalisme et son mouvement. L’enfant vient de donner des signes  de vie et le prêtre est en train de l’ondoyer. Deux groupes de femmes occupent l’espace du sanctuaire. À gauche, près de l’autel et de l’image, une Piéta, trois femmes recueillies assistent à la délivrance du sacrement. À droite, une femme les bras levés est soutenue par plusieurs compagnes : est-ce la mère que, contre toute vraisemblance, l’artiste a voulu figurer  ? Ex-voto non daté. Chapelle de la Madonna della Corona, Spré di Povo, Trentin (Italie).

L’évolution de la doctrine

La médecine pose en effet de nouvelles questions. Certes, l’enfant a cessé d’exister au dehors, mais la vie n’existe-t-elle pas encore au-dedans ? La surface du corps est parfois trompeuse. Et la mort est-elle aussi instantanée que le disent les théologiens ? Les nombreux cas de mort apparente, complaisamment rapportés dans la première moitié du xviiie siècle peuvent témoigner au contraire de la permanence de la vie cachée, alors qu’on pouvait penser à l’examen superficiel du corps que tout était fini (Winslow, Bruhier d’Ablaincourt 1742-1745). Le siècle n’est pas seulement obsédé par la quête du bonheur  ; il est aussi travaillé sourdement par l’idée de la mort (Carol 2004). Il s’interroge avec passion sur la frontière entre la vie et la mort  : où finit la vie, où commence la mort ? Une nouvelle conscience de la mort est en effet en train d’apparaître et ce changement trouve sa traduction au niveau de la théorie médicale  : la mort-instant du modèle mécaniste, qui respectait «  l’incontestable  » dogme religieux, fait place à la mort-processus de l’école vitaliste, dont l’énoncé doctrinal trouve sa perfection avec Bichat  : la mort est un processus complexe, multiple, qui s’étend dans le temps, et qui est donc morcelé (Milanesi 1991).

Cette évolution de l’énoncé sert de toile de fond aux débats sur le cas des mort-nés. Paradoxalement, en introduisant davantage de souplesse dans l’explication de la mort, la théorie vitaliste, et avec elle le corps médical, accrédite la thèse du «  répit  » possible  : le jeune corps paraît mort et ne l’est peut-être pas. La mort-processus est réversible et la porte reste donc ouverte à un retour à la vie… Le petit miraculé entre dans la catégorie des individus qui ont eu une mort imparfaite.

Le cadavre du mort-né est un cadavre sans statut et c’est bien cette absence de statut qui inquiète les parents car, par-delà la question du baptême, elle peut entraîner des contestations au sein des familles. Qu’il ait manifesté quelque signe de vie et voilà qu’il peut être considéré comme un héritier, même passager. Pour le père dont la femme est morte en couches, ou la mère qui a perdu son mari pendant sa grossesse, c’est son propre avenir qui peut être affecté selon que l’enfant a ou non manifesté sa vitalité. Derrière le problème du baptême, on devine donc des questions qui relèvent du droit privé.

Plan du site d'Oberbüren.Sur un promontoire situé à une confluence se dressait la chapelle de pèlerinage d’Oberbüren, haut lieu des pratiques de «  répit  » dans la seconde moitié du xve siècle. Ce plan levé au cours des fouilles en 1994 montre la répartition des corps. Ceux des enfants miraculés, fœtus abortifs ou enfants à terme, sont proches des flancs du sanctuaire, disposés comme dans un charnier, serrés les uns contre les autres en plusieurs lits superposés.

La sépulture de l'enfant miraculé

Mauvaise naissance, corps mis à l’écart, âme errante  : telle était la vision de la destinée de l’enfant mort-né. À l’inverse, l’enfant ondoyé après un répit, puis «  retourné à mort  » était censé intégrer sa communauté. Or dans la pratique, le corps n’était généralement pas ramené à son lieu d’origine  ; il paraissait normal de le laisser au lieu même où la grâce s’était manifestée et ce choix était ressenti comme un bienfait supplémentaire. La sépulture ad sanctos du petit cadavre était pour la parenté la plus belle des récompenses. Lorsque le «  sanctuaire à répit  » était une église paroissiale, les petites dépouilles reposaient à l’écart dans le cimetière  : un «  rang spécial  » leur était réservé. Lorsqu’il s’agissait d’une chapelle de confins de terroirs, un «  cimetière de bébés  » avait été sommairement aménagé  : ainsi, à Notre-Dame du Chemin à Serrigny en Bourgogne, à Nanc, près de Saint-Amour dans le Jura ou à Notre-Dame de l’Arbrisseau à Salles près de Chimay dans le Hainaut belge. Parfois, les petits corps étaient ensevelis dans un caveau de la chapelle, comme à Viserny près de Montbard, en Côte d’Or (Gélis 2006). Quelques-uns subsistent aujourd’hui alors même que leur mémoire s’est perdue.

L'enseignement des fouilles

Rares sont les comptes rendus de fouilles effectuées dans le passé qui précisent ce que furent les conditions de sépulture. La plupart des sites ont souvent été prospectés assez superficiellement. Seul le hasard pouvait laisser espérer la sauvegarde de l’un d’eux. Ce fut le cas en 1992 à Oberbüren, dans le canton de Berne en Suisse. Situé sur une colline dominant une confluence, au point de contact entre les trois anciens diocèses de Berne, Lausanne et Constance, cet ancien lieu de pèlerinage était devenu un enjeu entre catholiques et protestants au moment de la Réforme. Les cinq campagnes de fouilles qui se sont succédées de 1993 à 1997 ont permis d’éclairer sous un jour nouveau les conditions d’ensevelissement des enfants mort-nés miraculés dans ce sanctuaire qui eut un grand rayonnement de la fin du xv e siècle aux années 1530, date à laquelle les protestants rasèrent le sanctuaire (Ulrich-Boschler & al. 2008).

Des sépultures collectives.L’étroitesse du lieu a conduit le fossoyeur à empiler les petits cadavres sur plusieurs niveaux. Fouilles d’Oberbüren, chapelle de la Vierge, canton de Berne.


La fouille du site a permis d’éclairer les conditions d’ensevelissement des mort-nés miraculés. On a retrouvé 490 tombes et les restes de 550 individus, dont 250 enfants (alors qu’au moins 2 000 enfants semblent avoir été miraculés pendant la période considérée). Les squelettes d’enfants gisaient pour partie dans des sépultures individuelles, pour partie, la plus nombreuse, dans des tombes collectives. Aucun matériel n’a été retrouvé et tous semblent avoir été ensevelis dans leurs langes ou dans un linceul. Comme la place était comptée, en raison de l’étroitesse du site, on avait pris l’habitude de superposer les corps sur plusieurs niveaux. On procédait de la manière suivante  : on creusait d’abord une grande fosse, puis on disposait les enfants corps contre corps, au fur et à mesure qu’on les amenait  ; enfin, on les recouvrait de terre. Quand un premier lit était constitué, on en disposait un autre par-dessus et lorsque le trou était plein, on le rebouchait et on creusait un peu plus loin. On pouvait ainsi avoir quatre lits de corps superposés. Tous les innocents étaient enterrés la tête à l’ouest. Un certain nombre d’entre eux reposait sur le dos et avait les bras repliés sur l’abdomen, mais beaucoup étaient couchés sur le côté, les jambes repliées, en position embryonnaire. D’autres avaient le corps contorsionné et les épaules paraissaient avoir été comprimées. Il est possible qu’un fossoyeur ait été affecté au sanctuaire et comme il disposait de peu de place, il serrait les corps les uns contre les autres sans trop se préoccuper de leur position.

 

Tous ces enfants étaient des bébés morts avant, pendant ou juste après leur naissance. Les anthropologues qui ont procédé à l’étude scientifique des ossements ont retenu la taille des squelettes comme critère de détermination de l’âge des enfants. Ils ont considéré qu’entre 45 et 55 centimètres ils avaient à faire à des enfants à terme et qu’au-dessous de 45 centimètres il s’agissait de fœtus expulsés prématurément. Même si ces critères sont discutables (pourquoi ne pas avoir pris comme référence la qualité des synostoses, ces soudures des extrémités des os dont on sait qu’elles interviennent à des stades différents de la croissance selon les os concernés), ils apportent de précieux renseignements sur les enfants miraculés. Plus du tiers d’entre eux étaient des prématurés et les plus petits fœtus étaient des avortons de quatre à cinq mois de conception. Mais il est vrai que les interruptions involontaires de grossesse étaient nombreuses aux siècles classiques  : les accidents, le surmenage des femmes pendant la grossesse, les carences et les insuffisances alimentaires aboutissaient fréquemment chez la femme enceinte à l’expulsion prématurée de l’embryon.

 

Tous ces enfants avaient au moins la chance d’être sauvés et de mériter une sépulture en terre consacrée, à la grande satisfaction des parents qui remerciaient en offrant un ex-voto.

 

Mais qu’en était-il des autres, de tous ceux qui ne donnaient pas de «  signes de vie  » et dont il est d’ailleurs bien difficile d’évaluer le nombre  ? Nous savons qu’à l’abbaye d’Ursberg en Souabe, qui fut sans doute le plus grand sanctuaire à répit d’Europe puisqu’on y amenait annuellement à la fin du xviie siècle jusqu’à 2000 enfants mort-nés, près de la moitié ne donna jamais de «  signes de vie  » (Gélis 1998). En cas d’échec, les parents se mettaient alors en quête d’un autre lieu d’exposition… Jusqu’au moment où la décomposition du corps les obligeait à l’enterrer clandestinement tout contre le mur d’un lieu de culte. Cette sépulture «  sous l’égout du toit  » fut fréquente en Alsace jusque dans les années 1880. Elle constituait un moyen empirique de sauver l’enfant, car on se persuadait que l’eau qui tombait sur le sanctuaire, alors qu’on procédait au baptême d’un enfant bien vivant, bénéficiait au pauvre innocent… On avait fait ce que l’on avait pu et Dieu pourvoirait bien au reste…

Remercier Dieu pour l'enfant qui survit.Sur neuf enfants qui leur sont nés, les parents en conservent un… Mais puisque l’avenir de la famille paraît assuré, ils ne songent plus qu’à remercier Dieu  : «  Mon Dieu, huit enfants sont près de toi. Je te remercie de m’avoir conservé le neuvième. » Tableau votif, Haute Autriche, Österreichisches Museum für Volkskunde, Vienne, 1775.

Les hésitations de l'Église
Un événement aussi spectaculaire et massif plaçait l’église dans une situation inconfortable, car elle la divisait. Pendant des siècles, les clercs ont justifié ce miracle. Face aux protestants qui n’y voyaient que tromperie, ils en ont même fait une manifestation de la vraie foi. Ces pratiques n’ont d’ailleurs été condamnées par la curie romaine qu’en 1729. Mais entre haut et bas clergé, entre réguliers qui y étaient favorables et évêques qui les condamnaient, les rapports ont été parfois tendus. Et de ce fait, bien des rituels ont été cachés à la hiérarchie.

Dans les années 1670-1680, on assiste un peu partout à une véritable épidémie de «  répits  » et la hiérarchie se rend compte de l’ambiguïté de ce qui se passe. Sa condamnation du rite entraîne des conflits parfois sévères et des sanctions, mais la demande des populations est telle que le rituel persiste. Au xviii e siècle, l’institution croit trouver une solution avec la césarienne sur femme morte préconisée par le Traité d’embryologie sacrée du jésuite italien Cangiamila. On attend la mort de la femme qui ne parvient pas à accoucher et on s’empresse d’inciser son cadavre pour tirer l’enfant vivant et l’ondoyer… Cette pratique que l’on veut systématique mais qui ne tient pas compte de la vie de la mère, va soulever l’opinion dans la seconde moitié du siècle et l’église tente alors d’y substituer le baptême intra-utérin.

Au xiv e siècle, la valorisation du culte marial conduit à l’acceptation désormais du «  répit  » par l’institution  ; ce miracle devient même le symbole de la toute puissance de Dieu. Ce n’est que dans les années 1950 que l’institution acceptera d’atténuer la peine imaginée pour les enfants morts sans baptême. Enfin, il y a quelques années une commission pontificale s’est penchée sur le concept de limbes pour souligner que ce ne fut jamais un dogme d’église, mais une position de circonstance.

