> Pierre Lemarquis sera au Forum «Le corps, quel engin !» organisé par Libération à Montpellier les 8 et 9 novembre.  

Pierre LemarquisLa découverte des neurones miroirs par l’équipe de Giacomo Rizzolatti à Parme a révolutionné les neurosciences. Ainsi, notre cerveau, non seulement possède une plasticité, mais s’adapte à son environnement en l’imitant. Le bébé apprend à parler en voyant les mouvements de la bouche de sa mère, en les reliant aux sons émis, comme il boit le lait à son sein. L’apprenti assimile les gestes que lui montre son maître, qu’il s’agisse d’un technicien, d’un sportif ou d’un musicien.

Le processus est encore plus exaltant quand il se couple aux circuits de l’empathie : il devient alors possible de ressentir les mêmes choses que son interlocuteur, qu’on lui accorde ou non sa sympathie, et les danseurs de tango s’élancent sur la piste, les couples entrant bientôt en résonance émotionnelle. Le phénomène se produit également face à une œuvre d’art ou un paysage dans lequel on se projette tout en l’incorporant, et qui finit par modifier notre cerveau à la manière d’un médicament. Nous avions cru apercevoir notre reflet dans un tableau qui nous attire mais ce dernier nous sculpte et nous transforme en retour, élargissant notre champ de vision. Spinoza avait raison, nous disent les neurosciences, l’esprit naît de la matière, mais Leibniz n’avait pas tort, nous sommes le reflet de notre univers, les montagnards seront plus sensibles aux verticales et les Méditerranéens aux horizontales (d’où la sieste ?).

WAGNER, JULES CÉSAR ET MCCARTNEY

Le mode de fonctionnement de notre cerveau qui en découle est donc analogique : les expériences enregistrées, notre passé, nos empreintes, mémorisées le plus souvent de façon implicite, «inconsciente», nous servent à planifier avec prudence notre avenir : telle situation nouvelle qui se présente est comparée à celles du passé et le comportement le plus adapté à notre survie est décidé par analogie. Chez certains, comme Daniel Tammet ou Baudelaire, le réseau des correspondances s’accroît à tel point que les parfums, les couleurs et les sons se répondent, démultipliant d’autant les capacités mnésiques. Le plus souvent, de nombreux distracteurs contrarient cette belle mécanique lors de l’éveil, qu’ils s’agissent de tâches multiples à effectuer en même temps, de l’influence d’un interlocuteur, d’un stress, d’une émotion.

Talleyrand nous avait prévenus «Ne suivez jamais votre premier mouvement car il est bon». Ces interférences disparaissent en grande partie au cours du sommeil et Jules César déjà ne prenait aucune décision importante sans laisser s’écouler une nuit de repos. Wagner composera le prélude de l’Or du Rhin lors d’une sieste, McCartney chantera Yesterday à son réveil en cherchant d’où lui vient cette mélodie, craignant un plagiat, et August Kekulé (1829-1896), fondateur de la chimie organique, rêvera de la formule de la molécule de Benzène sous la forme d’un serpent qui se mord la queue.

Longtemps considérés comme prémonitoires, les rêves et leurs interprétations servirent par la suite aux psychanalystes à remonter le temps pour tenter de comprendre le présent. Jorge Luis Borges nous dit que le rêve d’un homme est celui de tous les hommes et que ce n’est pas un plus grand prodige de se souvenir du passé que de prévoir l’avenir. Alors, puisque notre petite vie est entourée de sommeil comme le constatait Shakespeare, sommes-nous faits de l’étoffe dont on fait les rêves ?

> Venez débattre avec Pierre Lemarquis, le 9 novembre sur le thème «Cerveau : l’aventure intérieure», lors du Forum organisé par Libération à Montpellier. Plus d’informations ici.