Un cadavre de l'entre-deux


Tous ces rites dérobés, toutes ces tentatives pour réintégrer un corps mort dans le cycle de vie communautaire renvoient en fait à des croyances sans doute antérieures à la christianisation des populations rurales. Dans la croyance populaire, on a pitié de l’enfant mort-né, ce qui ne l’empêche pas de le craindre. On se méfie de cet «  esprit égaré  », de cette «  âme en peine  » en perpétuel mouvement. On pense que le mort-né disparu «  avant d’avoir fait son temps  » est toujours prêt à reprocher à ses parents la triste condition qui est la sienne  ? Il appartient en effet à la grande cohorte des réprouvés, de tous ceux qui ont eu une mauvaise mort et qui ne cessent d’importuner les vivants  : la «  chasse sauvage  ». Dès lors on comprend mieux l’importance du rite destiné à réinsérer l’enfant non seulement dans la famille mais également dans la communauté, car ce cadavre embarrassant passe pour annoncer des calamités à venir, mauvaises récoltes et maladies du bétail

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Malgré leur habillage chrétien, les rites d’exposition et d’ensevelissement des enfants mort-nés laissent entrevoir une strate profonde de croyances fondée sur l’alliance étroite entre l’homme et la nature qui l’imprègne. Ils révèlent une manière d’être au monde et de mourir qui a progressivement disparu au cours du xixe siècle. Des dépôts retrouvés à proximité de certains «  sanctuaires à répit  » témoignent de l’ancienneté des pratiques sans que l’on puisse affirmer qu’il a existé une continuité sans faille du rituel d’exposition. C’étaient surtout les vieilles «  pierres saintes  » situées sur les limites de terroirs qui attiraient les pèlerins en quête de salut pour les petits enfants. On fréquentait volontiers ces «  sanctuaires de la nature  », ces «  barques de pierre  », ces «  berceaux sarrasins  », c’est-à-dire païens, auprès desquels on venait encore, il y a un siècle et demi, ensevelir clandestinement le petit cadavre. Il est probable qu’il s’agissait de cette antique «  terre des morts  », de ces lieux de sépulture primitifs que «  la naissance du cimetière  » (Lauwers 2005) imposé par l’Église à partir du x e siècle fit progressivement disparaître  : mais en avait-on jamais vraiment perdu le chemin ?

SOMMAIRE

Intelligence artificielle : la meilleure… ou la pire chose pour l’Humanité ?

Impact de l'Intelligence Artificielle sur l'économie

Éthologie végétale

  - L'Intelligence des Plantes Révélée

  - Stefano Mancuso: Les racines de l'intelligence végétale

  - Les arbres savent se mouvoir et possèdent le sens de l'équilibre

  - Le tabac peut appeler au secours mais sait aussi se défendre seul

  - Le comcombre a le sens du toucher

  - Le tremble ou le mimosa sont doués de mémoire

  - La cuscute a le sens de l'odorat

  - Le maïs a le sens de l'ouïe

  - Les vieux pins font preuve de solidarité

  - La tomate a des moyens de communiquer

  - Esprit de famille chez la fraise, le trèfle, le lierre ...

  - Un Règne Végétal à Repenser

André Brahic

  - Connaître le ciel changet-il l'Homme ?

  - Enfants du Soleil : à la recherche de nos origines et de la vie dans l’univers

  - André Brahic, seigneur des anneaux planétaires, nous a quittés

  - Astéroïde BRAHIC

  - Mort du physicien André Brahic, découvreur des anneaux de Neptune

- This 3-minute animation will change your perception of time

- Voyage d'un naturaliste autour du monde: fait à bord du navire le Beagle de 1831 à 1836  

- Comment fabriquer des cerveaux verts ?

- Voyage entre deux inspirations: Guillaume Nery 

 - Art et Épilepsie

 - Une patiente se fait greffer un crâne en plastique 

 

Faut-il avoir peur de l’intelligence artificielle ? Une voix dans le débat sur les nouvelles technologies afin d’alimenter le débat.

Par Alexandre Marraud des Grottes.

Intelligence artificielle : la meilleure... ou la pire chose pour l'Humanité ?

 

Le terme d'intelligence artificielle (IA) que l’on côtoie désormais presque quotidiennement n’en est pas pour autant nouveau. Il remonterait possiblement à l’article d’Alan Turing Computing Machinery and Intelligence  (Mind, octobre 1950), dans lequel le scientifique s’enquiert du problème et propose une expérience maintenant connue sous le nom de test de Turing visant, dans une tentative de définition d’un standard, à permettre de qualifier une machine de consciente.

Mais aujourd’hui, les avancées technologiques spectaculaires permises, notamment en robotique par Yaskawa ou Boston Dynamics (une filiale de Google créatrice des robots SpotMini, Atlas, et Handle) ou en intelligence artificielle pure par Google, ou l’Université Carnegie Mellon, offrent une formidable caisse de résonance au concept dont s’était déjà saisi depuis une trentaine d’années l’industrie cinématographique, alimentant les fantasmes à ce sujet.

Des fantasmes, justement. Voilà ce sur quoi repose principalement aujourd’hui la vision, l’idée que se font les gens de l’intelligence artificielle, via des images terrifiantes – sorties d’un Matrix – ou d’autres, plus réconfortantes.

Le fait est qu’aujourd’hui plus qu’hier, grâce aux avancées technologiques permises par les aboutissements de longues phases de recherches, l’évaluation des risques induits par leurs poursuites est une question de plus en plus prégnante. Depuis 1996 et la victoire de l’ordinateur Deep Blue d'IBM battant pour la première fois le champion d’échecs russe Garry Kasparov, les succès remportés par l’IA sur l’Homme se multiplient. « Si bien que l’Humanité est désormais à court de jeux auxquels elle peut encore battre un ordinateur ».

Les victoires de l’intelligence artificielle sur l’Homme

Le 18 juillet 2016, AlphaGo de Google DeepMind devient le meilleur joueur de Go du monde au classement de GoRatings après plusieurs victoires notamment contre Lee Sedol (le 2ème meilleur joueur mondial) en mars 2016. Le 4 janvier 2017, Demis Hassabis (vice-président de Google DeepMind) annonce qu’une version améliorée d’AlphaGo vient de disputer une série de 60 parties rapides contre les meilleurs joueurs mondiaux, parties qu’elle a toutes gagnées.

Début janvier 2017 également, c’est l’IA Libratus développée par l’Université Carnergie Mellon qui a réussi à s’imposer au poker face à l’Homme. Face à un groupe de joueurs de poker professionnels contre lesquels elle a joué des parties de Texas Hold’em (en heads-up et no limit), Libratus a terminé avec 1,8 million de dollars de gains, tandis que chacun de ses opposants s’est retrouvé déficitaire.

Cette victoire revêt une signification particulière dans la mesure où le poker requiert une forme de raisonnement particulièrement difficile à imiter pour une machine. Il s’agit en effet, sans connaître la main de son adversaire ni disposer d’informations concrètes, de jauger ses chances de victoire, tout en envisageant l’opportunité d’un bluff.

Le 9 février dernier, Google DeepMind annonçait dans son billet Understanding Agent Cooperation  les résultats d’une expérience à laquelle s’étaient livré quelques chercheurs : à savoir la récolte de pommes par deux programmes d’intelligence artificielle. Ainsi, quand les deux IA ont pour tâche de récolter un certain nombre de pommes, elles s’y plient tranquillement. Toutefois, lorsque le nombre de pommes diminue, les IA, plutôt que de continuer à répartir également les fruits développent de manière autonome des réflexes agressifs, neutralisant leur opposante à coup de rayons laser.

Les chercheurs remarquent d’ailleurs que l’utilisation faite par les IA du laser l’a été dans un but de maximisation des gains, sans quoi le nombre de pommes récoltées aurait été identique chez les deux IA. Pour Joel Z. Leibo, un des chercheurs, cette expérience montre que certains aspects anthropomorphiques sont les produits de l’environnement et de la réflexion, telle cette avidité reflétant la tentation de supprimer un rival pour collecter toutes les pommes.

Enfin, en novembre 2016, Google Brain, le programme de recherche en intelligence artificielle de Google, vient de franchir un palier étonnant et quelque peu inquiétant. En effet, deux ordinateurs sont parvenus à communiquer entre eux dans une langue qu’ils avaient eux-mêmes créée. Une langue indéchiffrable par l’homme.

Il semblerait donc qu’actuellement nous assistions au développement d’une intelligence artificielle passablement plus intelligente que l’Homme, capable de s’exprimer dans une langue lui étant indéchiffrable, de bluffer/mentir, et d’adopter un comportement agressif pour maximiser ses propres intérêts. Bien que se cantonnant aujourd’hui au domaine des jeux ou des expériences de laboratoire, les dérives causées par un développement non-éthique de l’IA laissent entrevoir de sombres perspectives.

C’est face à ce constat qu’avaient déjà envisagé voilà quelques années Bill Gates, Elon Musk et Stephen Hawking, que ces derniers avaient formulé le souhait que les recherches conduites aient pour but de s’assurer que les IA fassent passer les intérêts humains avant les leurs. Toutefois, ceux-ci expliquaient également qu’il n’y a « aucune loi physique empêchant que des particules soient organisées de manière à réaliser des opérations plus avancées que celles que réalise le cerveau humain ».

Qu’ainsi, « on peut tout à fait imaginer qu’une telle technologie domine les marchés financiers ou la recherche, manipule ceux qui nous dirigent et développe des armes que nous ne pourrons même pas comprendre ». Ce qui semble le plus inquiéter Gates, Musk et Hawking, est le fait qu’aucune recherche sérieuse ne soit lancée pour savoir s’il est possible de contrôler l’intelligence artificielle. Dans une tribune publiée dans The Independant en 2014, Stephen Hawking avait même expliqué que l’intelligence artificielle pouvait être « soit la meilleure soit la pire chose jamais arrivée à l’humanité  ». Tout dépend de la façon dont elle sera développée, appliquée et contrôlée.

Réagir en conséquence

Il semble que face à la menace que peut représenter une IA dont le développement n’en est encore qu’à ses prémices ; face aux avertissements et inquiétudes d’un éminent scientifique et de deux hommes d’affaires évoluant dans le champ des nouvelles technologies, des réactions et comportements soient à adopter. S’il est amusant de jouer à l’apprenti sorcier et de créer ex nihilo une intelligence surpassant l’Homme, le fait est que l’on ne sait la contrôler voire si l’on peut tout simplement le faire. Par ailleurs, une IA non contrôlée, conjuguée à une robotique domestique, médicale ou militaire, dont les progrès sont d’ailleurs remarquables, laisse entrevoir des possibilités effrayantes.

C’est pourquoi pourraient s’organiser des débats éthiques, circonscrivant le champ des recherches, le limitant jusqu’à ce que des solutions sûres et imparables soient trouvées pour assurer par l’Homme un contrôle effectif de l’IA et éviter d’aller au-devant de risques aisément prévisibles.

  • La Commission européenne

Cependant, plutôt que de penser à des mesures préventives, visant à éviter tout risque, la Commission des affaires juridiques du Parlement européen a adopté un projet de résolution en mai 2016 réclamant des règles européennes en matière de droit des robots.  Pour l’eurodéputée luxembourgeoise Mady Delvaux ayant porté ce texte « de plus en plus de domaines touchant nos vies quotidiennes sont concernés par la robotique. Pour faire face à cette réalité et garantir que les robots sont et restent au service de l’homme, nous avons besoin de créer de toute urgence un cadre juridique européen ».

La Commission semble globalement se focaliser davantage sur un aspect curatif, envisageant déjà avoir affaire à des robots conscients et auxquels serait intégrée une IA les rendant capables de discernement et de blesser des humains. Ce genre de discours de la Commission semble néfaste dans la mesure où, visant à préparer une législation adaptée à l’accueil de machines intelligentes dans notre société, il pourrait en résulter un développement insuffisamment contrôlé, encadré, des recherches menées sur l’intelligence artificielle.

Cependant, le débat a au moins le mérite d’être lancé, mais il convient de préciser qu’il ne s’agit que d’une résolution ; un document politique définissant des axes, sans conséquence juridique immédiate.

Cette résolution a été adoptée, en séance plénière au Parlement européen le jeudi 16 février 2017 à une large majorité (396 contre 123 et 85 abstentions). Enfin, si cette initiative invite la Commission européenne à présenter une proposition législative, celle-ci « n’est pas contrainte de le faire, mais doit exposer ses raisons en cas de refus » expliquent les services du Parlement. La résolution part en tout cas d’une série d’inquiétudes en termes juridiques, mais aussi sociaux : le remplacement de l’homme par des robots dans la chaîne de travail pourrait générer des effets néfastes « pour l’avenir de l’emploi et la viabilité des régimes de sécurité sociale, si l’assiette de contributions actuelle est maintenue ».

Il est notamment suggéré à la Commission européenne de :

  • proposer une définition commune des différentes catégories de robots, afin de classer ces derniers dans un futur registre dédié ;
  • créer une « agence européenne pour la robotique et l’intelligence artificielle, destinée à fournir l’expertise technique, éthique et réglementaire nécessaire pour soutenir les acteurs publics concernés » ;
  • d’examiner les « critères de « création intellectuelle propre » applicables aux œuvres protégeables par droit d’auteur créées par des ordinateurs ou des robots.

La question de la fiscalité des robots, sujet repris par le candidat Hamon a, quant à elle, été abandonnée, suite à l’opposition de l’aile Droite du Parlement européen. Elle proposait que les entreprises définissent « l’étendue et la part de la contribution de la robotique et de l’intelligence artificielle à leurs résultats financiers » et ce afin de soumettre cette part à l’impôt et aux cotisations de sécurité sociale.

Le texte espère enfin lancer la création d’un « nouveau régime de responsabilité des robots autonomes, assorti d’un régime d’assurance obligatoire et d’un fonds de compensation notamment pour couvrir les accidents provoqués par les véhicules autonomes ».

Il va jusqu’à imaginer la création d’une personnalité juridique (i.e. la personnalité électronique) spécifique aux robots au terme de laquelle ces derniers seraient dotés de droits et de devoirs. Une citoyenneté robotique en somme, accompagnée « d’un système d’assurance obligatoire et d’un fonds supplémentaire pour garantir le dédommagement total des victimes en cas d’accidents ».

Les eurodéputés proposent également « un code de conduite éthique volontaire sur la robotique pour les chercheurs et les concepteurs. L’objectif est de garantir qu’ils opèrent conformément aux normes juridiques et d’éthique et que la conception et l’utilisation des robots respectent la dignité humaine », s’inspirant notamment des 3 lois d’Asimov – formulées par l’écrivain de science-fiction Isaac Asimov : « Un robot ne peut blesser un être humain ni, par son inaction, permettre qu’un humain soit blessé. Un robot doit obéir aux ordres donnés par les êtres humains, sauf si de tels ordres sont en contradiction avec la Première Loi. »

  • En Corée du Sud

Dans un autre registre, la Corée du Sud a imaginé depuis 2007 une Charte éthiques des robots dont le but affiché est d’éviter aux machines de se faire abuser par les Hommes et inversement. Pour le gouvernement cette charte doit définir  « les lignes de conduites éthiques sur le rôle et les fonctions des robots », susceptibles « dans un avenir proche,  [de] développer une vive intelligence ». Park Hye-young, membre du bureau de la robotique, a expliqué que cette charte était justifiée par le fait que les robots « pensants » deviendraient bientôt des « compagnons-clés de l’Homme ».

In fine, que l’on envisage la problématique sous forme de charte – celle-ci n’ayant d’ailleurs pas encore semble-t-il passé le stade de l’élaboration – ou de résolution, la manière la plus saine d’aborder le problème n’est peut-être pas celle retenue.

Il paraît qu’il vaut mieux prévenir que guérir ; en l’occurrence en matière d’IA, la Commission européenne se place sur une ligne curative avancée, s’imaginant probablement  dans le film de Spielberg où les robots et les humains viennent à cohabiter (cf. référence aux 3 lois d’Asimov) ;  dans un relativisme avancé où finalement humain/robot, tout se vaut (personnalité humain/personnalité robotique).

Ce que ces eurodéputés ne semblent pas avoir pris en compte c’est que le fait d’arriver à ce stade n’est pas une fatalité : normal en même temps, combien parmi eux sont issus de formations scientifiques leur permettant de saisir les enjeux complexes posés par le développement conjoint de l’IA et de la robotique et pointés du doigt par un Stephen Hawking ?

Que des machines puissent devenir supérieures à l’Homme et vivre à ses côtés est, avant d’être un débat législatif, un débat éthique et de société. Certains scientifiques tel Laurent Alexandre se penchent activement sur le sujet et sur les répercutions que pourraient entraîner le développement de la robotique et de l’IA.

Enfin, parmi les questions primordiale qu’il s’agirait de poser au cours de débats éthique sur la question pourraient se trouver « Est-ce parce que nous savons le faire que nous devons le faire ? (cf. référence au consensus contre le clonage humain), Qu’est-ce que le progrès ? Est-il forcément souhaitable ; une fin en soi ? ». En connaissance des risques que peut représenter un développement incontrôlé de l’IA, ne serait-il pas opportun de brider la recherche par sécurité, tant que n’auront pas été trouvés des moyens de dompter effectivement cette intelligence artificielle ?

À suivre …

Impact de l'Intelligence Artificielle sur l'économie

 

https://www.youtube.com/embed/rJowm24piM4

 

 

Laurent ALEXANDRE au Sénat le 19/01/20017

L'Intelligence des Plantes Révélée

Communication, odorat, mémoire... Qui l'eût cru ! Les plantes ont le sens de l'ouïe, elles savent se mouvoir et communiquer, elles ont l'esprit de famille et elles ont même de la mémoire ! En un mot : ce sont des êtres "intelligents". Telle est l'étonnante découverte de biologistes, dont les travaux révolutionnent totalement notre regard sur le monde végétal. Mieux, ils le réhabilitent dans l'ordre du vivant.

C'était il y a juste trente ans. Alors qu'il est en pleine conversation avec ses étudiants, le téléphone de lack Schultz, biologiste à l'université américaine de Dartmouth, sonne. Au bout du fil, Ian Baldwin, chimiste doctorant d'à peine 25 ans, que Schultz a recruté pour vérifier ce qui, à l'époque, semble une hypothèse folle : l'existence d'une télécommunication chimique entre végétaux. Le résultat grésille dans le combiné : les arbres testés se sont bel et bien transmis un signal d'alerte par voie aérienne. Baldwin, bouleversé, parvient seulement à articuler : "Les peupliers parlent". Schultz se fige. Ainsi commencent les révolutions scientifiques.
L'expérience, publiée dans Science en juillet 1983 sous leurs deux signatures, inaugure un complet bouleversement du regard de la science sur l'univers végétal. En trois décennies, les plantes vont passer du statut d'automates rudimentaires à celui d'organismes à la complexité comparable à celle des animaux ! Sensibilité hors normes, capacités de réaction et de communication multiples, liens sociaux variés... Le comportement des arbres et herbacées se révèle aujourd'hui si subtil qu'il serait aisément qualifié d'intelligent s'il était l'œuvre d'un de ces êtres que l'on dit animés. "Les physiologistes végétaux ont mis 20 ans à cesser de ricaner de la notion de communication végétale, se souvient Ian Baldwin, aujourd'hui directeur de laboratoire à l'Institut d'écologie chimique Max-Planck, en Allemagne. Car, au fond, cette révolution est venue de spécialistes du comportement animal, notamment David Rhoades, qui nous a inspiré notre expérience. Ils se sont mis à s'intéresser aux plantes et ont exporté leurs méthodes dans une discipline qui n'était pas la leur. Ainsi s'est peu à peu constituée une nouvelle branche de la physiologie végétale, inspirée de la zoologie et basée sur l'observation objective du comportement des plantes. Leur but : comprendre leurs réactions, en chercher les ressorts, questionner leur utilité écologique, leur origine évolutive et les raisons pour lesquelles elles ont été sélectionnées... Autrement dit, une véritable "éthologie végétale", une expression encore difficile à faire accepter.


"Dans les années 1990 encore, les plantes étaient fondamentalement vues comme des objets quasi inertes. Pour parler de ce qu'elles font, il fallait utiliser du jargon comme ‘plasticité adaptative’, résume James Cahill, jeune professeur à l'université canadienne d'Alberta. Enfin, depuis dix ans, on ose dire ‘comportement végétal’. Et des groupes comme le mien étudient les plantes en posant les mêmes questions que si elles étaient des animaux, cherchant non seulement le comment, mais le pourquoi". La greffe a profité des progrés technologiques : c'est grâce à eux que le changement dans les mentalités a pu devenir tangible. La chromatographie en phase gazeuse a permis l'analyse des concentrations ténues des composés émis par les plantes, qui jouent un rôle crucial pour la communication. Les avancées fulgurantes des biotechnologies permettent de fabriquer des plantes avec des gènes surexprimés, ou éteints, qui renseignent sur leur fonction. Des dispositifs de plus en plus ingénieux permettent d'épier les racines, dont le rôle est essentiel. Les films en accéléré, qui rendent perceptibles les mouvements des végétaux, se sont généralisés...


 Cette exploration des capacités sensorielles et comportementales des plantes a d'abord révélé l'extrême sensibilité végétale, "comparable, voire supérieure à celle des animaux", assène Ian Baldwin. A ce jour, plus de 700 sortes de capteurs sensoriels différents ont été recensés chez les plantes : mécaniques, chimiques, lumineux, thermiques... et ils sont en général plus sensibles que les nôtres. Concernant la lumière, les plantes détectent à la fois des longueurs d'ondes (dans l'ultraviolet et dans l'infrarouge) que nous ne voyons pas, et des intensités si faibles qu'elles nous sont imperceptibles. Et leur sens du toucher est sidérant : elles réagissent à des effleurements insensibles et détectent la moindre inclinatison des branches ou des racines. Quant à la chimie, c'est leur grande spécialité : dans un pré où le nez humain ne sent rien, elles captent en continu des centaines de signaux, comme autant d'indices de ce qui se passe autour.


Au-delà de la perception, l'éthologie végétale a surtout révélé que les plantes agissent, loin de l'image d'objet inerte qui leur colle à la peau, en modifiant sans cesse leur forme et leur composition chimique. "Leurs actions passent inaperçues parce que leurs mouvements sont trop lents pour nous, et que la chimie est invisible sans instruments", explique Stefano Mancuso, professeur à l'université de Florence. On mesure mieux aujourd'hui leur capacité de mouvement, le nombre de gènes impliqués, les multiples capteurs qui leur indiquent leur posture, les petits “moteurs” moléculaires qui les animent... Et on sait qu'une plante peut bouleverser son métabolisme et se saturer de composés toxiques sans que son apparence change : une bouffée de vent, une morsure d'insecte, un rayon de soleil... au moindre évènement, des milliers de gènes végétaux, restés à l'affût, s'allument, fournissant à la demande leurs précieux services.

UNE PANOPLIE DE COMPORTEMENTS

Certains de ces services concernent la communication. Grâce aux bouquets de composés qui s'envolent du feuillage ou des signaux chimiques émis par les racines, les plantes s'envoient des messages à elles-mêmes d'une branche à l'autre, “parlent” à leurs congénères alentour, convoquent les insectes prédateurs de leurs agresseurs. Et ce n'est pas tout. "Elles ont un comportement social, s'enthousiasme Stefano Mancuso. Elles distinguent le soi du non-soi, les membres de leur espèce des autres et rivalisent plus ou moins âprement avec leurs voisines selon leur degré de parenté. En ce sens, on peut même dire qu'elles forment des familles ou des tribus"... Des comportements aussi sophistiqués interrogent. Peut-on parler de “cognition végétale” ? Si l'intelligence se mesure à de telles capacités d'adaptation aux évènements, peut-on comparer leurs capacités intellectuelles à celles de certains animaux ? Et si les plantes sont si intelligentes, où se situe leur cerveau ? Par ailleurs, de telles découvertes ne nous invitent-elles pas à revoir nos classifications, nos pratiques agricoles, nos politiques de conservation des plantes menacées ?


En attendant les réponses, force est de constater que le butin des dernières années de recherche en éthologie végétale est fabuleux. Des expériences très variées, réalisées un peu partout dans le monde sur différentes espèces, révèlent tout une panoplie de comportements qu'il est difficile de ne pas qualifier d'intelligents. Pour en juger, les pages qui suivent vous invitent dans les coulisses enfin révélées de nos jardins, prairies et forêts. Nous nous y sommes trop longtemps promenés ignorants des prodiges qui s'y trament.

 

Stefano Mancuso: Les racines de l'intelligence végétale

Les arbres savent se mouvoir et possèdent le sens de l'équilibre

Certes, ils demeurent les racines ancrées dans le sol. Mais, même si cela reste invisible à l'œil nu, les arbres ne cessent de bouger ! Armés d'accélérateurs de particules, et via des techniques d'analyse d'images mises au point pour étudier la mécanique des fluides, les biophysiciens sont désorrnais capables de suivre à l'échelle de la cellule, voire de la molécule, ces mouvements végétaux au fur et à mesure qu'ils se produisent. Et ils découvrent toute la complexité de la dynamique d'un arbre. Les cellules qui constituent son tronc s'allongent et se ramassent en permanence pour corriger sa posture, se servant de la pression qui règne en leur sein comme d'un moteur. En mesurant les dimensions du réseau de cellulose qui structure la paroi des cellules du bois, Bruno Clair, de l'université de Kyoto (Japon), a montré que le pas du réseau (l'espace entre deux cellules) augmente et se réduit en fonction de la pression. La paroi joue donc un peu le rôle d'un muscle. "On a beaucoup négligé la motricité des arbres parce qu'on la confondait avec la croissance, précise le chercheur. Les arbres ne poussent pas seulement : ils se meuvent pour s'adopter à leur environnement".

Les biologistes avaient déjà été bluffés en découvrant, dans les années 1990, l'oreille interne des arbres : certaines cellules abritent des grains d'amidon qui, se déplaçant en fonction de la gravité, les informent de leur inclinaison. Bruno Moulia et son équipe de l'Institut national de la recherche agronomique à Clermont-Ferrand ont montré qu'en plus, les arbres perçoivent la forme de leur corps. En étudiant le comportement de onze variétés de végétaux dont la tige était tordue à la base et en modélisant les forces qui s'exercent sur eux, les biophysiciens se sont aperçus que la seule information donnée par la gravité ne peut suffire à ce qu'ils poussent verticalement. "Une pousse tordue à la base ne peut se redresser complètement puisque ses racines la maintiennent penchée, précise le chercheur. Les cellules qui perçoivent la gravité lui envoient donc en permanence le signal qu'il faut corriger sa position". Conséquence, si la plante ne percevait que la gravité, elle devrait osciller constamment sur toute sa hauteur, se débattant pour devenir droite sans jamais y parvenir. Or, les pousses atteignent très vite une position d'équilibre, en concentrant la courbure à leur base. Les arbres disposent en effet de capteurs qui mesurent la variation de la pente le long de leur tige : leurs cellules s'influencent de proche en proche le long du rayon de la tige et sont ainsi capables de sentir sa courbure locale. "Nous avons été émerveillés de découvrir cela, relate Bruno Moulia. Au cours de l'évolution, les végétaux ont le moyen de contrôler leur mouvement global avec une perception locale. On ne pensait pas que cela soit possible".

 

Le tabac peut appeler au secours mais sait aussi se défendre seul

  Attaquées par des insectes, certaines plantes préviennent leurs gardes du corps : elles envoient des messages chimiques au prédateur de leur agresseur. Ian Baldwin est le spécialiste du combat entre le tabac sauvage Nicotiana attenuate et les chenilles. A l'Institut Max-Planck d'écologie chimique, son équipe a montré que les composés HIPV émis par le tabac dopent l'efficacité de chasse de la punaise Geocoris, justement friande de chenilles. Lorsque les gènes codant pour ces HIPV sont supprimés, la plante est deux fois plus parasitée, ce qui divise par deux ses capacités de reproduction. La mettant au même niveau que les plants qui ne sont pas protégés par les punaises. Et Nicotiana attenuate dispose d'autres atouts. Quand des chenilles de Monduca sexta éclosent sur ses feuilles, elle leur fait goûter des trichomes, de fines excroissances chargées de sucres O-acyl. Un piège ! Car aussitôt après l'ingestion, les chenilles émettent une odeur bien précise (voir graphe)... attirant la punaise Geocoris, mais aussi la fourmi Pogonomyrmex, qui va remonter la piste odorante laissée par les déjections des chenilles.

 

On savait que les acacias ou les peupliers, broutés par des ruminants, produisent des tanins qui rendent leur feuillage moins ragoûtant. Mais c'est surtout envers leur ennemi le plus commun, les insectes herbivores, que les plantes révèlent l'étendue de leur science de l'empoisonnement. Après vingt ans de travaux, Ian Baldwin a dénombré près de 950 composés que le tabac sauvage, Nicotiana attenuata, produit en réaction à une agression. Si certains sont des toxiques connus, comme la nicotine, un paralysant musculaire puissant à la fois pour les insectes et les vertébrés, la fonction de la majorité de ces composés est inconnue. Sven Heiling, de l'Institut Max-Planck d'écologie chimique allemand, vient d'en découvrir une nouvelle famille, efficace contre la chenille Monduca sexta, un prédateur devenu tolérant à la nicotine. Il s'agit de diterpénes glycosides, auxquels on ne connaissait aucune toxicité... Pour découvrir leur rôle, les chercheurs ont supprimé le gène qui les produit : ils ont alors observé que les larves attaquant le tabac grossissaient dix fois plus (voir ci-contre). Invisible, cette guerre chimique n'en est pas moins sophisfiquée...

Le comcombre a le sens du toucher

 Le concombre anguleux Sicyos angulatus n'a pas l'équipement enzymatique nécessaire à la fabrication du bois : s'il s'élève de plus d'une trentaine de centimètres, sa tige ploie et le malheureux se retrouve au ras du sol, confiné dans une lumière médiocre. Il doit donc s'agripper à d'autres plantes pour s'élever. Afin de les trouver et de s'y accrocher, Sicyos a développé des organes d'une sensibilité au toucher fantastique : les vrilles, qui, telles des mains aux longs doigts déployés, tournoient en s'allongeant, cherchant la rencontre avec un support salvateur autour duquel s'enrouler. Daniel Chamovitz, de l'université de Tel Aviv (Israel), rapporte qu'en déposant un fil d'un poids de 0,25 gramme sur la vrille, on provoque son enroulement. En comparaison, un doigt humain ne parvient à détecter un fil identique que lorsque son poids atteint 2 grammes. Gabriele Monshausen, de l'université du Wisconsin à Madison (Etats-Unis), a identifié des protéines membranaires susceptibles d'expliquer cette sensibilité : à chaque stimulation mécanique, elles libèrent un flux d'ions calcium, détecté par luminescence, qui "informe" la cellule du contact.

Le tremble ou le mimosa sont doués de mémoire

 

Le tremble se souvient d'un coup de vent pendant presque une semaine ! C'est le surprenant constat que vient de faire le biologiste Ludovic Martin, de l'université de Clermont-Ferrand. Trente minutes après que la branche de l'arbre a été pliée, l'expressiun d'un gène, jusqu'alors inactif, se déclenche. Cependant, lorsque la torture se répète chaque jour, ce gène cesse de s'exprirner (voir figure). Et il faut attendre entre cinq et sept jours de repos pour qu'il soit prêt à se déclencher à nouveau. Ce souvenir de la torsion subie permet à un arbre exposé au vent de s'habituer, en quelque sorte, à la sensation. Et la mémoire de Mimosa pudica est encore meilleure. Connue pour replier instantanément ses feuilles lorsqu'elle est touchée, cette plante se replie aussi en hâte lorsque son pot est soulevé brusquement. Or, comme l'a montré une expérience toute simple effectuée à l'université de Florence (Italie), si on la soulève cinq ou six fois d'affilée, ce comportement disparait... bien qu'elle continue à replier ses feuilles en cas de contact. "Le mimosa a appris qu'être soulevé n'est pas dangereux, donc il cesse de se replier", interprête le directeur du laboratoire, Stefano Mancuso. La plante retient cette leçon environ quarante jours.

La cuscute a le sens de l'odorat

 

Pour la cuscute, c'est une question de survie. Dépourvu de chlorophylle, ce parasite doit trouver une proie dans les soixante-douze heures suivant sa germination, puis s'allonger vers elle jusqu'à y enfouir sa pointe et en sucer la sève. Consuelo de Moraes, biologiste à l'université de l'Etat de Pennsylvanie, a découvert la technique de chasse de ce "vampire" végétal : Cuscuta pentagona flaire sa proie. La preuve ? Sans victime à sa portée, la tige s'allonge au hasard dans une direction ; mais qu'un plant de tomate se trouve à proximité, et la cuscute l'attaque en une vingtaine d'heures à peine, et ce 9 fois sur 10. Plus éloquent encore : elle fonce avec la même fougue sur un leurre parfumé à l'extrait de plant de tomate ! Placée à mi-chemin entre un plant de blé et un plant de tomate, la cuscute se dirige toujours vers la juteuse tige de tomate ; mais s'il n'y a que du blé, elle s'en contente. Qui plus est, placée entre un plant de tomate sain et un autre attaqué par des bactéries, elle fond sur la tomate saine, à l'odeur plus appétissante... Combien de composés ce "nez" végétal peut-il détecter ? Jusqu'à quelles concentrations ? Grâce à quels capteurs ? On l'ignore encore...

Le maïs a le sens de l'ouïe

 Cela reste difficile à expliquer, mais les faits sont là : le maïs capte les sons. Monica Gagliano, de l'université d'Australie de l'Ouest, a fait germer des graines de maïs dans un liquide nutritif, avant d'y émettre des sons de différentes longueurs d'onde. Or, autour de la fréquence de 200 Hz, une proportion significative des racines s'inclinait vers la source du son. Une telle capacité à détecter une vibration peut se concevoir, les plantes ayant des capteurs mécaniques qui leur confèrent un sens du toucher. Mais à quoi pourrait leur servir l'ouïe ? "Il pourrait s'agir d'un autre mode de communication, plus rapide et moins coûteux en énergie que l'émission de composés organiques", imagine la chercheuse, en soulignant que les arbres émettraient aussi certains sons. Cette propension à "parler", mal étayée, laisse sceptiques la plupart des scientifiques. Mais plusieurs équipes s'intéressent déjà à cette étrange audition végétale.

Les vieux pins font preuve de solidarité

 Pour l'écologue canadienne Suzanne Simard, la chose ne fait aucun doute : les vieux arbres maternent les plus jeunes. La chercheuse et ses étudiants ont enveloppé des branches de pins de l'Oregon - Pseudotsuga menziesii - dans des sacs plastiques, où ils ont injecté du CO2 faiblement radioactif, forçant les feuilles à synthétiser des sucres que l'on peut suivre à la trace. Compteurs Geiger à la main, ils ont constaté qu'une partie de ce sucre marqué était transférée à de nombreux arbres alentour, mais surtout que le transfert le plus important s'opérait entre les vieux arbres les plus volumineux - des "arbres-mères" - et les jeunes poussant à leur pied, le plus souvent issus de leurs graines. La preuve d'une remarquable solidarité entre les générations. Cette nourriture est également transportée par les mycorhizes, des champignons du sous-sol qui relient les racines des arbres. Suzanne Simard a ainsi pu cartographier les connexions d'une parcelle (voir schéma). Et révéler le réseau caché des sols forestiers, cet espace souterrain où, à travers un incroyable embrouillamini de racines entremélées, les vieux arbres jouent le rôle de plaques tournantes, interconnectant tous les individus et distribuant les flux nutritifs, en particulier vers les plus jeunes.

La tomate a des moyens de communiquer

 Découverte depuis trente ans, la communication entre plantes par voie aérienne s'est avérée très répandue : des expériences réalisées sur une foule d'espèces d'arbres ou de plantes herbacées démontrent qu'elles s'alertent par l'émission de composés volatils. Mais des signaux souterrains circulent aussi. Yuan Song, du Laboratoire d'agriculture écologique de Guangzhou (Chine), l'a prouvé en 2010 sur la tomate. Lorsqu'elle tombe malade, elle prévient ses voisines via un message transporté par un champignon racinaire une mycorhize. Après avoir planté des tomates deux par deux, le chercheur a soumis les feuilles d'une partenaire de chaque couple à l'attaque d'un ravageur. En présence du champignon racinaire, la tomate saine se met à produire des enzymes de défense, habituellement synthétisées lors des attaques. A l'inverse, si la mycorhize est absente, ou qu'une paroi l'empêche de relier les deux plantes, les défenses de la tomate saine ne sont pas mobilisées : le signal a été bloqué.

Esprit de famille chez la fraise, le trèfle, le lierre ...

 

Plusieurs travaux récents le démontrent : de nombreuses plantes sont capables de reconnaitre si leur voisin est de leur famille ou de la même espèce. Ainsi, la botaniste américaine Susan Dudley a planté côte à côte des paires de plantes, soit étrangères, soit issues des graines du même individu. Quarante jours plus tard, elle a pesé les tiges et feuilles d'un côté, les racines de l'autre. Résultats : les plantes poussant à côté de parentes avaient fait moins de racines préférant investir leur énergie dans le développement de leur appareil reproducteur. Entre sœurs, on ne se dispute pas pour la nourriture... De telles coopérations peuvent même être renforcées en cas de disette. La chercheuse estonienne Anu Lepik a montré que non seulement le trèfle commun "épargne" les racines de ses voisins apparentés, mais que le phénomène s'accentue lorsque la densité d'individus s'élève. Ce comportement serait toutefois minoritaire : sur 8 espèces herbacées communes testées, seul le trèfle montrait une telle solidarité. Le fraisier sauvage, lui, est sensible envers toute son espèce : comme l'a mis en évidence l'Estonienne Marina Semtchenko, les racines du Fragaria vesca entrant en contact avec celles d'une autre espèce (ici, le lierre sauvage) accélèrent leur croissance, alors qu'un contact avec sa propre espèce n'entraîne aucun changement. Quant au lierre, il évite toutes les racines des voisins, quelle que soit leur espèce. Bref, sous terre, tout le monde tâche plus ou moins de savoir à côté de qui il pousse.

Un Règne Végétal à Repenser

DARWIN, DÉJÀ, LE DISAIT... "C'est à peine une exagération de dire que la pointe de la radicelle, ayant le pouvoir de diriger les mouvements des parties adjacentes, agit comme le cerveau des animaux inférieurs, ce cerveau étant localisé dans la partie antérieure du corps, recevant les impressions depuis les organes des sens, et dirigeant l'ensemble des mouvements", écrivait, dès 1880, Charles Darwin dans La Puissance du mouvement chez les plantes.

 

Si le comportement intelligent des plantes est enfin admis, les ressorts de cette intelligence à part posent d'épineuses questions.

Enthousiasme et fébrilité. Voilà les deux mots résumant le mieux l'ambiance actuelle dans une biologie végétale électrisée par dix ans de découvertes, lesquelles ont définitivement enterré l'image dépassée de la "plante automate". Résultat : alors qu'en temps ordinaire un scientifique ne s'engage que prudemment derrière une hypothèse hardie, dans une "manip" novatrice ou dans l'invention d'un nouveau mot, les chercheurs semblent ici désinhibés : ils foncent tous azimuts... et souvent avec succès !
Susan Dudley en apporte un témoignage parmi tant d'autres, elle qui prouva la première, en 2007, que les plantes étaient capables de reconnaitre leurs parentes. Elle a eu récemment, avec son étudiante Amanda File, l'idée d'observer si les plantes s'associent davantage des champignons amis (formant ce qu'on appelle des mycorhizes) lorsqu'elles sont entourées de “sœurs” plutôt que "d'étrangères". Une mycorhize met en contact des plantes voisines, ce qui instaure entre elles un portage des ressources, explique Susan Dudley. Il s'agit donc d'une stratégie qui expose au risque d'être victime de tricheurs biologiques, et il nous semblait logique qu'une plante préfère l'engager avec une parente". Rapidement, les deux chercheuses conçoivent un protocole à partir de l'ambroisie, une banale mauvaise herbe... et bingo ! "La réponse a dépassé nos espérances : 154 % de colonisation supplémentaire par les champignons lorsque les plantes sont parentes", s'étonne encore la chercheuse. Publiée en septembre 2012, l'expérience confirme que les plantes sont capables d'être plus “partageuses” avec leurs sœurs qu'avec les étrangères.
Des "manips" comme celle-ci, il ne se passe plus un mois sans qu'il s'en monte une nouvelle. Ce qui ne doit pas cacher la situation : énormément de questions demeurent sans réponse. Paradoxalement, la période actuelle, si féconde en découvertes, révèle aussi l'étendue de notre ignorance, faisant flamber des débats parfois orageux. Il est même rare, dans une discipline, de voir autant de désaccords sur des sujets clés entre chercheurs de premier plan ! Certes, la vision ancienne de la “plante automate” est bel et bien morte. Et les plantes apparaissent désormais extraordinairement sensibles et dynamiques. Mais le consensus s'arrête là, et il est encore impossible de faire un portrait précis de la "plante nouvelle" qui émerge de la recherche.
Parmi les zones d'ombre, il y a le mécanisme par lequel les plantes se reconnaissent entre elles. D'où peut leur venir cette faculté ? La réponse semble être du côté des exsudats, ces cocktails de molécules sécrétées par les racines, dont les fonctions sont multiples, allant de la dissolution de la roche à la nutrition des bactéries amies. Sauf qu'aucune molécule “d'identité” n'a encore été identifiée dans les exsudats, ni pour la reconnaissance du soi, ni pour celle de parenté ou d'espèce. Les chercheurs ne sont même pas sûrs que d'autres supports que chimiques ne soient pas impliqués : ainsi, une plante dont les racines rencontrent celles d'une autre plante génétiquement identique, mais physiquement séparée (une bouture), la traite comme une étrangère.
De même, l'échange de messages entre végétaux, s'il est prouvé, n'en reste pas moins énigmatique. On sait que les plantes émettent des composés volatils en permanence, et qu'à chaque stress, la composition de ce "cocktail" change. Mais hormis celles destinées à attirer les insectes, on ignore la fonction de ces centaines de molécules...

UN LANGAGE... MAIS LEQUEL ?

Seraient-elles porteuses d'informations complexes destinées aux autres plantes, constituant ainsi un véritable langage ? Ou ont-elles d'autres fonctions — voire aucune ? Le débat n'est pas tranché. La notion de langage végétal a ses sceptiques et ses partisans. Susan Dudley fait partie des premiers, arguant que seuls deux récepteurs de signalisation aérienne entre plantes ont été identifiés au bout de trente ans de recherche - pour l'éthylène et le méthyljasmonate. "Le langage des plantes se ramènerait plutôt, selon moi, à l'utilisation d'une ou deux notes", estime-t-elle. Prudente, elle n'exclut toutefois pas que de nouveaux composés servant à la communication soient découverts, mais pense qu'il faut "commencer par faire l'hypothèse de la simplicité. A l'inverse, Ian Baldwin a constaté que, placés sous le vent de congénères “muets”, génétiquement modifiés pour ne plus émettre de composés volatils baptisés GLF, les plants de tabac sauvage réduisent considérablement leur propre activité génétique. "Le silence de leurs voisins les fait taire, c'est donc bien qu'ils entendent, s'enthousiasme le chercheur. Pour l'instant, nous ne savons pas ce qui sert de nez aux plantes, mais je vous parie que nous allons découvrir cela dans la prochaine décennie !"
Troisième grande incertitude, particulièrement polémique : les plantes ont-elles une neurobiologie ? Soit l'équivalent d'un système nerveux, permettant à l'information de circuler sous forme électrique ? François Bouteau, directeur du Laboratoire d'électrophysiologie des membranes (LEM), à l'université Paris-Diderot, pense que oui. "La communication électrique chez les plantes et la circulation de messages via des ondes de dépolarisation membranaire ont été mises en évidence il y a des années, rappelle-t-il. Et l'on sait désormais qu'il y a chez les plantes des phénomènes d'exocytose et d'endocytose, soit d'expulsion et d'absorption membranaires de molécules, qui rappellent beaucoup les synapses nerveuses des animaux. Certes, les plantes n'ont ni neurones, ni synapses, ni organe qu'on puisse qualifier de cerveau ; chez elles, tout va bien plus lentement... mais on peut bel et bien parler de neurobiologie végétale".

TOUJOURS TROP PEU DE PREUVES

"Neurobiologie végétale" : le mot est lâché. A elle seule, cette expression a déclenché une levée de boucliers. L'activité électrique détectée chez certaines plantes serait trop rudimentaire et chaotique pour justifier l'emploi du mot “neurobiologie”. Face à la polémique déclenchée, le tandem italo-slovaque et ses partisans ont finalement baissé pavillon et rebaptisé leur société “Signalisation et comportement des plantes”. Tout en restant persuadés que la neurobiologie végétale existe, et qu'elle finira par s'imposer. Quelques années après l'empoignade, le débat persiste concernant l'importance de la communication électrique entre les plantes : jusqu'où permettrait-elle de parler de neurobiologie végétale ? "Le problème, explique Ian Baldwin, qui y croirait plutôt, c'est qu'il est difficile de prouver que l'activité électrique des plantes, qui est indiscutable, transmet des messages - et encore moins d'en comprendre le sens. Contrairement à l'activité chimique, pour laquelle nous pouvons supprimer des gènes, personne n'a trouvé le moyen d'interrompre l'activité électrique d'une plante et de regarder le résultat, sauf à l'endommager gravement". Susan Dudley, elle, reste plus réservée sur l'existence de ces signaux. Elle estime en outre que lancer des termes conflictuels comme “neurobiologie végétale”, terme "que certains collègues haïssent", provoque des polémiques inutiles qui empéchent d'avancer.
Ces trois incertitudes - reconnaissance, langage chimique et neurobiologie - s'inscrivent dans ce qui reste le grand mystère du monde végétal : celui de la nature et du siège de l'intelligence des plantes. Comment intègrent-elles les centaines d'informations qu'elles reçoivent ? Comment se coordonnent-elles, se synchronisent-elles, se régulent-elles de façon optimale : en un mot, comment chacune de leurs branches, tiges, feuilles, se comporte-t-elle en tant que partie d'un tout intelligent ? Peut-on faire tout cela sans un cerveau, différent ? Et si cerveau il y a, où se cache-t-il ?

La neurobiologie végétale est désormais un domaine de recherche qui étudie notamment les cellules à l'extrémité des racines (<-), possibles neurones des plantes...
A ces questions, les tenants de la neurobiologie végétale ont une réponse fascinante, quoique contestée empruntée du reste à Darwin. Les plantes auraient un cerveau distribué, situé à l'extrémité des racines. Ils argumentent que la pointe de chaque racine possède une zone dite "de transition" située entre le premier et le second millimètre, où se fait l'intégration des multiples informations qu'elle reçoit (infographie ->). Stefano Mancuso aime à montrer le film en accéléré d'une radicelle progressant le long d'une surface plane : elle évoque irrésistiblement un ver, ralentissant périodiquement et relevant la "tête", la pointant à gauche et à droite, semblant humer son milieu avant de repartir. Chaque racine mesure ainsi en continu au moins 15 paramètres physiques et chimiques, et détermine sa trajectoire en fonction. Si l'on coupe l'extrémité de la racine, ce comportement exploratoire disparait : l'organe continue à s'allonger en ligne droite, rapidement, mais il semble avoir perdu toute sensibilité à l'environnement, sa “zone de transition” ayant disparu.

“L’hypothèse de la racine-cerveau”, défendue par Mancuso et Baluska, est que puisque les centres intégrateurs de chaque racine sont tous interconnectés (car toutes les racines convergent), ils fonctionnent en réseau. Même s'ils sont rudimentaires et de petite taille, leur nombre - des millions, chaque racine étant hérissée d'une cohorte de radicelles à peine visibles - leur permet d'agir comme un cerveau décentralisé. Un cerveau dont les propriétés restent à explorer, de même que la nature exacte des signaux qui le parcourent - selon les deux chercheurs, à la fois électriques et hormonaux -, mais qui est capable de “décider” si et quand il faut faire des réserves, devenir toxique, investir dans les racines, se reproduire, etc. La plante bénéficierait ainsi de l'intelligence collective de ses racines, ce qui expliquerait son comportement complexe ; un peu comme une colonie de fourmis parvient à avoir des comportements sophistiqués tandis que chaque fourmi individuelle n'a que des réactions élémentaires.
L'expression d'intelligence végétale, naturellement, fait aussi polémique. Nombre de cherheurs y souscrivent, comme Ian Baldwin, qui précise toutefois "qu'il fant prendre intelligence dans le sens d'une capacité à percevoir son environnement et à s'y adapter finement, c'est-à-dire dans le sens darwinien". A l'inverse, Francis Hallé, l'un des meilleurs connaisseurs français du monde végétal, estime que "le terme intelligence est fâcheux. Il suppose la notion de choix, alors que les plantes agissent automatiquement". Même son de cloche chez Susan Dudley : "Je n'utilise pas le terme intelligence, trop chargé affectivement et mal défini. Au mieux, on peut dire que les plantes sont intelligentes comme les ordinateurs le sont". Au cœur des polémiques, il y a d'abord le fait que les mots manquent à cette jeune science pour décrire les réalités découvertes ; l'on pioche donc la plupart des termes dans l'univers animal. Or, plantes et animaux font beaucoup de choses comparables, mais de façons très différentes. Comme l'explique Stefano Mancuso, "les plantes sont des êtres fixés, incapables de fuir. Par conséquent, elles ne construisent pas d'organes. Elles ont une structure modulaire, un peu comme les coraux. Ainsi, si un herbivore arrive et mange 80 % de la plante, les 20 % qui restent survivent. C'est une différence majeure avec les animaux". Du coup, les végétaux accomplissent leurs fonctions sans organes, conclut-il : "Elles respirent sans poumons, sans foie, digèrent sans intestin... et ont une intelligence sans cerveau".
Utiliser le même mot pour les deux règnes - pent-on dire que les plantes "parlent", "coopèrent", "savent", "mémorisent" ? - pose donc la vieille question du droit à la métaphore en science. Le grand biologiste Richard disait : "On ne peut pas faire de science sans métaphores, mais le prix à payer est une vigilance de tous les instants". En général, on considère légitimes celles qui permettent d'éclairer les observations, de faire des hypothèses fécondes, et pas les autres - autant dire que les critères sont flous...
A terme, on constatera que "la frontière entre plantes et animaux se brouille", comme le dit Francis Hallé, qui assène en passant que si le riz a deux fois plus de gènes que l'homme, cela montre bien qu'il est au fond plus complexe". Ou même, selon Jack Schultz, que "les plantes ne sont finalement rien que des animaux très lents.

LA PROMESSE D'UN DIALOGUE INÉDIT

Lesquels ont raison ? Les années à venir le diront. "Nous ne sommes sans doute pas loin de pouvoir commencer à produire des applications à partir de ce que nous avons appris des plantes, estime James Cahill, de l'université d'Alberta (Canada). Si nous pouvions aider nos espèces cultivées à se reconnaître et coopérer, tout en se montrant plus agressives avec les mauvaises herbes, par exemple, ou si nous pouvions utiliser nos connaissances sur leurs relations avec les insectes pour résister aux ravageurs, l'agriculture en serait bouleversée". A l'ère du choc entre une humanité toujours plus nombreuse et une biosphère sous stress, les plantes, qui constituent 99 % de la biomasse du vivant, sont le socle de l'habitabilité de notre planète. Surmonter ce choc en engageant un dialogue inédit entre les humains et les plantes, voilà au fond la promesse de cette révolution des sciences du végétal, née il y a 30 ans d'une expérience improbable sur quelques pousses de peupliers. Car entre gens intelligents, l'on finit toujours par réussir à se parler.

 

 

 

Connaître le ciel changet-il l'Homme ?

Enfants du Soleil : à la recherche de nos origines et de la vie dans l’univers

André Brahic, seigneur des anneaux planétaires, nous a quittés

Le mardi 9 décembre 2014, André Brahic était l’invité de la Société astronomique de Bourgogne. Le sujet de sa conférence intitulée Enfants du Soleil : À la recherche de nos origines
et de la vie dans l’Univers portait aussi bien sur l’origine du Système solaire que sur l’exobiologie.

 

André Brahic était Professeur à l’université de Paris-VII Denis Diderot et Directeur de l’équipe universitaire « Gamma-Gravitation » au Commissariat à l’énergie atomique (CEA Saclay), mais il était surtout une figure passionnée et passionnante de la vulgarisation scientifique, bien connue du grand public. Il avait d’ailleurs reçu le prix Carl-Sagan 2000 aux États-Unis et le prix Jean-Perrin 2006 pour cette raison. Pour ses collègues, il était le codécouvreur des anneaux de Neptune et une figure importante des missions Voyager et Cassini. Le cancer vient de l’empêcher définitivement de continuer à explorer les anneaux de Saturne.

 

« Quel est le but qui vaudrait que l’on choisît de naître plutôt que de ne pas exister ? Spéculer sur le ciel et sur l’ordre du cosmos entier » ainsi s’exprimait le philosophe grec Anaxagore au Ve siècle av. J.-C. Il était difficile de ne pas partager cette idée lorsque l’on écoutait André Brahic nous parler, avec un enthousiasme communicatif, des dernières avancées de la planétologie via les grands projets de sondes spatiales comme Voyager et Cassini, et tout simplement de la Science comme le montre si bien la vidéo ci-dessous. Son bouillonnement intellectuel émaillé de traits d’humours, parfois corrosifs, avait fait de l’astrophysicien de réputation mondiale, qui avait codécouvert en 1984 les anneaux de Neptune, un habitué des plateaux de télévision depuis les années 1980 où on le trouvait parfois en compagnie d'Hubert Reeves et de Jean-Pierre Luminet, autres grands vulgarisateurs.

Il vient, hélas, de décéder le 15 mai 2016 des suites d’un cancer.

En 2011, il avait accordé une longue interview à Futura-Sciences, malgré le fait qu’il était débordé par ses multiples activités, notamment en tant que membre de l’équipe d’imagerie de la mission Cassini, explorant actuellement Saturne  et ses lunes. Le chercheur nous avait expliqué son parcours.

 

https://www.youtube.com/embed/dr4okjltJac    +++++++++

Connaître le ciel change-t-il l'Homme ? 


Dans cette vidéo André Brahic fait clairement partager la conviction de bien des grands esprits scientifiques au cours des siècles. La Science est la plus grande aventure jamais entreprise par l’Humanité et avec la pensée rationnelle qui l’accompagne, elle devrait être une des composantes majeures de vie et de la société.  

De la simulation des galaxies aux images des anneaux planétaires

Né le 30 novembre 1942 à Paris, il commence tout comme Jean-Pierre Luminet, par faire des études de mathématiques. En licence, comme bien d’autres astrophysiciens français devenus célèbres, c’est sous l’influence des cours (qu’il prend en option) et de l’enthousiasme d'Évry Schatzman qu’il a définitivement basculé dans le monde de l’astrophysique. Le charisme et la personnalité de celui qui fut le père de l’astrophysique française l’influencent profondément, mais c’est sa rencontre avec le mathématicien et astronome Michel Hénon, son directeur de thèse, qui a joué un rôle essentiel dans sa carrière.

Hénon est considéré comme l’un des meilleurs scientifiques de la fin du XXe siècle. Ses travaux sur la dynamique stellaire et les problèmes à N corps font autorité. Dans la lignée d’Henri Poincaré, il explora la physique du chaos et découvrit le célèbre attracteur étrange qui porte son nom. André Brahic lui rendra hommage dans une passionnante conférence que l’on peut trouver dans une vidéo de l'Institut Henri Poincaré.

Au début des années 1970, André Brahic étudiait les collisions d’un système de N nuages interstellaires afin de comprendre l’aplatissement des galaxies spirales et la formation des disques. Pour tester son modèle, il l’appliqua à la formation des anneaux de Saturne, considérés comme un ensemble de N corps tournant autour de la planète et subissant d’incessantes collisions mutuelles. Cet astre lui avait paru initialement, a priori, peu intéressant, comparé au monde des étoiles et des galaxies, jusqu’au moment où il réalisa que les plus grands noms de l’astronomie s’y étaient cassé les dents. Galilée, Cassini, Laplace, Maxwell et Poincaré, pour ne citer qu’eux, y ont consacré une partie de leur vie sans pouvoir résoudre tous les problèmes posés par ces anneaux.

Mais l’invention des ordinateurs qui permettent de faire des simulations numériques complexes et le lancement des sondes spatiales qui donnent la possibilité d’observer de près les astres du Système Solaire ont tout changé. Les anneaux de Saturne sont devenus de véritables laboratoires de physique, à portée de main, et il nous faudra quelques siècles supplémentaires pour tout comprendre.

Finalement, alors qu’il ne pensait consacrer que quelques mois à l’étude des anneaux, André Brahic y aura passé plus de trente-cinq ans. Il ne le regrettait pas car cette décision va être la chance de sa vie. En effet, quand les travaux de préparation des missions Voyager ont été lancés, personne au monde n’étudiait l’évolution et la dynamique des anneaux de Saturne. C’est tout naturellement qu’on proposa alors au chercheur français de rejoindre l’équipe d’imagerie de Voyager pour analyser les données concernant les anneaux.

L’aventure des sondes Voyager et la découverte des anneaux de Neptune

Les sondes Voyager I et Voyager II ont été construites au Jet Propulsion Laboratory à Pasadena en Californie. Le JPL dépend du fameux California Institute of Technology où Richard Feynman était l’un des professeurs. Au début des années 1960, en conclusion d’un de ses célèbres cours de physique sur l’hydrodynamique, le grand théoricien des particules élémentaires prophétisait que lorsque l’exploration du Système solaire serait plus avancée, ce serait une leçon salutaire pour la physique. On verrait alors qu’une grande richesse de phénomènes, largement imprévisibles au stade de développement actuel de l’intelligence humaine, émergerait de simples équations comme celles des lois de la mécanique et de la gravitation de Newton, et surtout celles de la mécanique des fluides de Navier-Stokes.

Cette richesse et cette diversité, qui ne cessent de surprendre les chercheurs, sont bien présentes dans le Système solaire, comme le montre magnifiquement l’ouvrage d’André Brahic qu’il avait publié chez Odile Jacob et intitulé De feu et de glace, planètes ardentes. L’auteur y raconte d’ailleurs l’anecdote suivante, parmi bien d’autres : « Au sein de l’équipe d’imagerie des sondes Voyager, dans les années 1980, nous nous amusions avant chaque rencontre à prédire la physionomie des astres juste avant de les visiter. Celui qui perdait les paris que nous lancions invitait ses collègues dans le meilleur restaurant des environs. À l’arrivée, tout le monde a invité tout le monde ! D’astronomes, nous devenions gastronomes ! ».

Richard Feynman, André Brahic n’a fait que l’apercevoir à plusieurs reprises, mais au début des années 1980, une autre star était bien présente dans l’équipe d’imagerie des sondes Voyager au JPL : Carl Sagan. Ils deviendront des amis très proches et c’est ainsi que l’un des hommes à l’origine du programme Seti et du Golden Record de Voyager donnera une conférence grand public en compagnie d’André Brahic à Toulouse. Comme il l’a confié à Futura-Sciences, André Brahic se sentait en parfait accord avec la démarche de Carl Sagan, pour qui, comme il l’a fait avec sa célèbre série Cosmos, il est important de faire partager au plus grand nombre la culture scientifique, l’esprit scientifique et rationaliste qui la fonde, et l’émerveillement devant le spectacle des lois de la nature à l’œuvre en astrophysique.

 

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Les anneaux planétaires (1995)

En 1995, l’émission Cassiopée, André Brahic et sa collaboratrice Cécile Ferrari nous parlent de la découverte des anneaux des planètes dans le Système solaire.  

Des anneaux de Saturne aux anneaux de Neptune

En 1989 la sonde Voyager 2 permettra de photographier pour la première fois les anneaux de Neptune dont l’existence avait été démontrée en 1984 grâce au programme d’observation d’occultation d’étoiles proposé par André Brahic et ses collègues, Bruno Sicardy et Françoise Roques de l’Observatoire de Paris-Meudon, et réalisé par Patrice Bouchet, Reinhold Häfner et Jean Manfroid à l’Observatoire de La Silla (Eso). Une confirmation a été également donnée par les observations de F. Vilas et L.-R. Elicer, suivant un programme conduit par Williams Hubbard. Les cinq anneaux de Neptune sont nommés d’après les astronomes qui ont contribué à d’importants travaux sur la planète à savoir Galle, Le Verrier, Lassell, Arago et Adams. En 1989 également, on découvre avec Voyager trois arcs dans le dernier anneau (Adams) qui furent baptisés Liberté, Égalité et Fraternité. Cécile Ferrari découvrit en fait qu’il existait un quatrième arc baptisé depuis Courage, le "c" faisant dit-on référence à l’astronome française.

En juin 1980, alors que la sonde Voyager 1 était sur le point d’arriver aux abords de Saturne et devant le succès, déjà remporté par Voyager avec l’exploration de Jupiter, André Brahic et quelques-uns de ses collègues réfléchissaient déjà à la prochaine étape, c’est-à-dire la mise en orbite d’une sonde autour de Saturne, après les survols de Voyager 1 et 2. Toutefois, tous ne sont pas enthousiastes, pensant que le projet est trop ambitieux et trop coûteux.

André Brahic apostropha donc ses collègues un peu frileux en leur disant : « dans la vie, il suffit de dire qu’une chose est impossible pour qu’elle le devienne ». Il faudra tout de même dix ans pour que la Nasa  et l’Esa se mettent d’accord pour construire la sonde Cassini qui sera lancée en 1997. La mission elle-même aura coûté environ 4 milliards de dollars, c’est-à-dire presque aussi cher que la construction du LHC et elle sera finalement prolongée au moins jusqu’en 2017, date à laquelle André Brahic comptait bien encore travailler dans l’équipe d’imagerie de la mission Cassini, allergique à l’idée de prendre sa retraite. Il se serait bien vu d’ailleurs, toujours vivant, comme membre d’une mission spécialement dédiée à l’étude de Neptune et ses anneaux, à l’horizon 2060.

Interrogé sur la possibilité de découvrir de la vie extraterrestre dans un futur proche, la grande passion de Carl Sagan, André Brahic se montrait très prudent, mais probablement confiant. « À la question de savoir si une vie extraterrestre existe, un scientifique ne peut répondre que : je ne sais pas et c’est pour cela que nous cherchons ! » insistait-il et il n’est pas vraiment possible de faire un pronostic selon lui. « Sans doute, si l’on découvrait prochainement une véritable exoterre, beaucoup de moyens seraient mis en œuvre pour détecter une biosignature dans les dizaines d’années qui suivraient. Nous pourrions alors espérer une réponse avant la fin du XXIesiècle » ajoutait le chercheur. Il avait consacré récemment son dernier livre, Terres d'ailleurs, à cette question en compagnie de l’astrophysicien Bradford Smith.

 Laurent Sacco

Astéroïde BRAHIC

Cinq images de 450 secondes de pause ont été prises le 15 mai 2016, entre 20h11 et 20h52, de l'astéroïde (3488) BRAHIC, nommé ainsi en l'honneur de l'astrophysicien. On voit donc les étoiles défiler, et l'astéroïde lui-même est bien visible dans le cercle en haut à droite de cette image composite.

Mort du physicien André Brahic, découvreur des anneaux de Neptune

 

 

Le physicien André Brahic vient de mourir. Redécouvrez un entretien exceptionnel avec lui sur la place de la science dans la société.

Introduction à l’article initial de 2012 : qui n’a jamais lu, entendu ou vu André Brahic ? Un des astrophysiciens français les plus connus, découvreur des anneaux de Neptune, André Brahic, bientôt 70 ans, a l’énergie et la vivacité d’esprit d’un jeune homme qui commence ses études. Ce passionné devant l’éternel défend avec vigueur, entre deux conférences et trois réunions de recherche, l’utilité de la recherche fondamentale, et se désole de constater le peu d’engouement du monde médiatique et politique pour elle. Pendant la campagne présidentielle, il a publié «La Science : une ambition pour la France». Il y exhortait les candidats à mettre la Science au cœur de leur projet. Mais au fait, à quoi sert-elle, la Science ? Est-il vraiment utile d’envoyer des robots sur Mars, des sondes à l’assaut de nos planètes voisines ? Le monde actuel de la recherche n’est-il pas terriblement sclérosé ? Tentative de réponses.

 

Le physicien André Brahic en 2009

 

 

Contrepoints (CP) : Comment avez-vous décidé de devenir chercheur ?

André Brahic (AB) : Enfant, j’étais fasciné par les étoiles et les planètes. Mais dans mon entourage, personne ne  connaissait ce domaine. Comme souvent dans la vie, tout peut changer à la suite d’une rencontre. Celle de deux chercheurs exceptionnels m’a permis de réaliser ce qui n’était alors qu’un rêve. Le premier, Évry Schatzman, a fondé l’astrophysique en France. Brillant élève de l’École Normale Supérieure de la rue d’Ulm au moment de l’invasion nazi, il a été profondément marqué par l’assassinat de son père à Auschwitz. Il a œuvré toute sa vie pour un monde meilleur et il était convaincu que la science pouvait jouer un rôle important dans la lutte contre l’obscurantisme et contre la violence. Il a consacré beaucoup d’énergie à la diffusion des connaissances et à la promotion de la culture scientifique. Il m’a transmis le virus de la science et il m’a fait comprendre le primat de la raison. Le second, Michel Hénon, est l’un des meilleurs scientifiques de la fin du 20è siècle. Sa logique implacable, sa rigueur mathématique et sa culture m’ont particulièrement impressionné. J’ai eu la chance de travailler de nombreuses années avec lui et je considère qu’il m’a appris le métier. Le charisme et la puissance intellectuelle de ces deux maîtres m’ont rendu amoureux de la recherche scientifique.

CP : À quoi sert la science ?

André Brahic : La science a pour ambition de comprendre le monde. Ceci repose sur deux postulats : le monde obéit à des lois et nous pouvons les découvrir. Notre seul outil est notre cerveau. Est-il capable de tout comprendre ? À vrai dire, je ne sais pas. Mais, le progrès des connaissances depuis plusieurs millénaires ne peut que nous encourager à continuer tout en faisant preuve de beaucoup de modestie et d’humilité. Il faut se méfier des certitudes qui mènent souvent au fanatisme et à des attitudes irrationnelles. Je rejette tout autant le fanatisme religieux que le scientisme qui baignent tous deux dans l’intolérance. Contrairement aux scientistes, je n’affirmerai pas que la science a réponse à tout et peut résoudre tous les problèmes, mais je suis persuadé que nous courons à la catastrophe si nous négligeons la science.

CP : Faut-il continuer à dépenser autant de crédits dans la recherche fondamentale, en particulier en ces temps de crise ?

André Brahic : En fait, il faut augmenter l’effort si nous voulons sortir de cette crise. Il ne faut pas confondre la science et la technologie ni la recherche fondamentale et la recherche appliquée. La première n’a a priori aucun but pratique, elle est mue par la seule soif de connaissance. La seconde exploite les résultats de la première pour trouver des solutions à nos problèmes domestiques, sociaux, économiques, industriels et médicaux et inventer des outils et des machines utiles à l’homme. Ces deux activités sont complémentaires. L’une ne peut pas exister sans l’autre.  Ne faire que de la recherche appliquée et négliger la recherche fondamentale reviendrait à construire une maison sur du sable. Ne faire que de la recherche fondamentale sans jamais l’appliquer serait une fantastique perte d’énergie. En temps de crise, la SEULE solution est de donner la priorité à la recherche.

Par ailleurs, beaucoup d’esprits chagrins parlent de crise. J’aimerais relativiser et prendre un peu de recul. Notre époque est merveilleuse, comparée à celles de nos ancêtres. Nous n’avons jamais vécu aussi vieux et en aussi bonne santé. Nous n’avons jamais fait autant de découvertes. Je fais partie de la première génération depuis des millénaires qui n’a pas connu la guerre. Pendant des siècles, chaque mauvaise récolte entrainait des famines et des dizaines de milliers de morts. Chaque épidémie décimait une grande partie de la population. Quand ma grand-mère est née, la voiture et l’avion n’avaient pas encore été inventés. Quand elle est décédée, les hommes posaient le pied sur la Lune.

Ce que certains appellent crise est en fait une crise essentiellement financière. Il est important de comprendre que c’est d’une certaine manière l’absence de pensée scientifique qui a mené à cette crise. En physique, on apprend que l’énergie se conserve et qu’on ne peut pas créer quelque chose à partir de rien. Certains ont cru qu’on pouvait faire fortune à partir de rien. En clair, on crée un monde virtuel qui est celui de la finance, ce monde virtuel rapporte de l’argent au début, mais dès que le monde virtuel rencontre le monde réel, la situation est fortement instable et tout se termine en crise. C’est donc une approche irrationnelle du monde qui entraîne une crise financière. Davantage de science, c’est moins d’irrationnel, donc moins de risque de «crise» comme celle que nous connaissons.

CP : On pourrait vous faire remarquer que les traders auxquels vous faites référence sortent généralement d’école comme Polytechnique où ils étudient beaucoup de matières scientifiques.

André Brahic : Vous touchez là un point essentiel relatif à l’éducation. Si on ne vous enseigne que des techniques ou des « recettes de cuisine » sans vous faire réfléchir sur leur utilité et leur rôle, vous n’avez pas de recul. Trop souvent l’enseignement est celui de la répétition de la parole du maître. On n’apprend pas assez aux élèves comment raisonner. Les polytechniciens que vous citez sont des gens brillants qui ont très bien compris la technique, ce qui est différent d’avoir une véritable culture scientifique. Ils n’ont jamais fait de recherche. Ils créent des modèles, cherchent celui qui sera le plus efficace, qui entraînera le maximum de gain, mais sans vraiment se poser la question du pourquoi. Quand je présente nos enseignements de troisième cycle aux jeunes polytechniciens, je leur dis qu’il n’était pas nécessaire qu’ils se fatiguent à passer le concours pour finalement devenir un simple trader. Ils gagneront beaucoup d’argent dans la finance, mais il n’est pas certain qu’ils y trouvent le bonheur. Beaucoup seront las à l’âge de 40 ans alors qu’ils se seraient beaucoup plus épanouis dans la recherche.

CP : Venons-en à votre livre, La Science, une ambition pour la France. Pourquoi l’avoir écrit ?

André Brahic : C’est un véritable cri du cœur. Au moment de la campagne présidentielle, j’ai voulu lancer un appel. Ce livre est en fait un plaidoyer pour la culture scientifique. Notre vie de tous les jours est bercée par la science et conditionnée par des découvertes récentes. Nous bénéficions de moyens que n’avaient pas nos parents pour chacun de nos actes pour nous déplacer, communiquer, nous faire soigner, etc. Il est paradoxal de constater que les scientifiques sont absents des cercles de décision. Prenez les présidents, les ministres, les députés, les sénateurs, les directeurs des journaux, des chaînes de radio et de télévision, les grands capitaines d’industrie : aucun n’a fréquenté le monde de la recherche ! Des écoles prestigieuses comme Sciences-Po, H.E.C., l’E.N.A. sont éloignées du monde des laboratoires. Nombre d’hommes politiques en sont issus. Des scientifiques de haut niveau fréquentaient la cour de Louis XIV. Le grand astronome François Arago fut un ministre important de la IIème République. Le mathématicien Paul Painlevé et le physicien et prix Nobel Jean Perrin furent ministres de la IIIème République. L’époque moderne fourmille d’anecdotes sur l’ignorance des ministres de la Recherche. L’un d’entre eux, juriste de formation, est venu un jour nous voir à Saclay. Alors qu’on lui présentait le dernier satellite produit par nos équipes, celui-ci s’est demandé si les satellites volaient au-dessus ou en-dessous des nuages… Je peux comprendre qu’un citoyen non intéressé l’ignore. Mais nous pouvons nous poser des questions sur la qualité des décisions d’un tel ministre. Il n’avait aucune connaissance de la chose scientifique en général. La ministre de la Recherche d’un récent gouvernement de S. Berlusconi s’est illustrée en croyant que l’Italie avait financé la construction d’un tunnel de 730 kilomètres de long emprunté par des neutrinos, particules qui traversent sans difficulté toute forme de matière. Un vice-président des États-Unis croyait que nous allions sur Mars pour photographier les martiens…

CP : Votre livre ne visait-il que le monde politique ?

AB : Évidemment, non. Tout le monde est concerné, l’école, les journaux, la télévision, le citoyen, etc. Au lieu d’acheter des documentaires américains ou japonais, la télévision pourrait produire d’excellentes émissions scientifiques ludiques et de qualité et les diffuser à des heures de grande écoute. Les jeunes lycéens pourraient apprendre quelle est la nature de la démarche scientifique. Les journaux pourraient annoncer les bonnes nouvelles scientifiques au lieu de s’appesantir sur des scandales sans intérêt ou de mettre en avant des faits divers anecdotiques. Plus généralement, je suis persuadé que la solution à de nombreux problèmes actuels (violence, chômage, etc.) sera trouvée grâce à la science.

Au-delà du manque de culture scientifique, notre pays manque de considération pour ses chercheurs. Alors que notre avenir dépend des chercheurs les plus brillants, leurs salaires sont médiocres surtout si on les compare à ceux des jeux du cirque. Quant aux jeunes chercheurs, recrutés après des concours difficiles une dizaine d’années après le baccalauréat, ils sont payés à peine plus que le S.M.I.C. alors que d’autres pays comme les États-Unis les accueillent à bras ouverts, avec des salaires à la hauteur de leurs mérites et de leurs capacités. La France dépense des sommes non négligeables pour éduquer des jeunes chercheurs qui, une fois formés, vont renforcer les laboratoires américains. Tout se passe comme si la France finançait la recherche des États-Unis. Plus généralement, les rémunérations des chercheurs dépendent peu du mérite. Entre ceux qui y consacrent toute leur vie et ceux qui ont perdu la passion, les différences de salaires sont faibles. C’est au point où un membre d’une commission de recrutement du C.N.R.S. a déclaré un jour d’élection : « Aujourd’hui nous allons nommer des rentiers ! ».

Un ministre de la Recherche nous a demandé si les satellites volaient au-dessous des nuages…

CP : Dans votre livre vous dénoncez plusieurs fois l’obscurantisme de notre siècle. N’est-il pas la conséquence d’une certaine arrogance scientifique, qui considère que la science peut tout expliquer et qu’il est un peu « stupide » de croire en Dieu ?

AB : Ah ! Ne confondons pas science et religion ! Certains de mes collègues sont croyants et d’autres athées. Ces deux activités n’ont rien en commun. La science a l’ambition d’expliquer le comment. La religion voudrait expliquer le pourquoi.

Il est vrai que l’histoire nous enseigne que la science et la religion n’ont pas fait bon ménage dans le passé. Les progrès scientifiques de la Grèce Antique ont eu lieu aux époques où la religion était peu pesante. Ce n’est pas à l’honneur de l’Église catholique d’avoir brûlé vif Giordano Bruno le 17 février 1600, d’avoir condamné Galilée en 1633 ou d’avoir rejeté Darwin au XIXème siècle. Lorsqu’il a essayé de déchiffrer la Pierre de Rosette, Champollion s’est heurté à une forte opposition de l’Église catholique qui craignait que l’on ne découvrit des sociétés plus anciennes que ce que la Bible prévoyait. Les fondamentalistes musulmans ou protestants du XXème siècle refusent les progrès scientifiques et imposent un enseignement obscurantiste là où ils sévissent. En fait, à certaines époques, les religions  ont fait preuve de beaucoup d’intolérance, ce qui a conduit à d’épouvantables massacres et à des millions de victimes bien au-delà du monde scientifique.

Je n’ai pas traité dans mon livre les rapports entre la science et la religion. On peut simplement remarquer ici que la notion de Dieu recouvre bien des attitudes différentes. Il y a ceux qui sont simplement superstitieux. Ce sont les plus nombreux, mais leur attitude est critiquée aussi bien par les scientifiques que par les théologiens (à voix plus basse). Il y a aussi ceux qui pensent que la religion est liée à la morale et que les hommes se comportent mieux dans la crainte de l’enfer. Mais je n’ai pas le sentiment que les athées massacrent leurs voisins. Il y a enfin la dimension métaphysique : ce que certains appellent Dieu est appelé la Nature par d’autres. Je me contenterai de rappeler la réponse de Laplace à Napoléon, après lui avoir présenté sa nouvelle théorie sur la formation des planètes. « Monsieur le marquis, je ne vois pas beaucoup Dieu dans votre théorie » lui dit l’empereur. « Sire, c’est une hypothèse dont je n’ai pas eu besoin » lui répondit Laplace. En ce domaine, la qualité la plus importante est la tolérance.

CP : Plus prosaïquement, vous critiquez le système de notation des chercheurs, très peu méritocratique. Comment améliorer ce système ?

AB : Vous posez là un problème majeur dans la recherche actuelle, le problème de l’évaluation. De nos jours, j’ai l’impression que les bureaucrates ont pris le pouvoir et passent leur temps à demander de lourds dossiers aux chercheurs afin de les faire évaluer. Le nombre de comités a crû de façon déraisonnable au point où sont apparus des critères de sélection ridicules comme le nombre d’articles publiés. Il est évident que le seul jugement possible doit être fait après la lecture des articles du chercheur évalué. Or les bureaucrates en sont arrivés à simplement compter le nombre d’articles quelle que soit leur qualité ou le nombre de citations même si elles ne sont qu’un relevé d’erreurs.

Au cours de ma carrière, j’ai connu trois systèmes

  • Le mandarinat, système dans lequel la décision est prise par une seule personne, le grand professeur. S’il est un grand chercheur honnête et éclairé, tout va bien. Mais s’il est incompétent ou malhonnête, cela conduit à des abus et des dérives regrettables. Les événements de mai 1968 eurent lieu en grande partie en réaction aux excès de ce système.
  • L’assemblée générale. Au mois de mai 1968, beaucoup eurent l’illusion romantique de retrouver la démocratie grecque à l’époque où on réunissait le peuple sur l’agora. En fait, on y retrouve soit un parfait chaos, soit la prise de pouvoir de démagogues qui se sont emparés du micro.
  • Le comité. Ce système qui paraît a priori raisonnable présente en fait de multiples défauts. Aucun membre ne se sent réellement responsable et les décisions sont souvent décevantes à force de compromis. Mon patron de thèse avait coutume de dire « Si vous demandez à un comité de dessiner un cheval, à force de compromis, il représentera un animal avec une trompe d’éléphant, une queue de girafe et une bosse de chameau ! » C’est un système qui dilue totalement les responsabilités individuelles. Ainsi lorsqu’un jeune candidat est débouté, et vient voir l’un après l’autre les membres du jury, chacun rejette la cause du rejet sur les autres. De plus, ce système attire les professionnels de la réunionnite qui ont perdu la passion pour l’enseignement ou la recherche.

Il me semble que la solution repose sur le choix d’une seule personne responsable et nommée pour une période limitée. Elle peut s’appuyer sur l’avis uniquement consultatif d’un comité d’experts.

CP : Quid de la sélection de ces chercheurs ?

AB : Le système actuel est à bout de souffle. Il décourage les plus brillants et il ne permet pas la sélection des meilleurs. Aucune compagnie privée ne survivrait si elle recrutait ses employés de manière aussi lourde, aussi bureaucratique et aussi éloignée de ses besoins.

Je préconise de ne pas hésiter à faire des paris et à favoriser l’originalité et les qualités d’imagination. Faire quelques erreurs n’est pas grave si on peut attirer un Galilée ou un Darwin. Actuellement, on a tendance à recruter des jeunes du même profil et qui ont appris les mêmes choses de la même façon.

Il me semble qu’il devrait y avoir plus de passerelles entre les différents organismes de recherche. Par exemple, il serait bon d’accéder au C.N.R.S. pour quelques années seulement, le temps d’y mener des recherches d’importance. Seuls les très grands chercheurs pourraient rester plus de dix ans. La nomination à vie contribue à ankyloser les chercheurs. Chacun devrait avoir l’occasion au cours de sa carrière d’enseigner devant des étudiants de tous les niveaux.

 

CP : Vous critiquez également la bureaucratisation de la recherche. Pouvez-vous expliquer à quoi vous faites référence ?

AB : Le monde de la recherche souffre en effet d’une incroyable bureaucratisation. Je dis toujours en plaisantant que si j’étais ministre, j’interdirais à tous les chercheurs de remplir le moindre papier. Actuellement, les chercheurs passent pratiquement les trois quarts de leur temps à remplir des rapports quand ils ne sont pas membres d’un comité de sélection. Ce n’est pas leur métier. C’est un temps considérable de recherche qui est perdu. Les chercheurs devraient se concentrer sur la publication de leurs résultats dans des revues spécialisées en évitant de multiplier les articles superficiels pour simplement faire gonfler artificiellement leur liste de publications. Ils devraient aussi être très disponibles pour l’animation de leur laboratoire et l’accueil des jeunes étudiants.

Tout d’abord, j’en profite pour dénoncer à nouveau la politique du chiffre

CP : Pensez-vous que la recherche doive forcément s’accompagner de l’enseignement ?

AB : Pour moi, l’un ne va pas sans l’autre. Un enseignant qui n’est pas un chercheur actif est déconnecté du monde réel et risque la sclérose en se contenant de répéter ce qu’on lui a appris il y a de nombreuses années. À l’inverse, un chercheur qui n’enseigne pas risque de se couper du monde et de ne plus être capable de communiquer. En caricaturant au maximum, nous risquerions d’avoir des chercheurs autistes et des enseignants incompétents si les deux mondes n’étaient pas étroitement liés.

Le système actuel manque totalement de souplesse. Les enseignants chercheurs ont trop d’heures de cours et les chercheurs pas assez. De plus, les passerelles entre l’Université et les centres de recherche sont trop étroites. Le meilleur moyen de dominer un sujet est de l’enseigner. L’effort pédagogique pour être compris de tous et pour passionner son auditoire a de multiples vertus. Je suis convaincu que si les chercheurs faisaient davantage de pédagogie, le grand public serait plus attiré par le monde de la recherche, qu’il ressent à tort comme aride. Par contre, les jeunes enseignants chercheurs devraient être soulagés au maximum afin de pouvoir consacrer beaucoup de temps à leur activité de recherche à un âge où ils ont tout à apprendre et où la suite de leur carrière se décide. Plus généralement, on ne devrait pas accepter que des enseignants aient abandonné la recherche sans augmenter leurs heures de cours. Les enseignants des classes préparatoires aux concours des grandes écoles, là où sont les meilleurs étudiants, devraient être des chercheurs actifs, ce qui n’est pas le cas actuellement.

CP : Que pensez-vous du système de publication scientifique, très oligopolistique, et qui coûte une petite fortune à la fois aux lecteurs et aux auteurs ?

AB : Bien entendu, tout ceci devrait être amélioré. Tout d’abord, j’en profite pour dénoncer à nouveau la politique du chiffre. Le système pousse les jeunes chercheurs à publier un maximum d’articles (« publish or perish ! »). J’ai connu une expérience totalement opposée. Un jour, mon maître, Michel Hénon, avait fait un travail extraordinaire sur la dynamique des astéroïdes. Après plusieurs années de travail intensif, il avait rédigé un brouillon d’une centaine de pages. Après en avoir discuté avec lui, je suis parti à une réunion aux États-Unis. J’y ai découvert le travail d’un collègue américain qui avait fait la moitié du chemin parcouru par Michel Hénon. De retour en France, je me suis précipité pour le prévenir et lui dire : « Dépêche toi de publier, la concurrence avance ! » La réponse de Michel a été : « Quelle bonne nouvelle ! Tu m’annonces que j’ai eu le plaisir de faire cette recherche et qu’un autre aura la peine de rédiger les résultats ! ». Cette expérience a été très profitable pour moi. J’ai compris combien le travail en profondeur et le plaisir étaient importants, en totale opposition avec une recherche bâclée pour alimenter son curriculum vitae.

Quant aux revues scientifiques, la République française pourrait créer une revue scientifique gratuite et de très haut niveau. Cela permettrait aux découvertes les plus importantes de ne pas passer par un filtre très anglo-saxon comme celui des revues telles que Nature ou Science qui privilégient trop souvent le spectaculaire au détriment de l’important. Dans de nombreuses revues scientifiques, les chercheurs, une fois leur travail achevé, doivent écrire eux-mêmes leurs rapports au format précis demandé par les revues scientifiques. Ils font ce qui devrait être le travail de l’éditeur. En plus, ils payent de leur poche pour pouvoir être éventuellement publiés

Par ailleurs, il faut se méfier de ces sites Internet qui permettent soi-disant un accès libre, même si en réalité il faut là encore payer pour soumettre un article. Certains de ces sites n’ont pas le sérieux nécessaire et profitent du système pour gagner beaucoup d’argent sur le dos de chercheurs qui voient là une occasion de gonfler artificiellement leur liste de publications. Ils participent à l’inflation déraisonnable des publications.

CP : Que pensez-vous de nouvelles initiatives comme « ArXiv.org», qui sont totalement gratuites ?

AB : Je n’ai a priori rien contre ces initiatives, mais il faut faire très attention à avoir des lecteurs de grande qualité pour juger les articles. Dans notre jargon, nous les appelons des referees. Or, relire des papiers de recherche et les juger demande de solides compétences, beaucoup de temps et une éthique solide. Cela explique pourquoi cela ne peut pas vraiment être fait gratuitement et rapidement.

Extraits de la suite:

– Réchauffement climatique : « Beaucoup crient d’autant plus fort qu’ils sont incompétents »

– « J’ai beaucoup de sympathie pour le mouvement écologiste mais je me désole de la présence en leur sein d’obscurantistes qui déconsidèrent une cause noble. »

– « Tel Christophe Colomb à l’avant de sa Caravelle, nous découvrions de nouveaux mondes. »

 

Entretien réalisé par Pierre-Louis Gourdoux et Benjamin Guyot, pour Contrepoints.


 

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